‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 38 sur 297 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

(es, qu'elles n'offraient plus ni biens ni population, les Ottomans se partagèrent en deux divisions : l'infanterie, forte de quatorze cents hommes, se tourna vers l'orient, et battit tout le pays de Biza, tandis que douze cents cavaliers, laissant sur leur droite le Rhodope et les villes situées autour de Didymotichon , pénétraient dans la presqu'île de Chalkidike. li , ils rencontrèrent le gouverneur Mathias, fils de Cantacuzène, et après un combat acharné dans lequel les archers turcs lancèrent des flèches en fuyant à la manière des Partbes, les barbares furent exterminés, et il n'en resta pas un seul pour porter en Asie la nouvelle de leur défaite (1). Cantacuzène arrivait de Midia (l'ancienne Salmydessos ) , sur le côté du pont , où il avait ramené à l'obéissance un commandant rebelle, et se dirigeait vers Andrinople, lorsqu'il apprit cette irruption des Turcs et l'approche des quatorze cents fantassins; il Us trouva campés au pied du mont Lippu-os. Le terrain embarrassé, coupé de fossés, et la supériorité de leur nombre , l'empêchèrent de les attaquer à l'instant; mais il les suivit dans la nuit en dérobant sa marche , et dès le lendemain matin le combat commença près de la ville de Mesena. Kara-Mohammed , l'un des chefs ottomans, tomba dans l'action; l'autre, Kara-Osmau (2), occupa une colline avec ses gens et s'y défendit vaillamment. L'empereur les somma de se rendre : d'abord ils s'y refusèrent , puis ils finirent par descendre , et, se prosternant, ils lui baisèrent les pieds. Tandis qu'il leur représentait combien leur conduite éiait indigne de peuples alliés et amis, l'emportement et la perfidie de son gendre et de quelques jeunes nobles l'exposèrent au plus grand danger. Ils se précipitèrent sur les Turcs alors placés autour de l'empereur , et en massacrèrent plusieurs à la fois. Les vaincus auraient pu facilement immoler l'empereur, qu ils entouraient le sabre nu à la main, mais la fidélité de ces prisonniers protégea le souverain, aux risques même de leur vie. Us ne bougèrent pas, persuadés que cette violation de la parole donnée était contraire à la volonté de l'empereur. Ce-

<1) Nicepb. Gregor., I. xn , c. 7 , p. 526-528. (2) Caoucuzcoe ,1. iv , c. 10 , 1. m , p. 799. Dans ce r^sMße le nom de Kan-Oman a été estropié.

TOM. |

lui-ci leur cria en turc de se sauver sur la colline pour échappera l'aveugle fureur des siens. NeufTurcs avec Kara-Osman furent) ainsi assassinés (1), trois cents avaient péri dans le combat. L'empereur accorda aux autres une libre retraite, et les combla de présents, pensant qu'il serait indigne de lui de ne point sauver des hommes qui s'étaient confiés à sa foi, et qui lui avaient sauvé la vie au péril de leurs jours.

Après la mort d'Umur-Beg , qui, dans une malheureuse tentative pour arracher sa capitale aux Latins [1349], était tombé percé d'une flèche (2), Urchan fut, sinon l'ami personnel, du moins le protecteur et l'allié naturel de son beau-père Cantacuzène. Nous ne rechercherons pas si l'offre frite par l'eunuque Merdschan de se défaire par le poison du jeune empereur Jean Paléologuc, rival de Cantacuzène, vint en effet d'Urchan, ou si ce fut une inspir.ition personnelle de l'eunuque (3), ou bien si ce projet ne fut point une invention de Cantacuzène luimême , afin d'observer de plus près son pupille, le légitime empereur, sous prétexte de le préserver de tout danger, ou pour acquérir dans l'histoire l'honneur d'avoir repoussé une proposition criminelle. Quoi qu'il en soit , Urchan prêta à son beau-père une assistance réelle contre les Serviens, en lui envoyant des troupes sous les ordres de Suleiman (4). A la vérité, il rappela bientôt son fils en Asie; les auxiliaires turcs demeurèrent, et après la conquête de Beroia, trompés dans l'espérance d'un riche butin, ils cherchèrent à se dédommager par le ravage de provinces du Kral (5).

Les rapports d'amitié qui jusqu'alors unissaient Cantacuzène et son gendre, Urchan, n'empêchèrent pas le sultan de prêter appui aux Génois qui sollicitèrent son assistance après leur défaite dans le Bosphore et leur fuite devant les flottes vénitiennes f 1353]. Gagné par l'or génois, Urchan était d'ailleurs irrité depuis longtemps contre les Vénitiens, qui avaient opéré des débarquements près de ses États, et non-seulement avaient dédaigné son amitié et

(1) Niceph. Gregor., 1. xvi , c. 7 , $ 5 , t. u , p. 529.

(2) Ibid. , I. xn , c. 6 , 1. u , p. 525.

(3) Caiitacuzèoe , I. \v , c. 16 , t. m , p. 766.

(4) Ibid., I. iv, c. 17, t. m, p. 767.

