CHAPITRE PREMIER
RÈGNE DK MAHOMKT II, DEPUIS LA PRIfiiH DK CONSTAIfTINOPLB (1453- liSl)
% \. — Élal (ie« Grecs !iprè> la loiiquêlc.
- Mahomet entra dans (]onstantiiiople, vers le milieu du jour, par la brèche de la porte Saint-Romain et lit cesser le pillage. Entoure de ses gardes du corps isolaks) et de ses vizirs, il alla droit à Sainte -Sopliie, dont il admira longtemps la magnifique architecture. Un soldat brisait les mosaïques des murs; il Tétendit à ses pieds d'un coup de sabre. Par son ordre, un muezzin, du haut des marches ensanglantées du sanctuaire, appela les musulmans à la prière : ainsi Tut inauguré le règne de Tlslam dans sa nouvelle capitale.
11 fit ensuite chercher le corps de l'empereur; on le reconnut à ses brodequins de pourpre parsemés d'aigles d'or. Sa lète fut exposée sur la place d'Augusteon, au pied de la statue équestre de Justinien; puis on Tenvoya dans les provinces.
De là, le sultan fit son entrée dans le palais des Blaqucrnes, dernière résidence des empereurs, et, en pénétrant sous ces voûtes désertes, il récita tristement ce distique d'un poète persan : « L'araignée s'établit comme gardienne dans le palais des empereurs; la chouette fait retentir les voûtes royales de son chant lugubre. » 11 célébra son triomphe par une orgie, qui fut suivie de sanglantes cruautés. Le grand duc Notaras, accueilli d'abord avec une extrême faveur, fut mis à mort avec toute sa famille : son crime était d'avoir refusé de livrer son plus jeune fils pour le harem du sultan. Son exécution fut suivie de celle d'un grand nombre de Grecs de distinction à qui Mahomet avait pardonné la veille; le bayle vénitien, un consul espagnol, furent compris dans ce massacre^
Cependant, au bout de trois jours, les scènes de désordre et de violence cessèrent; la flotte et Tarmée s'éloignèrent chargées d'un immense butin : le sultan songea à rebâtir, à repeupler, à réorganiser ce qu'il venait de détruire. La prise de Constantinople jeta la consternation dans les anciennes parties de l'empire byzantin. « Toute la Grèce se sentit frappée par ce désastre. Dans la Morée et dans les îles, on fuyait sans savoir où aller. La mer était couverte de vaisseaux, de barques, portant les familles et les richesses des Grecs. Les montagnes, les monastères, les îles occupées par les Génois et les Vénitiens, servaient de refuge : « c'était, disent les chroniqueurs, une dispersion comme celle des Hébreux après la prise de Jérusalem ^ » Un iirman enjoignit à tous les Grecs dispersés dans les Ktats ottomans de rentrer dans la capitale, et il promit la conservation de leurs biens avec le libre exercice de leur religion à ceux qui s'étaient réfugiés sur le territoire étranger. Puis Mahomet convoqua ce qui restait à (]onstanlinople dv prêtres et de laïques pour procéder, selon le rite accoutumé, à l'élection d'un patriarche. Lui-même assista à la cérémonie, et conféra au nouvel élu un sceptn* pastoral enrichi de diamants, emblème de la double autorité civile et religieuse qu'il était appelé à exercer sur ses compatriotes; puis il l'accompagna jusqu'à la porte du palais, ordonna à ses vizirs de lui faire cortège, enfin lui remit un Iirman qui iixait la condition des Hellènes sous leurs nouveaux maîtres, et dont la plupart des dispositions sont encore en vigueur.
