‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 99 sur 384 · LVII · texte numérisé non relu

LVII

Chios, et menaça de la prison des Sept-Tours, en cas de refus (1). Guilleragues répondit que son roi était assez puissant pour le délivrer, et que lui-mémo ne pouvait rédiger un écrit par lequel il excuserait le roi et prendrait l'engagement d'une satisfaction^). Il fut mis sous la garde du tschausch-baschi, refusa ce qu'on lui offrit, et fit venir de son hôtel tous les objets dont il avait besoin.' Enfin sur une promesse écrite , faite en son propre et privé nom , mais non pas en celui du roi , d'offrir un présent dans le délai de six mois, il fut relâché (3). Comme la valeur du présent n'avait point été fixée , le grand vesir, mécontent de ce que voulait donner l'ambassadeur, le fit menacer encore des Sept-Tours. M. de Guilleragues déclara que, s'il entrait une fois dans cette prison, il n'en sortirait point que le roi sou maître ne lui en ouvrit les portes. Le grand vesir lui fit signifier qu'il l'enverrait prendre pour qu'il eût à entendre sa résolution dernière [mai 1G82]. L'ambassadeur répondit qu'il ne voulait pas rester debout comme à la précédente audience, et que pour aucun prix il ne consentirait à s'asseoir au-dessous de l'estrade. Avec ses trois interprètes M. de Guilleragues se rendit chez le kiaja, où se trouvaient aussi le reis-efendt-et le tschauschbaschi. Il expliqua sa promesse de présents gracieusement offerts, tels que le sultan pouvait en accepter d'un gentilhomme comme lui, ajoutant que son roi restait étranger à cette circonstance. Après divers messages adressés au grand vesir pour prendre ses ordres, le kiaja demanda un diamant de 50,000 livres pour le sultan; Guilleragues prétendit que c'était trop.

A la suite d'une conférence d'une demi» heure avec le grand vesir, le kiaja demanda un diamant de 10,000 écus, que l'ambassadeur refusa encore. « Alors jetez-vous aux pieds de l'ambassadeur, dit le kiaja aux interprètes, car, en votre qualité de sujets de la Porte, vous garantirez sur votre fortune la valeur du présent. » L'ambassadeur,

(1) Klassan , I. nr , p. 35 , et Rascbid, fol. 95 et 96.

(2) Raschid, I. i, Tôt. 96.

(3) Rascbid , l. i , foL 96; Flgssan , 1. îv, p.36.

indigné de tant de bassesse, se retira. Deux jours après, le directeur de la douane vint pour examiner le présent de l'ambassadeur, qui lui emprunta ses diamants , pour en compléter In valeur. Le sultan reçut gracieusement dansle kœschk, en présence de son fils et de sa cour, les objets envoyés par Guilleragues , valant à peu près 60,000 piastres. Mohammed IV, enchanté de la conduite de l'ambassadeur, voulut, dit-on, avoir son portrait (1).

Lebayle vénitien ne se tira pas aussi bien d'une lutte de ce genre. Les Morlaques des alentours de /ara qui, dans la troisième année de la guerre de Candie, s'étaient placés sous la protection de la république , et jusqu'à la fin des hostilités avaient combattu fidèlement pour le lion de Saint-Marc, étaient depuis la paix forcés de guerroyer continuellement avec leurs voisins turcs. Il y eut un engagement sanglant pour la possession de Zemonico, dont un chef bosnien voulait expulser une tribu morlaque. Le provveditore fit ses efforts pour rétablir la tranquillité, et le sénat avait ordonné le châtiment des provocateurs des troubles; mais c'était là une occasion trop favorable offerte à la cupidité de Kara-Mustafa , pour qu'il ne cherchât point à l'exploiter et à rançonner la république , ainsi qu'il avait fait envers Raguse. Le bayle Giovanni Battista Donado, successeur de Cuirano, le même dont le médecin Benetti a décrit le voyage(2) , et qui, par le premier ouvrage publié en Europe sur la littérature turque, a laissé un digne monument de sa mission (3) , pour apaiser les plaintes, dut payer 70,000 écus destinés au sultan, 26,000 au grand vesir, et 25,000 à Husein-Aga. Rappelé par son gouvernement pour ces faits , il dut aller rendre compte de sa conduite à Venise ; car, si les représentants de la républiquè pou-

fi) Flassan ,1. iv, p. Ai.

(2) Osscrvaiioni fatlc dal dottor Antonio Iîotictli ncl viaggio a Conslantinopolt dcl i 11. cav. S. Giov. Ballista Donado, spedilo bailoalla Porta ottoman a l'anno 1680.

(3) Dclla letteralura dei Torchi, osscrvaiioni fatte da Giov. Ballista Donado, scnalor venet. fu bailo , in Constantioopoii.

vaient corrompre des ministres étrangers , leurs pouvoirs ne les autorisaient pas à faire ainsi des paiements officiels (1). Kara-Mustafa , instruit par l'expérience du formidable siège de Candie et des pertes éprouvées devant Cehryn, ne voulait se lancer ni dans des hostilités contre Venise, ni dans des campagnes au nord ; ce qu'il appelait de ses vœux , c'était une guerre contre l'Autriche, tout en faisant à l'empereur de continuelles protestations d'amitié. Les six conférences du résident impérial de Khunis avec le reisefendi, le beglikdschi (chancelier du rcisefendi ) et l'interprète de la Porte Mauro- Cordato à Andrinople, où avaient été discutés article par article les conditions du renouvellement des capitulations , ces conférences étaient restées sans résultat (2). Pendant les discussions le sultan était retourné d'Andrinople à Constantinople [mars 1681] , où le suivit le grand vesir, puis le résident impérial. Le 7 avril arriva l'alaibeg de Kanischa avec des plaintes contre les Croates, les Hongrois et les Allemands , et les envoyés transylvaniens Ladislaus Sécha, Ladislaus Vaida, chargés de sommes considérables , pour fortifier le crédit d'Apafy auprès de la Porte , contre ses rivaux Csaky et Zolyomy (3). Le grand vesir, voulant entraver les négociations avec le résident impérial , fit dresser un état sommaire de tous les griefs élevés depuis vingt ans au sujet des frontières de Hongrie, et de son côté le cabinet de Vienne voulut envoyer une liste de huit cents villages doni la soumission à la Porte avait été arrachée par la violence [juillet]. Ces villages, situés autour de Neuhacusel , furent l'objet de discussions très-vives de part et d'autre. Khunitz proposa le renvoi de la décision à une commission de délimitation. Dans un entretien qu'il eut quatre jours après avec le reisefendi, il prouva que les villages situés autour de Kœwar ne pouvaient être réclamés comme dépendances de cette ville , attendu la distance qui les en séparait. Tandis que le résident et le reis-efendi s'opposaient de mutuelles réclamations, Emerich Tœkœli »

(1) Uisl. de Garzoni.

(2) Il apport de Rhunilz.

(3) lbid.

Page 1