LIVRE LXII
de livrer aux embrasements des princes tenus en réserve sous les grilles du sérail , pour la succession du trône, d'autres femmes que des femmes stériles.
Le nouveau grand vesir Kalaili-Ahmed n'avait pas le zèle de son prédécesseur pour les établissements utiles; porté à la direction des affaires par les intrigues, il ne se distinguait que par le goût de la magnificence dans les habillements. Fils d'an fondeur d'étaindu village de Molo, près de Kaiszarije, d'où lui était venu le surnom de Kalaili (étameur), il avait été introduit dans le corps des baltadschis du sérail par son oncle , qui lui-même en faisait partie; puis Jusuf, kislaraga de Mohammed IV , l'avait nommé chef des cafetiers, et chef des porteurs d'eau. Quand son protecteur le kislaraga fut déposé et exilé en Egypte, Kalaili-Ahmed le suivit dans cette province, et par son crédit il obtint le sandsihak de Dschidda ainsi que la place de scheichol-harem. Sept ans après , il devint gouverneur de Wan , puis kapudanpascha et kaimakara près de la Porte, pour être ensuite banni à Lemnos; rappelé au service et nommé gouverneur de Siwas , de Trébisonde , de Chypre , porté encore une fois au poste de kaimakam et envoyé dans les gouvernements de Diarbekr , Bagdad et Adana. Chargé de faire lever le siège d'Aszow, il s'enfuit et se tint caché quelque temps jusqu'à ce que la Validé lui fit obtenir la permission d'aller vivre à Brusa ; presque aussitôt, par le crédit de cette sultane , il fut investi du gouvernement de Candie. Élevé contre l'attente générale à la première dignité de l'empire par le crédit et les pratiques secrètes du kosbegdschi , le public ajouta encore à son surnom, l'appela Kalailikos et se plut même à le désigner de préférence par ce sobriquet pour châtier lasotte vanitéde cet indigne parvenu. Peu satisfait des ornements du turban appelé Kallawi , il y joignit encore quatre bandes d*or ; parfois il se présentait au diwan avec un turban , portait un vêlement de dessous en drap d'or, attachait à sa coiffure un panache de héron tout garni de pierreries. Quant à ses mesures administratives, elles se bornèrent à quelques dispositions concernant la boulangerie , à la fixation du prix des pantoufles , des turbans, au règlement du
tarif sur les petites embarcations. Les rescrits impériaux en désaccord avec ses idées, il se mettait peu en peine de les exécuter; sa prodigalité lui fit contracter des dettes énormes, et son absurde conduite devait amener promptement sa chute : en effet , au bout de trois mois, il fut expulsé d'un poste qu'il n'aurait jamais dû occuper. On ne peut rappeler que des faits insignifiants tandis que le gouvernement était sous cette pitoyable direction ; on demauda 300 bourses au kiaja du précédent grand vesir, Ismaïl-Aga, qui en fut quitte pour 120, et le baschi-bakikuli, taxé d'abord à 100 bourses, en paya seulement 80. Le chef des bouchers, auquel on avait déjà arraché 300 bourses, fut condamné à en verser maintenant 1 ,100 dans le trésor public, comme reliquat de prétendus comptes. Deux confidents du sultan Mustafa , qui se permettaient des propos un peu libres, furent mis à mort; le chaszeki, ou chef des bostandschis affranchis du service, f ut nommé bostandschi-baschi , et remplacé lui-même par le kosbegdschi; selon la coutume, l'exaga fut rais à la retraite avec une pension quotidienne de 200 aspre* , et l'oda baschi avec un traitement de 60 aspres. Le silihdar Ibrahim , que le précédent grand vesir avait éloigné du sérail , rentra en grâce. Le gouverneur de Schehrsor, Ali de Tschorli, devint gouverneur de Tripoli en Syrie , et Ismaïl, kiaja du grand vesir Hasan, fut investi du commandement de Chypre.
