‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 340 sur 384 · LIVRE LXXII · texte numérisé non relu

LIVRE LXXII

tion, » répondit l'étourdi, et prenant une plume et du papier, il écrivit une assignation de 1 000 bourses sur la chancellerie de la capitation de Rafla. Cette administration fit savoir que ses revenus entiers n'allaient pas au-delà de 17 bourses, lesquelles avaient été déjà attribuées au kalgha. Le présomptueux conseiller descendit très-bas dans l'opinion du sultan ; mais cette circonstance entraîna la déposition du chan , qui fut remplacé par Sélim, son prédécesseur. Le ministre de l'intérieur, Esseid-lbrahim, ne tarda pas non plus à céder la place à Iset- Mohammed ; enfin tomba le grand vesir luimême [ 4 décembre 1770]. Toutefois il conserva son rang, alla vivre dans la retraite à Philippopolis, et le sceau fut confié au gouverneur de Bosnie Silihdar - Mohammed.

Avant de faire connaître la réponse du sultan à la lettre du comte Romanzoiï, il faut exposer d'abord les conférences diplomatiques engagées à Constantinople relativement à l'affaire de la médiation. Bien des intérêts se croisaient alors, bien des cours européennes se disputaient cette médiation, à laquelle la Russie par sa fermeté sut se soustraire ; deux grands monarques, Frédéric et Joseph, se mêlaient à ces mouvements, auxquels prirent part deux hommes d'état des plus éminentsde l'Autriche, le prince de Kaunitz et le baron de Thugut, qui surent amener à conclusion un traité de subsides entre la Porte et l'empereur. Enfin, au milieu des intrigues et des manœuvres, éclata la politique égoïste , cauteleuse , rusée, perfide, étroite et misérablement impuissante du sultan Mustafa. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les ministres d'Angleterre et de Prusse , aussitôt après la déclaration de guerre , avaient parlé de médiation, tout en cherchant à exciter des soupçons contre la France et l'Autriche ; ils avaient aussi sollicité la mise en liberté d'Obreskoff et renouvelé encore leurs réclamations en faveur de cet ambassadeur , au moment même où le grand vesir Mohammed-Emin allait entrer en campagne (1), mais toujours sans succès. La seconde en-

Ci) Mémoires de Zrçelin, a\ril, 17G9.

tom. ni.

trevue de Frédéric et de Joseph, à Neustadt, donna la première impulsion sérieuse et active à l'affaire de la médiation ; dans un long entretien avec Kaunitz, le roi parut approuver les moyens d'amener promptement la Russie à une conclusion pacifique. Frédéric et Joseph étaient d'accord sur la médiation, mais non pas sur le mode de l'exercer , et chacun d'eux donna à son ministre des instructions .conformes à ses vues personnelles. Les deux monarques étaient convenus d'offrir leur médiation à la Porte : des. instructions furent transmises en conséquence au ministre prussien Zegelin et au baron de Thugut, successeur de Brognard. L'entrevue de Frédéric et de Joseph, et le voyage de ce dernier, avaient excité au plus haut point l'attention du sultan. L'ambassadeur Resmi-Ahmed avait déjà décrit avec une grande vérité l'esprit belliqueux et entreprenant, le caractère résolu, de Frédéric ; il avait dit des Berlinois, relativement à leurs sentiments religieux : « Qu'ils ne repoussaient pas la mission de Mohammed comme prophète, et qu'ils n'avaient pas honte de déclarer qu'ils voudraient devenir Moslims(l). «Mais, sur la vie et les tendances de Joseph , la Porte n'avait d'autres renseignements que le rapport suivant du gouverneur de Belgrad, inséré dans les annales de l'empire : « L'empereur d'Allemagne , tourmenté de douleurs au foie et à la rate, s'est retiré des affaires, éloigné de Vienne, et a entrepris un voyage à travers les états vénitiens, la Prusse et la Hongrie, pour se distraire de ses maux. L'impératrice sa mère s'est convaincue que l'impatience naturelle de son lils , semblable à l'agitation du mercure, et son besoin perpétuel de changement , viennent d'une maladie organique ; elle l'a donc engagé à chercher dans les voyages un adoucissement à ses souffrances. Le voisinage de la Pologne avait déterminé l'Autriche à rassembler des troupes sur la frontière de ce pays (2). «C'est sur cette base que le sultan Mustafa édifia tout son système politique , et , d'après ce que lui

(1 j Rapport de l'ainbabsndcur lurc nesmi-dVndi. Berlin elStcttin. 1809, p. 76. >\ asrif, I. i. p. 250. (2) Le même, I. n. p. 70.

