‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 295 sur 384 · LIVRE LXIX · texte numérisé non relu

LIVRE LXIX

ils reprochaient d'avoir exilé un moine fanatique an couvent du mont Athos, et demandèrent à grands cris la destitution du métropolitain. Le grand vesir, qui n'attendait pas d'attaques de ce coté , n'avait pris aucune mesure pour les réprimer : il céda aux clameurs de ces furieui ; mais ensuite il fit pendre quelques-uns des meneurs devant le palais patriarcal, et les Grecs rentrèrent aussitôt dans l'ordre , car leur insurrection n'avait été dirigée que contre leurs propres archontes , les seigneurs du Fanar, et contre le patriarche , mais ne menaçait nullement le gouvernement ottoman.

Un an avant cette émeute , le grand vesir Emir-Mohammed -Pascha avait fait arrêter brusquement l'interprète de la Porte, Callimachi, et le patriarche, parce que les habitants de l'île de Chypre , dont les revenus étaient encore attribués au premier ministre comme gratiHcation, l'avaient accusé d'exaction auprès du sultan, et que, dans leur plainte, ils s'étaient appuyés sur le témoignage de l'interprète et du patriarche. Emir voulait d'abord faire pendre les deux dénonciateurs; puis il changea d'opinion, envoya le premier en exil à Ténédos , et ordonna de renfermer le patriarche dans un couvent du mont Athos. La place de Callimachi fut donnée au second fils du prince de Valachie , Mathias Ghika, figé seulement de vingt-trois ans; son père le mit sous la direction de l'ancien drogman suédois Lukaki, et choisit pour son agent à lui-même auprès de la Porte un certain Jakovaki Kiso. Mathias Ghika , qui avait dépensé 200 bourses d'argent pour obtenir la nomination de son fils, ne jouit pas long-temps du résultat de ses combinaisons ; au bout d'une année il mourut à Ilukarest, et fut enterré dans le couvent et hôpital de Saint-Pantaléon , fondé par lui pour les pestiférés. Aussitôt les bojards envoyèrent une députation auprès de la Porte, afin qu'on leur donnât pour hospodar Scarlal-Ghika, tils aîné du souverain décédé; on devait en outre présenter au grand vesir une requête tendant à obtenir qu'il fût défendu aux Turcs de s'établir en Valachie , exposant aussi qu'il serait conveuable pour le bien du pays que la Porte ne changeât pas si fréquemment les hospodars , et quelle s'abstint de les confirmer tous les ans. Les envoyés >

étaient encore en route quand ils apprirent la nomination du jeune Ghika, auquel ou donna pour successeur dans ses fonctions d'interprète le vieux Callimachi , rappelé à cet effet de son exil. Le nouveau prince s'aliéna bientôt tous les esprits: aux six espèces de swertes ou de contributions déjà existants son père avait ajouté deux taxes nouvelles, sous le nom de présents du Bairam et de complément de contributions; Matthias accrut ces charges et poursuivit avec acharnement les envoyés des bojards qui avaient demandé son frère pour souverain. Des plaintes réitérées des bojards, parvenues à Constantinople , déterminèrent enfin la Porte à envoyer à Bukarest un commissaire. A son arrivée, les habitants se rassemblèrent, et amenant avec eux le métropolitain et les bojards, ils allèrent lui exposer leurs griefs. Sur le rapport de ce délégué, le gouvernement ottomau envoya l'ordre à Matthias Ghika de se rendre à Jassy pour y remplacer Constantin Kakoviza , qui lui-même viendrait exercer l'autorité d' hospodar à Bukarest; quant aux bojards qui avaient osé se plaindre directement à la Porte, ils furent tous bannis.

Afin d'assurer la tranquillité dans la capitale, le kiaja du grand vesir enjoignit aux patriarches arménien et grec de faire en sorte que tous les prélats résidant à Constantinople partissent sous huit jours, pour aller occuper leurs sièges respectifs; unse- • coud arrêté ordonna aux kadis de renvoyer dans leurs tiefs tous les Siames et les Ximanotes ; enfin le ministre de l'intérieur prescrivit, sous peine de mort, (expulsion de Constantinople de tous les Grecs et Arméniens, qui, depuis dix ans, s'étaient introduits dans le* maisons des grands vesirs comme portiers ou porteurs de litières.

