‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 163 sur 384 · LIVRE LXI · texte numérisé non relu

LIVRE LXI

et l'armée, les moslims et les chrétiens. Après la conclusion de la paix , il s'occupa d'abord des derniers : il marcha aiusi sur les traces de son cousin Kœprili-le-Vertucnx , qui, par le nisami-dschedid, était entré dans cette voie de réforme. Aussitôt après la signature de la paix , les habitants chrétiens de la Servie et du Banat obtinrent l'exemption de la capitation pour l'année courante; en Europe , on Gt remise aux sujets chrétiens de 3080 bourses ou un million et demi de contributions de guerre arriérées ; en Syrie, on les affranchit du droit de pâturage d'hiver pour les troupeaux. A Bagdad, le grand vesir fît régler par le secrétaire du trésor, Durri-Efendi , les fermages arriérés. Le produit des mines de Maaden , dans le canton d'Erserura , fut exclusivement aflecté à la fonte des monnaies et des pièces d'artillerie; les mines d'argent de Sidri-Kaisi, près de Salonik, depuis long-temps abandonnées, furent rendues à l'exploitation, et des dispositions sagement prises durent mettre cet établissement à l'abri des tentatives des corsaires. En même temps fut ordonnée une révision sévère des rôles des janitschares et des tschauschs : tous ceux des premiers qui n'avaient pas été mis en possession de bordereaux de solde, et qui n'avaient pas fait de service actif de guerre, devaient être rayés des registres. Quant à la flotte, qui n'avait subi aucun changement depuis l'organisation régulière due à Kilidsch-Ali (Ochi-Ali), sous Sélira II , on lui appliqua maintenant un nouveau kanunname qui régla le rang des vaisseaux amiraux, de la Kapudana, de la Patrona et de la Riala , et l'avancement des capitaines, non plus d'après l'Age et le temps du service, mais d'après leurs actions. Le kanunname, rendu sous le grand-amiralat de Mezzomorto , fut le précuseur d'une autre ordonnance concernant la flotte et l'arsenal , qui parut un siècle plus tard sous le grand-amiralat du petit Ilusein, durant le règne de Sélim III , et qui descend dans les moindres détails. Deux autres ordonnances, rendues par le grand vesir, sur le rapport du juge d'Andrinople , pourraient fournir un chapitre à l'histoire des superstitions populaires subsistant encore aujourd'hui en Servie , en Grèce et en Hongrie , relativement aux morts qui reviennent parmi les

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vivants sous l'apparence de schemes. • Les Grecs , disait le juge dans son exposé , ont la coutume de visiter le tombeau des spectres afin de reconnaître si les morts ont encore le teint des vivants ; dans ce cas ils leur percent le nombril avec un pieu, et si ces revenants continuent à tourmenter les vivants , ils leur coupent la tête et la déposent aux pieds des cadavres. » Le grand vesir qrdonna la visite des sépultures; des ordres adresses au commissaire de police d'un quartier d'Andrinople lui enjoignirent aussi de faire inspecter par quatre matrones le tombeau d'une musulmane qui passait pour sorcière ; et , dans le cas où le corps serait resté dans un état de conservation et de fraîcheur, et présenterait des traces de magie , d'employer tous les moyens en usage pour rendre la paix aux habitants du quartier. Le zèle de Kœprili pour le rétablissement de l'ordre et de la discipline fut secondé puissamment par le mufti Feisullah et son fils , précepteur du prince, et par le kapndan-pascha Mezzomorto. En effet le mufti adressa à tous les juges et magistrats de l'empire un ferraan par lequel il leur enjoignait de veiller 1° à ce que les imams et les chatibes fussent parfaitement instruits dans les trois points indispensables , les dogmes, la lecture du koran et les formules spéciales de la prière ; 2° à ce que les professeurs supérieurs ( muderris ) , héritiers naturels de la mission du Prophète . s'appliquassent avec ardeur à lire et à commenter la loi et les traditions, et, suivant l'expression d'Ebu-Daub , réunissent les trois conditions indispensables, la connaissance du koran, de la Sunna, et des devoirs qu'ils imposent; 3" à ce que les prédicateurs s'abstinssent de raconter des anecdotes en chaire; h° à ce que les écoles élémentaires fussent tenues par des maîtres capables; 5° à ce que tous les moslims fussent exacts à prier, jeûner, aller en pèlerinage, faire l'aumône aux pauvres, instruire leurs enfants dans le koran , contribuer à la construction des mosquées et des écoles. En môme temps, pour ranimer l'ardeur éteinte d'instructions religieuses, des scheichs furent envoyés en mission dans la Rumili. Ibrahim, Gis du mufti , précepteur du prince Mahmud , préoccupé de ridée de réveiller l'esprit de la Sunna , exerça même son jeune élève à tirer

