LIVRE LXIV
occuper les provinces frontières de Tebris et d'Ëriwan, avant qu'elles fassent saisies par l'ennemi ; que si le prince Tahmasip voulait céder de plein gré ces contrées à la Sublime- Porte , il serait relevé au rang des souverains, honoré au-dessus de toutes ses espérances, et avee l'aide de Dieu , remis en possession du reste de l'Iran (1) [octobre 1723].
Cependant le gouverneur de Bagdad , Hasan , à la tête des troupes de Schehrsor et des Kurdes , soumis à la domination ottomane, avait marché sur Kermanschahan , occupé la ville , et le lendemain le district de Schehrsor, détaché une division contre le Sipchsalar de Schah-Tahroasip , le chan Alimerdan posté à Chawa et Aleschter. Les ottomans en vinrent aux mains dans les montagnes avec les tribus de Delfan et de Silesile, qui perdirent quatre mille hommes. Alimerdan, qui avait quitté Aleschter et s'était fortifié dans le défilé de Schebgian , fut poursuivi par les Turcs (2). Le chan d'Ardelan , Abbas-Kuli-Chan, qui depuis dix ans entretenait les meilleurs rapports avec le gouverneur de Bagdad , dont les forces préservaient Ardelan des irruptions des tribus Kurdes, de Belbas et de Baban, fit d'abord raine de vouloir se défendre avec la tribu de Mamui dans Sine ; mais quand le pascha fut en possession de cette ville, le chan lui rendit hommage. Cet exemple fut suivi par le beg . du sandschak de Dschowanrud dans l'Ardelan, avec la tribu des Deredschafis [ 10 novembre], qui étaient sunnites, et par le beg du sandschak d'Hersin , dépendant d'Hamadan , ainsi que par les tribus du Loris tan , au milieu desquelles Alimerdan avait sa résidence à Churremabad. Quand l'armée ottomane fut parvenue à Aleschter , ce dernier fit aussi sa soumission au serasker (3). Sur la proposition d'Abdullah nommé serasker contre Tebris , les territoires de Selmas , Kerdkasan , Karabagh et Ensel , dont les habitants s'étaient soumis spontanément , furent attribués comme sandschak héréditaire moyennant 4,000 piastres payables annuellement
(\) TscholoLisacle , fol. 19.
(2; Le mime, loi. 20.
yi) [Jt mOmc, fol. 22.
sous le titre de capitation, au beg kurde Chatem-Chan, déjà possesseur héréditaire du sandschak de Ssomai. Le chan persan de Meragha fut confirmé dans la jouissance de ce gouvernement et élevé au rang de beglerbeg de Karamanie. Les opérations ne s'accomplirent pas aussi facilement pour la conquête de Choi , entreprise par Abdullah- Kœprili, nommé serasker contre Tebris. Le chan Schehbas qui commandait dans cette place, irrité contre deux Kurdes de la tribu de Hakari , venus successivement pour lui apporter des sommations, fit couper les oreilles au premier, et abattre la tête au second (1). Le vingtième jour du siège, les assaillants enlevèrent la ville après un furieux assaut, dans lequel périrent plus de quatre mille Persans ; mais ce ne fut qu'au bout de cinquante-quatre jours qu'ils emportèrent le château ; èt alors ils immolèrent Schehbas- Chan et Mirsa-Schelal , avec trois mille Persans [12 mai 1724]. La ville fut occupée par des troupes régulières, auxquelles on adjoignit les Kurdes des tribus de Hakari et de Mahmudi ; et après la chute de Choi, Dschewrcs se rendit volontairement.
Sur la côte de la mer Noire, les Abases avaient imploré la protection de la Porte contre les Lases qui les harcelaient sans cesse : Rustem-Chan reçut ordre de marcher comme beg contre les agresseurs. La possession du port de Ketschiler-Iskelesi fut accordée à Arslan-Pascha ; les fils de ces deux begs subirent l'opération de la circoncision à Constantinopte, et une escadre de six galères et une caravelle appareilla pour la côte septentrionale du Pont-Euxin [15 janvier].
