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dans tous les cas fort exagérée, de la première ou de la seconde croisade des Européens ligués contre les Turcs , et , des eaux de Smyrne , ils l'ont amenée dans le détroit de Gallipoli pour décorer le front de Suleiman de nouveaux rayons de gloire. Sans le secours de ce miracle, dont on ne trouve aucune trace dans les historiens européens ou byzantins, le nom de Suleiman brille d'un assez vif éclat : c'est lui qui a implanté le premier la puissance ottomane en Europe; c'est l'heureux précurseur du grand Suleiman qui l'a portée à la plus haute élévation.
Si l'histoire ottomane signale les tombeaux des héros , elle n'attache pas une moindre importance à ceux des seheichs et des derwischs qui ont acquis une célébrité durable par la sainteté particulière de leur vie ou la fondatien d'un ordre. Il a déjà été question des monuments des saints les plus fameux, compagnons d'Urchan à la conquête de Nicée, de Nicomédic et de Brusa ; en terminant ce livre avec la mort d'Urchan , qui survécut à peine une année à son fils Suleiman [1359], nous allons donner un aperçu rapide du monachisme qui déjà, avant le règne de ce sultan, était entré profondément dans le système de la domination ottomane, et qui, comme communauté, était plus puissant que ne le fut la réunion des légistes ou des ulemas organisée plus tard, et qui , dans la suite , menaça , par ses tendances rebelles, de devenir funeste à l'État. Mohammed avait dit : « Il n'y point de monachisme dans l'islam(l;,» paroles qui semblaient exclure toute imitation des ascétiques grecs et indiens. Le goût de l'Arabe pour la vie solitaire et contemplative l'emporta bientôt sur la volonté du prophète, et une autre maxime: «l-a pauvreté est ma gloire (*2),» dut servir à couvrir l'introduction du monachisme dans le sein de l'islam trente ans après la mort du prophète. Depuis, les ordres des fakirs (pauvres) et des derwischs (seuils de porte) se sont tellement multipliés en Arabie , en Perse et en Turquie, que l'on compte soixante -douze ordres de derwischs, autant que de sectes d'hérétiques ; mais ce nombre n'est pas réellement
(I] La Ruhbaniltun fil lalami.
(2) FI fekrun fachri , ou la pauvreté est bonne.
exact (1), et dans l'empire ottoman il n'y a . guère que trente-six règles actives de der- •wischs. De cette moitié un tiers est plus ancien f que l'empire ; les deux autres douzaines ont été fondées depuis le commencement duxiv" siècle jusque dans la moitié du xviu*. La première, celle des nakschbendis (2), sous Osman, la dernière, celle des Dschcmalis(3),sous Ahmed 111.
Trente-sept ans après la fuite du prophète, l'archange Gabriel apparut à Oweis , natif de Karn dans l'Yémen, et lui ordonna, au nom du Seigneur, de renoncer au monde et de mener une vie de contemplation et d'expiation. En l'honneur du prophète , qui , à la bataille d'Ohod , avait perdu deux dents, il se les fit arracher toutes, et réclama de ses disciples le même sacrifice; et, à cause de cela, il n'en compta qu'un très-petit nombre parmi les fanatiques les plus ardents de l'ardente Arabie (4). Sur ses traces, mais avec des règles moins sévères, marchèrent les scheichs Olwan (5) , Ibrahim- Edhem (6), Rajesid de Bestam (7} et Sirri-Sakati (8), fondateurs des ordres d'Olwani , Edhemi , Bcstami et Sakati. Plus célèbre que tous ceux-là est le scheich Abdul-Kadir-Gilani, fondateur des Kadiris , qui remplit A Bagdad les fonctions de gardien du tombeau du grand imam Abuhanifc ; autour de son propre mausolée sont groupées les dépouilles mortelles des scheichs mystiques les plus fameux, en telle quantité que la ville a reçu le nom de boulevard des saints. L'ordre des ru fais, ainsi appelé de son fondateur Scid-Ahmcd-Rufai (9), est le plus connu des voyageurs européens qui ont vu ses moi nés à Constant inople avaler des sabres, manger des charbons ardents etse livrerà d'autres jongleries ; s'appliquer à des tortures qui rappellent les pratiques des anciens prêtres étrusques du soleil (10). Ils font remonter l'ori-
(1) Dans Mouradjca d'Obssoo ( voy. p. CID , 626 )oo en. compte 33.
Ç2) Fondée en 719 M3I»].
(3) Fondé en 1 164 [1750],
(4) Mouradjca d'Ohswo , v. 8"édit.,p.619.
(5) Mort en 149(766] , ibid., p. 622.
(6) Mort en 16t [777], ibid.
(!) Mort en 261 [874] , ibid.
m Mort en 295 [907] yibid.
(9) Mort en 578 [1 182) , et Biographies d'Ataji , fol. 42.
