‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 53 sur 384 · LIVRE t. IV · texte numérisé non relu

LIVRE t. IV

ments corsaires, et donna la chasse aux autres (1). En môme temps la France résolut de fonder une colonie dans le voisinage de Bugia, et dans ce but établit douze mille personnes à Gigeri (2). A Alger un diwan fut tenu à l'occasion du danger dont on allait être menacé par le voisinage si proche de rétablissement français. Il fut décidé que Ton détruirait la forteresse dont la construction occupait en ce moment les Français. Une nuit trois galères sortirent du portd'Algcr, et quelques milliers d'hommes marchèrent par terre contre Gigeri. Le château , assiégé dans les règles» fut emporté d'assaut ; toute la population de la nouvelle colonie passa sous le tranchant du sabre, à l'exception de huit cents personnes, réservées à l'esclavage (3). Les Algériens voulaient anéantir la place ; les abases (soldats marins) s'y opposèrent, non-seulement à cause de la perte énorme qui en résulterait, mais encore parce que la plupart avaient leurs habitations dans ce canton. 11 fut convenu ensuite qu'eux-mêmes supporteraient les frais de garnison , et se chargeraient de défendre la forteresse. Alors les noms de Ruyter et de Beaufort répandaient l'effroi dans ces parages. En exécution du traité conclu le 25 décembre 1665 par le duc de Beaufort avec le dey de Tunis), en vingt-neuf articles, le chevalier d'Arvieux fut envoyé dans cette régence. D'Arvieux et Rycaut, consuls généraux à Smyrne, le premier pour la France, le second pour l'Angleterre, et chargés tous deux de missions extraordinaires auprès des états barbaresques, en conséquence de traités conclus, ont laissé sur le Levant deux des ouvrages les plus utiles, les plus riches en connaissances des choses, des hommes et des lieux.

A Andrinople, le sultan se livrait toujours aux plaisirs de la chasse, ou bien passait son temps à voir des tours de saltimbanques, les exercices de ses pages. Toutefois son attention se détourna sur l'exécution d'un esprit fort, qui eut lieu à Constantinople , en vertu du fetwa du juge de la ville, en l'absence du mufti. Mohammed-Lari , d'origine persanne, à ce qu'il paraît, niait le ju-

(1) Notions sur Iclat d'Alger , p. 703.

(2) Subdet , fol. 59.

<3) Le même , fol. 60.

tox, ni.

gement dernier, la nécessité de la prière récitée cinq fois le jour et des jeûnes; le juge de Constautinople , a ferme dans la foi mais faible de lumières , plus versé dans la calligraphie et la musique que dans la science de ta loi , prononça une sentence de mort dont l'exécution devait forliGer l'honneur de la loi et de la foi [2V février 1665] (1). » Peu de temps après, le marchand de lait Beschir, accusé de partager les doctrines d'Hamsa , l'apôtre des Druses, fut exécuté. Le sultan, ' qui avait chargé tout récemment Abdi , page de la chambre intérieure, signalé par sa plume , d'écrire les événements de son règne, lui présenta lui-même l'acte judiciaire relatif à l'exécution de Lari , pour qu'il le consignât dans ses annales. Les rapports établis au sujet des fonctions d'Abdi entre le page et le sultan peuvent donner une idée assez exacte du caractère de Mohammed IV. Un jour ce monarque tout-puissant racontait au page, pour qu'il en tînt note dans son histoire , que, poursuivant un lièvre , il avait rencontré une vache eu travail ; qu'il avait attendu sa délivrance , et qu'ensuite il avait persuadé au paysan propriétaire de la vache de se faire moslim , et qu'il l'avait nommé kapidschi. Une autre fois qu'il avait chassé une panthère avec un verrat, il lui demanda s'il avait signalé ce fait , et lui ordonna ensuite en plaisantant de le consigner dans l'histoire de son règne. Une autre fois encore, Abdi lui ayant présenté pour les ablutions du savon sur un plat d'argent, Mohammed prit le savon , puis le replaça sur le plat, et dit : a Je n'ai tenu ce savon dans la main que pour te complaire : va et inscris une telle bienveillance dans l'histoire (2). » Il lui adressa une observation de ce genre dans une visite qu'il daigna lui faire quelques jours après, alors qu'Abdi était au lit (3). « Qu'as-tu écrit aujourd'hui? » demanda-t-il un jour, et Abdi ayant répondu qu'il ne s'était rien passé de remarquable, le sultan lança sur lui son dschirid , le blessa et dit : « Maintenant tu as matière à écrire ; » et Abdi n'a pas manqué de consigner ce fait (&>). Souvent Moham-

(1) Rascbid, 1. t. fol. 24.

(2) An 4074 (1665), Abdi, fol. 47.

(3) Abdi , fol. 48.

