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de retranchements, de décombres, avoir lait de si grands progrès à travers tant de périls, avoir surmonté tant d'obstacles avec la grâce de Dieu , sans doute ils franchiraient les dix aunes qui restaient ; qu'il ne fallait pas se laisser éblouir par des offres d'argent, ni tromper par de faux rapports ; que l'armée et le général resteraient encore cet hiver dans la tranchée. Ces lettres produisirent leur effet. Molini, qui avait été déjà écouté è Larissa , fut renvoyé à la Canée au grand vesir. Il s'efforça d'adoucir Kœprili en protestant qu'il n'avait pas été en son pouvoir de céder Candie, quand il était à Larissa; que depuis 11 n'avait reçu aucune instruction nouvelle ; qu'il n'était autorisé qu'à céder les montagnes au-delà de Candie, et à s'engager au paiement de contributions annuelles. Le grand vesir le fit venir au camp , l'accueillit booorsblement et le logea comme son devancier dans la maison de campagne de Katirdschioghli. Kœprili savait bien que Molini n'avait pas pouvoir de céder Candie; mais il avait besoin de la présence de ce négociateur pour apaiser les murmures des sipahiset des silihdars, dont cinq cents environ , fatigués de la longueur du siège, s'étaient ameutés autour de la tente du chef suprême , menaçant de le lapider. L'aga, le kulkiaja, le beglerbeg de Rumili , au bruit de ce mouvement , accoururent avec leurs soldais les plus fidèles, et chassèrent les mutins à coups de bâtons. Puis ils engagèrent le grand vesir à ne pas s'affecter trop fortement de cette circonstance, attendu que c'était depuis longtemps l'usage de cette canaille d'agir ainsi : pour cette raison son père Mohammed-Kœprili avait réduit les sipahis et les silihdars a quatre ou cinq mille. Les volontaires, enrôlés à Constantinople moyennant une solde élevée, et les rajas pionniers fournissaient, dirent-ils , un meilleur service que les sipahis et même que les janitschares ; ces ramas d'émeutiers, tout fiers de la protection de scribes et de tschauschs, avec leur solde de 80 à 120 aspres par jour, dévoraient le trésor et ruinaient l'empire , ainsi qu'on en avait fait souvent la funeste expérience. A l'envoyé vénitien qui offrait de l'argent, Kœprili répondit : < Nous ne sommes pas des marchands : uous avons assez d'argent, et nous ne renoncerons à Candie à aucun prix. »
Le siège continua donc au cœur de l'hiver ; et au retour du printemps il fut repris avec une nouvelle ardeur qu'entretint l'arrivée de nouveaux renforts. Les plus grands obstacles étaient opposés parle bastion de Sabionera, où les Vénitiens mirent le feu à une mine chargée de deux cents quintaux de poudre. Hommes et canons sautèrent en l'air, et les janitschares déjà fort avancés durent reculer. L'explosion de cette mine détruisit aussi la batterie du defterdar-pascha établie devant Sabionera, à force de travaux. Entre Sabionera et un ouvrage rattaché au fort de San-Demetrio, s'étendait, sur une longueur de cinq cents aunes et une profondeur de deux cents, un rocher sur lequel on avait été réduit a établir des fascines et des gabions , faute de pouvoir le creuser pour se mettre à l'abri. Le grand vesir fut informé par des espions que depuis six mois les Vénitiens étaient occupés à pratiquer une mine sous ce rocher. Aussitôt il fit percer cinq à six puits qui atteignirent les couches de sable étendues sous le roc. Les assiégés mirent le feu à la mine qui fit voler le rocher en éclat et trembler la terre à deux lieues de distance. Aidés par les lumières d'un renégat allemand, les Turcs poussèrent assez loin une mine contre Sabionera; mais avant l'écroulement des galeries extérieures du bastion, les Turcs disposés à l'assaut se contentèrent de décharger leurs fusils, de lancer leurs grenades , puis se retirèrent. Quinze jours après, l'aga des janitschares fut appelé en qualité de kaimakam à Constantinople , pour y ramener l'ordre parmi les habitants qui se permettaient toutes sortes de propos. Sa place passa au premier lieutenant -général des janitschares, que nous rencontrerons plus tard sur la brèche d'Ofen, dont il sera le dernier gouverneur. Chaque pas était arrêté devant Sabionera par des palissades , des chevaux de frise, des herses, des trappes, des fossés, des casemates recouvertes en terre. Les assiégeants avaient moins de peine au bastion de Saint-André, où une bombe frappa mortellement le proweditore Cornaro. Un parlementaire , que les assiégés voulaient mettre en communication avec Molini, fut repoussé; et l'on signifia aux Vénitiens que leur correspondance devait
HISTOIRE DE L'EiMPiRE OTTOMAN.
passer par le camp (1). A la fin de mai 1669 le bastion de Saint-André était presque entièrement entre les mains des assiégeants. Le capitaine-général Morostni et le marquis Montbrun Tinrent s'y placer pour opposer une dernière défense (2). Alors sept cents volontaires turcs se mutinèrent. L'aga des jnnitschares et le beglerbegde Rumili accoururent pour les cerner et les tailler en pièces ; ces malheureux expièrent leur faute en se jetant dans les fossés de Sabionera.