(10) .tnrid, xi, v. 288 ; ronstamlnopleet le Bosphore, I. il , p 325.
ginede leurs mystères jusqu'à lïndie ten (1), qui, contemporain du prophète, vécut cinq cents ans avant et après lui, se tint en Syrie, puis dans les gorges du Taurus, où il connut tous les arbres et toutes les plantes , depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, et c'est lui qui importa de l'Inde l'opiat fabriqué à Haschischet (2), dont l'emploi fréquent fit donner le nom de hasschischins (3) ( assassins pour les Européens ) aux meurtriers employés par le Vieux de la montagne. Immédiatement après les rufais viennent les disciples du scheich Schehabeddin-Snhrwerdi , appelés nurbachschis (qui donnent la lumière) (4), dénomination indicative des maximes de l'ordre , du sein duquel sortirent les fondateurs des deux règles postérieures, Dschelaleddin , des mewlewls, et Hadschi-Beiram , des beiramis (6). Le scheich Nedschmeddin-Kubra , fondateur des kubrewis 6), est à peine connu de nom; mais une grande célébrité est attachée à Ebul-Hasan-Schaseli ou Schaîdcli , qui découvrit la vertu de la fève du café de Moka (7), el qui est dev enu le patron des cafetiers , comme Oweis est celui des dentistes, Baba-Reten, le botaniste, des. jardiniers (8), et Hadschi - Begtasch , des janitschares. Déjà, dans cette histoire, sous le règne d'Alaeddin 1er, le grand prince des Seldschtiks, il a été question du fondateur des mewlewis , ce scheich Dschelaleddin-Rumi, ce grand poCte mystique de l'Orient ,' qui fut appelé Molla- Chunkar (le moHa roi ou empereur). L'ordre acquit encore une plus grande influence, lorsque Konia, siège de ses scheichs, lieu de sépulture de son fondateur et de sa famille , Fut incorporé à l'empire ottoman, lorsque dans
(1) Rioftraphie* d'Ataji , fol. 42.
(2J Voyage d'Ewtta; voy. aussi Kamus , dan» l'édit de Constantin., t. m , p. 635.
(3) Histoire des assassins, p. 214;Sylve*tre de Sacy, Mémoires.
(4) Biographies d'Ataji , fol. 36.
en 602 [1205], et «es dépouilles reposent à
(5) Biographies d'Ataji.
(6) Mort en 617 [1220] ; Mouradjea d'Obsson, v.623.
(7) Mort en 656 [1258] , ibid. Le récit de la décourerte du café dan» .la Chrestomathie arabe de Sylvestre de Sacy , et dans Dscbtbannuma , p. 535 , où Ton Axe I
Tan 062 [1554] l'établissement du premier café à Gins tantiuople.
(8} Fvy. Constanlinople et le Bosphore, t. it , p. 51 4.
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son «ein fleurit l'élude de la littérature et de la poésie persane , et que la doctrine de* Ssofls se répandit dans la cellule de l'anachorète et le cabinet de l'homme d'État, en aorte que l'ordre des mewlewis doit être regardé comme la corporation civile des efendis ou employés des chancelleries , de même que l'ordre des beg* taschis forme le noyau de l'association militaire des janilschares. La communauté des bedewis, fondée a peu près dans le même temps en Êgypte parle scheieh Ahmed-Bedewi , n'attire que les Bédouins.
Viennent maintenant les ordres fondés avant la fin du règne d'Urchan, desnakachbendis(l), saadis (2), et des begtaschis (3). Quant aux autres , il en sera question à mesure qu'ils se produiront dans l'histoire. L'on a déjà rapporté comment Hadschi-Begtasch bénit les janitschares , qui , depuis , se regardèrent comme ses enfants. Comme tous ces guerriers étaient incorporés à l'ordre des begtaschis, et qu'ils formaient une association militaire, ils étaient à la fois moines et soldats , comme , parmi les chrétiens, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital ; il est possible même que le voisinage des chevaliers de Hhodes , dont les Hottes, dans la première croisade entreprise contre les Turcs, avaient enlevé Smyrnc, au temps d'Urchan , ait poussé ce prince à imiter leur institution militaire, et à réunir les janitschares en une communauté placée sous le patronage de Hadschi-Begtasch (4). Les saadis, institués par Seadeddin-Dschebari , sont des jongleurs qui , par leur habileté à supporter le contact du feu sans se brûler , à élever et apprivoiser des serpents, ressemblent aux Psylles des anciens (ô). Le premier de tous les ordres fondés sous le règne d'Osman est celui des nakschbendis, qui rattacha, comme les bestamis et 1rs begtaschis , la chaîne de ses doctrines à Ebubekr , beau-père du prophète. Tous les autres prétendent que leurs systèmes procèdent
(1) En 719 rt319].
(2) En 736 [1335).
(3) En 759 [1357].
(4) Aali , dans «on ouvrage «ur l'association de* janitschares comme famille d'Aadtcbi-ßeßtasrh , a comprit b légende de* miracles opérés par Hadschi-Begtasch. for. Nouradjea d'Ohxson , l. v , p. 673.
5) Nouradjea d'Ohuon, t. v , p. 64«.
