LIVRE LX1II
de là vers Andrinople. Ses intrigues et surtout ses indiscrétions lui avaient attiré déjà auparavant beaucoup d'ennemis, dont les plus puissants étaient le mufti, le kislaraga et le gendre sultan Ali. Bientôt ces redoutables adversaires tirent arriver aux oreilles du sultan que la conclusion d'une paix si peu avantageuse en raison des circonstances, avait été déterminée par l'entrée de nuit, dans le camp ottoman , de lourdes voitures clwrgées d'argent (1) . Non contents de cette attaque, ils accusèrent en outre le grand vesir de s'arrêter à Andrinople avec l'intention secrète de répandre des germes de révolte parmi les janitschares , et de ne point oser revenir à Constantinople à cause de la juste colère du sultan. Le grand chambellan Mohammed-Aga reçut donc la mission d'aller à Andrinople, de remettre le premier jour au grand vesir une pelisse d'honneur, et le lendemain de lui redemander le sceau de l'empire. La direction suprême des affaires publiques fut confiée au Géorgien Jusuf , qui après avoir passé par tous les grades dans le corps des janitschares, s'était élevé au rang d'aga et de pascha à trois queues. Baltadschi, exilé d'abord à Lesbos, puis à Lemnos, mourut dans cette dernière ile d'une maladie incurable, et fut enseveli près du tombeau du scheich et poète mystique Mi mi , dont il a été question sous le règne de Mohammed IV. Le nouveau grand vesir ramena l'armée à Constantinople et remit la sainte bannière au sultan dans le voisinage de Tschekmedschi. Ensuite le 2 décembre 1711 un envoyé des Cosaques Zaporogues , qui avaient été déclarés indépendants par le traité du Pruth , vint déposer aux pieds du sultan le tribut d'hommages et de reconnaissance de ce peuple. La guerre fut déclarée de nouveau à la Russie , et le lendemain le ministre de l'intérieur Osman, qui avait joué un rôle si actif dans le traité du Pruth , le secrétaire de cabinet, lereis Efendi-Omer, qui l'avait rôdigé, et Abdulbaki . le secrétaire des tschauschs, qui avait pris part à ces actes peut-être en introduisant Scheremetoff et les voitures d'argent, furent mis à mort
.1) Raschid, 1. il, fol 88.
[29 décembre ]. Dans la succession d'Osman se trouva la preuve de sa culpabilité , la bague de la czarine et 2,000 ducats en espèces de Saxe et de Russie. Cette révélation ne servit qu'à exciter la convoitise du grand vesir Jusuf pour l'or russe, qui ramena la conclusion d'une paix nouvelle au printemps suivant (1). Kiow et l'Ukraine, en-deçà du Dniester, furent attribués au czar ; ni Afzow, ni Tscherkesk ne durent plus être fortifiés } les ouvrages de Kamenoi-Zatoo et d'Ust- Samara furent condamnés à la démolition , et la paix fut prorogée de nouveau pour vingt-cinq années [ 16 avril 1712 ]. Le chan retourna en Krimée , parce que le retard du czar dans l'accomplissement de ses engagements faisait craindre la reprise des hostilités (2). Avant même la fin de l'année arrivèrent les commissaires envoyés sur les frontières avec un mirza du chan , pour annoncer que le czar ne voulait pas sincèrement la paix , et dans un conseil tenu en présence du sultan fut reconnue la nécessité de recommencer la guerre (3) [ 11 novembre ]. Cela entraîna le lendemain la déposition du grand vesir, qui non-seulement avait un peu participé à la paix sur le Pruth, mais l'avait renouvelée il y avait sept mois, et mettait une excessive lenteur dans les préparatifs militaires [k). Il eut pour successeur l'Abase Suleiman, esclave affranchi de l'ex-kislaraga Jusuf, dont la protection l'avait élevé aux postes de silihdar, gouverneur d'Alep , puis de Négrepont , de vesir de la coupole , nischandschi , kaimakam. Ce fut le gendre favori qui proposa encore ce grand vesir comme il avait déjà proposé les deux précédents , parce qu'il ne se souciait pas de se charger lui-même du fardeau de la première dignité de l'empire [19 novembre ]. Sept jours après, la queue de cheval fut arborée en signe de guerre devant la sublime Porte. L'ambassadeur extraordinaire de Russie, Abraham Lapouchin , qui était venu avec de
(1) Schœl, Uist. abrégée des traité» de paix, 1. xiv , p. 29*.
(2) Raschid, I. u. fol 91.
(5) I.p même, fol. 95.
(6) Le même , fol. 94.
riches présents, le comte Tolstoï, les deux otages SchaffirofT et Schcremetoff forent jetés aux Sept-Tours (1) , et un mois après le sultan partit pour Àndrinople. A Babaeski la marche fut arrêtée par une effroyable tempête mêlée de pluie et de neige; la rivière d'Hafsza sortant de son lit emporta le pont , et il y eut un retard de deux jours dans l'entrée à Andrinople.