Le premier jour de Tannée ottomane , | l*r juin 1669] un chaszeki apporta une lettre du sultan qui avait écrit de sa propre main : « J'irai te contempler, mon lala! cette année tu dois te mettre à l'œuvre avec vigueur et vaillance; je t'ai engagé , ainsi que les valeureux champions de la foi combattant à tes côtés , envers le Dieu tout-puissant. Je sais comment vous avez lutté et triomphé depuis deux ans : que vos visages soient radieux dans ce monde et dans l'autre , maintenant et au jugement dernier. Puissiez-vous, dans cette année de bénédiction, avec la faveur de Dieu, conquérir Candie. J'attends de vous de plus grands efforts encore. » Après la lecture du chatti-schérif danslediwan, le grand vesir prit la parole et dit : « Vous avez entendu l'ordre de notre glorieux padischah ; ce qui doit arriver arrivera. Notre padischah veut la place : qu'en dites-vous? Peut-être ma présence vons gêne èt vous empêche de parler ; je vais me retirer afin que vous puissiez librement exposer vos idées. » Quand il fut sorti, l'alaibeg des troupes asiatiques, Resol-Àga , prit la parole: «Grâce à Dieu, nos tranchées avancent ; nous sommes maintenant à vingt-cinq aunes sur le glacis de la place ; le bastion Rouge et celui delà Femme ( la fausse- braye ) sont détruits. Nous pouvons maintenant, sans nous inquiéter du feu de l'ennemi, nous occuper d'enlever la place.» Tous adhérèrent à cette opinion par acclamations, et le grand vesir rentra dans l'assemblée. Il fut résolu de diriger huit attaques sur Sabionera, dont quatre devaient être faites par les janitschares , la cinquième par
(O Brosoni , p. SOI et 302, d'accord avec Raschil, 1. 1, fol. 58 et Dacbcw.
(2) Brusoni, p. SOI.
les dschebedsf his volontaires , la sixième par les silihdars volontaires, la septième par les sipahis crétois, la huitième par les troupes de Rumili (1). Les mines continuèrent à ruiner les murailles et les bastions. L'arrivée de la flotte du kapudan-pascha à la Canée enflamma le courage des assiégeants; mais bientôt les assiégés se livrèrent aux plus brillantes espérances à l'apparition de l'escadre française sous les ordres du duc de Noailles , portant la fleur de la chevalerie : le vaillant comte de Saint-Pol Longueville , le chevalier de Vendôme, alors Agé de quinze ans , qui devait être plus tard le grand-prieur de France ; le chevalier d'Harcourt et d'autres princes de la maison de Lorraine et de Bouillon; des gentilhommes des plus beaux noms , Dampierre , Reauveau , Colbert , Castellane, le maréchal de Lamothe-Fénelon et ses deux fils; le jeune Sévigné, et beaucoup d'autres nobles « avec six mille pourceaux mal intentionnés, » dit l'historiographe de l'empire (2). Cinq jours après l'arrivée des troupes françaises, le jeune duc de Reaufort périt dans une sortie contre les tranchées , entre le fort San-Demetrio et celui de Sabionera, avec six cents cavaliers et autant de fantassins. Le kapudan - pascha paya 10 piastres pour chaque tête présentée sur une lance , le grand vesir en donna 15 ; un prisonnier vivant en valut 17 au moslim qui l'amenait. Le butin en selles garnies d'argent , en riches harnais de chevaux en boutons d'émeraude, en anneaux de rubis et en bijoux de toute espèce fut si grand que le camp semblait être transformé en boutiques d'orfèvres et de joailliers (S). Après avoir cherché trois jours le cadavre du malheureux duc , les Français en voyèrent un héraut avec le drapeau blanc dans le camp pour demander ces tristes restes (4). a Cheveux blonds, taille élancée , tel est le signalement du duc de Reaufort ; s'il est encore en vie , nous vous donnerons ce que vous voudrez : s'il a succombé, nous vous paierous son cadavre au poids de l'or, » Tou-
(1) Raschid, 1. i. fol. 59; Dsckc*. p. 423.
(2) Ibid. , fol. 60.
($) Ibid.
