LIVRE III
domestique prononça une harangue, au moins dans son histoire (I), comme l'empereur avait fait le matin , exaltant son triomphe et conseillant de retourner à Gonstantinople. Mais ses paroles ne purent comprimer l'impétueuse ardeur des Grecs, dont plusieurs officiers et simples soldats (2), s'élancant hors des rangs, fondirent sur l'ennemi. Afin de prévenir le désordre d on combat ainsi engagé en dépit de l'ordre de la retraite, le grand domestique et l'empereur sautèrent bien vite sur leurs chevaux, et se trouvèrent bientôt avec une poignée de Grecs au milieu de masses énormes d'enoemis. Il grand domestique eut un cheval tué sous lui; l'empereur rat blessé légèrement à la cuisse. Le Mysien Sebastopolos qui, avec trois cents soldats assez mal armés, vint au secours de l'empereur, perdit enfin vingt -cinq hommes, d'après le propre aveu de Cantacuzène. L'empereur, ;tu lieu de se faire transporter, dans une litière, sur le champ de bataille, afin de saisir la victoire, s'enfuit dans le camp de Pe- Icc .non , et envoya aussitôt au protostator de Uyzance l'ordre d'expédier bien vite les vaisseaux nécessaires pour le transport des troupes (3). Cependant, dans le camp, le bruit se répandit que l'empereur avait péri dans l'action : un désordre effroyable dispersa les troupes; chacun se précipita du côté de Constanlinople. Andronicus , porté sur un tapis , avait été déjà déposé dans un esquif , et regagna la ville de Philokrène ( aujourd'hui Tawschandschil ), sur les bords de la mer , et divisant ses troupes en quatre corps, il jeta l'un dans cette ville, les trois autres dans les châteaux voisins de Dakibysa (aujourd'hui Gcbise, autrefois Libyssa , où se trouve le tombeau d'Annibal ) , Ritzion ( aujourd'hui Daridsche ), et Niketiatos ( maintenant Eskihiszar , l'ancien château sur le bord de la mer , au-dessous de Gebise ) (4). Urchan , auquel Cantacuzène fait aussi tenir un discours à l'effet de soutenir la nécessité de la retraite, contre l'opinion de Kodscha-AH et de Tschausch, féroces compagnons d'armes d'Osman (6), n'a-
(1) Cantacuzène , I. h, c. 7, p. 215.
(2) Ibid., I. u.c., p. 216.
(3) Ibid. ,l.n, c. 7, p. 216.
(4) Ibid., I. u.c. 8, p. 221.
(5) Ibid., p. 219.
TOM. I
vait laissé que trois cents cavaliers en observation. Ceux-ci , apercevant le désordre qui régnait dans l'armée grecque, et voyant le camp abandonné, se divisèrent en deux troupes : deux cents hommes s'en allèrent dans le camp enlever les chevaux , avec les selles rouges , et la tente de l'empereur; le reste poursuivit les troupes qui fuyaient sur la route de Philokrène , et courut jusqu'aux portes de la ville. Par hasard les clefs se trouvaient égarées ; les troupes se pressèrent contre les murailles, entassées avec les voitures, les valets et les bagages. Parmi les trente-deux Grecs qui forent immolés j ar les Turcs dans cette mêlée, se trouvèrent Manuel Tarchaniotes et Nicéphore Cantacuzène, deux parents* du grand domestique ; cent cinquante furent pris , quatre cents chevaux enlevés (2). Dans le combat renouvelé le lendemain périrent quarante - sept Grecs, parmi lesquels le grand hétériarque Exotrochos, qui , selon certains soupçons, eut la tète fendue , non par un sabre turc , mais par une arme grecque, soit par erreur, soit par vengeance (3). L'armée grecque se retira ensuite vers Skutari, pour gagner Byzanec ; les Ottomans reprirent la route de Nicée (4).
Ce combat près de Philokrène, dont les historiens byzantins ont déploré l'issue funeste comme une grande catastrophe, et que les écrivains ottomans dédaignent de rapporter à cause de son insignifiance, fut le seul effort tenté par l'impuissance de l'empire byzantin pour secourir sa place frontière la plus importante, pour la délivrance de Nicée environnée depuis des années par un cercle qui se resserrait chaque jour davantage. Celte même tactique militaire par laquelle Crchan, repoussé d'abord de Brusa, avait fini, au moyen de forts bâtis à ses portes, par lasser la patience de ses défenseurs (ô), et , au bout de dix années, réduire la ville épuisée à se rendre volontairement à des forces chaque jour
(1) Nicephorus Gregorai ,1. ne , c 9 , p. 268.
(2) Cantacuzène , 1. n, c 8, p. 222.
(3) Idid.
(4) Cantacuzène, et Nicéph. Gregor., 1. iz , c. 9, p. 268, etCnalcondyla», 1. 1, qui ne parle que brièvement de la défaite de Philokrène.