Les Grecs conservèrent leurs églises, à l'exception de Sainte-Sophie, le libre exercice de leur religion, le droit de s'administrer eux-mêmes, et formèrent ainsi une vaste communauté, entièrement distincte de la nation conquérante. Ils furent soumis aune double capilalion, soit pour leurs personnes, soit pour leurs terres, et qu'on appelait kliaradj. A la tête de la nation ou communauté grecque était le patriarche aî^sislé d'un synode. (]e patriarche avait rang de vizir et des janissaires formaient sa garde. Toutes les causes civiles et correctionnelles des raias grecs dans le diocèse de (]onstiintinople, les contrats de mariage, les legs, les lesta-
^ Villeiiiuiit, Eaai «i.r VétM (^et Orea depui>> ht conquête muëulmane.
ments, les divorces, les vols et autres délits, ressort issaienl à son tribunal. Ce tribunal, composé des principaux dignitaires du clergé, pouvait prononcer la peine de Temprisonnement, la bastonnade, les galères, etc. Toutes les autorités militaires ottomanes étaient tenues de faire exécuter les sentences du patriarche à l'égard des chrétiens grecs, de môme que celles des évoques dans leurs diocèses
Le synode formait le grand conseil de la nation, il connaissait en appel de tous les jugements rendus par les évoques dans leurs diocèses, administrait les revenus de l'ÉgUse et de la nation, etc. Le patriarche et les membres du synode étaient exempts du khûradj. ,
Chaque évéque exerçait dans son diocèse les mômes attributions et jouissait des mêmes privilèges que le patriarche à Constantinople; ils étaient aussi exempts du kharadj. Enfin les papas, ou membres inférieurs du clergé, exerçaient sur leurs paroissiens une juridiction civile analogue à celle de l'évoque.
Toutes les terres qui ne furent pas transformées en timars restèrent aux mains des ratas, et la condition de ceux-ci ne dilTéra de celle des cultivateurs musulmans qu'en ce qu'ils étaient, de plus que ces derniers, soumis à l'impôt du kharadj. Chaque commune s'administrait elle-même par ses primats, magistrats élus qui avaient pour fonction principale de proportionner le tribut imposé en masse sur la communauté aux ressources individuelles de chaque habitant. Ces primats étaient chargés d'acquitter l'impôt de capitation entre les mains des collecteurs, ou bien, si la communauté avait préféré se racheter du kharadj par une évaluation générale pour un certain nombre d'années, ils réparlissaient eux-mêmes cet impôt. 11 en était de môme de la dîme, de la taxe sur les maisons, des fonds destinés ù indemniser les propriétaires qui avaient eu à souffrir de taxes arbitraires, fournitures de vivres aux armées, présents aux gouverneurs et autres avanies^.
§ II. — Conquête de la Servie.
Après avoir ainsi assuré l'existence et la condition des vaincus, Mahomet fit venir de Sinope et de Trébizonde cinq mille familles musulmanes pour repeupler la ville; il fit raser les fortifications de Galata, et laissa aux Génois leurs privilèges commerciaux ; il rassembla un grand nombre d'ouvriers pour rétablir les murailles en ruines; puis il s'éloigna, laissant toutes ces mesures réparatrices en voie d'exécution, et revint à Andrinople.
« La conquête de Constantinople, dit un historien turc, fut la clef qui ouvrit la serrure de bien des choses difficiles. » En effet, nous allons voir que toutes les conquêtes ébauchées sous les règnes précédents s'achevèrent avec une étonnante
* Ubicini, Lettrée iur la Turquie.
facilité sous Mahomet le Conquérant ; que la Grèce, la Valachie, la Servit^, la Bosnie, TAIbanie, la Crimée, les principales îles deTArchipel, furent complètement soumises; et que Tempire turc atteignit à peu près, ses limites définitives en Europe. Ce rapide développement de la puissance ottomane fut l'ouvrage de moins de trente ans.
Le retour du sultan à AndrinopleTut marqué par le supplice de son vizir Khalilpacha. C*était rarricre-petit-fils de KhalilTohendéréli, le vizir d'Amurat l*'. Convaincu d*avoir eu des intelligences avec les Grecs pendant le siège de Constantinople, il fut jeté en prison, puis mis à mort. La charge de vizir resta vacante pendant plus d*un an, fait unique dans la suite de l'histoire ottomane; elle fut conférée l'année suivante à Mahmoud-pacha, fils d'un père grec et d'une mère serbe, et c'est là le premier exemple de ces Hellènes devenus musulmans qui ont, presque sans interruption, gouverné l'empire des Osmanlis.
