LIVRE
pantoufles et l'éponge à nettoyer les bottes, maintenant que ta es escorté de pages vêtus de martre zibeline, tu ne contribues en rien aux dépenses de la Sublime Porte, et tu nous forces, nous si dévoués au gouvernement, à vendre ce que nous avons épargné pendant soixante-dix à quatre-vingts ans, en épuisant le sang de notre cœur , seulement pour nous extorquer de l'argent ! j> Les autres ulémas te turent, mais ces paroles laissèrent de profonds ressentiments, et le kadiasker fut exilé à Rhodes (1). Plus tard on confisqua 300 bourses sur sa fortune dont l'inventaire s'élevait à 580. L'ancien juge de Salonik , le fils de Minkarisade, subit aussi la peine du bannissement; à l'exemple de son prédécesseur, il s'était fait adjuger 7 bourses de gratification sur la fourniture de draps tirée des fabriques de Salonik pour les janitschares. Le grand vesir irrité le manda auprès de lui, et au moment où il quittait l'audience le tschausch-baschi l'invita è se rendre dans ta chambre. Refus du molla , recours du tschausch-baschi à la force. Le molla résiste et arrache le turban a l'officier, en le frappant du poing. Le grand vesir, qui de la fenêtre contemplait cette scène scandaleuse dans la cour, s'écria : a Qu'est-ce que cette insolence? — Il y a nécessité d'agir ainsi, répondit le molla , quand des gens comme nous doivent venir trouver un palefrenier tel que tçi. » itupport amplifié de cette affaire fat adressé au sultan , et le molla fut banni à Chios. Tout récemment aussi le mufti Ali- Efendi . qui était en opposition constante avec les ministres , avait été déposé , et sa place conférée au kadiasker de Rumili,Mohammed- Efendi d'Augora. Fcisullah , ûls d'Ebusaid , devint grand juge de Rumili. Le kaimakam Redscheb, qui détestait le defterdar Ali, avait arraché à force de calomnies un chattischérif qui le déposait, donnait sa place au commandant de Négrepont, Seid-Mustafa- Pascha. Le grand vesir, qui était satisfait du defterdar, fut bien désagréablement surpris de cette décision. Pour consoler le defterdar lié posé , il le proposa pour la promotion de paseba à trois queues. Redscheb , furieux à la pensée que son ennemi dont il poursuivait
(\) Rascbid , t. i , fol. 1J5.
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la ruine dût au contraire grandir en dignité, mais ne pouvant s'opposer à la décision suprême, confia au vesir nouvellement nommé la garde des Dardanelles. Mais le grand vesir voyant bien que cet éloignement annonçait une intention de saisir la première occasion de perdre entièrement Ali-Pascha, le retint auprès de lui avec ses six cents lewends , comme s'il lui était indispensable dans le camp.
La campagne suivante s'ouvrit sur la Drau, et au-delà même de cette rivière, par le siège de Valpo. Suleiman-Pascha était près d'Essek avec quarante-neuf mille hommes, quatorze mille chameaux , soixante-dix canons, quatre cents voitures de munitions ; par l'adjonction des Tatares l'armée pouvait être portée à soixante mille hommes (1). Les Impériaux en s'avançant sur Essek détruisirent la chaussée que les Turcs avaient élevée pour remplacer le pont d'Essek, long de sept mille pas, qui avait été incendié. La garnison d'Essek , sommée de capituler , arbora des drapeaux noirs et rouges pour annoncer qu'elle était résolue à défendre la place jusqu'à la mort (2). Dans un marais que les Impériaux devaient traverser les Turc* obtinrent quelques avantages, enlevèrent du butin et des prisonniers ; le comte François Palffy fut tué dans l'action [ 20 juillet 1697]. Quelques jours après, Ismail-Pascha , que Mercy avait battu jadis près d'Arad , et que Dunewald avait fait prisonnier à Pusukilise , fut rendu à la liberté moyennant la rançon fixée de 34. bourses d'or, une pelisse de zibeline et un collier de perles. Le grand vesir avait désigné le beglerbeg d'Anatoli, Hasan- Pascha , pour la défense d'Essek ; sur le refus de ce dignitaire, le gouvernement d'Anatoli fut aussitôt transporté à Mariologhli-Gurdschi-Mohammed-Pascha , qui fut chargé de protéger Essek avec le beglerbeg d* Adana et le sandschakbeg de Syrmium (3). Jegen-Osman-Pascha, baluk-baschi duserasker supplicié, Scheitan-Ibrahim-Pascba, qui, après quelques mouvements d'insurrection , avait été investi du sandschakde Karahiszar, où il
(1) Boethius, I. m, p. 99.
(2) Ibidem, p. 104.