Harai- Mohammed -Pascha fut rappelé du gouvernement de cette île pour aller prendre celui de l'Égypte , parce que les habitants ne voulaient pas du sandschakbeg de Dschidda, Suleiman-Pascha , que la Porte avait mis à la tête du pays l octobre 170V ]. Rami reçut ordre de soutenir Ausbeg, chargé de ramener le calme à la Mecque avec un millier d'hommes ; car , sur les plaintes du schérifSaïd, un fetwa avait été rendu pour autoriser en cas de nécessité l'emploi de la force contre les adversaires du chef de la maison sainte , quoique depuis Mohammed le bruit des combats n'eût pas retenti aux portes du sanctuaire. Des ordres rigoureux forent adressés à tous les gouverneurs pour leur enjoindre d'épargner et de proléger des sujets. Un chatti-schérif réprima le luxe des draps rayés d'or et des brides en or tordu ,
qai furent permis seulement aux premiers dignitaires. Quelques faits maritimes occupèrent aussi l'attention publique. D'abord l'incendie d'un vaisseau français qui périt dans les flammes au milieu du port de Constantinople, l'achèvement d'un grand bâtiment qui fut lancé du chantier de la capitale, et enfin les pertes énormes subies par la flotte ottomane , qui , après avoir protégé la construction d'une forteresse à l'entrée du détroit de Taman , dans la mer d'Aszow , fut assaillie d'une affreuse tempête à la hauteur du port de Koken; neuf galères seulement et le vaisseau amiral rentrèrent dans le port, tous les autres avaient été détruits.
Les actes de vanité de Kalailikos , ses mensonges sur l'état de sa famille, sur ses antécédents , l'avaient rendu un objet de ridicule, le livraient en but à toutes les plaisanteries, à tous les dédains ; son ancien ami , le silihdar Sulciman-Aga , qui prenait pitié de tant de sottise , fut poussé à des sentiments hostiles contre le grand vesir , quand le perfide Baltadschi-Mohammed , l'un des confidents intimes de Kalailikos, lui rapporta que celui-ci voulait rappeler d'Égypte le précédent kislaraga Jusuf. Mohammed avait été camarade de Kalailikos quand ils étaient tous deux occupés à des fonctions inférieures dans le sérail ; l'adresse et la ruse de l'un n'étaient comparables qu'à la stupidité de l'autre. Devenu grand écuyer, Mohammed avait su braver tous les efforts du grand vesir Hasan, qui s'était perdu en voulant l'expulser; maintenant qu'il était kapudan-pascha, il machina la ruine de celui auquel il devait cette élévation. Pour cette œuvre il employa Osman, qui, après avoir été revêtu du titre de kiaja par le grand vesir , s'était vu réduit à la charge de grand écuyer, et brûlait de se venger ; afin de l'animer encore davantage , il lui promit le ministère de l'intérieur pour prix d'un concours actif. Maintenant il excita la discorde entre le grand vesir et le mufti , et Kalailikos donnant dans le piège accusa auprès du sultan le mufti de provoquer des troubles; le sultan ayant demandé des témoignages, le grand vesir invoqua l'opinion publique ; Ahmed en parla au kislaraga, qui, saisissant avidement cette occasion, répondit que tout cela était pure calomnie du grand vesir; en même temps il informa le mufti
de l'attaque dirigée contre lui. Le kapudanpascha continuant son rôle conseilla au grand vesir de déclarer, si le sultan l'interrogeait encore, que les propos venaient de l'étatmajor des janitschares; Kalailikos suivit exactement la direction donnée par son faux ami : alors le sultan s'adressa au kapudanpascha , qui avait des relations multipliées avec le grand vesir. Mohammed demanda jusqu'au lendemain pour bien connaître le fond des choses; il alla trouver le premier lieutenant-général Tortumli , lui découvrit mystérieusement que le grand vesir avait calomnié les janitschares , que le sultan destinait à lai, kapudan-pascha, la première dignité de l'état, et il lui promit, en cas d'élévation à cette haute position , de le nommer aga, si, questionné par le sultan , il affirmait que le grand vesir avait excité tout l'état à la révolte , et n'avait rencontré d'obstacles qu'en lui seul : le marché fut conclu. Le lendemain , le kapudan-pascha annonça dans un rapport au sultan qu'il était sur les traces de coupables manœuvres , mais que le lieutenant-général s'était borné à de simples indications et refusait de tout confesser , ce qu'il ne ferait que s'il en était pressé par le padischah lui-même ; Tortumli , mandé devant le souverain, débita la fable dont il était convenu avec le kapudan-pascha : à la suite de cette conférence, le sceau fut redemandé an stupide Kalailikos et remis au rusé Mohammed [ 25 décembre 1704 ].