écrivait constamment le gouverneur do Belgrad sur la versatilité de l'empereur et les rassemblements de troupes aux frontières, il fit une proposition des plus étranges , qui jusqu'alors n'avait pas encore été révélée. Après que Thugut et Zegelin eurent offert à la Porte, chacun de son côté, l'intervention pacifique de sa cour, le reis-efendi Ismail-Rait, dans une conférence de nuit avec Thugut , proposa une alliance étroite de l'Autriche et de la Turquie contre la Russie; cette fois la ligue devait être conclue, non plus aux dépens de la Prusse, comme dans le projet dont il a déjà été question, mais aux dépens de la Pologne : « Si les Russes sont chassés de ce pays, dit le reisefendi, il dépendra entièrement du bon plaisir de la cour impériale, ou de placer un roi de son choix sur le trône, ou de partager la Pologne avec la Porte (1). » Cette proposition du partage de toute la Pologne entre la Turquie et l'Autriche est antérieure de dix mois au séjour du prince Henri de Prusse à Pétersbourg (2) , duquel date la première idée du traité de spoliation conclu deux ans plus tard. Ainsi , tandis que les confédérés se prosternaient devant le Croissant , le mufti autorisait par un fetwa l'effusion du sang polonais, la spoliation de voisins trop confiants dans la protection ottomane ; et de la Porte, dont , suivant nos modernes politiques jugeant après coup, Sobieski aurait dû reconnaître la suzeraineté pour s'unir avec elle contre l'Autriche, de la Porte ou plutôt de Mustafa, qui régnait par lui-même et sans l'approbation duquel le grand vesir ou le reis-efendi n'aurait pas osé prononcer un mot de politique , vint la première idée du partage de toute la Pologne, antérieurement au premier projet dedémembrement partiel de ce malheureux pays. Le divan se flattaitde partager la Pologne avec l'Autriche, comme jadis avaient été saisies les dépouilles de la Perse de concert avec la Russie , et voilà ce qui a provoqué et légitimé pour l'avenir de funestes projets s'appliquant à la Turquie elle-même. Au reste, Thugut répondit que ce n'était pas le mo-

(1) Knpport de Thngot, du 24 mars 1770.

(2) Ferrond , 1. ! , p. 1A 1 rl

ment de s'arrêter à de si vastes plans, qu devaient faire répandre encore des flots de sang , dont sa cour voulait arrêter l'effusion en offrant sa médiation . Le cabinet de Vienne approuva son représentant, et Thugut ainsi que Zegelin travaillèrent de concert à déterminer le kaimakam à écrire à leurs cours pour demander cette intervention pacifique; ils unirent encore leurs efforts pour renverser l'interprète de la Porte , Nicolas Karadscha , qui , vendu aux Russes et aux Anglais , conseillait de repousser toute médiation [ 22 octobre 1770 ]. Le reis-efendi et son prédécesseur Osman, alors nischandschi , qui eurent des conférences nocturnes avec Thugut et Zegelin , dirent que le kaimakam écrirait aux cours de Vienne et de Berlin, si cette démarche était provoquée par une note écrite. Zegelin souscrivit de suite à cette condition ; Thugut ne se rendit qu'après une assez longue hésitation, et seulement pour ne point faire tourner par un plus long refus toutes les chances du côté de l'ambassadeur anglais Murray, qui travaillait avec une sorte d'ardeur frénétique à faire remettre la médiation à l'Angleterre. Cette note écrite était indispensable pour la Porte ; elle devait régler le ton de la lettre que le kaimakam adressa à la fois au prince de Kaunitz et à Finkenstein, et qui, malgré toute sa réserve, n'en sollicita pas moins la médiation des deux cours, tout en ne contenant expressément que l'acceptation , de la part de la Porte, de l'intervention pacifique offerte par la note écrite des deux ministres [ 2 décembre 1770]. Probablement, sans l'incendie de la flotte qui inspira à la Porte plus de condescendance , la lettre en question n'eut point été écrite. Maintenant, quand , après la conquête de Bender , arriva la lettre de Romanxoff, Thugut, Zegelin, le reis-efendi et le nischandschi eurent de fréquentes conférences de nuit, dont le résultat fut une réponse définitive de la Porte, qui déclara s'en rapporter à la médiation de l'Autriche et de la Prusse, se montra disposée à mettre Obreskoff en liberté, mais ajourna toute exécution de ces mesures jusqu'au moment où la médiation serait acceptée par la Russie. L'envoi de cette réponse avait été résolu dans un diwan tenu exprès et sur le fetwa du mufti.

