LIVRE VIL
provinces sur la route de Delhi, capitale du su! tan Mahmud. Il n'y avait encore eu aucun engagement sérieux, et déjà Tannée tatare traînait après elle plus de cent mille esclaves indiens, dont la plupart étaient des Guébres ou des adorateurs du feu (1). Sur les représentations des chefs, que cette multitude d'ennemis dans le camp pouvait compromettre l'issue de la première grande bataille, Tiinur fit donner l'ordre d'un massacre général, et, pour surcroît de barbarie , il voulut que chacun immolât lui-même ses esclaves. Celui qui n'obéirait point subirait la justice du sabre ; ses biens et son harem passeraient aux dénonciateurs d'un pareil délit. Dans l'espace d'une heure plus de cent mille victimes innocentes furent égorgées, et l'un des hommes les plus doux , le savant Naszireddio-Umur, qui regardait comme un acte injuste de verser le sang des animaux, de tuer un simple agneau, dut faire mettre a mort quinze de ses esclaves indiens, pour sauver sa propre vie (2). Les astrologues et les devins, dont Timur se faisait accompagner dans toutes ses expéditions, osèrent trouver celte fois que la conjonction des astres était contraire à la marche en avant de l'armée. Timur rejeta leur prédiction avec mépris, disant que ni les joies, ui les douleurs, ni le bonheur, ni les infortunes ne dépendent des astres, mais de la volonté de Dieu, créateur des corps célestes et des hommes; qu'il ne se souciait en rien de la position ou de la conjonction des planètes, qu'après des mesures bien prises, il ne retarderait pas d'un instant l'exécution de ses plans. Mais tandis qu'il repoussait les horoscopes des astrologues, il consultait le Koran qu'il ouvrit lui-même , afin d'y surprendre le sort de la journée, et tomba sur un passage favorable, annonçant triomphe et conquête. Les paroles du Koran s'accomplirent par la défaite de l'armée indienne et par la conquête de Dehli , où furent renouvelées toutes les scènes de pillage et de massacre (3). Ces Guèbres si pacifiques, animés par le courage du désespoir, prirent des brandons allumés dans les ruines fumantes de leurs autels renversés, mirent le feu a leurs maisons,
(1) Scherefeddin , cb. 18 , p. 89.
(2j Ibid. ,ch. 18, p. 90.
(3) ibid., \. ur,ch.20,p. 112.
et se jetèrent avec leurs femmes et leurs enfants dans l'immense bûcher formé maintenant par la ville tout entière que dévoraient les flammes (1). A Myrthe (2), tous les Guèbres furent écorchés vifs; les femmes et les enfants furent emmenés comme esclaves; et la place, une des plus fortes, que Turmehschirin, le grand souverain de l'Inde, n'avait jamais pu soumettre, fut réduite en un monceau de cendres et de poussière. Le butin fut immense en or et argent monnayé, travaillé, en vaisselle, lingots, en bracelets, colliers, diadèmes, anneaux et ceintures de diamants de Goleonde,dc rubis de Bcdachschan , de saphirs de Ccylan, en chameaux, en éléphants. Quant aux esclaves, maint soldat en eut jusqu'à cent cinquante; le moindre goujat en posséda environ vingt-cinq (3). Dix paires d'éléphants forent envoyées avec les lettres annonçant la conquête, aux princes de Perse, de Médie, d'Arménie et jusqu'à ceux qui étaient placés sur la frontière de l'Asie Mineure (4). Plusieurs milliers d'artisans et d'ouvriers, particulièrement des tailleurs de pierres et des maçons, furent distribués entre les princes et les émirs pour être employés à la grande mosquôe de Samarkand que l'on avait fait veru d'élever en, reconnaissance de l'heureuse issue de cette campagne; une infinité de sculptures, et d'idoles indiennes transportées dans la capitale de l'empire, servirent de matériaux dans cette construction. C'était là une imitât ion de l'exemple donné par les précédents conquérants : ainsi Cambyse avait emmené en Perse des architectes égyptiens qui bâtirent les palais et les temples de Pcrsépolis 6), c,t Mahmud, après l'assujettissement de l'Inde, avait fait placer l'idole colossale de la pagode de Sumcnat, pesant plus d'un quintal, comme seuil de la porte de la mosquée de Ghasan, afin que le vrai croyant, en entrant dans la maison du Dieu unique , foulât sous ses pieds les fausses idoles. Timur poursuivit les Indiens jusqu'aux sources du Gange, jusqu'au défilé de Kuhmaul, si étroitement resserré par les rochers. Là il rougit les ondes sacrées par un
(1) Scherefeddin, p. 110.
(2) /bid., ch. 22, p. 117.
(3) /6ü/.,ch.20, p. 111.
(4) /6iU,p.l06.