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d'Ail , gendre du prophète ; cette filiation ramènerait peut-être jusqu'à la chaîne d'or d*Hermès des pythagoriciens et des néoplatoniciens. Dans cette longue suite de schetchs brillent aussi quelques noms de poètes: le dernier grand poète des Persans, Dschaml, éclipse tous les autres. Suivant la règle ordinaire, chaque grand docteur a quatre disciples , sur lesquels tombe le souffle du maître, qui recueillent l'héritage de ses principes; a l'imitation des quatre chalifes, successeurs du prophète , des quatre évangéllstes et des quatre archanges qui entourent le trône de l'Éternel. Le premier ordre des derwischs fondé sous Osman est celui des nakschbendis, le plus vénéré par son ancienneté, et qui forme l'association générale dont les begtaschis ne sont que la branche militaire. Le scheieh de ces derniers était en même temps colonel du 9D- régiment, et huit derwischs, logés dans les casernes des janitschares, priaient, nuit et jour, pour la prospérité de l'empire et les succès des armes de la glorieuse milice (1). L'ami des derwischs et des hommes de Dieu , L'rchan, qui avait conquis Brusa avec leurs secours spirituels, qui leur bâtit dans cette ville des cellules et des couvents, était aussi l'ami et le protecteur des savants. Les plus distingués furent placés par lui comme professeurs, avec des rétributions libérales , à la tète des écoles de sa fondation , et il reconnut leurs mérites par de riches présents; le molla persan Sinan fut si généreusement traité, qu'on l'appelait , à cause de son importance , Sinan- Pascha (2). Avant lui , déjà deux autres savants, vivant sous le sultan Osman, avaient porté le litre d'honneur de pascha ; c'étaient Aarifbillah ( le reconnaissant en Dieu ), connu sous le nom de Muchlisz-Pascha (le pascha sincère) (3) , et son fils , Aaschik-Pascha ( le pascha aimant), célèbre par un poème mystique , dont le sujet est l'amour el le respect dus à la Divinité. Son petit-fils, Aaschik-Paschasade , acquit aussi de la renommée par une Histoire des Ottomans. Le tombeau de ce dernier , à Karaschehr, est encore aujourd'hui un lieu
(1) Mouradjead'Obsson, t. p. 675.
(2) Behdscbetel-Tewarich et Nescbri , fol. 60. Aali, fol. 15.
fréquenté de pèlerinage, comme, à Tschorli, celui d'Olwan-Tschelebi , autre mystique du temps d'Urchan , auteur d'un ouvrage intitulé : Le lit de roses du secret.
Il y a donc trois savants qui , dans les premiers temps des Ottomans , partagèrent le titre de pascha avec les deux vesirs de l'empire, Alaeddin , frère, et Suleiman, fils d'Urchan. Ce titre est connu dans toute l'Europe , et néanmoins l'on ignore généralement sa signification primitive et son étymologie. Pascha, contracté des deux mots persans pai schah, veut dire le pied du schah ; celte dénomination est un reste d'une ancienne coutume persane que Xénophon nous a transmise. Cyrus apj»elait les fonctionnaires institués par lui , ses pieds , ses mains, ses yeux , ses oreilles (1). Les officiers qui présidaient à l'administration intérieure étaient les yeux; les messagers secrets , les oreilles : les collecteurs d'impôts, les mains; les guerriers, cavaliers et fantassins , les pieds du roi ; les juges , comme organes de la loi , étaient sa langue ; enfin, les cinq sens représentaient, de la manière la plus naturelle et la plus simple, les fonctions du corps politique aujourd'hui désignées sous les noms de ministères de l'intérieur , de la po-
(I) Xénophon, Cyropédie, I. vni,c. 2.
lice , des finances , de la guerre, et de la justice. La trace de cette ancienne organisation orientale s'est conservée jusqu'ici dans la qualification de pascha ; et , en effet, les officiers décorés de ce nom , comme gouverneurs , généraux et vesirs, sont les pieds du souverain.
Urchan mourut dans la soixante-quinzième année de son âge, après un règne de trentecinq ans, qui n'est souillé par aucune barbarie, aucun meurtre, aucun acte de sang exécuîé sur ses parents. Prince équitable , vaillant guerrier, par ses institutions politiques il fut le Numa des Ottomans. Déjà son extérieur avait moins de rudesse que celui de son père , le noir Osman : comme le fondateur de sa dynastie, il avait le nez recourbé, les sourcils noirs et bien arqués ; mais ses cheveux étaient blonds, ses yeux clairs, son front haut, sa taille élevée , sa poitrine large , ses membres musculeux, son visage rond, son teint blanc et coloré ; sa constitution vigoureuse , sa barb<? et sa moustache épaisses et bien fournies. Il avait sous l'oreille droite un signe, que les Orientaux regardent comme une des plus grandes beautés. «Ce signe, disent les hisu>riens nationaux , attirait et séduisait les cœurs, subjuguait le monde, et à son aspect, le schah noir des Indiens se tenait comme un esclave soumis. »