LIVRE LÏV
veau canton pour la chasse. Les étendards forent plantés dans la plaine du Pascha ; une semaine après, on se miten route ; on marcha sept jours tout en chassant ; on se reposa deui jours et l'on atteignît Gallipoli. A Bulaiv, le sultan visita le tombeau de son aïeul, le prince Suleiman, conquérant de Gallipoli et de la rive européenne de l'Hellespont, et il fit renouveler le drap mortuaire ainsi que ie turban posé sur le cercueil. A Gallipoli , il alla aussi s'incliner près des restes de Jasidschisade-Mohammed-Efendi , l'un des plus anciens écrivains mystiques des Ottomans, auteur de la Mohammedije, en neuf mille distiques. Il inspecta les anciens et les nouveaux châteaux des Dardanelles » puis revint vers Constantinople; il se rendit d'abord au palais de Daod-Pa«cna , et, deux jours après, lit son entrée solennelle dans sa capitale. La nouvelle mosquée de la sultane Validé , à la porte des Juifs et du marché aux poissons, qui avait été commencée par l'aïeule de Mohammed, la Validé Kœsem, puis, après la mort de cette princesse, poursuivie sous le nom de Sulmije (la sombre), était restée inachevée , fut maintenant entièrement terminée sons le nom d'Adlije (la juste), et consacrée par la prière solennelle en présence du sultan, de toute la cour et du ministère. La magnificence des présents qu'en cette occasion la Validé fit au sultan , le nombre des pelisses et des bourses distribuées, surpassèrent tout ce que l'on avait vu jusqu'alors en semblables circonstances. Après que le sultan suivi de toute sa cour fut entré dans le sérail , la Validé en sortit avec une escorte non moins complète et non moins pompeuse; de l'argent fut jeté aux pauvres.
Dix jours après la consécration de la mosquée de la sultane Validé, l'ambassadeur extraordinaire de l'empereur, le comte Walther de Leslie , feld-maréchal , commandant supérieur de la frontière de Sclavonie, qui avait déjà complimenté le sultan à Andrinople , eut son audience de congé [10 novembre 1G65 ]. Aucune des six grandes ambassades antérieures envoyées devienne, depuis la paix de Sitvatorok , n'avait égalé celle de Leslie pour le nombreux personnel de la suite , la magnificence de la pompe et la richesse des présents dont la valeur s'éleva
à 200,000 florins. Le résident nommé pour représenter l'empereur après le départ du comte de Leslie, le Milanais Casanova , était allé déjà au-devant de l'ambassade, jusqu'à Relgrad. Le l"août, Leslie fit son entrée officielle à Andrinople ; le 5, il avait été reçu en audience par le sultan avec cent trente personnes de sa suite ; à cause de la présence du sultan , il n'avait pu faire battre le tambour, ni déployer de bannière ; mais à Gonstantinople, où il entra un jour avant le souverain , les tambours, les fifres, les trompettes et les timbales annoncèrent bruyamment sa marche, et l'étendard impérial, portant d'un coté l'aigle menaçant , de l'autre l'image de la sainte Vierge , se déploya fièrement dans les airs. Avant l'arrivée du sultan l'ambassadeur fut traité par le kaimaknm ; ensuite le grand vesir lui donna une fête sur la côte asiatique du Bosphore. Leslie visita le mufti , et obtint comme résultat le plus important de son ambassade deux fermans , l'un en faveur du commerce , l'autre pour le libre exercice de la religion des prêtres catholiques ; mais il demanda vainement la restitution des saints lieux de é ru sale m , arrachés par les Grecs aux catholiques, et la délivrance sans rançon de plusieurs prisonniers importants , parmi lesquels se trouvait un comte Esterhazy. Leslie ne fut pas plus heureux dans ses efforts pour appuyer l'envoyé transylvanien Christophe Paskoet l'ambassadeur Michel Czermeny , qui ne purent obtenir le redressement des griefs du pays, ni la diminution du tribut; il leur fallut verser la somme énorme de 80,000 écus(l).