Tous les l-'ananotcs , aspirant aux principautés de Valachie et de Moldavie, cherchaient à se rendre favorable i'amhassa>ieur français Desalleurs, dont l'influence sur le diwau rencontrait alors peu d'obstacle*. Le plus ambitieux d'entre eux, Rodolphe Cantacuzène, promit à Desalleurs, en cas d'investiture de la principauté de Valachie , de payer au sultan un tribut annuel de 10,000 ducats et de le remettre en possession du banat de Temeswar. Le représentant du roi de France voulut encore ramener le diwan à

an projet, déjà deux fois repoussé, d'une alliance entre la Porte, la France et la Prusse Quelque temps après , il remit anx ministres une lettre écrite par Louis XV en faveur de la Suède , que le roi très-chrétien déclarait vouloir défendre , dans le cas où elle serait attaquée par la Russie. Desalleurs , de concert avec le ministre suédois Celsing, appuya les efforts de l'agent danois Gœlher , pour négocier un traité d'amitié entre le gouvernement ottoman et le Danemark. En On il proposa à la Porte l'alliance de la France pour défendre la Pologne, menacée déjà deux fois d'un morcellement par la Russie , qui paraissait vouloir lui enlever Dantzig [ 1753 ]; le grand vesir, sans vouloir s'engager , pria l'ambassadeur français de ne pas regarder sa réponse évasive comme un refus. Le ministre suédois Celsing, en notifiant à la Porte la mort de Frédéric I. , roi de Suède et landgrave de Hesse-Cassel, ainsi que l'avénement au trône du prince de Holstein Gottorp, remit une lettre du nouveau monarque au grand vesir pour le sultan ; en môme temps il lui déclara que Frédéric II était résolu à ne changer en rien la forme du gouvernement do pays où il venait régner, déclaration qui rassura la Russie [ 17 juin 1751 ]. Peu de temps auparavant, le premier ministre de Suède, comte de Tessin, avait remercié le grand vesir des démarches de la Porte en faveur de la Suède auprès de la Russie , et lui avait adressé une note dans laquelle il justifiait son maître , accusé par la cour de Pétersbourg de vouloir troubler la paix dans le nord de l'Europe. Le comte de Tessin eut pour successeur da ns la direction suprême des affaires deSuèdeM. de Hœpken, bien connu à Constantinople , où il avait long-temps représenté sa patrie , et dont l'influence dut contribuer à rapprocher la Porte de la Suède. Toutefois il ne put servir l'écuyer du roi de Danemark, de Gœhler, qui voulait être reconnu en qualité de ministre plénipotentiaire. Quoique le gouvernement de Gœhler eût déjà conclu quatre années auparavant un traité de paix avec les Barbaresques, le grand vesir refusa de considérer l'envoyé danois comme revêtu d'un caractère officiel. Le reis-efendi, musulman orthodoxe, avait à cette occasion soumis au mufti Murtesa- Efcndi la question de savoir si la loi permet-

MPIKE OTTOMAN.

tait de contracter de nouvelles alliances avec les infidèles; Murtesa répondit par un fetwa : a Non, à moins qu'il ne s'agît de l'avantage du sultan et de l'empire. » Alors, les démêlés du ministre napolitain, comte Ludolf, avec son secrétaire Chenevrier de Genève, confident de Bonne val, causaient une sorte de scandale à Constantinople. Chenevrier, convaincu de relations intimes avec l'internonce impérial, auquel il livrait les secrets de sa propre cour et ceux de la France , ainsi que d'intrigues contre son supérieur, fut embarqué de force et renvoyé en Italie [6 juin 1752]. C'était lui qui, dix années auparavant, avait soumis à Bonneval un projet de transplantation de quelques milliers de protestants suisses dans certaines parties de l'empire ottoman.

De grandes diflicultés s'étaient élevées entre la république de Saint-Marc et l'état de Raguse, au sujet d'un droit levé par ordre du sénat vénitien sur les bâtiments naviguant dans le golfe Adriatique; Marco Broccoli fut chargé d'exposer à la Porte les griefs de Raguse. Le grand vesir vivement pressé adressa au gouverneur de Bosnie l'ordre de prendre connaissance de l'état des choses et d'accommoder le différend. Sous la médiation turque, l'agent vénitien, Giuseppe Canobe, et le commissaire ragusain, Matteo Sorgo, signèrent une convention par laquelle Raguse s'obligeait à offrir tous les trois ans on vase d'argent d'une valeur de 20 ducats à l'amiral vénitien commandant dans l'Adriatique, à titre de dédommagement du droit auquel renonçait la république de Saint -Marc, en Rengageant à laisser naviguer librement sur le golfe les navires ragusains , qui pourraient se livrer môme à la pêche du corail. Il fut stipulé en outre que les navires et les sujets vénitiens ne pourraient couper du bois dans les forêts ragusaines ; enfin l'on renouvela le traité conclu entre les deux républiques dans l'île de Sussar, cent soixantedouze ans auparavant (1) [ 6 juillet 173& ].

(i) Ce document se trouve en turc et en italien aux archives de Vienne, et porte la date du 16 ramazan 1167, cioe S luglio 1754; ni Engel, hist. de Raguse, ni Marteos, ne parlent de cette pièce non plu» que du traité de 1592 , dans l'Ile Sussar.

Page 1