(*) Raschid, I. i, fol. 1Î8.
enrôla quelques milliers de Turkmans Toridis , arriva au camp avec ses gens. Dans un conseil de guerre tenu par le grand vesir, Ton pensa que tout mouvement en avant était dangereux ; mais le grand vesir se laissa entraîner à une décision contraire par ses flatteurs , qui lui insinuèrent que ce conseil venait de l'envie. Les deux armées se trouvèrent en présence dans les environs de Mohacs , près de ce champ où, 161 ans auparavant, s'étaient abîmés le roi et l'indépendance de la Hongrie. Ce lugubre souvenir devait se perdre dans l'éclat d'un glorieux triomphe obtenu sur le même lieu par les descendants des vaincus. A peine la victoire coûta mille hommes à l'armée impériale ; les Ottomans en perdirent vingt fois autant dans leur déroute [12 août]. Le prince de Commercy fut grièvement blessé, un colonel hongrois fut enseveli dans le mosquée de Mohacs ; l'électeur de Bavière eut dans sa part de butin la magnifique tente du grand vesir aux quatorze pavillons, dont chacun était orné d'un globe d'or; au duc de Lorraine échurent les chancelleries turques. A Constantinople, des victimes venaient d'être immolées , des actions de grâces avaient été rendues au Ciel pour l'avantage obtenu tout récemment à Essek. La nouvelle du désastre de Mohacs frappa tous les esprits de consternation : le sultan resta trois jours sans manger ; la Chaszeki tomba malade de chagrin (1). La désolation fut encore augmentée par les incendies et la famine ; le 25 août , les flammes dévorèrent mille maisons et trois cent vingtcinq boutiques de marchands (2) ; une sécheresse qui durait depuis sept mois fit monter le prix des vivres à un taux exorbitant : la plus petite mesure de grains coûtait 2 écus. La journée de Mohacs jeta une terreur panique parmi les Turcs en Slavonie et en Croatie; ils évacuèrent Essek, livrèrent Yalpo et abandonnèrent quatorze autres châteaux et palanques en Slavonie (3). Dans la Basse-Hongrie, Palota se rendit au comte Eszterhazy , le château de Czokaku au colo-
(1) Rel. di Costantinopolî , cod 885. 1687, bibliothèque de la conr impériale.
(2) Ibidem.
(3; Adlenchwung.p 59t.
nel Arriezaga. Le général Dunewald occupa le couvent de Posega , Czernik et d'autres châteaux croates ; Castanovis et Dubiza furent surprises et réduites en cendres. Le feu s'ouvrit contre Buschin le jour même de la victoire de Mohacs ; deux jours après la place était enlevée (1). En même temps la Transylvanie commençait è se soustraire à la domination ottomane; Apafy se mettait en relation avec l'empereur , dont les troupes occupaient Clausenburg. Constantin Cantemir, prince de Moldavie, était devenu suspect depuis la campagne précédente, alors que le roi de Pologne avait fait irruption en Moldavie pendant le siège d'Ofen. Le serasker Biiklu-Mustafa-Pascba, ayant franchi le Danube avec vingt mille cavaliers et huit mille janitschares , se réunit avec le nureddin qui était à la tête de trente mille Tatares, pour repousser le roi de Pologne , déjà parvenu jusqu'à Jassy (2) [ au commencement de septembre 1 687]. Pour dissiper tout soupçon d'intelligence avec les Polonais, le prince de Moldavie s'était transporté dans le camp du serasker trois jours avant l'arrivée de Sebieski à Jassy. Souffrant du manque de vivres, le roi avait passé le Pruth près de Czecora pour s'emparer des magasins de grains des Tatares à Budschak ; les Tatares, mettant le feu aux herbes sèches des steppes, transformèrent ces immenses plaines ondulées en une mer de flammes , et harcelèrent l'armée polonaise sans pourtant lui offrir l'occasion de combattre. La famine ravagea les rangs des Polonais, qui, à chaque campement, laissaient des centaines de morts.
Sobieski repassa le Pruth près de Yalestrimba (vallée maudite), où l'hetman des Cosaques, Kunicky, avait été presque anéanti parles Tatares, où le roi lui-même avait été deux fois vaincu. Les Tatares , portant partout le fer et la flamme, se retirèrent après avoir empoisonné les fontaines , tandis que le roi était campé dans la contrée montagneuse située près du Sireth ; mais quand il fit de nouveau un mouvement en avant et occupa Nemes ainsi que Suczawa, les hordes revinrent sur
(1) Ibidem, p. 279 et 387. Boethius, I. iv. p. 208 et 210, et dans Bicoxeri, p. 151.
(2) CtnlemirMob. IV, $ 148.