(5) Voy. plu» haut.
plus menaçantes: cette tactique, il la répéta contre INicée avec un égal succès. Après avoir trouvé les murs de Nicée trop solides et trop élevés pour être enlevés par un coup de main , les coureurs d'Urchan, conduits par Ssamszama- Tschausch, s'étaient emparés des châteaux de Karatekin et de Targhin ou Tas- Ali, situés dans le voisinage, et ils avaient ainsi coupé toutes les communications de la ville avec le dehors. Après un dernier assaut favorisé par une nuit orageuse, et après la défaite prèsdePhilokrène , privés de tout espoir de secours, épuisés par la faim, décimés par la peste, les Grecs se rendirent à toute l'armée d'Urchan, accourue devant les portesde la place, sous la condition d'une libre retraite de la garnison vers Constantinople [13301. Un petit nombre des défenseurs profita de cette liberté en partant avec le commandant (1); la plus grande partie, moins abattue par les misères du siège que blessée des vexations de son chef, et comptant moins sur la justice et la munificence de l'empereur chrétien qu'elle n'espérait en la générosité d'Urchan, alla avec les habitants au-devant du vainqueur, qui entra dans le ville par la porte de Jenitschehr, du côté du midi. Ainsi tomba INicée, le plus puissant bou- j levard de l'empire byzantin contre la puissauce des Seldschuks, puis contre les Ottomans, fameuse par le long et rigoureux siège des premiers croisés, alors qu'elle était la première capitale des Seldschuks de Rum, qui devint ensuite la résidence de l'empereur de Byzance, après la conquête de Constantinople par les Francs. Elle passa pour la seconde fois au pouvoir des Turcs, et l'abandon facile des Grecs fait un honteux contraste avec la vaillante résistance que les Seldaehuka avaient opposée aux croisés. Durant sept semaines, toutes les forces de la première croisade, avec ses capitaines immortels , Goderroy de Bouilou, Tancrède, Bohemond, Hugues le Grand, Robert de Flandre, Robert, comte de Normandie, Etienne et lèvèque Adhémar, se heurtèrent contre cet obstacle opposé à leur marche. Des murailles ruisselait l'huile bouillante, pleuvait le feu grégeois; tout a coup
(1) Seadeddin, Nrscbri, Idrù La chute de Nicée eut racontée par Niceph. Greg., I. ix, c. 13, $2, p. 282; Phranze», i , 7, et plut tard par Had*chi-Cbalfa, et tou* le» historiens ottoman* t'accordent a la placer dam cette année.
descendaient, comme au siège de Syracuse, des
mains de fer qui , saisissant les assiégeants . les élevaient en l'air, et les lançaient ensuite morts ou mutilés. Pour l'attaque de la fameuse tour qui portait le nom des Agenouillés, furent construites des machines particulières, dont l'une fut appelée le Renard et l'autre la Tortue. Le Renard s'écroula sous le poids qui le chargeait, et fut brisé par les masses de rochers lancés contre lui, entraînant la mort des vingt compagnons de linventeur Henri; les travailleurs, couverts par la Tortue, avaient été plus heureux; ils étaient parvenus à enlever les pierres des fondements de la tour et à les remplacer par des pièces de bois auxquelles ils mirent le rcu(l), en sorte que la tour s'écroula. Alors seulement la ville dut s'humilier. Elle se rendit aux Grecs. A cette époque, l'empereur Alexis s'était avancé, comme cette fois Andronicus avec son armée, jusqu'à Pelekanon, où les assiégeants, non moins barbares que les assiégés, lui envoyaient un grand nombre de tètes d'ennemis, ou lui en lançaient au moyen de leurs catapultes. Le commandant de sa flotte, Butumites, négocia avec Suleiman, sultan des Seldschuks, la libre retraite de la garnison , et l'introduction des Grecs du côté du lac , tandis que les croisés livraient un inutile assaut du côté de la terre. Au grand élonnement des pèlerins latins, les étendards grecs flottèrent sur les murailles où parut Butumites, déclarant qu'il avait pris possession de la place au nom de son maître, l'empereur. De même que la possession de Nicée avait été enlevée aux croisés par l'artifice des Grecs, neuf ans après le fameux siège, la politique byzantine fit perdre cette place aux chrétiens, lorsqu' Alexis, se séparant des croisés, remit Nicée, par un traité de paix particulier, entre les mains des Seldschucks. Un siècle après [1106J, elle devint la résidence de l'empereur grec Théodore Lascaris, tandis que les Francs dominaient à Constantinople, et c'est de là que fut méditée et préparée la reprise de la capitale. Depuis , elle resta , durant un siècle , comme la place frontière la plus importante à l'orient, dans la paisible possession des Grecs, jusqu'à ce qu'ils la remissent une troisième fois aux Mos-
(1) Alexias Comnena , xi , édit. de Paris, p. 3tl.