LIVRE IV
LES TURCS PASSENT VINGT FOIS EN EUROPE. — CHUTE DE GALL1POLI. — MORT DE SULE1MAN- PASCHA.— LÉTAT MONACAJL DES TURCS. — MORT D URCHAN. — LE TITRE DE PASCHA.
Si les historiens ottomans se taisent pendant vingt années, depuis la construction de la mosquée de Brusa jusqu'au passage de Suleiman-Pascha en Europe, ce n'est point qu'il se présentât pour eux des disgrâces à rappeler , car, dans cet intervalle , les Byzanlins euxmêmes ne rapportent qu'un seul échec subi par les Ottomans; ce n'est pas non plus qu'il y eût un temps d'arrêt dans les conquêtes , ou que les excursions fussent restées sans résultats. Ce silence parait avoir eu deux autres causes : d'abord les relations amicales entre Urchan et la cour de Byzance, dont les historiens ottomans n'ont pas daigné prendre note ; ensuite l'influence, alors prépondérante, auprès de la cour byzantine , des princes turcs de Karasi, Ssaruchan et Aidin, maîtres de forces navales considérables, dominant sur les eûtes de Mysie, Lydie et d'Ionie , et dont l'attitude hostile ou pacifique inspirait plus de crainte ou d'espérance, à cette époque, à l'empereur de Constantinople, que les souverains des Ottomans, moins puissants sur mer. Voilà sans doute pourquoi les annalistes nationaux de ces derniers n'ont point voulu arrêter leur attention sur la conclusion de la paix arrêtée dans ces temps, entre Urchan et Andronicus le Jeune, sur le mariage du sultan avec une princesse grecque, ni sur les irruptions des princes de Karasi, Ssaruchan et Aidin, ni sur l'alliance du souverain d' Aidin avec Cantacuzène. Plus inexplicable nous paraîtra la négligence des historiens européens , qui ont préféré consulter quelques morceaux tronqués d'historiens turcs, à l'aide de traductions incomplètes, et suivre Cbalkondylas et Phranzes , aussi peu satisfaisants sur cette période, plutôt que de recueillir les notions éparses dans Nicephorus-Gregoras et surtout dans Gantacuzêne,de les comparer
et de les mettre dans un ordre chronologique. Quelque ingrate que soit une telle tâche , elle nous parait être un devoir indispensable; nous allons donc, à l'aide des Byzantins, combler la lacune de vingt années laissée par le silence des Turcs et l'incurie des écrivains européens; et, avant de retrouver les historiens ottomans au passage de Suleiman à Oallipoli , nous allons donner un aperçu de toutes les excursions antérieures des Turcs au delà du Bosphore, depuis le moment où leur puissance s'éleva sur la côte d'Asie, jusqu'au temps où elle se transporta en Europe , sous la direction de Suleiman- Pascha, pour commencer à s'établir sur notre continent. Nous reportons donc nos regards en arrière, en deçà du commencement delà dynastie ottou ane , dans les dernières années des souverains seldschukides de l'Asie Mineure, sous lesquels les Turcs franchirent pour la première fois la barrière de l'Europe.
En 1263 de l'ère chrétienne, 662 de l'hégire, dans l'année même où Michel Paléologue, après avoir trouvé un asile â la cour des Seldschuks, de retour à Constantinople, avait fait crever les yeux à Jean, fils de Laskaris, héritier légitime du trône, pour fonder lui-même sa dynastie comme empereur de Byzance , une colonie dedix à douze mille Turkmans, sous la conduite de Saltukdede, s'établit sur la cote occidentalede la mer Noire, qui porte encore aujourd'hui le nom de Tatarie-Dobruze. Le prince seldschukide Aseddin-Keikawus qui, forcé par son frère, Rokneddin-Kilidscharslan, de lui abandonner la possession exclusive du trône d'iconium, s'était réfugié à Constantinople, fonda sur le nombre et la valeur de ces nouveaux hôtes, avec son actif conseiller, Behadir-Ali, le plan d'une vaste conspiration contre l'empereur, dans l'espoir de se saisir du trône de Byzance. Le
projet Fut trahi par 1'échanson d'Aseddin, Grec f auxiliaires d'Aidin avaient été placés sur les
de naissance, que poussèrent l'amour de son pays et l'affection pour la religion de ses pères. Le sultan fut arrêté et chargé de fers, avec le
deux ai'es. I^es Alains et les Turkopols, en se contentant de rester simples spectateurs du combat, déterminèrent en effet la perte de la
commandant de ses gardes du corps, Behadir- journée (1). I /armée de rebelles, grossie par ses
Ali, et son écuver, Oghusli-Beg; le capitaine succès, se trouva bientôt forte de huit mille
fut exécuté, récuver eut les yeux crevés, le hommes, dont cinq mille Catalans, cavaliers et
suif an fut retenu dans un don on avec ses fils i fantassins, et trois mille Turcs, formés des auxi-
et sa mère. Berkechan , chef du Kiptschak , ex- ! liaires d'Aidin et des déserteurs turkopols (2);
cité par Rokneddin - Kilidscharslan , sultan | 'es premiers commandés par Melek-lsak (3), les
d'Iconium (I), a délivrer son frère de sa captivité, traversa le Danube sur la glace, poussa sa course jusque sous les murs de Constantin»pie, et entraîna le prince Aseddin , échappé d'Ainos avec toute la colonie Dobruze, vers la Crimée (2). Mille hommes, environ (3), des gardes du corps d'Aseddin, qui étaient restés à Byzance avec son fils, embrassèrent le service et la foi de l'empereur , et furent incorporés à la troupe des Turkopols, ou Turcs convertis au christianisme, qui, par cet accroissement, se trouva portée à trois mille hommes (4). Dans la suite, cette force fut commandée par Chalil. L'empereur comptait sur eux comme sur les Alains dans ses expéditions contre les Catalans, qui, après la mort de Roger, leur chef, appelèrent à leur secours les Turcs , au delà de l'Hellespont.
