LIVRE LXX1I
avaient été remises aussi de fortes sommes pour te même objet , fut autorisé à les garder pour lui-même. Dans te conseil de guerre où le grand vesir demanda des avis sur les moyens de remédier à tant de défaites , les opinions se partagèrent : les uns pensaient que l'on devait punir les fuyards et leur retrancher leur solde; d'autres rejetèrent la faute sur les lewends, les Turkmans et sur ce ramas de volontaires poussés brusquement sous les drapeaux , et toujours les premiers à se disperser : il vaudrait mieux, disait-on , distribuer parmi les troupes régulières, pour enflammer leur courage, les fortes sommes dépensées pour lever tout-àcoup des milices désordonnées. On délibéra ensuite sur la nécessité de défendre Oczakow et Akkerman ainsi que les embouchures du Dniester et du Danube. Chacun reconnut l'utilité d'une pareille mesure; mais quand on demanda ensuite qui dans Rassemblée se chargerait de l'exécuter, personne n'osa se proposer et l'on finit par imposer ce fardeau nu gediklu Ejubi-Ahmcd , en mettant à sa disposition seulement nne demi-bourse. Au bout de deux jours, il revint dans le camp, déclarant que l'embouchure de Sunn étaU ensablée et qu'il était impossible d'y établir des retranchements; en conséquence, on trouva convenable qu'il se tint dans la pàlanqne à l'embouchure du Danube , en attendant les troupes d'Abdi-Pascha qui se trouvaient alors à Tullscha. Les Russes ayant tenté de surprendre Oczakow arec six mille hommes, furent repoussés par le chandeKrimée qui avait rallié des fuyards de Kartal et d'Ismail. Quels que fussent l'indiscipline et le désordre dans l'armée turque , le grand vesir ni le sultan n'osaient les combattre par des rigueurs salutaires; ils avaient recours aux tristes ressources de la faiblesse , afiectaient une fausse satisfaction et distribuaient des récompenses dont les soldats étaient si peu dignes. A Isakdschi , le grand vesir donna dix mille piastres aux blessés de la bataille de Kartal. Malgré toutes ces dépenses, la dissolution faisait d'effrayants progrès; déjà, sur le Kakul, les troupes de Diarbekr , composées en grande partie de Kurdes, s'étaient débandées au milieu du combat pour regagner leurs foyers. Afin que le grand vesir ne restât pas complète-
ment abandonné avant l'arrivée des troupes d'hiver, un chatti-schérif fut adressé à toutes les juridictions de Rumili , de diriger sur Isakdschi tous leurs hommes en état de porter les armes ; Ahmed-Iset-Efendi , l'exkiaja-beg , ancien inspecteur des monnaies , l'un des favoris du sultan, qui aimait à exercer son influence pour le soulagement des maux de ses semblables , alla porter cet ordre impérial , auquel était joint l'envoi de 1,000 bourses. L'inspecteur des magasins d'Isakdschi. le chambellan Daghistani-Ali- Aga , qui , dans le désastre dismail s'était signalé en sauvant les vesirs et les émirs f reçut les trois queues de cheval , et fut revêtu de la dignité de vesir d'Isakdschi. Abdi- Pascha, gouverneur de Rumili , fut chargé de préserver Matschin , et le sandscbakbeg ditschil,le vesir Abasa-Pascha.de veiller sur Hirsova. Ssarim-lbrahim-Pascha, gouverneur de Silistra , qui avait été long-temps l'objet de la jalousie du grand vesir, mourut d'une angine.