Mahomet reçut ensuite les félicitations et les tributs du prince de Servie, des Génois de l'Archipel, des Grecs de Trébizonde et de la république de Raguse. Puis il porta ses armes contre le plus puissant des États démembrés de l'empire d'Orient, la Servie (1454); il s'empara d'Oslrowitz, échoua devant le château de Semendria et ravagea tout le pays. Cependant le kral Georges était allé chercher du secours en Hongrie; il revint avec Hunyade, battit une armée de 50,000 Ottomans qui était restée pour occuper la province, et, grâce à cette victoire, obtint la paix moyennant un tribut de o(),00() ducats. Mais la guerre recommença Tannée suivante, et ne fut marquée que par la prise de >'ovol>erda, la villo la plus riche de la Servie, (|ni reçut une garnison oltom;uie.
Au mois de juin 14r.6, une armée de plus de 150,00(1 hommes, commandée par le sultan, traversa la Servie et vint mettre le siège devant Belgrade. Trois cents bouches à feu, dont plusieurs d'un monstrueux calibre, foudroyèrent les remparts; une escadre de deux cents petits vaisseaux coupait la navigation du Danube au-dessus et au-dessous de la ville. Oubliant que son père avait échoué devant Belgrade après six mois de siège, Mahomet se vantail de réduire la place en quhrze jours, mais une croisade s'organisait en Hongrie à la voix du franciscain Jean Capistrano,.de race roumaine; Hunyade, avec une armée, se jeta dans la place; il détruisit la flottille turque et repoussa avec succès les assauts. Entin une vigoureuse sortie, commandée par Capistrano, jeta le désordre dans le camp ottoman et détermina la levée du siège : le sultan, après avoir payé de sa personne, se retira, emmenant cent chariots de blessés, blessé lui-même, laissant sous les murs de Belgrade t24,000 hommes et toute son artillerie. Les deux sauveurs de la ville survécurent peu à leur triomphe : Hunyade succomba au bout de quinze jours; Capistrano, trois mois après.
Malgré ce grand succès, la Servie resta démembrée, occupée en grande partie par les Ottomans, tendant même a favoriser la conquête des infidèles, à cause de
la haine de ses habitants conliv la conr do Iioine. Sur ces eiilrelaites, le prince Georges mourut; son plus jeune fils, Lazare, s*empara du pouvoir, mais ne le conserva que deux mois. 11 laissait deux frères aveugles et une sœur, veuve d'Amurat, qui tous trois se disputèrent son héritage et se réfugièrent près du sultan. Aussitôt le grand vizir, Mahraoud-pacha, envahit la Servie; il & empara des places fortes du D<inube, prit Columbacz, poussa ses dévastations jusqu'en Hongrie, revint enfin assiéger Semendria et s'en empara le 8 novembre 1459. En deux années, la conquête* de la Servie fut définitivement terminée, et ce pays, qui avait eu une existence si glorieuse, qui semblait appelé à de si grandes destinées, fut réduit en province de l'empire ottoman.*
8 ni. — Assenisscment de la Mon'e. — Guerre contre ScandorBeg. — Conquêtes en Asie.
A la même époque fut consommé l'asservissement de la Grèce. Démctrius et Thomas Paléologue, frères du dernier empereur grec, se disputaient la possession de la Morée, et avaient à lutter chacun contre ses propres sujets et les attaques des Albanais; ils ne s'étaient maintenus dans le pays que par la protection du sultan, auquel ils payaient tribut.
