‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 43 sur 297 · BATAILLE DE ROSSOVA. — MORT DE MURAD TUÉ PAR M1LOSH KOBILOYITSCH · texte numérisé non relu

BATAILLE DE ROSSOVA. — MORT DE MURAD TUÉ PAR M1LOSH KOBILOYITSCH

Murad,qui depuis sa naissance et pendant tout le règne de son père avait été tenu dans la soumission senile que l'opinion de l'Orient impose au frère puîné envers son aîné, son seigneur et son maître, vit tout à coup, parla mort de Suleiman , se changer la triste perspective d'une sujétion perpétuelle ou d'une fin brusque et v iolente dans l'espoir de la possession prochaine d'une domination absolue ; et bientôt son avènement au trône réalisa tous ses désirs ambitieux. Ses vues de conquêtes se tournaient vers l'Occident; mais avant d'en commencer le cours, il lui fallut détourner ses regards du coté de l'Asie, où il était menacé. Le prince de Karamanie, qui, après l'écroulement de l'empire seldschukide , se trouvant le plus puissant des dix princes, n'avait pas redouté les dangers que lui apportaient les forces croissantes des Ottomans, pensa qu'il ne devait pas maintenant rester spectateur paisible de leurs progrès, et il crut devoir profiter du moment où tous les efforts de ses rivaux se portaient en Europe, pour attaquer les parties qu'ils avaient laissées découvertes en Orient.

U provoqua à la révolte les Achis, grands possesseurs de biens de la Galatie, qui s'étaient emparés de l'autorité à Angora. Murad accourut de l'Hellespont sur les frontières de Galatie, repoussa les Achis et leur arrachages clefs d'Angora (l'ancienne Ancyre, appelée aujourd'hui Engwije par les Turcs. Cette ville avait eu une grande importance pour les anciens Galates , dont elle était la capitale, et pour le chalife

Harun-Al-Raschid, qui se glorifia beaucoup de sa conquête ; mais ce qui attira surtout l'attention du sultan, c'est qu'elle était l'entrepôt du commerce de l'Asie Mineure et le point de rencontre de toutes les routes qui mènent de Syrie et d'Arménie à la côte de Thrace et de Cilicie. D'ailleurs, elle se recommandait par toutes sortes d'avantages et de faveurs de la nature : les énormes queues de ses moutons, les longues soies do ses chèvres, étaient fameuses dans les temps les plus anciens , comme aujourd'hui sont renommées ses couvertures et ses camelots, ses poires savoureuses, dont on compte trente-six espèces (1), ses pommes, ses raisins et ses autres fruits. Les jardins de Kajisch (2), si bien arrosés, si riches de végétation, sont comptés parmi les plus fertiles des plus beaux cantons de l'Asie Mineure, et les sources d'Ajasch signalées parmi les plus salutaires pour bain et pour boisson (3). La vallée voisine d'Astenosi attire surtout par les formes romantiques de ses rochers , la profondeur de ses grottes; elle fournit aussi d'habiles saltimbanques et danseurs de cordes (4). Leur adresse est devenue proverbiale. Dans la quantité de mosquées , de couvents , d'écoles , de bains et de tombeaux qui ornent Angora , on remarque surtout les mosquées d'Hadschi-Beiram , d'Ah-

(1) Dwhihannuma , p. 6U.

(3) Ibid., p. 664.

(4; Ewlia , î. u , fol. 426.

med -Pascha , élevées sous Suleiman le Grand , par le grand architecte Sinan,lc hain d'Ahmcd- Pascha ( I ), les écoles de Mustafa-Pascha (2), de . Seifeddin et de Taschka-prisadc , ce grand encyclopédiste (3), le cloître des mewlewis , celui des abdals d'Husein-Ghasi (4) et des derwischs Beiramis (5). Tous ces édifices appartiennent aux régnes de sultans postérieurs; mais dès l'époque ou nous sommes parvenus, Angora était déjè d'uni* haute importance comme place frontière de l'empire ottoman a l'orient. Le grand voyageur Ewlia, qui parcourut pendant qurante ans l'empire turc, en suivant toutes les directions, dans la première moitié du xvii* siècle, poussa ses excursions a l'orient jusqu'en Perse , à l'ouest jusqu'en Autriche, et qui a décrit Angora et Ofen , trouve une grande ressemblance entre ces deux villes pour la situation et la force de défense, et pense qu'où ne peut leur comparer que la place de Wan , sur la frontière turque, du coté de la Perse. Aussitôt que la soumission d'Angora eut ramené le calme de ce côté, Murad tourna ses regards vers l'occident. Avant de commencer sa campagnen Europe , il institua le juge de Brusa pour décider les débats dans l'armée. Jusqu'alors il avait nommé ä ces fonctions pour la durée de la campagne ; mais désormais la dignité dut être perpétuelle comme l'armée. Le choix du sultan tomba sur Kara-Chalil-Dschcndercli, qui, neuf ans après , devint grand vesir , et Lalaschahin, l'un des vaillants guerriers qui avait traversé lïlcllespont avec Suleiman pour surprendre Tzympc, fut élevé au commandement supérieur des troupes ottomanes, sous le litrede beglei begf prince des princes} (6). Avant lui Alaeddin d'abord , puis Suleiman avaient réuni en lenr personne les fonctions de vesir et de beglerbeg : après eux , aucun prince de la maison des Ottomans n'en fut plus investi.