A Constantinople , sut la fin de l'année précédente , un grand conseil avait été tenu à la Porte : il s'agissait de savoir si la guerre devait être déclarée à la Russie ; et quoique la majorité des voix se prononçât pour l'affirmative , l'on écouta pourtant les représentations pacifiques du marquis de Bonnac, et sa médiation fit reprendre la négociation rompue quatre mois et demi auparavant après deux conférences. Le 27 décembre , les plénipotentiaires ottomans s'abouchèrent
(1) T>ch<!ebisadc\ fol. 31.
avec le résident russe en présence de l'ambassadeur français ; le 3 janvier , le résident déclara que la Russie reconnaissait Tahmasip comme vrai schah et légitime successeur de son père Husein , et que les troupes de la Porte ne devaient pas franchir le Kur. Les ministres turcs ne voulant pas admettre de pareilles prémices, le résident demanda pourquoi ils avaient reconnu comme roi légitime de Suède Charles XII complètement battu par le czar Pierre , pourquoi , dans les premiers temps de l'empire ottoman , le fils de Bajesid avait été reconnu sultan , quoique le père eût été détrôné par Timur? La Russie voulait se poser en arbitre entre la Perse et la Turquie ; les ottomans ne pouvaient adhérer à de si hautes prétentions, et l'ambassadeur français lui-même déclara que de telles bases de négociations n'étaient pas admissibles. Le 7 janvier , Bonnac représenta aux Turcs qu'ils ne pouvaient espérer de succès que des moyens de conciliation, pour faire sortir de Schirwan le czar, dont l'humeur violente s'irritait contre les menaces ; ils demandèrent à y réfléchir. Le 10 , ils tentèrent vainement d'amener le résident russe à tenir un autre langage ; Ncplujeff insista sur quatre points : l'éloignement des forces ottomanes de la mer Caspienne , la délimitation des nouvelles possessions russes sur la mer Caspienne , touchant aux provinces turques , la suspension de tous progrès ultérieurs des deux puissances contractantes en Perse . l'engagement de comprendre le schah Tahmasip dans le traité à intervenir. Dans la conférence suivante, les plénipotentiaires ottomans annoncèrent que dans le grand diwan il avait été résolu de suspendre la déclaration de guerre au czar, que la Porte ne pouvait se laisser arrêter par l'alliance entre la Russie et la Perse , dans la poursuite de ses justes droits sur les provinces arrachées jadis à sa domination ; que pourtant l'on voulait rester en paix avec la Russie , et que le résident pouvait s'expliquer avec plus de précision [ 29 mars 172i ]. En réalité , malgré l'expédition d'une escadre vers Aszow , pour soutenir 1 augmentation des ouvrages autour de cette place , la Porte ne voulait pas sérieusement la guerre contre la Russie; son intention était seulement d'amener le czar a la laisser en possession des provinces
qu'elle venait de conquérir ; quand arrivèrent les lettres du czar contenant adhésion à l'occupation des places et des contrées soumises par les armes ottomane*, le grand vesir en Gt lecture au milieu d'un conseil tenu dans son palais, et ensuite on répéta encore le felwa qui sanctifiait la guerre contre la Perse [ 16 avril J. À cette occasion l'ancien juge du camp impérial, ayant osé remarquer que ceux qui se tournent vers la Kibla ne peuvent être traités de mécréants , fut exilé à Lemnos. Il y eut encore trois réunions dans lesquelles les deux partis s'entendirent sur le partage en commun de l'héritage du schah Tahmasip ; des débats ne s'élevèrent qu'au sujet des limites respectives : le résident ayant demandé que la Porte n'envoyât pas de troupes vers le Schirwan , le grand vesir lui prouva qu'il était nécessaire que le sultan pût faire passer des forces de ce côté, nonseulement pour maintenir lasuzeraineté sur le chan de ce pays , comme on faisait à l'égard de celui deKriraée, mais encore afin de tenir en respect les tribus des grands et des pelits-Osmaïs, le surchai Ali-Sultan et d'autres princes tscherkesses(l). Enfin, le 2» juin , fut conclu le traité de partage du nordouest de la Perse entre la Russie et la Porte; il contenait six articles, et l'on y ajouta une clause. Le czar devint maître du Daghblan et d'une partie du Schirwan , jusqu'au confluent de l'Araxe et du Kur ; de là une ligne droite était tirée par Ardebil et Hamadan sur Rcrmanschahan , pour marquer les limites des empires turc et persan, de telle sorte que la portion du Schirwan, de Gendsdie. Eriwan , Moghan , Karabagh, de l'Aserbeidschan et de l'Irak persan en deçà de cette ligne, appartiendrait désormais aux Ottomans , et les cantons situés de l'autre côte resteraient au schah Tahmasip; tout ce qui était au nord , au-dessus de l'embouchure du Kur, deviendrait la possession du czar. Celte délimitation, qui coupait en deui toutes les provinces et n'était formée ni par des rivières ni par des montagnes, n'éta t pas plus naturelle que le traité de parlai n'était légitime ; en se saisissant des dépouil
(1) TsciK'k'b'iMadc , loi. 3S.