(i) Le môme , p. 4«.#

med IV écrivait de sa propre main des événements dont Abdi ne savait rien. Pour la traduction en turc de la fameuse Kaszide- Lamije, hymne composé par Kaab-Ben- Soheir en l'honneur des Prophètes , qu'Abdi avait présenté au sultan , celui-ci lui donna trois lampes ; une autre fois il lui fit présent d'un plat d'argent. Le jour où Abdi déposa son œuvre aux pieds du sultan , le médecin de la cour, Ssalih-Efendi, présenta son traité de médecine, intitulé te But de la Déclara" tion , l'un des plus fameux de ce genre chez les Ottomans. Trois jours après , le sultan demanda au mufti Jahja-Efendi , au scheich prédicateur Wani-Efendi, et au médecin Ssalih-Efendi , pour la tesbih ( prière extraordinaire dans les nuits du mois de jeûne), de lui composer une nouvelle formule [7 avril 1665]. Huit jours après l'hommage de sa traduction , Abdi fut chargé de rédiger un chronogramme , qui fut écrit par le calligraphe Teknedschisade , et suspendu dans la salle d'audience nouvellement restaurée, en face du trône impérial. Le sultan, qui voulait aussi avoir des inscriptions au-dessus des portes, ordonna au page Abdi de lui en soumettre quelques-unes ; celui-ci lui proposa trois versets du koran, qui obtinrent In haute approbation du maître. En conséquence , on lit au-dessus de la porte conduisant du harem a la salle d'audience : a Dieu ordonne l'équité et la bienfaisance (1) ; » sur le mur en face de la porte , o Bénis ceux qui étouffent la colère et pardonnent aux hommes (2) , » et en dehors de la salle d'audience , au-dessus de la porte par laquelle entraient les vesirs : c O vous qui croyez , obéissez à Dieu , au prophète et au souverain (3) ! »

Cette fois au printemps , le sultan se rendit à Demitoka; la veille il avait escorté avec toute la cour, jusqu'à Timurtasch , la sultane Chaszeki, qui s'était mise en route en grande pompe , d'Andrinople pour le même lieu. A Kapidschikoi , le dernier village avant Demitoka , le sultan daigna prendre son repas dans la maison d'un simple particulier. De Demitoka il se transporta à Feredschik ( le

(1) Sure, |. ivi, v. 92.

(1) SoreJ. m, v. 428.

(S) Surc,l. iv, v. 61. -

Doriskos d'Hérodote). De ce dernier lieu , il. visita les bains chauds , établis vers la mer, et le couvent de Ncfsbaba, situé sur un roc élevé. Puis il se mit à chasser sur les rives de la Marizza. Il conféra au kaimakam Mustafa le gouvernement de Bagdad , et fit présent d'une tabatière au mufti. Le courrier du chan de Krimée, qui apporta la nouvelle d'une victoire remportée sur les Cosaques, dont cinq mille étaient restés sur le champ de bataille , fut gracieusement accueilli. À son retour à Andrinople , ayant appris qu'un lutteur et un bostandschi avaient eu l'audace de lutter dans le harem, au milieu des pages, le sultan les fit pendre tous deux. Le grand vesir revenait de Hongrie : on envoya au-devant de lui jusqu'à Dschisr le chambellan Mustafa-Aga, chargé de lui présenter un chatti-schérif conçu dans les termes les plus flatteurs, des plumes de héron, des pelisses, des chevaux et une chaîne d'or. Cet officier du palais fut reçu lui-même par les vesirs , les émirs et les officiers des sipahis et des janitschares , qui sortirent du camp à cheval pour lui faire honneur; le grand vesir sortant de sa tente s'avança jusqu'à l'étendard , et il combla de présents le messager impérial. Quatre jours après, le 12 juillet 1665, Ahmed-Kœprili remit la sainte bannière entre les mains du sultan. Dans une vaste tente dressée à cet effet, le grand vesir reçut les félicitations de la cour et des ministres pour sa campagne victorieuse, et il présenta devant l'assemblée les deux janitschares qui avaient escaladé le premier et le second les murailles d'Ujvar. Le sultan s'entretint long-temps avec ces deux braves, leur plaça. des insignes d'honneur sur leurs bonnets et leur assigna sur la douane d'Erserum un traitement quotidien de 70 et de 50 aspres de retraite. Le favori Mustafa reçut les sandschaks de Tire et de Magnesia comme argent d'orge ; le deflerdar Ahmed fut revêtu du titre de vesir. Le chambellan Karakasch fut chargé de présider en qualité de commissaire au rétablissement des murs de la place-frontière de Wan , renversés par un tremblement de terre. Le sultan quitta Andrinople pour regagner la capitale, mais en passant par les Dardanelles et Gallipoli, afin d'inspecter les nouveaux châteaux et reconnaître un nou-

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