Des lors s'ouvre pour les Ottomans une longue carrière de conquêtes en Europe, qui se

(1) Ewlia, fol. 424.

(2) fbld.,t. h, fol. 425.

(3; Ibid.

(4) Dschihannuma , p. C13.

(5) Ibid, et dans Ewlia , fol. 423.

(6) Seadeddin dans Bratimi , p. 80 et 81 ; Rauialul- Ebrar.dans l'année 761 1 13.59 .

prolonge durant tout le règne de Murad, et ne s'interrompt que par sa mort sur le champ de bataille de Kossova. Le signal fut donné par U prise du château de Nebetos ou Bon tos (1 ), sur ï'Heilespont , non loin de Gallipoli , qui parait èire l'ancien OEgos- Potamos. Tsuruln m ( aujourd'hui Tschorll ) fut emporté d'assaut , et Murad fit abattre la tête «u brave commandant , qui fut amené devant Ini l'œil tout sanglant, percé d'une flèche; le pays d'alentour fut dévasté, les muraille* furent raaée» (2.. Meselli tomba entre les mains des vainqueurs sans qu'il y eût besoin de tirer Pépée, et Burgas, abandonnée de ses habitants, fut dévastée.

Pendant que Murad menait ainsi son armée triomphante au nord de lïlellespont , ses lieutenants , Hadschi-llbcki et Ewrcnos, auxquels avait été confiée la garde des frontières de l'empire en Europe , parcoururent le pays autour des places de Milgalgara et d'Ipszala oû ils étaient postés; Hadschi-llbcki enleva le château de Keschan , Ewrenos s'empara de Dldymotichon (aujourd'hui Demitoka). D;ms nne surprise nocturne, HadschlI-lbeki avait fait prisonnier le fils du commandant, et il avait déterminé le père â le racheter moyennant la remise de la place. I>es deux généraux allèrent & Burgas déposer les marques de leurs conquêtes aux pieds du sultan, là , dans un conseil de guerre, fut résolue la conquête d'Andrinople, et la poursuite en fut confiée à Lalaschahin et â Hadschl-llbeki , qui, l'année précédente, avait poussé ses courses jusqu'aux portes de la ville (3). Murad s'avança en personne, avec le noyau de ses troupes de Burgas , sur la route d'Andrinople jusqu'à Eski-Baba. Ü! commandant de la place menacée marcha au-devant de Lalaschahin ; mais il fut battu, et . favorisé par le débordement de la Marizza, il descendit de nuit cette rivière, sur un esquif, jusqu'à son embouchure , atteignit Ainos; et la prise de possession de la plus grande place de l'empire byzantin en Europe devint , par la lâcheté ou la trahison de

(1) La transposition d'un point fait la différence de lecture île Nebetos, on Bonlon. Braiiilli , qui d'Achi a faH AchiUrr, fait de ce château ta cittîfc di Nettono.

(2) Nenchri , Idrtu , Aali , tfculakttde, geadeddia ; f» dernier d.in« la traduction de Bratutti , p. 82.

(3; Hadscni Cualfa , Rumili , p. 65.

ses défenseur», aussi facile que l'avait été celle des châteaux 1m plus insignifiants f 1 361 ] (1 ).

Andrinople, bâtie à la place d'Uskudama . ancienne ville des Bessiens, appelée aussi Orcstia. est célèbre dans l'histoire par le siège et le» dévastations des Goths sous Fritigern , du temps de l'empereur Valens, par le pillage des Bulgares sous Romanus, et par le passage des croisés sous les Comnènes ; elle est renommée aussi pour sa situation à la jonction de trois rivières, dont l'une d'elles, l'Hèbre, roule ses eaui à travers des champs de rosiers, l e savon d'Andrinople rivalise avec celui de Syrie; ses sucreries et ses sorbets valent ceux de Konia et d'Hama. Tant d'avantages de la nature et de l'art, tant de charmes dans la situation et les habitants, ont été souvent chantés par les poètes turcs. Comme Andrinople est le berceau et a recueilli les cendres de beaucoup de poètes, c'est pour elle un titre aux respecis de l'Ottoman pénétré des idées de l'Orient , qui honore 1rs lieux de la naissance et encore plus de la sépulture des savants, des saints et des portes. Elle est admirée aussi pour ses édifices, ses palais , ses marchés , ses mosquées , ses écoles et ses ponts , dont il sera question successivement aux époques de leurs fondations.

