LVIII
de janitschares à cheval, il marcha de nuit par Bia et le petit Turbal , et parut au point du jour dans la vallée de Saint-Paul. Il réussit à jeter cinq cents hommes dans la place. Abdi ordonna une décharge générale de l'artillerie en signe de réjouissance ; mais des lettres interceptées , adressées par lui au grand vesir, donnèrent une idée réelle de la triste situation de la place. Les Turcs essayèrent une troisième fois de pénétrer dans la place , en marchant du vieux Ofen, le long du Danube, sur le bain impérial. Le baron d'Asti les repoussa ; le baron de Mercy les enveloppa avec trois régiments de dragons , et pourtant ils ne voulurent point se rendre. Un Turc qui perdait des flots de sang par deux blessures s'élança néanmoins à travers les Impériaux sur le comte de Mercy , lui fendit la tête et abattit encore plusieurs officiers. Le duc de Lorraine lui-même courut de grands dangers ; son écuyer fut tué à ses côtés ; il fallut hacher tous les Turcs. Gomme Carafla était arrivé de la haute Hongrie , Schcrfenbergde la Transylvanie, le duc résolut de prendre Ofen d'assaut sous les yeux du grand vesir. Auparavant il fit encore une fois sommer le paseba. Mais il ne pouvait être question de capitulation , après le fetwa que le sttltan avait obtenu du mufti pour l'adresser au grand vesir, et que celui-ci avait fait connaître à la garnison : a La défense d'Ofen, clef de l'empire ottoman , était un devoir religieux auquel il fallait sacrifier la vie. » En conséquence de cette décision , et d'après les ordres du sultan , tous les guerriers renfermés dans la place -devaient périr glorieusement les armes à la main , sinon passer sous le glaive de l'exécuteur (1). Le 2 septembre, à six heures du matin, six coups de canon donnèrent le signal de l'attaque. Les chrétienssulançaient pleins de confiancedans le triomphe ; les Turcs se défendaient avec toute la rage du désespoir. Le baron d'Asti périt un des premiers , avec lui tombèrent la plupart des volontaires. Le premier qui mit le pied sur le rempart fut le colonel hongrois Petnehazy, jadis partisan de Tœkœli. Les Turcs l'accablèrent et allaient
(1) Cod. 884, HisL prof. p. 578. Cosltntioopoli di 26 luglio e 1 agortolfiSS.
l'étouffer, quand les siens s'élancèrent assez à temps pour lui sauver la vie. Abdi et ses plus vaillants guerriers luttèrent encore contre la porte de Vienne et tombèrent sur la brèche. Toute la nuit la ville fut livrée au pillage ; le lendemain matin , on vit quatre mille cadavres encombrant les mes toutes fumantes à travers les décombres , les ennemis mourants et les vainqueurs avides de riches dépouilles. Le Bolonais Marsigli poursuivit un plus noble butin ; jadis attaché à la suite du bayle vénitien Donado, à Constantinople, où il s'était lié avec des savants turcs , puis réduit en esclavage et employé comme cafetier dans la tranchée de Vienne, il accourut maintenant a6n de satisfaire sa passion pour l'étude et les livres. D'abord il se rendit à l'église métropolitaine , où des soldats venaient de couper la tête à l'imam. Là , il trouva deux réduits remplis de manuscrits; il obtint autant de succès dans une autre mosquée, et découvrit aussi dans les caveaux du palais impérial les manuscrits de la bibliothèque de Mathias Corvinus ; il en rendit compte au commissaire-général Rabatta (1). Le duc de Lorraine envoya par le comte Archinto la bannière verte d'Ofen à l'empereur, qui la fit remettre à son fils aîné, l'archiduc Joseph (2). Ainsi Ofen , après avoir été possédé cent quarante -cinq ans par les Musulmans, sous quatre-vingts gouverneurs , retomba enfin entre les mains des chrétiens qui avaient mis vainement six fois le siège devant ses murailles. Cette ville n'était par le rang que la dixième de l'empire; on la citait après Constantinople, Andrinople , Brusa , la Mecque , Medine , Jérusalem, le Kaire, Damas, Bagdad; mais c'était pourtant la capitale de la Hongrie , le boulevard de l'Islam en Europe , la forteresse et la clef de l'empire ottoman.
Après la conquête d'Ofen , Simonterna et Siklos se rendirent au markgraf Louis de Baden ; on mit le feu à Kaposwar et à Tarda ;
(1) Memorie dclla vita del c. Marsigli, Bologoa, 1770, p. 53 et 54. Les manuscrits turcs d'O feu sont aujourd'hui réunis dans la bibliothèque de l'Institut de Bologne; mais on n'en a point tiré le parti que désirait le fondateur.
(2J Iteregani, l. 11 . p. 2J0.
Funfkirchen ouvrit ses portes à la première sommation ; Szegedin capitula an bout de vingt-quatre jours de siège (1). Le grand vesir prit ses quartiers d'hiver à Belgrad, le kalghact ses Tatares s'établirentàTemesvar. Des propositions de paix adressées de Peterwardein par le grand vesir au président du conseil aulique , le markgraf de Baden, étant restées sans résultat , parce que la Porte persistait toujours à soutenir Tœkœli , les préparatifs furent poussés avec ardeur, afin de poursuivre la guerre vigoureusement. Une contribution fut ordonnée dans tout l'empire; Constantinople dut fournir 1500 bourses, Brusa 200, l'Egypte 350, Bagdad et Baszra 150 ; la taxe des autres villes et provinces fut proportionnelle ; les revenus mêmes des domaines de la couronne affectés au sultan , et qui s'élevaient au-dessus de 100 bourses, subirent une retenue de moitié (2). A Belgrad le grand vesir établit pour les sipahis et les janitschares une forme de revues qui leur parut excessivement odieuse. Beaucoup de gens qui ne paraissaient jamais en campagne se fesaient payer ou avaient entre les mains un , deux ou trois bordereaux de solde ; pour mettre lin aux fraudes facilitées par la tenue des contrôles, le grand vesir ordonna qu'au dos du bordereau fût inscrit le signalement de chaque homme, ce qui ne s'était jamais vu qu'à l'égard des esclaves ; des janistchares et des sipahis s'irritèrent de cette assimilation humiliante. Pour aider au paiement de la solde des troupes , le trésor privé du sultan avança 500 bourses. Quand à Constantinople le kaimakam Redscheb eut réuni les autorités pour la répartition de la contribution de guerre, le kadiasker de Rumili, Hamid-Efendi, s'éleva hautement contre de telles innovations blessantes pour les moslims. « Pascha, excellence, dît-il, que signifie tout ceci? Avez-vous préalablement délibéré avec nous sur vos dépenses ? — Efendi , répondit !e kaimakam , ne dépassez pas vos limites. — Quelles limites? reprit le molla irrité, toi qui étant laquais as porté le sac de
(\) Fii^ius Adleischwung, liuduius, kri«g shelm, iicif gani, liiiozeri, Raacbid , l. i , fol. 12* «1 125.
R.<M-liid. I. i. loi. 12i.