Cependant l'ambassadeur anglais ne négligeait rien poar exciter toutes sortes de soupçons contre la Prusse et l'Autriche , et faire confier la médiation à l'Angleterre ; il faisait passer note sur note pour obtenir la délivrance d'Obrcskoffet offrir les bons ofllces du cabinet de Saint-James. Après la retraite des Russes de Chocim.il avait remis un nouveau plan de médiation , dont la rédaction , par ses formes platement adulatrices, inspira tant de dégoût au reis-efendi , qu'il le fit communiquer à M. de Thugut. « Il est si extraordinaire, fut-il répondu à Murray, de voir l'Angleterre offrir sa médiation tandis que ses vaisseaux fortifient la flotte russe, que l'on doit craindre que cette sollicitude ne soit un masque emprunté pour couvrir des projets hostiles; que l'Angleterre s'explique donc sans détour, afin que la Porte sache à quoi s'en tenir de ce côté. » La France, à laquelle le sultan faisait présenter un projet d'alliance plus étroite pour pousser la guerre contre la Russie, en même temps qu'il offrait à l'Autriche le partage de la Pologne , la France parlait de s'engager, moyennant un subside annuel de 3 à 4 millions, à prêter à la Porte l'assistance de douze à quinze vaisseaux de guerre, et promettait aussi le secours de l'K«pagne, si l'on voulait faire un traité d'amitié avec cette puissance. La Porte n'adopta pas ce plan , qui loi était présenté comme un projet d'alliance maritime, et sur lequel le reis-efendi consulta Thugut. Mais le kaimakam écrivit au duc de Choiseul pour en obtenir quinze vaisseaux de guerre, de la poudre et des artilleurs, moyennant des indemnités en argent ; l'ambassadeur promit d'appoyer cette demande de toutes sea forces. Devant ces hauts intérêts de la diplomatie disparaissent en quelque sorte les questions relatives à la sécurité personnelle de négociants et de drogmans français. Aucune satisfaction ne fut obtenue pour les cinq cents coups de bAton administrés à deux interprètes français à Saida. Le gouvernement français , pour adoucir les plaintes de ses nationaux ainsi maltraités, leur accorda 500 livres de pension annuelle (1). Quoique la Porte n'eût accordé en

(1) Volney. Considérations sur la guerre actuelle.

cette circonstance aucune réparation , elle n'exprima pas moins à l'ambassadeur de France le désir que son gouvernement protégeât contre les attaques des Russes toutes les marchandises appartenant à des Turcs, chargées sur des bâtiments français. Le prince de Kaunitz, informé du plan d'alliance maritime proposé par la France, adopta une idée analogue (1). Durant deux mois un traité de subsides fut discuté entre Thugut et le reis efendi dans une suite de conférences mystérieuses tenues pendant la nuit , auxquelles assistait aussi le nischandschi. Enfin une convention fut arrêtée en cinq articles par Thugut, les deux ministres ottomans ci-dessus nommés et le grand juge d'Anatoli , Mohammcd-Eroin [ G juillet 1771 ]. Le kaimakam y souscrivit en ajoutant que tout se faisait d'après un chattischérif du sultan. Trois jours après, ces actes furent signés , puis échangés dans la maison de plaisance du grand vesir à Tfchigharan. La Porte s'engageait à fournir, dans le délai d'un an, un subside de 20,000 bourses, c'est-à-dire 11,250,000 florins, à céder la petite Valachie , è affranchir le commerce autrichien de toutes taxes onéreuses , à le garantir contre les attaques des Barbaresques ; de son côté la cour impériale promettait de faire obtenir A la Porte la paix, avec la restitution de toutes les conquêtes russes et le maintien des libertés polonaises. Cette convention fut approuvée par une lettre du prince de Kaunitz , et par une autre du kaimakam, et Thugut fut revêtu du caractère d'internonce. Du moment où Thugut avait engagé la négociation du traité de subsides, nécessairement il ne devait plus être question de la médiation commune avec la Prusse, et Zegelin, qui pénétra bien certains mystères , mais avec l'idée qu'il s'agissait de toute autre chose , insista d'autant plus vivement sur l'accomplissement de la parole donnée , assurantla Porte que, dès le commencement

des turcs; el Peysonnel , Examrn du livre intitulé : Considérations. Amsterdam 1778. p. 165.