Grâce à tant d'avantages et à d'autres encore considérés sous le point de vue politique , militaire et commercial , Andrinople mérita dans la suite le haut rang de seconde résidence des sultans, de seconde capitale de I empire ottoman. D'abord , Murad en confia l'administration à son beglerbeg lalaschahin , et il choisit , pour établir sa demeure , Dcmotika où il bâtit un sérai (2). Ewrenos et Lalaschahin furent chargés de poursuivre les conquêtes, le premier au sud, le second au nord de la Thrace. Evrrenos s'empara de Kumoldschina (3), à l'ouest de Feredschik (4) iîaneienne Doriskos), et de Wardar, à l'est de Karaferia (5) (l'ancienne Beroia) [15621, et son

(t) Seadeddin , Hadscbi-Cbalfa , Idrt», Neachri, Lui fi, Mi, Saolakiade , Nischandsrhi , Dacbihanmima , tous 1» mettent dan* la même année; Chalcondyla* attribue Ii œoqoéte à Suie hm n

f2) Seadeddin , Newhri , Idris.

0) Voy. Ich Byzantin*.

(4) Hérodote , I. im , 25 , 1085 ; Rumili d'HadacHi- Cbaîfa , p. 07.

(5) Ibid., p. 86; Mauncrt . f . vm . p. 516.

nom s'est conservé dans ces deux villes comme vainqueur et comme fondateur d'imareta et de karavansêrais (1). Lalaschahin porta les bannières triomphantes des Ottomans jusqu'au pied de Tlfomus , enleva les deux Sagra (2) (l'ancienne et la nouvelle^, et Filibe (Philippopolis) , dont les campagnes fournissent de riz tout le pays jusqu'à Belgrade. Gomme Ewrenos, il perpétua son nom par de grandes fondations; il fit construire à Philippopolis le pont de pierres, d'une longueur de deux traits de flèche , et assez large pour donner passage à deux charriots de front; pour son entretien, il affecta un fonds destiné à soutenir le travail d'une grande quantité d'esclaves (3).

Le nombre de prisonniers de guerre ainsi réduits en servitude s'était accru dans une telle proportion, par suite de succès non interrompus, que le prix ordinaire d'un homme était tombé a 125 aspres. Ge prix fut adopté comme unité pour fixer le cinquième du butin qu'Osman , Urchan et leurs juges d'armée avaient négligé de prélever. kara-Rustem, légiste de Karamanie, fil à Chalil-Dschendereli, juge de l'armée, en présence de Murad, d'amers reproches, sur cet abandon des intérêts de l'Étal , et le sultan, convaincu de l'exécution facile de cette mesure, et de sa légitimité d'après les prescriptions du Koran, établit que désormais, pour chaque prisonnier, le cinquième de son prix , c'est-à-dire 25 aspres , serait livré au trésor public comme la valeur du cinquième légitime du butin. Cette taxe d'esclaves s'appela ensuite nendschik ou ispendsche; plus lard , l'affranchissement d'une telle règle fut un article de capitulation avec les puissances chrétiennes , et formait une clause spéciale du diplôme des Interprètes.

De retour à Brusa , Murad fit connaître à tous les princes de l'Asie, par de» lettres de victoire, la brillante conquête d'Andrinople; ses notifications furent adressées aux souverains de la Perse et de l'Arable , comme aux princes de Kermian et de Karamanle. Bientôt nous aurons à nous occuper de ces deux derniers. Quant aux deux souverains orientaux , il

(1) Seadeddin dans Bratulti , p. 87.

(2) Rumili d'Hadarbi-Cfaalfa , p. 50-51 3} ibid., p. 52;Bratutti, p. 89.