(4) Ibid., d'accord avec la relation insérée dans Brosoni, p. S04.
liv;
tes les recherches furent inutiles. Au commencement de juillet parurent les escadres auxiliaires réunissant vingt-neuf vaisseaux , sept romains, quinze français et sept mallais, qui traiuaieut après eux les petits bâtiments dalmates. Ces renforts apportésaux chrétiens, loin d'abattre le courage des Turcs , l'exaltèrent. Morosini tint conseil avec les commandants des escadres auxiliaires pour une attaque générale contre les tranchées de l'ennemi du coté de la mer, qui serait appuyée par une sortie de la garnison de la place. Toute la flotte de soixante-dix à quatre-vingts voiles [24 juillet] s'approcha en demi-lune contre les tranchées, dont les pièces étaient maintenant tournées vers la mer. Malheureusement un bâtiment français sauta en l'air par la maladresse des bombardiers, et les débris tombèrent au milieu des batteries turques, an bruit de huit mines auxquelles les assiégés avaient mis le feu. La flotte se présenta dono en désordre ; la sortie ne s'exécuta pas convenablement; Morosini ne voulut pas hasarder les quatre mille hommes réclamés par le duc deNoailles, car c'était sa dernière ressource. Cent cinquante Français avec un nombre égal d'Allemands se portèrent contre l'ennemi sans lui causer de grands dommages : ainsi cette entreprise , concertée avec tant de soin , échoua complètement. Le chef des belles troupes de Brunswick, arrivées tout récemment (1), le comte de Waldeck, tomba blessé mortellement (2) sur la muraille touchant à la mer, où il s'était élancé pour repousser les assiégeants qui menaçaient de s'avancer du bastion de Saint-André sur la porte Tramata , et du bastion de Sabionera vers l'arsenal (3j. De ce côté treize approches roulantes touchaient presqu'à la place : quatre étaient conduites par les janitschares, trois parles troupes de Rumilî, une par les sipahis feudatoircs de Crète (4) , une par les dschebedschis , une par les segbans du grand vesir, une par l'aga de Constantinople, deux par les troupes d'Anatoli. Mais le plus grand fléau pour les assiégés, c'était la mésintel-
(1} Brnsonî , p. 308.
(J) Giornale di Rospigliosi.
(S; Brusoni , p. 307.
(4) Raschid.l. i.fol. Go.
i LV. 1J )
ligence entre Morosini et le duc de Noaiiîf; cet amiral fut rappelé avec les escadres p'".tificale et maltaise, u Ils partirent pour l'enfer, dit l'historiographe de l'empire, cet a-.i!e du désespoir (1) . » Après le départ des Français la garnison se trouvait réduite à quatre mille hommes en état déporter les armes ; les ouvrages extérieurs et intérieurs étaient percés à jour de tous côtés par l'effet des min*' s; la reddition fut donc résolue en conseil de guerre durant le jour. Les conditions se négocièrent par l'entremise des députés de Morosini, Anandi et Scordili, avec le karakulak Ahmed-Aga et l'interprète de la Porte, Panajotti, qui tous deux jouissaient de la plus haute confiance du grand vesir. L'habileté de Panajotli facilita la conclusion de la capitulation , et enfin , au bout de sept jour> . le 6 septembre , dans une tente dressée à cet effet, les plénipotentiaires vénitiens et cinq commissaires turcs , le gouverneur d'Alep , ancien kiaja du grand vesir , Ibrahim , te kulkiaja Sultikar , le petit maître des requêtes , le karakulak Ahmed-Aga et Panajotti signèrent le traité en dix-huit articles, qui remettait Candie et l'Ile entière aux Turcs (2).
Kœprili combla Morosini d'attentions et d'égards, et lui envoya chaque jour des rafraîchissements. A son imitation, les officiers des tranchées turcs devant Sabionera et Saint- André voulurent connaître personnellement les vaillants adversaires qu'ils avaient eu à combattre : les uns louaient le courage des Savoyards , ou du duc de La Feuillade et de ses compagnons, lesautres vantaient les chevaliers de Malte. L'aga des janitschares et le beglerbegdeRumili traitèrent le général Montbrun et le chevalier Grimaldi avec distinction (3) . Dans l'espace de trois semaines la ville fut entièrement évacuée; la garnison se retira ainsi que toute la population ; il ne resta que deux prêtres grecs, une femme et trois juifs (i). Dans la nuit du 26 au 27 septembre, la grande croix, qui avait été jusqu'alors dressée sur les remparts de Candie, fut descendue ; et le lendemain matin à neuf heures, sur la mu-
(1) Raschid, 1. i, fol. 61.
(S) I/actc est dans l'irueba du reis-efendi Mohammed, il* 150.
(3) Drasoni , 1. «vu, p. 3J7.
