LIVRE LXXI
lues de leurs voiles et de leurs bijoux, foulées aux pieds, traînées par les cheveux. Après mille efforts, le commissaire de police et ses aides parviennent à les soustraire à la rage d'une populace frénétique et les sauvent dans une maison arménienne. Le lendemain seulement, les imprudents curieux purent regagner Péra sous une forte escorte. Ce fut sous de tristes auspices que l'étendard sacré sortit de la capitale, dans un moment où Saturne était en conjonction avec la Lune sous l'influence du signe du Cancer : aussi, d'après les astrologues et Ahmed- Resmi lui-même, la guerre devait avoir une issue malheureuse. Une telle négligence des avertissements de l'astrologie est réellement incroyable de la part d'un souverain aussi occupé de la science des signes célestes que le sultan Mustafa, qui avait chargé Ahmed-Resmi, son ambassadeur en Prusse, de lui ramener de Berlin trois astrologues. Deux jours après l'événement malheureux rappelé tout-à l'heure, Brognard eut son audience de congé au camp du grand vesir , et ne Ut pas la moindre mention de ce qui lui était arrivé, ne demanda pas la plus légère satisfaction pour les outrages qu'il avait reçus. Le grand vesir , plein de reconnaissance pour une telle modération, dans sa réponse à l'internonce , se servit enfin de l'expression de paix éternelle, articulant avec tant de force qu'il semblait, dit Brognard dans son rapport, vouloir donner un corps à ses paroles. Trois jours après et immédiatement avant son départ, le grand vesir répondit à la lettre du prince de Kauuilz, en l'assurant que la paix était prolongée
indéfiniment. La Porte était ainsi amenée à des concessions pour effacer l'impression de l'insulte faite au représentant de l'empereur ; elle se montra prompte à remercier Brognard de sa patience et de sa discrétion , lui envoya une pelisse de zibeline d'une valeur de 2,000 piastres pour lui-même, avec une parure du même prix pour sa femme , et lui fit déclarer que sa conduite était d un saint. Mais le prince de Kaunitz adressa de vives réprimandes à l'internonce sur son impassibilité en cette circonstance , et sur l'indiscrétion qui l'avait poussé à communiquer à la Porte l'original des considérations politiques qu'il tenait de son gouvernement et qui devaient rester secrètes. Brognard semblait être destiné à recevoir ainsi coup sur coup; la mort le délivra brusquement, et Thugut le remplaça. Au reste, ces mauvais traitements qu'il avait subis étaient inouïs dans les relations diplomatiques de la Porte avec les ministres européens. Dans le coure de cette histoire , nous avons bien vu des interprètes bâtonnés et pendus, des envoyés incarcérés et souffletés ; mais jamais jusqu'àlors la soldatesque ni le peuple n'avait violé si brutalement le principe du droit des gens entré profondément dans l'esprit des Turcs : « Aucun mal ne peut atteindre les envoyés.» L'attentat fut l'œuvre du fanatisme exalté par l'étendard sacré, et malheureusement ce ne fat pas la dernière fois que des agents diplomatiques et leurs femmes furent inju riés et frappés par la populace. Tous les sinistres présages s'accumulaient et faisaient entrevoir l'issue désastreuse de la guerre dans laquelle on se lançait.
tom. in.