L'ambassade extraordinaire turque mérite aussi d'être signalée, surtout à cause de deux hommes illustres qui figurèrent parmi les personnes de la suite , le fameux géographe Ewlia, qui exerçait en cette circonstance les fonctions de secrétaire , et le commissaire interprète, le Lorrain Mesgnien ennobli plu tard sous le nom polonais de Meninski, auteur de travaux importants sur les langues turque , arabe et per&anne. Il accompagna l'ambassadeur en qualité de drogman , et le conseiller Feichter dut se charger surtout
(i; Belhlen, Hist. rcruro Transylv., I. i,p. 2»S, 240, 201, 26».
de diriger les détails de l'hospitalité impériale. Oo nomma en outre deux commissaires, le conseiller aulique Corelics et le feld-maréchal de Souches. La réception du réprésentant de la Porte se fit dans le voisinage de Komorn, à Szœn, village déjà célèbre par le renouvellement de la paix de Sitvatorok. Deux poteaux furent dressés à une distance de cinquante pas ; les deux ambassadeurs extraordinaires arrivèrent à cheval sur ce point en même temps , mirent pied à terre, puis furent échangés l'un contre l'autre par les commissaires chargés de présider à cette formalité ; le représentant de l'empereur était entre le feld-maréchal et le conseiller Feichter , celui du sultan avait à ses cotés le beglerbeg de Stuhlweiszenburg et le beg de Gran. Lorsqu'ils se trouvèrent réunis au milieu des deux poteaux, le feld-maréchal prit la main de l'ambassadeur impérial , le beglerbeg fit de même à l'égard de l'ambassadeur turc , et ils unirent les mains des deux représentants des puissances réconciliées comme pour un mariage, s'adressant mutuellement des félicitations , s'engageant réciproquement à veiller fidèlement sur l'ambassadeur dont ils étaient chargés. Deux procès-verbaux sur la réception et l'échange des ambassadeurs furent rédigés et échangés par les commissaires. Le maréchal de la cour et le lieutenant-colonel, seigneur d'Ugarte, allèrent au-devant de l'envoyé turc , qui fit son entrée solennelle dans Vienne entre ces deux seigneurs , précédé par les corporations de la ville , la cavalerie bourgeoise , des troupes à cheval de l'empereur , par les sgas, les deux étendards ottomans, derrière lesquels étaient douze trompettes autrichienne?.
Après Mohammed-Pascha venait sa suite, et en avant de la bannière rouge des ambassadeurs se faisait entendre la musique turque ; les voitures contenant les présents étaient recouvertes de drap rouge. La marche était fermée par les hussards qui escortaient Jusuf depuis Gran. Sep'- maisons avaient été disposées pour l'ambassadeur, qui demanda soixante pains, quinze moutons , trois brebis, trois mesures d'orge, quatre-vingts charges de foin et de bois , et 1 50 écus pour chaque jour. On lui retrancha cet argent, ainsi que le foin et le bois , ce qui provoqua de sa part
une protestation formelle pour cause d'exiguité. L'interprète de la cour dut négocier avec l'ambassadeur le cérémonial de l'audience; quand Jusuf se rendit solennellement au palais impérial, les présents furent portés en avant; le secrétaire d'ambassade tenait en les élevant les lettres de créance du sultan et précédait à cheval le carosse attelé de six chevaux , dans lequel était l'ambassadeur, ayant en face de lui l'interprète de la cour. Après avoir fait les salutations prescrites et déposé ses lettres de créance sur la table, l'ambassadeur prononça son discours, qui fut aussitôt rendu en allemand, de même que la réponse donnée par le vicechancelier au nom de l'empereur fut traduite à l'instant en turc [ 18 juin 1665]. Puis les présents furent offerts. Deux jours après, Mohammed-Pascha fut reçu chez le président du conseil aulique , le prince Gonzaga, et il lui offrit des présents , ainsi qu'à plusieurs seigneurs et dignitaires. Des dames de la cour qui le visitèrent reçurent des flacons d'eau de rose et des étoffes brodées ; cinq fois par jour toute l'ambassade récitait en même temps les prières, après midi; chaque jour Jusuf tenait diwan, et la musique militaire se faisait entendre. Jusuf visita Saint-Etienne, le kahlenberg, Ebersdorf , le jardin de la favorite et Schœnbrunn, où il fut traité au uom de l'impératrice-mère. Pendant tout son séjour il donna des preuves continuelles de sa convoitise et de sa vanité. A son audience de congé il voulut recevoir les lettres de créance immédiatement de la main de l'empereur; elles lui furent remises par le vice-chancelier ; le président du conseil aulique, prince Gonzaga, lui transmit les présents qui lui étaient destinés. Jusuf envoya au prince ainsi qu'au grand-maître de la cour , duc de Sagan , trois vases de sorbets en lui adressant ses adieux. Il s'embarqua sur le Danube, et pendant la route rédigea une description de son ambassade qui remplit trois pages dans l'histoire de l'empire (1) ; entre autres choses , il prétend
(1J Rclalîo magni Icgali ottomani, Mohammed, dans la S. R. ; puis Raschid , I. i, fol. 30 cl 82 ; traduit dans les archives pour servir à l'histoire. Abdi, fol. 54; Subdct, Dschewab. fol. 213-211, à la bi«