Ces auxiliaires, au nombre de quaire cents, venus des États d'Aidin (5), se trouvèrent sous les ordres d'Isak, que les Grecs appellent Meleklsak, c'esi-à-dire le roi Isik, comme ils dornen» le nom de Melek Constantin, cYsi-i-dire roi Constantin, au frère d'Aseddin resté à Consian-
autres par Chalil (4) [1308]. Après la bataille de Kypsella, les Catalans et les Turcs portèrent leurs courses sur toute la péninsule thraoe, d'une rive de la mer à l'autre, la traversant depuis les défilés de Tekirtagh ( le Gano»), jusqu'à Rodosto (Rhaidestos), sur le rivage de la Propontide, et jusqu'à Bisa, sur le bord de la mer Noire (5). Afin d'opposer une barrière à leurs courses, Andronicus fit élever une longue muraille de Christopolis à la mer, de manière a fermer le passage qui conduit de Macédoine en Thrace. Les Turcs rompirent bientôt avec leurs nouveaux alliés les Catalans, et se partagèrent en deux troupes, dont Tune, forte de mille cavaliers et cinq cents fantassins. sous la conduite de Melek-lsak , passa au service de Milutin, roi de Servie, qui la desarma, la réservant en cas de guerre (6); le* autres, au nombre de treize cents cavaliers et huit cents fantassins, commandés par Chalil, négocièrent avec l'empereur le libre passage près de Christopolis, et le retour par mer dans leur pavs. Afin de s'en délivrer, Andronicus accéda volontiers à leur demande; mais les commandants grecs, par excès de zèle ou par ardeur de pillage, violèrent l'engagement, et résolurent de fondre
tinople et conver i au christianisme (6). I^es Turcs passèrent aussitôt d'Asie en Rurope. A la
bataille livrée entr< l'empereur et les Catalans 8ur ,c* TurCH dans leur retraite,
flans la plaine qui s'étend d'Aproa ä Kypsella, ! venu* de ,a lr*hison, mirent en
les gardesdu corps étaient au centreavec I'empe- d un cnate*u fort 8ur le pivafiP d* ^ "»«S « al
reur, à l'aile droite les troupes thraces et macédoniennes, A l'aile gauche les Alains et les Turkopols. Dans l'armée des Catalans, les Turcs
(1) Imiû, Oghumara«, ou hntioire de* Seidtchuks. foLI13.
(2) /bid.
(3) Nicepb. Grefiora«, I. ni, c. 4, S 6, tora. i, p. 140, I.VH, c.8, loin, u, p. 156, et I. ru, c. 6, SO, p. 152.
(4) Nieepb. Gregora« , I. ni, c. 4, S 6, tom. n , p. 152.
(5) Pachymem, I. vu , c. 11 , tom. u , p. 409
(6) Le même,!, m ,c 15,22, 23.
laquèrent le camp grec où ils se saisirent du trésor et des ornements de l'empereur ; ils se partagèrent les richesses, et firent des insignes
(1) N.ceph. Grëffl vu . c. 4, S 6ei7,p. 140 et 141.
(2) Ibid., c. 6. SI et 6.
(X) l'it'hyinerft, I. vit , c. 22 , totn. fl , p. 427.
(4) Nicepb. Gitrotm, I. vu, c. 8, st , Um. t, p. 156. Ce chalil ett le mime que Pachy mères uouirue Tachanzare« , t. vu , c. 29, tom. u , p. 440.
(5) Nicepb. Greßoras , I. m , c. 0 , S t , p. 150 , et Pachympres , I. vi , r. 21 , tom. u , p. 423.
(fi) Emjel , Histoire de Servie , p. 249.