LIVRE LV
les Vénitiens. Le grand vesir lai fit passer douze cents hommes soosChalil-Pascha, beglerbeg d'Anatoli. Morosini , averti de ces dispositions, expédia trois conserves portant six cents Italiens et Français avec deux escouades de ses gardes, contre douze bâtiments turcs, chargés de vivres, qui devaient entrer de nuit dans la baie de Fodella , è une lieue de Tschanakliman. Les Vénitiens avaient vingt bâtiments. Les ténèbres couvraient le ciel quand les deux escadres se trouvèrent en présence; et Memi-Pascha , marin plein d'expérience, recommanda vainement A Chalit- Pascha de ne point attaquer, attendu qu'il ne connaissait point la force de l'ennemi ; Durak-Beg, l'un des plus fameux corsaires moslims, combattit avec avantage la galère de Polani. Mais Morosini, accourant pour appuyer les siens , fit lancer des brandons enflammés dans la galère turque , qui fut capturée après la mort de Durak-Beg : Memi- Pascha avait disparu. Outre le bâtiment de Durak-Beg, les Vénitiens prirent encore cinq bâtiments aux Turcs; il n'en échappa que sept, qui purent gagner Retimo. Parmi les prisonniers, au nombre de quatre cents, étaient les begs de Chypre et de Navarin , I Mustafa, le tschausch de Chalil- Pascha; I parmi les morts on signalait Memi-Pascha , Durak-Beg et deux begs de Komorn. Un vaisseau , chargé de prisonniers, portant les drapeaux conquis, fit une entrée triomphale dans Venise, et la république donna le titre de son chevalier au capitaine-général Morosini (1).
L'armée des assiégeants, étant réduite à vingt mille hommes, dont quatorze mille seulement en état de combattre, l'arrivée des renforts était chaque jour plus indispensable. Enfin abordèrent à Giropetra dix frégates avec mille janitschares ; puis d'autres bâtiments arrivèrent successivement : on reçut en tout cinq mille janitschares et mille soldats d'élite, choisis dans les meilleures troupes égyptiennes. Le marquis Villa, qui avait été envoyé par le duc de Savoie au secours de la république et s'était signalé parmi les plus vaillants défen-
(!) Brasonl. I. xnv. p. J18, et Gratiano, Gesta maaroccni Peloponnesiaci, I. k, p. 14715».
seurs du bastion de Panigra, fut rappelé et sa place occupée par le marquis français de Saint-André Montbrun. Le grand vesir s'occupa d'augmenter l'artillerie de siège. Outre viogt gros canons et dix mortiers, qui avaient été fondus en Crète , il en Çt couler d'après le calibre vénitien, afin d'employer les trente mille boulets lancés de la place et recueillis par les Turcs. Satisfait des fondeurs, il leur distribua des présents. Mohammed-Aga revint de sa mission auprès des États barbaresques avec des lettres des pachas. Mohammed, pascha de Tunis, promettait dix vaisseaux bien équipés ; Osman , pascha de Tripoli, six; Ismail, pascha d'Alger, s'engageait à faire tout ce qùe lui permettrait la guerre continuelle dans laquelle il était engagé avec les Français. Le kapudan-pascha Kaplan entra enfin heureusement avec toute sa flotte dans le port de Fodella.
Enfin, au commencement de l'été, le siège reprit avec une nouvelle ardeur et sous d'heureux auspices : l'un des boulets lancés par les Turcs frappa le général de Candie , Bernardo Nani, et un rapport du kapudanpascha fit connaître un avantage remporté dans les eaux de Nio sur le chevalier Giorgio Vitali, signalé dans les annales ottomanes comme l'un des plus fameux corsaires vénitiens; Vitali avait péri dans l'action. Cette perte des Vénitiens ne fut nullemeut compensée par l'arrivée des galères romaines , sous les ordres de Rospigliosi , neveu du pape Clément IX (1), qui, au lieu de troupes auxiliaires, avait à bord le dominicain PadreOtlomano , frère prétendu de Mohammed IV.
Sa présence insignifiante n'imprima aucun caractère nouveau aux événements (2); le 11 juin , le grand vesir rentra dans la tranchée, et aussitôt recommencèrent de part et d'autre les explosions de mines, dont on on avait compté douze cents dans les neuf mois de siège de l'année précédente. Aux troupes établies dans l'Ile s'étaient joints maintenant mille Égyptiens, huit cents janitschares, quinze cents dschebedschis, mille
{l) Voyex à la bibliothèque impériale parmi 1rs manuscrits de Ra
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del gênerai issimo di mare el car. Vinc. Rospigliosi per il soccors » di Candia.