Six mois auparavant le sultan avait écrit au roi de Suède, et donné Tordre au grand écuyer Mohammed - Aga , ainsi qu'au serasker de Bender Ismaïl , de reconduire Charles XII à travers la Pologne en lui fournissant tous les objets nécessaires et l'argent dont il aurait besoin pour le voyage (2). Charles dit à Mohammed et à Ismaïl qu'il ne pouvait partir sans payer les dettes qu'il avait été obligé de faire depuis qu'on lui avait retranche sa pension quotidienne de 500 piastres , et demanda 1000 bourses. Le sultan lui en envoya 1,200 accompagnées d'une lettre gracieuse et amicale. Après avoir reçu cet argent sur la promesse de se mettre aussitôt en route , Charles ne refusa pas moins de partir, et envoya Funk à An*drinople pour demander encore 1 ,000 autres bourses. Pour toute réponse , la Porte fit jeter Funk en prison, et sur le rapport du chan de Krimée , du serasker de Bender et du grand écuyer Mohammed , adressé par l'entremise du tschausch-baschi Ahmed, un conseil se rénnit en présence du sultan (3). Le grand vesir Suleiman et le muai Ebesade, revêtu pour la deuxième fois de la première dignité delà loi depuis la mort de Paschmakdschisade au commencement de l'année précédente , exposèrent l'obstination du roi auquel avaient été fournis tous les moyens de se mettre en route, et le mufti rendit le fetwa en vertu duquel le roi , s'il persistait dans ses refus, pourra^ être saisi de quelque manière que ce fût, et emmené à Demitoka. On sait comment Charles XII (4), la tête de
(1) Scbœl, 1. xiv, p. 194.
(2) Voltaire donne avec une date doublement fausse la lettre probablement réelle.
(3) ltaschid. L u, fol. 95.
(4; Lemcnic, fol. 91.
fer, se défendit vaillamment avec trois cent» Suédois contre six mille Turcs et 20,000 Taures, comment après que ses hommes eurent été accablés par le nombre, et faits prisonniers, il se barricada dans sa maison avec trois généraux et y soutint un assaut que favorisait la canonnade ; comment étant sorti de ce dernier abri en y mettant le feu, il s'embarrassa dans les mêmes éperons avec lesquels il avait déchiré les vêtements du grand vesir Baltadschi, tomba et fut saisi par vingt janitschares au cri d'Allah [ 12 février ] et emmené prisonnier à Demurtasch. près d'Andrinople , puis & Demitoka (1). Voltaire raconte aussi que le marquis de Fierville, envoyé plus tard par la France à Charles XII, trouva le moyen de faire remettre par le Français Villelongue au sultan, au moment où il entrait dans la mosquée, Une plainte portant la signature contrefaite du roi de Suède, élevée contre les ministres corrompus par la Russie (2). Il est douteux que Villelongue ait entretenu réellement le sultan pendant un quart d'heure ; mats ce qui est attesté par les historiens ottomans . c'est que la conduite tenue envers Charles XII détermina la destitution du gourer neur de Bender, du mufti et dn grand vesir. et la déposition du chan Tatare, parce que l'opinion publique se prononça hautement contre les procédés outrageants dont on s'était rendu coupable envers un hôte; carie Prophète a dit : « Honorez votre hôte, fût il même infidèle. » Le mufti , qui à la première nouvelle de l'arrestation violente du roi avait laissé éclater sa joie, et se proposait d'exploiter ce fait qui était le résultat de son fetwa, se vit tout d'abord renversé, et sa place fut conférée au grand juge de RumiB [Imars 1713], qui dans le conseil avait combattu la mesure dont on rougissait maintenant. Quinze jours après le chan Tatare Dewlet-Girai fut appelé à Andrinople, déposé et banni à Rhodes , et Kaplan-Girai , retenu dans cette ville, reçut pour la seconde fois le gouvernement de la Krimée [ 29 mars ]. Ce prince conféra la place de kalgha à son frère Mengli, et celle de nureddin à son
(1) HîsL de Charle»au, I. vu.
(2) Ibid.
autre frère Ssahib-Girai. Le G avril, le grand vesir Salciman descendit à la place dn kapudan-pascha Ibrahim-Chodscha , qoi fut élevé à la première dignité de l'empire. Ibrahim , natif de Yurla , vaillant matelot , étant attaché comme rameur an service dn sérail, avait fait de si grands progrès dans la faveur du sultan Ahmed, que ce monarque l'envoya dans le gouvernement de Candie quand il appela Kalailikos au grand vésirat. Depuis, Ibrahim avait reçu le commandement général de la marine turque , et maintenant c'était une opinion généralement admise qu'il en finirait avec le roi de Suède , parce que lui-môme s'était vanté souvent qu'il lui serait facile de débarrasser l'empire de ce monarque. Mais à peine eut-il en main le gouvernail qu'il songea d'abord à se défaire du gendre favori du sultan. Il lui parut que le moyen le plus sûr était de le poignarder dans une fête donnée en son honneur. Malheureusement pour lui il mit dans sa confidence le nouveau chan de Krimée et le reisefendi, qui trahirent le complot. Ali prétexta une indisposition, et le sultan ordonna tout à la fois la déposition et la mort du grand vesir [ 27 avril ], dont le pouvoir n'avait duré que trois semaines. Alors le gendre favori Ali, du village de Selos, sur le golfe de Nicée, se chargea enfin des rênes du gouvernement, qui lui avaient jusqu'ici paru un fardeau trop pesant, et qu'il accepta peutêtre dans l'intérêt de sa propre sûreté. Son premier soin fut de rétablir les bons rapports avec la Russie ; et après quelques conférences avec les plénipotentiaires russes , sous la médiation de l'ambassadeur anglais Sutton et du résident de Hollande Colier, un traité fut signé à Andrinople, et la paix prorogée de vingt-cinq années, d'après les bases du traité de Constantinople (l)[24juin 1713]. Sur onze articles , les six premiers et le onzième reproduisaient sept clauses arrêtées par Baltadschi. Le septième fixait la frontière entre la Samara et l'Orel , de telle sorte que le territoire touchant à la première rivière était à la Turquie , et ce qui était baigné par la seconde appartenait aux Russes. Des sour-
(1) Raschid ,1. h , fol. 95. Rotissct, supp. u , t . (i, p. 140 et 111 . et danslliist. de Gordon.