(4) llycaiit , dansKnolles, l. n, p. 209.
raille du bastion de Saint- André, appelé dèslors bastion de la Heddition, Ahmed-Kœprili reçut dans un plat d'argent les quatre-vingttrois clefs de la ville , des ouvrages de fortification et de tous les édiGces publics (1). Le grand vesir mit 000 ducats dans le chapeau du principal bourgeois de la ville qui lui présentait cette offrande, il en donna 400 aux deux compagnons de ce député , et les trois Candiotes furent revêtus de ka flans d'honneur ainsi que le karakulaga et l'interprète de la Porte. Le frère et l'oncle du grand vesir, le reis-efendi, le kiajabeg, les deux maîtres des requêtes, vinrent baiser le bord de ses vêtements, versant des larmes de joie. Le grand vesir envoya les clefs à l'aga des janitschares, et lui ordonna d'occuper la place avec le kulkiaja , en ne laissant personne s'y introduire par curiosité avant l'entière évacuation par les chrétiens (2) . Alors seulement Ahmed-Kœprili rédigea de sa propre main le rapport au sultan sur la conquête de Candie et là conclusion de la paix (3). Le lendemain il se rendit à Emadia auprès de sa mère, femme pieuse et sage, qui , après la mort de son époux , avait contribué puissamment par sa prudence À faire passer sa succession à son fils (4), et l'avait suivi àCandie, pour être témoin de ses exploits. Les yeux baignés de pleurs délicieux, elle embrassa ce fils aîné, et demanda la permission d'entreprendre avec le plus jeune , Muslafa-Beg , le péleri nage de la Mecque pour rendre grâce à Dieu d'un si glorieux triomphe (5). Durant sept jours la forteresse et le camp furent illuminés en réjouissance de la conquête et de la conclusion de la paix. Six jours après le départ des habitants de Candie, le grand vesir réunit auprès de lui les chefs de l'armée et les colonnes du diwan , et après leur avoir fait servir du café et des sorbets , il les combla d'éloges pour les bons services qu'ils venaient de rendre : « Vous avez tous contribué à cette conquête de toutes vos forces et de toute votre âme. Que votre visage res-
(1) Rycaut dansKnolles, 1. u,p. 219.
(2) Dschew. p. 442.
(3) Le rapport est dans le Dscbew. p. 443 el 444.
(4) Rycaat dansKnolles, 1. 11, p. lio. (5; Dschew.
plendisse dans les deui mondes ! Que le pain du padischah vous soit légitimement acquis ! Je représenterai sous les yeux de notre sublime maître la grandeur de vos services , et je m'occuperai de faire tomber des récompenses sur vos tètes, suivant la mesure de vos grades (1). » Il exprima successivement les mêmes sentiments aux janitschares , aux sipahis, auxalaibegsde Humili et d'Anatoli. Les vesirs furent revêtus de pelisses de martre zibeline ; des kaftans furent donnés aux beglerbegs et aux sandschakbegs , aux agas des janitschares, aux sipahis, aux silihdars, aux dschebedschis et aux topdschia. Le lendemain vendredi, le grand vesir entra solennellement dans la ville avec la sainte bannière du Prophète , qu'il alla déposer dans la plus grande église convertie en mosquée, à côté du grand autel, que l'on remplaça par la niche du Koran, et la prière fut récitée (2). Un brillant bulletin fut adressé de Candie aux gouvernements de l'empire, un autre aux Mainotes qui , avec le secours des Vénitiens, avaient essayé de briser leurs fers. Le grand-écuyer du sultan remit à Kœprili un chatli-schérif conçu dans les termes les plus gracieux , avec un poignard et un sabre garnis de pierreries , une pelisse de martre zibeline , un kaftan dont sa majesté s'était revêtue elle-même ; il apportait en même temps sept pelisses pour les vesirs et des kaftans pour les beglerbegs, les sandschakbegs et les agas. Toutes les demandes d'avancement présentées par le grand vesir étaient accordées, et Kœprili lui-même était invité de la manière la plus flatteuse à se rendre dès les premiers jours du printemps auprès de la cour. Le grand vesir passa l'hiver à Candie; à la tin de février 1G69, Molino, qui avait été retenu jusqu'alors à Candie, lui présenta la lettre du doge et de Morosini pour la confirmation de la paix en vertu de laquelle la république conservait encore dan» 1 île de Crète trois ports : Carabusa, Suda et Spinaluuga (3). L'hiver fut employé en Crète
(1) Dschew. p. 445; Kaschid, 1. 1, fol. 62.
(2) IUschid, I. 1, fol. 62; Dschew. p. 446.
(S) Dans les actes vénitiens des archives de la maison impériale (fasc. A. 38 ) se trouve, avec une relaiione di Candia , un trascorso politico sopra la pacc falta Ira la npublica di Vcnexia e il gran Turco