(4) Le mémoire par lequel la Porte offrit d'abord dix huit mille boursos. se trouve dans la traduction annexée au lt apport de Thugut du 17 avril 1771 . et l'original dans les Archives de la maison impériale.

de la guerre, la Russie avait offert de s'en remettre à la médiation de la Prusse ; que le roi , d'accord avec l'empereur, était résolu à faire valoir par les armes les droits de la Sublime Porte. Après uue nouvelle lettre du grand vesir au moment de l'ouverture de la campagne , la Russie avait rejeté toute médiation et réclamé la mise en liberté d'Obreskoff [ avril 1771 ]. Cette condition étant la première posée par la Russie, Thugut insista d'autant plus obstinément sur son adoption dans le cours des négociations de la convention secrète , et Obreskoff partit pour Belgrad, en prenant la route de Deraitoka pour ne pas rencontrer l'armée ottomane qui aurait pu manifester son irritation. A la fin de la campagne , l'historiographe Waszif , qui avait été fait prisonnier par les Russes, vint à Constantinople avec une lettre qui lui avait été remise par l'impératrice , sans pourtant qu'elle l'eût signée. Catherine pressait encore la Porte de conclure directement la paix , attendu que l'intervention des ennemis des deux parties belligérantes, qui les avaient divisées, et qui se promettaient des avantages particuliers de la prolongation des hostilités, ne tendait qu'à priver ces deux cours des bienfaits qu'elles obtiendraient de la paix. D'après une note écrite en marge de celte pièce par le grand vesir, l'impératrice n'avait apposé ni sa signature ni son sceau à cette dépêche , de crainte qu'elle ne tombât entre les mains du cabinet français, qui, ayant attisé le feu de la guerre, aurait cherché à l'interpréter selon ses funestes intentions (1). Cependant, dans des communications verbales (2), la Russie avait déclaré à l'Autriche vouloir insister toujours sur la liberté de la Krimée et l'établissement d'un prince indépendant de Moldavie et de Valachie , qui serait pourvu de troupes et de forteresses [ septembre ]. Dans le même temps le cabinet de Berlin fit savoir à l'Autriche qu'il avait jeté les yeux sur quelques parties de la Pologne, et nommément sur la Pomérélie , et qu'il était disposé à soutenir l'Autriche si elle voulait aussi prendre sa

(1) Wasiif, I. ii, p. 177.

(2) Noie verbale du prince (Jallizin . avril 1771.

part (1). A la même époque la cour de Vienne recevait sous main un projet de partage de l'empire ottoman , par lequel la Moldavie et la Valachie étaient attribuées à la Russie, la Bosnie et la Dalmatte à l'Autriche (2).

Tandis que la Porte offrait en vain la première à la cour impériale le partage de la Pologne, les plénipotentiaires des confédérés , Potocki et Crasinski , qui étaient venus présenter leurs hommages au grand vesir à Chandepe , étaient traités avec un profond dédain. Comme on les laissait même dans le besoin , l'ambassadeur français adressa un mémoire écrit à la Porte afin d'obtenir pour eux des secours pécuniaires qui ajouteraient à l'allocation mensuelle de 6,000 ducats dont la France les faisait jouir. M. de Saint- Priest appuya en même temps leur réclamation tendant à une modification des termes du manifeste lancé contre la Pologne. Luimême demanda que le mufti engageât par un fetwa les Tatares Lipkans à faire cause commune avec les Polonais contre les Rosses. La Porte fit une déclaration qui adoucissait le dernier manifeste, dont la faute fut rejetée sur le grand vesir mis à mort [ 3 mai 1771 ]. La déclaration fut remise au noble polonais Lasocki , qui était venu avec un autre agent représenter à la Porte la triste situation de leur patrie. A la fin de l'année , Potocki et Crasiiuki s'en retournèrent avec une lettre du kaimakam pour les chefs de la confédération, et une autre pour l'hetmande Lithuanie, Oginski (3). Quant aux autres agents diplomatiques de l'Europe, il suffit de dire que le baile Giustiniaoi fut remplacé par Venier, l'envoyé de Suède Celsing par son frère, que le représentant du roi de Danemark, Gœsel, au bout de quatre années , avait enfin obtenu son audience retardée par un procès avec le juif Moliano , et que le chargé d'affaires hollandais Weiller avait produit aussi une proposition de médiation.

( I ) Instruction du prince de Kaunitt à Thugal du

octobre 1771.

(i) Rapport de Thugut.

(S) La traduction dos deux lettres est annexée au I Rapport de Thugut du 18 novembre 1771.

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