de l'arc; l'inauguration de l'éducation de Mahmud fut célébrée par de grandes réjouissances, suivant l'ancien usage [ 10 mai 1701 ] . Le grand vesir, le mufti, le kislaraga, furent servis dans des tentes dressées à cet effet par les eunuques blancs, qui leur offrirent le café et des biscuits. On vit paraître des chambellans , des chefs de chancelleries > le defterdar et le reis-efendi , les généraux des sipahis et des silftidars , les bostandschi-baschis et les écuyers , précédés du maréchal de la cour et du grand chambellan ; le grand vesir et le mufti allèrent au-devant du prince jusqu'à la tente impériale ; le chef des émirs , le chodscha , les chapelains de la cour , saluèrent l'enfant de leurs acclamations. L'héritier du trône , Agé de cinq ans , placé sur un cheval , fut conduit à la tente du sultan au milieu d'une pluie de pièces d'argent jetées sur la foule. Les premiers fonctionnaires du sérail , le silihdar, le tschokadar et le rikabdar , c'est-à-dire le porteur de l'épée et de l'étrier du Grand-Seigneur, le chasinedar ( trésorier ) et le kapu-aga ( grand-maître de la cour ) , vinrent revêtus de leurs pelisses d'hermine et coiffés des turbans de l'invention du sultan Sélim. A la droite du prince se plaça le grand vesir, à sa gauche le mufti; les inspecteurs des fondations et les grands juges d'armée purent s'asseoir; le defterdar et le reis-efendi se tinrent debout. Le mufti Feisullah remplit cette fois les fonctions de son propre Bis, et fit réciter au prince les premiers mots de l'instruction de l'Islam : « Au nom de Dieu tout bienveillant et tout miséricordieux, Seigneur, facilite cette tâche; ne la rends point trop pénible, Seigneur, fais qu'elle s'achève avec bonheur. »

Parmi les monuments du grand vésirat de Kœprili, il ne faut pas compter seulement les édifices construits à ses frais : à Constantinople,une école sur la tradition et une académie près du marché des Selliers ; des mosquées à Gradiska , Lépante, Andrinople et Gonstantinople ; de nombreuses écoles relevées; un aqueduc et cinq fontaines réparées dans la capitale ; les jets d'eau dans l'académie de Taschlik à Andrinople, dix fontaines à Mersifun , les abattoirs à Andrinople hors de la ville. On doit encore citer les travaux publics entrepris aux frais de l'état, mais dirigés par ses soins : ainsi, sous

son administration fut rétabli le pont de la place des Selliers à Andrinople ; des sommes considérables furent affectées aux réparations du canal qui conduit l'eau du Nil à Alexandrie. Les nouvelles casernes des janitschares avaient été brûlées dans le dernier incendie de Gonstantinople ; il fallut en construire d'autres pour loger soixante-dixhuit compagnies, ce qui entraîna une dépense de 212 bourses ; le grand vesir et les autres ministres fournirent 100 bourses de leurs propres deniers , lesagas et les officiers des janitschares 40 , le trésor public n'en eut plus à donner que 72. Les places frontières de Belgrad , Temesvar et N issa , furent remises dans un bon état de défense. Des fonds furent affectés à la reconstruction du magasin à poudre d'Ocsakow qui avait fait explosion. Malheureusement pour l'empire , Kœprili ne conserva pas assez long-temps sa puissance; au bout de cinq années d'administration , il fut congédié et mourut bientôt après ; il était d'ailleurs arrêté ou contenu dans ses mouvements par le mufti et le kislaraga. Quand mourut le kapudan-pascha Mezzomorto, le kiaja du grand vesir, à l'insu de son patron , s'efforça d'obtenir la dignité de vesir et fut appuyé par le mufti et le nouveau kapudan-pascha ; Kœprili, mécontent de ces manœuvres, prit pour ministre de l'intérieur l'un de ses anciens clients Hasan- Pascha : bientôt après, il reçut l'ordre de déposer ce kiaja ; et, pour adoucir cette disgrâce , l'on nomma Hasan-Aga gouverneur de Schehrsor. Le kaimakam de Constantinople fut déposé parce qu'un vaisseau fut maladroitement lancé de la cale, et on l'envoya commander à la Ganée. Le tschauschbaschi Mustafa-Aga , protégé du grand vesir, fut aussi destitué-, mais une blessure plus cruelle pour le cœur de Kœprili fut le supplice de son neveu , le grand écuyer Kiblelisadc-Ali-Beg. Cette victime ne tomba point , comme le raconte Cantemir , pour avoir déguisé, d'après l'ordre de son oncle, le véritable état de la frontière russe au sultan , ce que les historiens ottomans n'auraient pas manqué de représenter comme un crime d'état : Ali-Beg fut immolé pour un tout autre motif clairement énoncé par l'historiographe de l'empire, d'après les autorités les plus certaines; il avait profané par ses

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