LIVRE LXIV
et des Dulcignotes était poussée à an tel point qu'elle ne pouvait s'apaiser, même après la conclusion de la paix. Une affreuse tempête, qui détruisit quatorze galiotes, vingt tartanes, toutes les petites barques et deux poètes, favorisa une sortie de la garnison sous les ordres du vaillant commandant sandschakbeg do Skutari, Kurd-Mohammed-Pascha : soixante-et-une pièces de tout calibre , tout le bagage tombèrent entre les mains des Turcs , et comme on demanda à Constantinople ce qu'il fallait faire, une commission se rendit sur les lieux avec l'ordre de rendre tout. le butin aussitôt que les Vénitiens auraient donné des indemnités pour les dommages causés par eux aux plantations d'oliviers et aux bâtiments, après la signature de la paix(l). Le grand vesir, ayant pris les mesures nécessaires pour la sûreté de Nissa et de Widdin , partit de Sofia pour Andrinople , où il fit l'entrée la plus brillante, le second jour des fêtes du Bairam [ 20 août] ; le grand chambellan était venu au-devant de lai jusqu'à Basardschik , où il lui remit le poignard étincelant , la pelisse de marte zibeline et un chatti-schérif de félicitations. Le kaimakara, fils de Kara-Mustafa, et le nischandschi vinrent à sa rencontre jusqu'à la plaine de Kern al , et le sultan lui-même s'avança vers son premier ministre à un quart de lieue de sa tente, qui était plantée derrière le village de Kadinkoï: quand ils furent à quinze pas l'un de l'autre, le grand vesir descendit de cheval , fit cinq pas , s'agenouilla et baisa la terre . se releva, s'avança de cinq pas encore, s'agenouilla de nouveau , baisa la terre , et répéta cet hommage une troisième fois ; à chaque prosternation , les Uchauschs poussaient des acclamations ; le peuple était profondément ému et versait des larmes de joie : car, depuis trois ans, la réception des grands vesirs et seraskers au retour de campagnes malheureuses avait toujours offert un aspect sombre et de sinistre augure. Maintenant Ibrahim se présentait sous les auspices de la paix ; après avoir baisé l étrier impérial, Ibrahim recula de quelques pas sur un signe du sultan , se prosterna encore , monta le cheval
(1) lluchid, I. m, fol. 57.
amené pour lui, couvert de harnais d'or, et se mit en marche, précédant l'étendard sacré que suivait le sultan. A Kadinkoï , on s'arrêta pour manger, et après le repas le grand vesir fut revêtu d'une pelisse que le sultan avait portée ; ensuite le cortège se dirigea vers la ville. En avant de la bannière sainte marchaient le mufti et le kaimakam ; derrière venait le grand vesir entre l'aga des janitschares et le nischaudschi-pascha ; le sultan s'était retiré avec quelques serviteurs de son entourage intime , de sorte que le ministre jouissait des honneurs réservés au sou* verain : il était environné de l'éclat de la garde du corps impérial, des arbalétriers aux casques dorés , des porte lances étincelants. Dans le palais, il remit la sainte bannière entre les mains du sultan et reçut un sabre garni de diamants, un carquois enrichi de perles , une pelisse de zibeline à larges manches, une coiffure ornée de deux panaches de héron attachés avec des diamants. A la porte du sérail, on lui offrit un cheval qu'avait monté le sultan; le grand écuyer et le grand chambellan l'escortèrent avec les gardes-du-corps impériaux jusqu'à son palais, où il fut reçu dans les bras de son épouse, fille du sultan.
Tandis que les négociations allaient mettre un terme aux malheurs de la guerre , l'ambassadrice anglaise, lady Montague , femme d'un esprit élevé, qui s'est acquis un certain renom par son talent d'écrivain , songeait à diminuer les ravages causés par un autre fléau, la petite vérole : soumettant son fils âgé de six ans à l'inoculation , elle répandit cette opération et se rendit célèbre dans les annales de la médecine , comme ses lettres spirituellessur Constantinople l'ont fait connaître dans le monde littéraire. Après le rétablissement de la paix , les premiers soins du grand vesir s'appliquèrent aux affaires les plus importantes de l'empire. Les deux années d'exemption de la capitation, accordées aux habitants de la Morée, étaient écoulées, et le mode d'impôts fut r^glê dans la presqu'île ; l'affranchissement de toute taxe fut offert pour trois ans à tous les sujets qui viendraient du dehors s'établir dansée pays. Ces espèces de décrets ayant pour objet la prospérité des sujets, portent dans les collections de pièces d'état le titre d'adalet-
MPIRE OTTO M Alt.
