LIVRE LXIX
Constantinople qu'une révolte avait été comprimée eu Egypte , et les têtes des begs mamluks rebelles, envoyées par le gouverneur Kaghib, furent jetées devant la Sublime Porte. On était habitué depuis longtemps dans Constantinople à considérer l'Égypte comme le pays des Pharaons , et les begs mamluks comme des oppresseurs imposés a cette contrée , et déjà plus d'une fois nous avons rappelé les scènes de meurtre qui la souillèrent. Vingt ans avant le moment où nous sommes arrivés, la révolte de Ketas-Beg avait désolé les rives du Nil , et depuis, la plupart des gouverneurs n'avaient guère été que des instruments plus ou moins dociles entre les mains des Mamluks ou des Katuraites, comme les appellent les historiographes de l'empire, llaghib- Pascha s'était soumis pendant trois années à leur volonté , quand il jugea en tin nécessaire de mettre à exécution le chatti-schérif reçu de la Porte pour la destruction des rebelles. Le parti des Katamites était dirigé par le scheich-ol-heleil, le grand Ibrahim, ï'émirol-hadsch Chalil-Beg , le beg de l)amiette Ali-Beg , le beg du trésor, Tscholak- Mohammed-Beg , le commandant de Bohaira, Puladomer-Beg, et le petit Orner- Beg. L'orgueil et l'insolence de l'émirol-hadsch déterminèrent enOn le gouverneur à frapper sur eux le coup médité depuis long-temps : après avoir injustement mis à mort un marchand Mogrebin , dont il s'appropria la fortune, Ibrahim refusa de diriger la caravane des pèlerins à moins qu'elle ne s'engageât à lui payer 1*25 bourses d'argent, llaghib pensa que c'était le moment favorable pour attaquer à main armée les chefs indociles dans le diwan; le defterdar, le chasinedar, les begs de Damiette et de Bohaira furent coupés en morceaux (1 ) [ 10 août 1747 |. Le gouverneur se rendit avec la sainte bannière, qui passe aussi pour avoir appartenu au Prophète, à la porte des Asabes. L'émirol-
(1) Isi, fol. 139, et Relation tragique à l'occasion que le grand Ilaghib-Pascha au grand Cairo selon ses instructions secri-lesde la Porte fomenta à détruire la grande autorité de vingt-quatre begs mal inteotionués en Egypte, le jourde jeudi, août 174?. Dans le Rapport de Pcnklcr.
hadsch nouvellement nommé , Bagidschelli- Beg , occupa le poste de Mahdschar (2) , Ibrahim, tschausch de kaftagh , la porte des Janitschares,et Ridwan-Kiajabegla mosquée du su tan Hassan ainsi que le quartier de Sebilol-Muminin ;les sept corpsde troupes jurèrent Udélité au drapeau du sultan. Cependant Ibrahim-Beg et le petit Omer-Beg avaient armé plus de six mille Mamluks et distribué les premiers emplois de l'Égypte parmi les begs de cette milice. Du côté du gouverneur s'étaient rangés, outre les sept corps de troupes , le précédent beg de l)schirdsché , Mustafa-Beg , celui de Schefer , Chalil-Beg , et le defterdar du Kaire , Abasa-Mohammed- Beg. Les deux partis étaient prêts à en venir aux mainsàSebilol-Muminin. Pour enflammer les troupes régulières au nombre de trois mille hommes, Raghih leur promit six mille aspres on sus de leur solde, et il attaqua les Mamluks retranchés dans leur rauison. Le combat dura depuis quatre heures de l'après-midi, jusqu'à deux heures après le coucher du soleil : quatre begs, le grand Ibrahim, le petit Omer-Beg, Suleiman-Beg et Tex - commandant de Bohaïra, llasan- Beg , s'céhappèrent à la faveur de la nuit et dirigèrent leur fuite vers la Haute-Ègypte. Le soir même, le gouverneur revêtit de kaftans d'honneur, en les élevant à la dignité de begs, le chef des muteferrikas et l'aga des Asabes, qui lui avaient rendu les plus grands services. L'aga des janitschares, le lieutenant de police , les begs, restèrent debout toute la nuit et firent des rondes pour assurer la tranquillité de la ville. Le lendemain vendredi, la mosquée fut rouverte et le gouverneur assista selon la coutume , mais avec moins de pompe , à la cérémonie dans laquelle on perce la digue qui arrête l'épanchement des eaux du Nil. L'arrivée à Constantinople des têtes des Mamluks rebelles y répandit à peine autant de joie que l'entrée dans le port d'un petit convoi amenant cent cinq esclaves moslims de la part du grandduc de Toscane : ces gens furent présentés deux à deux au sultan , qui leur tit distribuer 5,000 piastres ; le kislaraga et le grand vesir leur donnèrent chacun 1,000 piastres,
(2) I»i. fol. US.