(5) Diodure de Sicile , 1. i.
massacre général des adorateurs du fleuve (1). l'ne grande chasse au* lions, aux léo|)ards, aux rhinocéros, aux cerfs bleus, aux paons sauvages et aux perroquets termina cette guerre, qui avait été précédée d'un pareil prélude ; et longeant les frontières de la merveilleuse vallée du Cachemire, Timur revint àSamarkandoù, |H)ur éterniser la mémoire de l'extermination des adorateurs des idoles, fut élevée la vaste et magnifique mosquée, à l'aide des tailleurs de pierre et des architectes indiens et persans (2).
Dans l'espace d'une seule année [1398], Timur avait opéré le passage de l'indus, accompli la conquête de Dehli , commencé la grande mosquée de Samarkand , et , dans la même année, la mort, en frappant deux princes sur les frontières de l'Asie occidentale et de l'Afrique septentrionale, Kasi-Burhaneddin, souverain de Siwas, et Berkuk, sultan d'Égypte, provoqua de nouvelles conquêtes dans l'occident de l'Asie, depuis le Pont jusqu'aux limites de la Syrie ; ce fut la troisième guerre de Perse, qui se prolongea sept ans. La présence de Timur était d'ailleurs réclamée dans l'occident de son empire, par des désordres qui avaient éclaté en son absence dans les gouvernements de ses fils, les rois d' Aserbaidschan et de Fars. Dans le premier pays, le mal venait des excès de Miran-Schah, poussés jusqu'à un dérangement d esprit, suite d'une chute de cheval : entouré de musiciens, toujours plongé dans l'ivresse , il mettait en danger la vie de ses vesirset même de son é|iouse Chansade, et par de folles entreprises coutre Bagdad, où le souverain chassé p.ir Timur, Ahmed-Dschelair avait été rappelé, il exposait la sûreté de son propre gouvernement ; dans ! le Fars, le prince Pir-.Mohammed attentait par le poison à la vie de son frère Hustem et d'autres: et dans les deux États, la force du maître était nécessaire. Néanmoins la rigueur de Timur ne tomba point sur ses deux fils; elle frappa les entourages auxquels furent attribués les excès des princes. Des émirs ( 3 ), envoyés par l'empereur pour le rétablissement de l'ordre, prirent en main la conduite des af-
(1) Scherefeddio, I. il , ch. 25 , p. 131.
(2) /bld., ch. 31, p. 179.
(3) Ibid., I. t, ch. 2 , p. 199 , 1. v , ch. 7 . p. 232.
HPIRE OTTOMAN.
faires; les favoris de Miran-Schah, partialièrement les musiciens, entre autres Yhmv le plus spirituel de son temps, le poète H> hammcd-Kuhistani (1), furent jetés en prson (2) ; à Schiras, on exécuta les empois neursqui avaient corrompu le prince : cVtairt des Persans de la tribu Tadschik. Timur qui: ; Samarkand , dont il laissa le gouvernera.!: à son petit-fils Mohammed-Sultan, comnk i; plaça Andekan sous l'autorité du prince hi v der (3). Dans sa marche par Kesch, Bald * f lérat (4), il visita les tombeaux des %nû scheichs , sur lesquels le peuple allait hc des dévotions dans ces villes, et il distribué riches aumônes, pour rendre le ciel favorabiu sa nouvelle expédition. 11 trouva des gages c la protection divine dans les nouvelles qui & parvinrent en route, de la mort de priser qui lui étaient hostiles ou des troubles H Euvoisins : Timur - Kotlugh - Aghlen , l'inj^r* prince latare qui , placé par Timur sur le tria de Tokatmisch, s'était révolté contre son bifi faiteur; l'idolâtre souverain de Sina, Qw Chodscha - Aghlen ; le prince mongol it Dschèles, étaient sortis de ce monde presque même temps , cl leur mort , comme celle 4 Kadi-Burhaneddin de Siwas, et de Berkuk. a tan d'£gyplc, promettait d'ouvrir de nouve» champs aux [tassions du conquérant. 11 se n jouissait de ces coups frappés par le destin car il sentait bien que les sueccesseurs duTi tare, du Tunguse, du Mongol, du Turc et d Mamluk Tscherkesse, seraient faibles partie mêmes, ou par leurs divisons (5). Le joui gouverneur d'Andekan,lskender-.Mirsa. 3 peii agédequinze ans, ne perdit pas un instant \*i mettre a profil, suivant les idées de son aiffl les troubles qui s'étaient élevés dans le royaiM des Dschèles par suite de la mort du soufl rain. 11 mena ses troupes victorieuses jusje Choten, ville du Turkislan si fameuse rar heautéde ses habitants et ce jaspe entraîne p. les rivières qui l'arrosent (6) De Kaschjfo» où il passa l'hiver, il envoya neuf des pli
(I) Histoire d«* l'art oratoire en Perse , 223.
(2, .Scherefeddin , I. v , ch. 3, p. 20rt.
(3j Ibid., ch. 2, p. 200 et 201.
(4,1 Ibid., ch. 3, p. 201 4 204.
{S) Ibid., \. v,ch.4,p.2!2.
(6) /bid., p. 219,ei Dschihannuma, p. 3S7.