LXII
mander l'exécution du gouverneur du sérail ; et celui-ci n'avait sauvé sa vie qu'en se jetant aux pieds de son maître.
Des ordres furent adressés au nouveau chan de Krimée , afin qu'il se tint prêt, de concert avec le gouverneur d'Ocsakow , pour le cas où se confirmerait le bruit répandu de projets de la Russie sur Caminiec. Le kapudan-pascha entra dans la mer Noire avec neuf galères et dix galions, pour faire relever les ouvrages de la nouvelle forteresse sur le détroit de Taman. On apprit de Syrie [23 juillet 1705 J que lé pascha de Damas, Uusein le fugitif, poussé par de vieux ressentiments conçus depuis son gouvernement de Tripoli contre le scheich de la tribu de Koleib, s'était porté contre ce chef, et l'ayant attaqué seul , sur le refus de l'émirol-hadsch de faire cause commune avec lui , avait été écrasé par les forces supérieures des Arabes et tué dans la fuite , justifiant jusqu'à la fin le surnom dont on l'avait depuis long-temps flétri. Au reste il y avait presque toujours quelque personnage auquel pouvait être appliquée cette épithète de fugitif. Ainsi un an après la défaite et la mort d'Husein, l'émirolhadsch Mohammed, fils de Gurd-Beiram, s'enfuit de Syrie en Krimée ; Maabe-Mahmud- Efendi , l'un 'des auteurs de la plainte portée contre le grand vesir Baltadschi, échappa au tschausch qui était chargé de le mener en exil à Sinope. Maintenant le collecteur de la capitation de Salonik quitta furtivement à Constantinople la maison du tschausch , qui devait le livrer au bras de la justice. Le plus célèbre de ces fuyards, le vesir Hasan, finit aussi par subir le destin qu'il méritait; en 1707 , comme il refusa d'aller prendre le gouvernement d'Égypte, parce qu'il visait à la première dignité de l'État, on le mit a mort.
Baltadschi-Mohammed, qui s'était élevé au grand vésirat par des intrigues, ne tarda pas à tomber en s'embarrassa nt dans ses propres filets ; son esprit rusé était peu propre à saisir les hautes vues de l'administration ; il ne pouvait rien concevoir de grand , et négligeait d'ailleurs avec intention les affaires courantes, afin d'en rejeter la faute sur les hommes qui se tenaient le plus près du sultan , le silihdar Ali et le secrétaire de cabinet Ibrahim. Le sultan déjà indisposé con-
tre lui, grâce à des révélations sur le rôle auquel s'était prêté pour le tromper Tortumli destitué bientôt après de la place d'aga des janitschares, résolut de mettre le grand vesir à l'épreuve, et lui demanda la cause de l'encombrement et du désordre qui régnaient dans les divers ministères. « Avec mon entourage, dit Baltadschi , je ne puis agir, expédier des affaires; pour bien labourer, il faut avoir une bonne paire de bœufs. » Ces insinuations étaient dirigées contre le silihdar et le secrétaire. Mais ceuxci avaient pour eux le mufti et le kislara-a, qui , convaincus de plus en plus de l'incapacité de Baltadschi, s'en expliquèrent ouvertement devant le sultan. Alors Baltadschi tendit de nouveaux pièges dans lesquels il se prit lui-môme. Il fit rédiger par un fourbe consommé, Amber-Mahmud , une requête anonyme contenant des plaintes contre le secrétaire du cabinet, et le dénonciateur finissait par déclarer que tant qu'un tel homme serait en place il n'y avait à espérer ni ordre , ni tranquillité. Gagné par la promesse de 10 bourses, le muet Mohammed, l'un des confidents du sultan, présenta cette pièce à son maître, comme si elle eût étéfjelée dans sa chambre. Mais le sultan, qui pénétra le fond de l'intrigue, chassa le muet du sérail ; et, après avoir arraché des aveux à un baltadschi proposé pour secrétaire du cabinet, destitua le grand vesir [3 mai 170G]. Appelé dans le sérail du jardin intérieur , Mohammed - Baltadschi dut remettre le sceau, qui fut donné au silihdar Ali de Tschorli. Le bannissement de Baltadschi- Mohammed fut commué, sur l'intercession môme du secrétaire Ibrahim dont il avait médité la ruine, et on voulut bien lui donner le gouvernement d'Erserum. Le nouveau grand vesir, fils d'un paysan ou d'un barbier de Tschorli , après avoir été page du sérail s'était élevé successivement aux postes de tschokadar et de silihdar ; puis il était devenu vesir et kaimakam. Envoyé dans le gouvernement de Tripoli, il en avait été rappelé pour reprendre la direction des finances , et maintenant il fut revêtu avec le cérémonial accoutumé de la kapanidscha, ou pelisse de zibeline noire à grand collet ornée d'aiguillettes d'or. La première dépêche importante qu'il reçut lui annonça le
soulèvement des Arabes autour de Baszra , appartenant à la grande tribu Montefik du désert, qui, avant la conquête de ces contrées par les ottomans y possédait quatre villages. Suleiman le Législateur les confirma dans cette possession, et chargea en outre quatre cents de leurs cavaliers de la garde des champs et des villages des alentours, dont les habitants payaient au trésor deux abasis (l'abasi compté à raison de40aspres), par cent palmiers , et un abasi par arpent de terre. Cet impôt produisait en total 78 à 80 bourses ; il était reçu par les gouverneurs, qui remettaient aux cavaliers arabes pour prix de leur surveillance cinq cents tomans ( le toman à 16 piastres) et des vêtements d'honneur. Les hommes de la tribu de Montefik payaient pour le fermage des lies de l'Euphrate une redevance annuelle de trois à quatre cents bourses. Pendant la dernière guerre le gouverneur de Baszra, Ahmed, s'était approprié les fermes , avait opprimé les sujets et poussé si loin la tyrannie que les Arabes soulevés le sacrifièrent avec les troupes à leur vengeance [ 1 690 1 . Son successeur Begsade-Ali-Pascha et Aschdschi- Mohammed-Pascha, ne purent rétablir l'ancien état de choses, et le rautesellim du nouveau gouverneur Chalil-Pascha , ayant refusé l'argent attribué ordinairement aui cavaliers arabes comme prix de leur surveillance , jusqu'à l'arrivée de son maître, les hostilités recommencèrent avec plus de vivacité. Quatre fois le kiaja du gouverneur défit les rebelles et réduisit le chef des Honteflks, le scheich Maghanis, à implorer son pardon. Après une délibération avec les scheichs des familles Idris et Uaschid , le scheich Naszir fut nommé chef suprême des Montefiks.
Mais le scheich Maghanis ayant détourné les Montefiks de reconnaître dans son autorité ce membre de la famille Kaschid , le kiaja du gouverneur était rentré en campagne contre les Arabes du désert et les avait battus deux fois. Faute de vivres , l'armée victorieuse se dispersa ; la plupart des lewends à cheval retournèrent à Bagdad , de sorte que le kiaja put garder à peine auprès de lui quelques milliers d'hommes; tout lier de ses précédents succès, le kiaja ne craignit pas de se porter avec ce faible corps contre les Arabes, qui l'écrasèrent. Les vainqueurs