name ou litres de l'équité. Chios, qui, malgré les avantages de sa situation , avait su jusqu'alors , en corrompant les ministres et les grands , se soustraire complètement au paiement des contributions , fut inscrite sur les râles comme les autres lies de l'Archipel. Des Kurdes et des Turcs, qui s'étaient fixés à Constantinople dans la seule vue d'y dérober les produits de leur industrie à toutes les taxes , furent renvoyés dans leur pays natal. Pour remédier à la cherté du café et favoriser le transport de cette denrée de l'Iemeo à Dschidda , et de ce lieu au Kaire, comme par le passé un chambellan fut expédié , en qualité de commissaire , au schérif de la Mecque , avec l'injonction de ne point vendre de café aux infidèles, qui en l'exportant en faisaient augmenter le prix. Un autre chambellan partit comme commissaire pour l'Égypte , afin d'y prélever sur la succession du beg Ebuscheneb , mort de la peste , et qui , pendant trente ou quarante ans qu'il avait été defterdar , avait amassé d'immenses richesses, non-seulement les 165 bourses restées sur les prestations en argent et la solde augmentée des troupes , mais encore les impôts à lever sur les villages possédés autrefois par ce beg. Les précédents grands vesirs avaient en vain tenté de réprimer l'abus introduit dans la solde des janitschares. à laquelle prenaient part tant de gens qui n'avaient jamais fait la guerre : Ibrahim réprima ce désordre, et le trésor épargna ainsi sur le premier paiement lftH) bourses , et les dépenses, qui, dans les trois dernières années de guerre , s'étaient élevées à 1 1 , 12, et 13 millions de piastres, ne dépassèrent pas cette année 2 raillions et demi. Les woivi odes de Moldavie et de Valachie furent rendus responsables du défaut de paiement de la solde arriérée des troupes ; un commissaire partit pour la Syrie afin de recherener qui avait détourné à son profit la solde de trois cent vingt-trois hommes, rayés des contrôles de Naszuh-Pascha en Syrie, et aûn d'assurer un paiement régulier aux sept cent cinquante hommes qui s'y trouvaient maintenus. La solde des troupes de Bosnie fut assignée en partie sur des fermes héréditaires, afin de dispenser les corps d'envoyer chaque année un agent à Constantinople réclamer et toucher ce qui leur revenait. Les
segbans et les lewends, cause de si grands désordres, furent supprimés. Depuis le temps des grands vesirs Kœprilisade-Mustafa et Elmas , il y avait toujours auprès de la Porte un officier recruteur pour ces deux corps , sous le nom de Fertscheschme , qui maintenant fut entièrement supprimé, et les vesirs, beglerbegs, begs et collecteurs d'impôts , autorisés à entretenir comme gardes du corps des gonullus, delis et asabes, durent congédier tous les segbans et les lewends ou partisans libres réunis sous leurs bannières. En ce temps furent frappées de nouvelles piastres dites solota, car les anciennes avaient disparu depuis long-temps de la circulation; la plupart avaient été exportées en Perse, on. à cause de la pureté de l'argent qu'elles contenaient , on les fondit pour en faire des abbasis. Les vieilles espèces étaient au titre de six dragmes un quart, de sorte que seize piastres représentaient 100 dragmes d'argent: et comme la dragme d'argent valait 20 aspres , en définitive la valeur nette de la piastre était de liO aspres : maintenant Ton frappa de nouvelles piastres en leur donnant le cours de quatre-vingt-dix aspres. En môme temps, il fut ordonné que la monnaie impériale prit le dragme d'argent pour 22 aspres, parce que depuis la réduction à 20 aspres, personne n'en voulait plus fournir; mais l'argent suivit une autre route dans le commerce , et les cinquante mille dragmes que les changeurs et les fondeurs étaient obligés de fournir annuellement se trouvèrent insuffisants.
Sous Ibrahim, de nombreuses constructions furent entreprises dans la capitale et sur les frontières : à Constantinople fat agrandi le palais de la sultane Fatima, épouse du grand vesir, et l'on éleva aui frais de l'état un vaste édifice pour loger les ministres de la Porte , le kiaja , le tschauschbaschi , le reis-efendi et les secrétaires d'état inférieurs , le maître des requêtes , le chancelier et le secrétaire du cabinet du grand vesir. Le palais du sultan à Kandilli, sur la côte asiatique du Bosphore , et celui de Be^ chiktnsch , sur le rivage d'Europe , furent réparés avec la plus grande promptitude, afin que les ambassadeurs extraordinaires , attendus pour la confirmation de la paix, nen vissent pas les ruines ; dans le sérail . un