M PI RE OTTOMAN

suffira de connaître leurs noms et ceux de leurs dynasties. Sur l'Irak persan et le pays de Fars, qui le touche à Test et au sud, régnait alors l'émir Mubariseddin-Mohammed, second prince de la dynastie des Mosaffirs (les victorieux), fondée par son père; l'Irak arabe avec l'Aserbeidschan, auquel il tient par le nord, étaient gouvernés par le sultan Oweis , fils du scheich Hasan , également le second prince de la dynastie des llchanis (princes du pays), fondée par son père. Il y avait trente ans que ces deux dynasties étaient sorties des débris de l'empire des successeurs de Dschengis-Chan , comme la domination des Ottomans s'était élevée des ruines des Seldschuks. L'émir Mubariseddin- Mohammed fut pendant presque tout son règne en guerre avec les Afghans et les Dschermans, peuples orientaux, que l'empereur des Mongols, Arghun, sur les instances de Dschelaleddin-Sijurgitmitsch , sultan de Karachatai, avait envoyés pour défendre la frontière de Kermian , et qui , au lieu de protéger le pays , le ravagèrent durant un siècle , jusqu'à ce queTimur les assujettit. 11 combattit aussi Achi-Tschoki , gouverneur pour Dschani- Beg dans l'Aserbeidschan. Sultan Oweis, fils du scheich Hasan et de la fameuse princesse Dilschad (joie du co?ur), a été, comme sa mère, chanté par les poètes classiques de son temps ; il eut surtout pour panégyriste Sawedschi , le rival de Hafis.

Après la conquête de Philippopolis , Murad avait conclu la paix avec l'empereur grec; mais, à peine avait-il goûté quelque repos à Brusa , qu'un nouvel orage éclata en Europe. Le commandant grec de Philippopolis s'était réfugié auprès du roi de Servie, et après que le pape Urbain V eut proclamé la seconde croisade contre les Turcs , le roi de Hongrie , les souverains de Servie , de Bosnie et de Valachie se réunirent pour attaquer en commun les conquérants venus d'Asie , qui déjà menaçaient leurs frontières. Le beglerbeg en adressa l'avis à Brusa, demandant des secours, attendu que, seul, U était incapable de résister aux forces supérieures des alliés. Murad se disposait à traverser l'Hellespont avec des troupes et des vaisseaux , lorsque, arrivé devant Bigha (l'ancienne Pega), jadis conquise par Urchan et consacrée par le séjour du grand vesir Alaed-

din, puis retombée entre les mains des ennemis (probablement des Catalans) (1), il résolut, par la prise de celte place, d'assurer d'abord ses derrières en Asie avant de présenter le front aux chrétiens en Europe. I! rassembla donc les bâtiments qui se trouvaient à Aidindschik (Cyzique) et à Gallipoli, le* chargea de garder la mer , et mit le siège devant Bigha. Pendant ce temps, en Europe, l'armée des alliés s'était avancée à marcher forcées jusque sur la Marizza, à deux journée* d'Andrinople; à l'aspect des forces énormes de l'ennemi, Lalaschahin, désespérant de la victoire, détacha, en éclaireur, Hadschi-llbcki. le plus vaillant champion de la foi. Hadsrhillbeki, n'osant pas exposer son corps de di\ mille hommes aux chances d'un combat livré en plein jour à un ennemi supérieur du double en nombre, résolut de surprendre de nuit le camp des chrétiens, gardé avec négligent par des soldats plongés dans l'ivresse. Au bruit des tambours et des fifres, au cri de guerre Allah! Allah! les chrétiens furent glacés d'effroi (2); les ténèbres augmentèrent le désordre: « Gomme les bètes sauvages , surprises dan< leurs repaires, dit Seadcridin, bondissent et s'élancent , ainsi les ennemis épouvantés prirent la fuite , se précipitèrent vers la Mariaa. et disparurent dans les flots [13631. » Aujourd'hui encore, le champ de bataille s'appelle Ssirf-Szindughi, c'est-à-dire défaite des Serviens.

C'était la première fois que les Hongrois rencontraient les armes des Ottomans; échappé à ce désastre, le roi Louis , attribuant une telle faveur à l'image de la Vierge qu'il portait sur lui, voua une église à la mère de Dieu. Il s'acquitta de son vœu en élevant Mariazell, le U>retto de l'empire d'Autriche; parmi les mincies dont la tradition gratifie cette église, le premier assurément c'est d'avoir transfornif la défaite de l'armée des chrétiens en une victoire complète. Une circonstance remarquais.

(1 ) Aali , fol. 27 , le* désigne «euleraent par le nom «I« lewend , c'est-} dire un rainas d'aventuriers, ce quêtaient les Catalans.

(2) Seadeddin , puis Neschri , fol. 64; Idris, fol. I« ; Lutfi , p. 23; Stoiaksade ; manuscrit de la bibliotbè(rr impériale et royale, nM», fol. 23; Hadacui-aal' Tables chronologiques.

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