LIVRE VU
son harem; à droite se tenaient les chanteurs , à gauche les musiciens. Neuf tschauschs à cheval dirigeaient les divertissements. Les échansons, tenant des flacons de cristal et des coupes d'or, versaient le vin rouge de Schiras et la liqueur dorée du Liban. A celte fête on en vit succéder d'autres, données parles princesses qui avaient été nommées nourrice et première gouvernante du nouveau-né , en sorte que, durant trois semaines, des réjouissances et des festins furent jetés comme intermèdesau fracas de la guerre{ I ). Lorsque la marche fut reprise vers la Géorgie, des usbegs apportèrent la nouvelle que des troupes tatares de Tokatmisch avaient pénétré dans le Caucase par le défilé de la Porte-de-Fcr et ravageaient une partie du Schirwan, « que la bête vienne se jeter dans le filet, dit Timur ; cela vaut mieux pour le chasseur que d'être obligé de la poursuivre; un vieux faisan ne craint pas le faucon, et quand la sauterelle est devenue assez grande pour que ses ailes aient pris un rouge de sang, elle combat le moineau qui veut la dévorer (2). » L'hiver n'en fut pas moins passé dans la plaine de Mahmudabad, et Schemseddin-Almalaghi, le plus éloquent et le plus délié négociateur de Timur, fut chargé d'une lettre qui offrait la guerre ou la paix. La présomption des aghlens et des courti>ans empêcha Tokatmisch d'accueillir la proposition pacifique, et la seconde campagne contre le kiptschak s'ouvrit cette fois sur la rive occidentale de la mer Caspienne, comme la première s'était poursuivie à l'orient de cette mer. La bataille décisive, où Timur forma encore son armée en sept divisions, fut livrée sur le Terek [1394). Avant d'engager l'action, l'empereur i us pect a bien soigneusement l'équipement de chaque régiment, afin de vérifier si les soldats étaient bien pourvus des sept armes nécessaires, l'épée, la lance, l'arc et les flèches, la cuirasse, la massue et les filets pour prendre des ennemis vivants. A la tète de vingt-sept escadrons d'élite, il attaqua l'ennemi, le culbuta et le mit en fuite. Timur fit halte sur les bords du Wolga, à la nouvelle que Tokatmisch , avec ses aghlens et ses nowians (les princes du sang et les grands), avait déjà franchi légué de Tu-
(1) Scherefeddio , I. m , ch. 49 , p. 326.
(2) JUd tl m, ch. 50, p. 332.
ratu; puis il déclara Tokatmisch déchu du tr6ne du Kiptschak, sur lequel il plaça l'aghlen Koritschak, fils dUrus-Oum , qui se trouvait dans le camp au nombre des officiers de la cour impériale. 11 lui donna le manteau et la ceinture d'or, une garde du corps formée d'usbegs, et le détacha en avant, au delà du Wolga (1). Lui-même, franchissant ce fleuve, puis le Don et le Dnieper, passa d'Asie en Kuropc, et, tournant ensuite au nord, il ravagea la petite et la grande Russie et porta la dévastation jusqu'aux environs de Moskow (*2). Le butin fut immense en lingots d'or et d'argent , en fourrures de martre ziMine, d'hermine, d'écureuil , de lynx tigré , de renard rouge et bleu , d'ours blanc. Au sud, les armées tatares poussèrent leurs courses jusqu'à Azof et au Kuban, et revinrent ensuite sur la Géorgie pour en réduire les forteresses (3). Astrachan , à l'embouchure du Wolga, et Serai, située plus haut sur le fleuve, alors capitale du Kiptschak (4), furent livrées aux flammes, et les habitants chassés comme des troupeaux devant les dévastateurs, pour être menés en esclavage. Madschar, ville tatare sur le Tcrek, lut aussi saccagée. Pendant ce temps, Timur parcourait le pays situé sur les rives de la mer d'Azof et de la mer Caspienne , entre le Dnieper et le Wolga, désolant tout sur son passage; et son fils Slohammcd-Mirsa-Sultan lui soumettait tout le littoral du golfe Persique et le royaume d'Ilormus. Enfin lui-même, après cinq années de triomphes et de conquêtes, revint dans sa patrie au delà de l'Oxus. Sur les rives du fleuve, il fut reçu par les impératrices, ses épouses, et parles princesses, épouses de ses fils, qui, suivant l'usage tatare, répandirent sur sa tète sacrée des pièces d'or et des pierreries, et lui offrirent mille chevaux richement harnachés et mille mulets. Timur se rendit d'abord à Kesch, ou il visita les tombeaux de son père Taraghai et de son fils Dschihangir, puis ceux des pieux et saints hommes, répandit de riches aumônes et dis-
(1) Schefereddio , I. m , ch. 54 . p. 355.
(2) Ibid., I. m , ch. 51 ; p. 3<a ; Mircbood ,e* d'après tous deux, la revue reiroupeclive et curonoloßique de Price, 3 vol., p. i , p. 198
(3) Scherefeddin, I. m, cb. 58, p. 372.