(î) Brasonl, 1. mit. p" *«, et D>chew. p. *Q«.
topdscbt* , mille pontoniers et mineurs , cinq cents Syriens, quatre mille sipahiset tilihdars volontaires, munis en abondance de tout le matériel et de tons les approvisionnements nécessaires. Gomme la lumière des canons ottomans avait été élargie par la quantité de coups qu'ils avaient tirés , il fut jugé convenable de les refondre : l'opération M5 fit dans la fonderie établie en Crète même, et d'après l'opinion alors dominante sur l'excellence de l'argile tirée des eaux douces près de Constantinople, et sur son usage indispensable pour la fabrication des moules destinés à toutes les pièces de calibre léger, des cargaisons entières de cette matière, accumulées pendant l'hiver, furent employées à la refoute de l'ancienne artillerie et à la fabrication de vingt nouveaux mortiers. Telle était la réputation de cette argile que des navires de commerce anglais, français, toscans et génois envoyaient de nuit leurs chaloupes en puiser dans les eaux douces, et s'en faisaient un lest; mais des ordres sévères du kaimakam interdirent cette exportation. L'escadre de Tripoli , forte de six vaisseaux , qui, depuis la victoire remportée sur Giorgio Vitali , avait encore enlevé un bâtiment à l'ennemi, jeta l'ancre sur la cote de l'Ile, à Matella, et les capitaines furent revêtus de kaftans. Us venaient demander la permission de retourner à Tripoli pour se ravitailler; mais on les chargea d'ordres pour le juge de Smyrne, qui devait envoyer à l'armée des approvisionnements; en même temps on leur enjoignit de croiser devant l'île de Crète, à la hauteur de Giropetra, de concert avec les vaisseaux d'Alger. Tous les efforts de l'attaque s'étaient portés l'année précédente sur la partie occidentale de la ville et sur le bastion de Panigra, réduit à la fin en un monceau de ruines; maintenant on dirigea le feu sur deux extrémités de la muraille baignée par la mer , contre le bastion de Sabionera au nord-est, et celui de Saint- André au nordouest. C'était un brait continuel de pétards, de grenades, de fusées, étouffé quelquefois par l'explosion plus formidable d'une mine chargée de soixante-dix tonneaux de poudre, ou par celle d'un magasin à poudre, ainsi qu'il arriva près de l'église de Saint-Pierre (1).
(0 Bromni, 1. »xv, p. 542.
Le général Cornaro défendait le poste si important de Saint-André ; le bastion de Sabionera était confié aux soins du général Battaglia : celui-ci périt dans une sortie. Quinze jours après, tombèrent aussi le vaillant baron allemand de Frisheim et le marquis Francesco Villa , revenu comme général pontifical. Beaucoup des plus nobles Vénitiens avaient succombé ou bien étaient retenus par de graves blessures, tels que Balbi, Badoero, Barbaro , Pisani, Grimaldi, Cornaro et le marquis français Montbrun. De fréquents chatti-schérifs du sultan enflammaient le courage des assiégeants ; ces pièces, rédigées, écrites par des secrétaires du cabinet , étaient toujours considérées comme lettres autographes, à cause des mots que le sultan écrivait en tète, et qui souvent se bornaient à dire : a Qu'il soit fait conformément à ceci. » Quelquefois aussi il ajoutait : « après l'agrément et la décision du maître. » Sur la dépèche remise au grand vesir quatorze jours après son arrivée dans les tranchées, le sultan avait ajouté de sa main : c II doit être fait suivant mon écrit impérial. Dieu veuille réjouir au plus tôt par la victoire et la conquête le pays de Mohammed ! S'il platt au Ciel, je me mettrai en route incessamment, et je m'efforcerai chaque jour de me réunir aux glorieux champions de l'Islam, mes serviteurs. Que Dieu vous fasse saisir le bot de vos désirs ! c'est là l'objet de mes prières , la nuit comme le jour. »
Le mois de novembre était bien avancé , quand une courte lettre du sultan annonça au grand vesir l'arrivée d'un envoyé vénitien à Larissa; on lui faisait connaître en même temps l'impossibilité de continuer la guerre l'année suivante , avec un anssi grand déploiement de forces. Le grand vesir resta trois jours comme accablé sous le poids des soucis; le quatrième, il rédigea son rapport au sultan, et il écrivit en outre nu sultan, au kaimakam , au mufti , au favori , à l'écuyer , au prédicateur de la cour, Wani ; leur représentant à tous avec les couleurs les plus vives que trois cents aunes des murailles de la place étaient écroulées, et que les assiégeants n'étaient plus qu'à dix aunes de la muraille intérieure; qu'après s'être frayé un chemin à travers tant de redoutes,