Mohammed, plus particulièrement désigné par le nom de Baltadschi , quoique son prédécesseur eût été jadis occupé comme lui à couper du bois dans le sérail, fut le plus actif artisan de complots, l'intrigant le plus délié dont les annales de l'empire ottoman fassent mention parmi les grands vesirs. Il se hâta de s'appuyer sur les instruments de son élévation. Le premier lieutenant-général des janitschares, Tortumli, fut nommé aga, le grand-écuyer Osman obtint le ministère de l'intérieur. Le silihdar Abasa-Suleiman sortit du sérail avec la dignité de pascha à trois queues, pour aller prendre le commandement d'Alep. Le renégat français Jouvin de Mazarques , de Marseille (i) , maintenant
(i) Rapport de Talman du 25 dec. 4704, et daus Lamotraye I. i, p. 37*.
Abdurrahman , devint kapudan-pascha ; le premier valet de chambre Ali obtint le poste de silihdar, et AU de Tschorli fut appelé de Tripoli en Syrie À Constantinople, pour siéger parmi les vesirs de la coupole. Le tschausch-baschi Turk-Ahmed perdit sa place , parce que la discorde entre lui et le kiaja-beg Osman avait éclaté avec une telle violence que , dans le diwan même, ils eu étaient venus l'un contre l'autre aui injures, aux coups, et avaient fini par tirer le sabre. Un débat trop vif avec le kiajabeg fit aussi déposer le defterdar Hadschi-Mohammed- Efendi , l'historien ; mais au bout d'un mois il redevint pour la quatrième fois ministre des finances.
En Krimée , Sélim-Girai était mort après avoir occupé en diverses fois le trône princier pendant vingt-quatre ans [22 décembre]. Il laissait dix filles et dix fils, dont l'un Ghasi-Girai , lui succéda en qualité de chan ; un autre, Kaplan-Girai , occupa la place de kalgha. Le grand chambellan revêtu à cet effet du titre de beglerbeg de Bumili , alla porter à Ghasi-Girai les insignes de la souveraineté et lui donner l'investiture. Le courage héroïque de ce prince est signalé dans les annales de l'empire ottoman depuis la bataille de Kossova , et les charmes et les productions de son esprit l'ont fait inscrire parmi les poètes.
Sélim-Girai fut suivi de près dans la tombe par deux personnages qui jouèrent aussi un rôle dans l'histoire : Ahmed-Pascha , surnommé Kowanos, le russe, que la révolte avait jeté un instant à la tête des affaires, et qui depuis sa déposition avait eu successivement le commandement de Chios et de Lépante, et le grand juge de Romili, Jahja- Efendi , reis des ulémas, premier médecin du sultan , comme son père Ssalih, puis investi par trois fois de la magistrature suprême en Rumili. C'était un homme d'un sens droit, d'un esprit fin, auquel il était impossible d'en imposer en politique , dont la généreuse résolution sous le règne de Suleiman II déjoua la cabale du kislaraga, qui après la conquête de Belgrad tendait à renverser le grand vesir Mustafa-Kœprili. Alors il s'était rendu au sérail à la tète des ulémas , et, sans se laisser arrêter par le kislaraga , il avait pénétré jusqu'au sultan pour lui de-