(4) /bib., I. m , cb. 60, p. 381 , et I. u, cb. 15 p. 258.
tribua une bonne part du butin entre les savants. Au printemps de l'année suivante [1396], il quitta le palais blanc, le palais céleste de Kesch (1) pour les jardins du nord (2) de la résidence de Samarkand, où il construisit un nouvel édifice de marbre blanc â demi Iransparent de Tebris , le décora des peintures les plus précieuses (3), et il le consacra à la princesse Begisi, sa petite-fille, issue de Miran- Schah , comme il avait précédemment consacré le jardin du Paradis à son épouse Tumanaga(4). À son fils Scharoch, qui jusqu'alors avait exercé, au nom de son père et à sa grande satisfaction, le gouvernement du Chorasan, il donna ce pays en pleine souveraineté, avec une extension telle que le nouveau royaume comprenait, outre le Chorasan, le SistanctleMascnderan jusqu'aux villes de Firuskuschet Rci{5\ Ainsi déjà il avait investi son fils Mirand-Schati du royaume d'Holaku (la Médie et la Mésopotamie) (6), son fils Omar-Scheich de la Perse proprement dite (7). Ayant quatre fils pour généraux , gouverneurs , rois , à l'orient dans le Chorasan, à l'occident dans l'Irak, au nord dans l'Aserbcidschan et au sud dans le pays de Fars, il imitait avec de grandes proportions l'exemple donné par Dschengis-Chan, qui avait fondé sa domination et sa force sur l'union et le concert des membres d'une nombreuse famille. Depuis le commencement jusqu'à la fin de son règne, Timur appliqua ses soins à étendre et à fortifier ce système par des mariages , ce qui fait que les fêtes de noces se présentent d'une manière continue dans son histoire. Au temps même où nous le suivons, il célébra le mariage de la princesse Begisi, sa petite-fille, avec le prince Iskender-Mirsa , et le sien à lui-même avec Tukelchanum , fille de Kœser-Chodschah, prince mongol , qui fut la neuvième de ses femmes . et qu'il épousa dans sa soixantedixième année; il lui consacra le jardin nou-
(1) Aluerai et Gœlserai , SchereFeddin, 1. m , ch. 65, p. 404 et 406.
(2) Baghi Scbumal - Scherefeddin , L m , ch. 66 , p. 406.
(3) Scberefeddio , I. m , ch. 66 , p. 410.
(4) /fcd.,l.i,ch. 26, p. 298.
(5) Md.,l m, cb. 67, p. 411. <6)/6td.,l. m, ch. 28, p. 212.
(7) Jbid., Lin, ch. 37, p. 271.
veltement formé de Samarkand, appelé DUp scha (qui ouvre le cœur .11 bâtit encore le pal* de Tachti-Kadschar à Samarkand, comme venait de construire celui du même nom Schiras ( 1 ) ; et à Jasi , sur le Sihun , non loi de Taschkent, il éleva un dôme sur le tombe* du fameux scheich des Nakschbendis , Ahmed Jasewi , qui est encore aujourd'hui un lie fréquenté de pèlerinage (2).
l a jeune épouse ne put arrêter le vieil en pereur dans la carrière de la victoire et de conquêtes ; au milieu même des dispositions d la noce, s'étaient suivis les préparatifs de i campagne, et du lit nuptial Timur s'éJarç sur la route de l'Inde, le but éloigné, définit de la carrière des dominateurs du monde, at teint à demi par le héros de la fable, Dionys» par Ninyas et Sésostris, par le persan Darius t le grec Alexandre, saisi pleinement par Mab mud , et touché à peine par Dschengis-Quo Les désordres et les rivalités des prétendant au trône après la mort de Firus-Schah, le gram souverain de la péninsule entre l'lndus et ! Gange invitaient Timur à une expédition dan ces contrées- Il vit paraître dans son camp k ambassadeurs des princes des Tatares et dr Mongols, du kiptschak , du pays des Dschète des Kalmuks, de la Perse, de l'Arabie et d Cachemire, qui lui offrirent leurs vœux pou cette entreprise (3). Dans les premiers jour du neuvième siècle de l'hégire [ 19 septerobr 1498!, il se trouva sur les bords de ITndus l'endroit où Dsehclaleddin-Minkberni, seba du Chuaresm , poursuivi par Dschengis-Chan s'était jeté dans le fleuve pour échapper a so vainqueur, qui de ce point était revenu surs* pas (4). U il congédia les ambassadeurs char gés d'apprendre à leurs maîtres qu'ils avaier été témoins du passage de l'lndus, que Dsrhen gis Chan n'avait point tenté. Suivant les tract d'Alexandre, il frauebit les cinq rivières d Pendschab; sur la rive orientale de l'Hyphase Alexandre avait dressé des autels marquant le limites de sa conquête, mais Timur poussa too jours en avant , s'emparant des villes et de
(1 ) Scberefeddio, 1. in , cb. 70, p. 430 , et 1. ti , ch. 61 p. 434.
(2) cb. 70 , p. 426.
(3) /Mrf.,1. iv, ch. 6, p. 30.
(4) /«<*., cb. 8, p. 45.