(5) Ibid., 1. 4 , c. 18, t. m, 774.

sou alliance, mais n'avaient pas même tenu compte de sa puissance. Un corps considérable de troupes turques fut transporté à Skutaii (I), et secourut les Génois à Galata, même dans le faubourg de la résidence, et contre les Vénitiens, alors amis etalliés de Cautacuzène. Dès lors, on put remarquer l'attitude hostile d'Urchan envers Canlacuzène, qui jusqu'alors avait compté sur les secours du sultan contre son autre gendre et son collègue Jean , et ne s'était maintenu sur un trône chancelant que par ( appui des Ottomans ; maintenant Paléolonue sollicita aussi l'assistance d'Urchan, et les deux gendres se mirent en état d'hostilité contre le beau-père. Témoin de la faiblesse de l'empire, byzantin, dont le souverain devait se laisser imposer des lois par les Génois dans sa capitale, où Paléologue et Cantacuzène se disputaient , les armes à la main, le pouvoir suprême, Urchan jugea qu'il était de son intérêt de soutenir d'abord le premier durant quelque temps au moins avec quelques troupes, pour se porter ensuite avec des forces considérables au secours de son beau-père.

Ce temps de troubles et de guerre civile fut le moment le plus favorable que la politique d'Urchan ou de son Als Suleiman mit à profit pour poser fermement le pied en Europe, eu prenant possession du château tlirace de Tzyrape ( aujourd'hui dschemenlik }. Ce dix-huitième passage des Turcs, le seizième des Ottomans, dont Cantacuzène a parlé deux fois occasionnellement (2), est le premier dont les écrivains nationaux fassent mention. Sans doute, ils ont dédaigné de prendre note des précédents, parce qu'ils n'avaient pas laissé de traces de conquêtes durables. Us s'arrêtent tous avec complaisance à cette entreprise de Suleiman- Pascha; et comme nous avons rapporté jadis le songe d'Osman, nous oserons rappeler ici la tradition ornée de circonstances poétiques par l'imagination des écrivains; mais à mesure que nous avancerons, la sévérité de l'histoire dominera la poésie des traditions.

Sur la rive orientale de la Propontide, à l'entrée de l'Hellespont , s'avance la presqu'île de Kaputaghi (l'ancienne Cyzique), colonie des

(1) Carilacuzpue , I. iv, r. 31 , t. m , p. 833.

(2) Ibid., I. «v , c. 33 , f. m . p. 841 , et c. 58 ,p. 866.

i Milésiens; au point de jonction avec le conti - I neut, la où l'on voit aujourd'hui les ruiue* d'Aidindscbik, s'élevait aussi la ville de Cyzique. fameuse dans l'histoire de Perse et de Rome, de l'ancienne Grèce et de l'empire de Byzance Ses édifices , ses établissements , son port , ses arsenaux, la rendaient l'égale de Rhodes, de Marseille et de Carthage. Après bien des vicissitudes dans les luttes des grandes puissances de la terre , sous les Byzantins, elle était redevenue la capitale de la province de l'Hellespotit. qui comprenait la Mysie, et la Troade(l), et avait été érigée en siège d un métropolitain (2 >. Le fils d'Urchan fut saisi d'admiration et duo saint respect a la vue de cette grandeur à demi tombée , des ruines pompeuses des temples dt Cybèle, de Proserpine et de Jupiter. Un soir qu'il était assis pensif à la clarté de la lune, les yeux tournés vers la mer où se miraient les portiques de marbre et les avenues des colonnes, où se jouaient les nuages du ciel, il lui sembla que des palais et des temples sortaient de l'abîme, et que des flottes voguaient sous les eaux. Ad milieu du murmure des flots, il crut saisir des voix mystérieuses, et la lune, placée derrière lui à l'orient, par un ruban d'argent qui flottait par-dessus la mer, unissait l'Europe et l'Aaie; c'était le même astre qui, sortant du sein d'Edebali, était venu s'enfoncer dans la poitrine d'Osman. Alors, avec le souvenir du songe qui avait présagé l'empire du monde, il sentit enflammer son courage, et prit la résolution d'unir l'Europe avec l'Asie par les conquêtes -et rétablissement de la domination des Ottomans.

Il se consulta avec les vieux conseillers blanchis au service de*a famille, qui lui avaient été adjoints par son père pour l'administration de karasi, avec Adsche-Beg,Gbasi-Fasil, Ewrenos et Madschi-llbeki , l'ancien vesir de Karasi , qui tous fortifièrent la grande résolution. Dans la nuit même, les deux premiers montèrent sur an esquif, et de Gorudschduk , sur la cdte d'Asie, ils allèrent faire une reconnaissance du côté de Tzyrape, situé *%n face en Europe, à uae lieue et demie au-dessus de Gallipoli. Un Grec dont ils se saisirent les informa de l'état' d'abandou du château, et offrit de leur servir de guide

(i; Hierocte», p.6C2; Malala, i, p. 364.

(2) Nicepb. Gregor.,!, vu, c. 9, S 2, t. H,p 15».

Page 1