et ils reçurent une somme égale du kiajabeg, Jegen-Ali, que le sultan nomma quelques jours après vesir , puis collecteur des impôts en Morée. Les fonctions du kiajabeg passèrent à l'intendant de l'arsenal, Jusuf-Rfendi. Le précédent collecteur des impôts de Morée, le vesir silihdar Mustafn- Beg, reçut le gouvernement de Nègre pont avec les revenus des sandschaks de Kurli et dTli à titre d'argent d'orge, et le vesir Ahmed, fils du grand vesir Osman-Pascha , qu'il vint remplacer, dut partir pour Aidin pour y présider à la perception des impôts [ janvier 17V8 ]. Les détails dans lesquels est entré l'historiographe de l'empire à l'occasion de ces nominations, jette un grand jour sur la situation respective des gouverneurs et des commandants de sandschaks.
Le possesseur réel ( muteszarif ) de cette circonscription de territoire est seul gouverneur ( Wali ). Si le sandchak est attribué comme argent d'orge (arpalik ) au dignitaire qoi ne l'administre pas lui-même, la direction des affaires est remise entre les mains d'un lieutenant appelé mutesellira. Ordinai rement ces sortes de revenus sont attribués aux commandants des frontières et des forteresses ( muhafis ); enfin , qunnd la Porte abandonne la totalité du produit des impôts, le sujet sur lequel tombe cette faveur est appelé Muhaszil , c'est-à-dire collecteur des revenus , et cette sorte de jouissance prend elle-même le nom de Malikiane, c'est-à-dire espèce de propriété.
Six mois après la conclusion de la paix perpétuelle entre l'Autriche et la Porte, arriva à Constantinople le sieur Desalleurs , successeur de Castellane qui avait fait tant d'efforts pour s'opposer au rapprochement des deux états. Il reçut son audience du sultan avec toute la pompe accoutumée ; dans son cortège figura le baron de Tott à la tête de soixante négociants français. Ce seigneur, originaire de Hongrie , alors au service de France comme officier de génie , avait déjà été expédié par Villeneuve à Versailles pour y porter la lettre du grand vesir contenant l'acceptation de la médiation française , et depuis il était resté en France. Le cabinet français comptait beaucoup sur les talents et l'activité de cet aventurier dans les relations avec les Turcs et avec les Hongrois exilés à
Rodosto, à la tête desquels se trouvaient Csaky et Zay ; mais tous les mouvements de ces réfugiés n'amenèrent pas plus de résultat que les efibrts de l'envoyé polonais Zicrzanofski , qui s'adressa à Desalleurs pour se plaindre des atteintes portées par les Russes aux libertés de la Pologne [ ilkS j. Desalleurs se tint long-temps inactif pour mieux observer le terrain sur lequel il devait manœuvrer ; sa première démarche fut de remettre au grand vesir un mémoire par lequel il voulait déterminer la Porte à protester contre la marche de trente mille Russes vers la Flandre ; mais la Porte resta impassible, satisfaite intérieurement que les Russes dirigeassent leurs armes ailleurs que vers les frontières ottomanes; elle nourrissait des sentiments pacifiques à l'égard de la Russie et de l'Autriche , ignorant l'article secret, resté inconnu jusqu'ici Joint à la dernière alliance conclue entre la czarine Anne et l'empereur d'Allema^:ie . par lequel les deux cours sëtaient entées, en cas d'attaque de la Porte , à lui déclarer simultanément la guerre , à combiner leurs mouvements , à réunir leurs forces pour la combattre (1). Les mémoires successifs, remis encore par Desalleurs, contre la marche des troupes russes à travers les états autrichiens , obtinrent aussi peu de succès que ses efforts pour négocier une quadruple alliance entre la Porte, la France, la Suède et la Prusse, contre la Russie (2) . Toutefois la Porte s'adressa au représentant de Louis XV pour faire restituer les galères de Mustafa-Pascha, ancien kapudan , alors beg de Rhodes. Mustafa venait de mettre à terre à Mégri , dans le port de l'ancien Telmiszos, l'ex-grand vesir Elhadsch-Mohammed-Pascha, renvoyé dans le gouvernement d'Itschil , quand cent quatre-vingts esclaves chrétiens de la galère brisèrent leurs fers avec l'assistance de douze Napolitains; vainqueurs des soldats de marine nouvellement enrôlés qu'ils surpassaient d'ailleurs de beaucoup en nombre , ils se rendirent maîtres de la galère qu'ils emme-
(1) Article? très-sccrcL 11 manque au traité du 11 juin 17A<> , publié dans la collection de .Scbœll.
(2) Rapport de Pcnklcr, auquel sont joints ccu s do Chévrier.