LXI
d'Akseraï , pour détruire les bandes de Turkmans et autres brigands dans l'Asie-Mineure.
La situation de la Krimée présentait un aspect beaucoup plus grave. Sélim-Girai, élevé pour la troisième fois à la dignité de chan, affaibli par l'âge et par les infirmités, avait demandé à être déchargé du fardeau trop pesant maintenant pour ses forces ; conformément à ses désirs , la Porte avait nommé pour lui succéder son fils aîné , le kalgha Dewlet-Girai, et l'autre fils Schehbas-Girai était devenu kalgha. Avec un traitement annuel de 800,000 aspres Sélim-Girai se retira dans sa ferme aux environs de Siliwri ; l'installation de son fils se fit à Andrinople avec les cérémonies accoutumées [ 25 mars 1699]. Outre le kalgha Schehbas, Dewlet- Girai avait encore trois autres frères , Ghasi- Girai , Seadet-Girai et Kaplan-Girai. Schehbas-Girai, déjà signalé par sa valeur et son intelligence, et qui avait rendu des services à la Porte , excitait les craintes jalouses de son frère , qui , pour s'en délivrer, jugea que le moyen le plus sûr et le plus prompt était de l'empoisonner (1); l'autre frère, Ghasi-Girai, alarmé maintenant pour sa propre sûreté , s'agita pour se préserver , rassembla autour de lui les Noghaïs d'Anapa , avec lesquels il fit des courses vers la Pologne et s'établit dans la Bessarabie, dont les habitants se soumirent à son autorité; ensuite» il déclara renoncer à toute obéissance envers son frère, et prétendit à la dignité de chan pour lui même , ou du moins demanda le rétablissement de son père dans la dignité suprême. Les gouverneurs d'Ocsakow et de Kaffa, Jusuf et Murtesa- Pascha, marchèrent avec le chan contre Ghasi[16 janvier 1701 ]; le chan alla camper à Kanlidschik, au-delà de Ferhkcrraan. Informés par leurs espions des mouvements de Dewlet-Girai sur Akkerman, les mirsas Noghaïs, à l'exception de deux ou trois, se montrèrent disposés à un accommodement; à la suite de quelques conférences , un traité fut conclu : aux Noghais qui se soumettraient à l'autorité du chan fut assurée la liberté de se fixer eu Bessarabie
(t) Raschid, 1. i, fol. 256. Dcflerdar, foU 385. Sebessejar , fol. 181.
et en Moldavie , dans l'aule dit de Chalil- Pascha; on stipula l'abolition de l'impôt foncier, la réduction du prélèvement sur les revenus au huitième ; mais la taxe sur les moutons resta maintenue dans son entier. Les tribus d'Ormit et d'Orak durent avoir chacune un joge,dont le traitement de 1,000 piastres serait payé sur le huitième des revenus, et, au Heu de ce huitième pour Tannée courante, le chan se contenta de 800,000 aspres. Cependant Kaplan-Girai était entré en campagne contre les Tscherkesses, auxquels il livra bataille à Dschindschik, siège principal de la tribu de Jedissan ; il brûlait de venger par le fer et par le feu la conduite de ces peuplades envers son malheureux frère Schehbas-Girai, mort empoisonné [mai 1701 ]. Quant aux Noghaîs établis en Bessarabie v le chan et le kalgha Seadet-Girai en transportèrent huit cents familles en Krimée (1). Ghasi-Girai se rendit à Andrinople , et, après avoir été retenu dix-huit jours en prison, il fut banni à Rhodes. Ainsi , pour le moment , le calme fut rétabli en Krimée : le chan nomma nureddin son cousin Jnajet-Girai , fils de Selaraet- Girai, et Mengli-Girai devint beglerbeg d'Or. La Porte envoya comme à l'ordinaire l'argent des segbans, c'est-à-dire 40,000 piastres pour le chan et 4,500 pour le kalgha. Mais la paix ne devait pas être de longue durée; Kaplan-Girai et Hadschi- Merdan- Ali , vesir du chan , tramèrent ensemble de nouveaux complots à Kaffa. Le kalgha Seadet-Girai parut pour se saisir des agitateurs. Alors tous deux se firent inscrire sur les rôles des simples janitschares à Kaila ; leurs nouveaux camarades s'opposèrent à leur extradition , ils en firent une affaire d'honneur. Les deux Tatares s'enfuirent à Coostantinople; Kaplan-Girai fut renfermé dans le château du Canal , Merdan-Ali fut exilé à Lemnos. Dans le château du Bosphore était aussi le schirin-beg Ogtinur, pour ses prévarications dans l'administration de la jus-
(1) Sur la transplantation des Noghaîs de Bessarabie en Krimée , vojea dans l'inscha de llami , la lettre n» 91-95 ; puis dans l'inscha de Legrand [bibliothèque impériale, n° Mb; ] cl encore dans la grande inscha de Hami, n* 60*70 des lettres au chan. an. tt!3[ 1701].
ttee. Enfin sur les représentations du eban , relatives au séjour de son père trop rapproché de ses états, Sélim-Girai fut banni à Seres ; plus tard on permit à ce prince dépossédé de se rendre au village de Fundukli , dans le voisinage de Janboli , qu'avait jadis habité son père Behadir-Girai. Sélim avait alors soixante-dix ans , il était tourmenté par la goutte ; l'air de Fundukli ne lui convenant pas, il se fit transporter au village de Dschaghirghan , dans la métairie qu'avait possédée Seadet-Girai pendant sa vie, et, ne s'y trouvant pas bien encore , il gagna le jardin d'Ahmed, scheich des derwischs Dschelwetis; mais il ne s'y plut pas encore, et, espérant toujours sa guérison d'un air plus pur, il se fit traîner dans une voiture attelée de cinquante buffles à la source claire des Oiseaux , dans les montagnes au-dessus d'Islemije. Là , le grand vesir Husein-Kœprili lui envoya deux fois en présent 1,000 ducats et le sultan une pelisse de martre zibeline avec 1,000 ducats. Le chan se montra reconnaissant de tant de bienveillance , mais il sollicita comme une plus grande faveur la mise en liberté de son fils Kaplan , renfermé dans le château du canal , parce que c'était le seul des siens qui lui rendrait les devoirs de la sépulture ; sa prière fut exaucée. Alors Sélim quitta les montagnes et descendit au village deDschubukli dépendant d'islemije; après avoir parcouru quelques belles vallées, il regagna la source des Oiseaux , où l'auteur de l'histoire de Krimée, le prince Mohammed-Girai, vint le visiter et passer quatre jours avec lui [ fin d'août 1702 ]. Sélim descendit de nouveau dans la plaine , s'arrêta au village de Kisildschikli dépendant de Saghra, d'où il revint encore à Fundukli sans avoir trouvé aucun adoucissement à ses maux , et erra ainsi, sans cesse poussé par des douleurs intolérables ou par 1 inquiétude de sou esprit.
Les trouble* d'Asie, d'Afrique et d'Europe,, loin d'arrêter Kœprili , étaient plutôt un stimulant qui l'excitait à suivre sa carrière de réforme ; il fallait saisir jusque dans sa source le mal qui attaquait la vie même de l'empire , qui empêchait l'établissement de tout ordre et de toute règle; il lui fallait dans ses sages mesures comprendre les finau- I ces et les établissements de piété, la flotte