Tandis que se passaient les événements racontés plus haut, le comte Panin assiégeait la ville de Bender, investie déjà depuis les derniers jours de juillet, et les travaux de siège, entravés par la valeur des défenseurs , avançaient lentement. L'intrépide serasker, vesir Mohammeri-Pascha, était mort de la peste , et à sa place avait été nommé le vesir Mohammed-Eroin , fils d'Abdudschelil. Après deux mois de siège, l'assaut fut livré sous la conduite des lieutenants-généraux d'Elemten et Rennenkamp [ 27 septembre 1770 ].' Le courage héroïque du comte Mossin Puschkin et de Kamenkoi brilla d'un nouvel éclat dans celte occasion ; Protassow se signala aussi par la vivacité de son attaque sur la porte gauche , où il ne devait faire qu'une simple démonstration ; Panin se montra partout où le danger était le plus grand , parmi les fantassins , et monta sur le rempart. La hutte dura dix heures avec le plus cruel acharnement ; les assaillants vengèrent la perte de leurs frères d'armes , dont un si grand nombre avait péri devant ces funestes remparts : les femmes et les enfants furent en partie massacrés, en partie ensevelis sous les ruines des maisons incendiées, il y en eut même que leurs maris et leurs pères égorgèrent pour qu'elles
ne tombassent point entre les mains des giaurs. Malgré les ravages de la peste , du fer et du feu, les Russes firent encore cinq mille cinq cents prisonniers , parmi lesquels le scrasker Mohammed-Efendi et deux paschas à deux queues ; ils se saisirent aussi de trois cents cinquante canons, trente mille boulets et trente mille livres de poudre. Mais ils payèrent si chèrement leur victoire que , d'après l'historiographe Waszif, l'impératrice avait fait savoir au comte Panîn qu'il eût mieux valu ne point conquérir la ville que d'y sacrifier tant d'hommes ; lesTatares de Jediszan doivent avoir obtenu, parmi les prisonniers, dont la plupart leur étaient unis par le sang ou par d'autres liens , plus de sept cents personnes qu'ils emmenèrent audelà du Bog, à Oczakow. Après la prise de Bender, on envoya d'Ismail au grand vesir le defterdar de Bender, Tabib-Efendi , avec le secrétaire de la première chambre des comptes, Piri-Efendi , qui demandèrent à venir au camp. Le président de la chambre des comptes d'Anatoli , Nasif-Efendi , vint à leur rencontre pour savoir la cause de leur démarche. Piri-Efendi avait pour mission apparente de régler les affaires du serasker prisonnier; le colonel russe qui se trouvait avec lui était porteur d'une lettre du feld-raaréchal Homanzoff, qui offrait de traiter, mais sans admettre la médiation d'aucune puissance. Le grand vesir, qui n'avait pas de pouvoirs pour négocier, envoya la lettre du feld-maréchal russe à Constant!nople , et fit dire à Romanzoff par le colonel que la réponse écrite émanerait de la Sublime-Porte. Mesud-Girai, qui au temps du règne de Dewlet-Girai avait offert de porter le pillage en Valachie , sans pouvoir obtenir l'autorisation du chan , renouvela encore la même offre et reçut un chatti-schérif qui lui ordonnait de se porter sur Bukarest avec ceux des Ta tares de Jediszan qui se trouvaient encore en-deçà du Danube. Ismail et Kilia étant tombés entre les mains des Russes , il ne leur restait plus à conquérir de ce côté que Braïla , située au confluent du Sireth et du Danube , en face de Matschin. La défense de la place était confiée au secrétaire du cabinet du grand vesir, Abdurrisak, qui avait une profonde connaissance des affaires , et qui était doué d'une prodigieuse
activité. Le siège avait commencé dès les premiers jours d'octobre ; le vesir Dscbanikli-Suleiman-Pascha fit plusieurs fuisavec succès des sorties par la porte de l'Eau, la seule qui ne fut point murée, et envoya par son fils des têtes et des prisonniers au camp du grand vesir. Le commandant de Matschin , le vesir Abdi-Pascha ,jeta des renforts dans la place assiégée. Le commandant d'Ibraïl ayant été enlevé par la peste , ainsi que celui de Bender, le serasker d'Isakdsclii reçut ordre de voler au secours des assiégés. Les Russes, qui s'étaient mis en possession de la porte de l'Eau , étaient singulièrement inquiétés par le feu de deux nouvelles batteries construites à Matschin ; ils livrèrent un assaut qui fut vigoureusement repoussé, et néanmoins la place se rendit dix-huit jours après [ 5 novembre ] , malgré tous les ouvrages élevés par Abdurrisak-Efendi,qui partit bien vite pour Constantinople , ou il exposa le triste état de la ligne du Danube et du camp impérial qui ne réunissaient pas alors plus de trois mitle hommes. La campagne étant ainsi terminée par la perte des forteresses ottomanes sur le Dniester et sur le Danube, et les vivres manquant à Isakdschi , même pour les tristes débris de l'armée, le grand vesir prit le parti de gagner les quartiers d'hiver de Babataghi , en laissant toutefois 100, 000 pinstresau serasker d'Isakdschi , Daghistani-Ali-Pascha [25 uovembre]. Le sultan, désolé de tant de revers, dépouilla de nouveau de la dignité de vesir et bannit à Gustendil le gouverneur deSilistra, Abasa- Pascha , qui avait gaspillé plus de 600 bourses pour former des corps de lewends, sans rendre aucun service à l'empire. L'aga des janitschares, Mohammed, dont l'incapacité était manifeste , fut remplacé par Suleiraan, aga des janitschares d'AndrinopIe. Durant toute la campagne, le chan de Krimée, Kaplan-Girai , n'avait prêté aucun utile appui aux armées ottomanes; maintenant il écrivit que si l'on ne pouvait , dans le délai de quarante jours , lui fournir 1,000 bourses pour la prochaine campagne , il valait mieux le délivrer de sa dignité. Le sultan embarrassé consulta Osman efendi de Jenischehr, qui avait ses entrées dans les appartements intérieurs du sérail : « H est facile de remédier aux maux de la situa