Mahomet, au commencement de 1458, se rendit lui-même dans le Péloponèse à la tète d'une armée ; il s'empara de (^orinthe, intimida, par ses cruautés, les garnisons albanaises, qui se rendirent sans grande résistance, déposséda entièrement Thomas Pîrféologue et ne laissa le reste de la Morée à son frère que moyennant un tribut exorbitant. 11 s'était a peine éloigné, que Thomas prit les armes à la fois contre les Turcs et contre son frère ; une nouvelle armée ottomane fut envoyée, et ce malheureux pays fut livré, par tous les partis, à la plus affreuse dévastation. Démétrius finit par se jeter dans les bras des Turcs; il accompagna le sultan, qui revint en personne diriger cette épouvantable guerre. Les garnisons et lés habitants de la plupart des villes furent massacrés; pour les chefs, on imaginait de nouveaux raffinements de supphce; enfin, quand Mahomet se retira, il ne laissait que des ruines. Modon et Pylos, et ({uelques châteaux qui appartenaient aux Vénitiens, avaient seuls échappé à la barbarie turque. Thomas s'enfuit en Italie; Démétrius ftit relégué à Ênos; enfin, le dernier duc d'Athènes, Franco Accaiuoli, ayant été étranglé, les Turcs dominèrent sans partage toute la péninsule grecque (14()()). Pendant ce temps, une flotte ottomane de cent quatre-vingts voiles parcourait l'Archipel : elle rançonna Lesbos et Chios, occupées par les Génois, soumit Imbros, Thasos et Samothrace, etc.
Une autre guerre occupait encore, en Europe, les armées ottomanes; c'était la guerre d'Albanie, guerre interminable, dont le succès ne devait être ni si prompt ni si facile. Depuis l'avènement de Mahomet II, Scanderbeg soutenait,
182 llISTOmE DE LA TURQLIE.
avec une persévérance infatigable, les attaques continuelles des Ottomans. Malgré les trahisons de deux de ses compagnons, il battit successivement trois armées. Cette longu^ série d'exploits lui valut Tadmiration même de ses ennemis; Mahomet, au retour de son expédition dans le Péloponèse, lui fit offrir la paix et lui abandonna la tranquille possession de TÉpire et de 1* Albanie (1460).
Ce fut du côté de TAsie que le sultan tourna ensuite ses vues. Sur la côte de la mer Noire subsistaient trois États indépendants enclavés dans les possessions ottomanes : Tempire grec de Trébizonde, fondé par les (^omncnes après la prise de Constantinople par les Latins; la colonie génoise d'Amastris (aujourd'hui Amaszrah), entrepôt de tout le commerce des Génois dans ces régions; enfin, entre ces deux villes et sur la route qui mène de Tune à l'autre, Sinope, où régnait encore un Isfendiar. Quand on se mit en marche, au commencement de 1461 , personne ne savait contre lequel de ces établissements était dirigée Texpédition. Un des juges de Tarmée ayant osé le demander au sultan, il lui répondit avec colère : « Si je croyais qu'un poil de ma barbe connût mes desseins, je l'arracherais et je- le jetterais au feu. » Les Génois furent attaqués les premiers. Mahomet n'eut qu'à paraître sous les murs d'Amastris : la ville ouvrit ses portes; les deux tiers des habitants furent transportés à Constantinople. De là, il envoya sommer le prince de Sinope de livrer sa ville; et le grand vizir, avec une flotte de cent cinquante voiles, bloqua le port; Isfendiar céda, et reçut en dédommagement des domaines en Bithynie. Mahomet, après une expédition en Arménie contre un prince turkoman, Ouzoun-Hassan, allié des empereurs de Trébizonde, se présenta devant cette ville. On n'essaya pas de résister; les Comncnes furent embarqués pour Constantinople, et, à son retour, le sultan ordonna leur supplice. Le plus jeune fut seul épargné, parce qu'il s'était fait musulman; la princesse Anne, fille du dernier empereur, devint esclave dans le harem; l'impératrice Hélène, après avoir vu le massacre de ses enfants, les ensevelit de ses propres mains, malgré la défense du sultan, et mourut de douleur et de misère.
g IV. — Conquête de la Valachie. — Cniamés de Wlad le Diable.
Cette rapide expédition fut suivie d'une guerre en Valachie. Ce pays était, depuis une trentaine d'années, au pouvoir du tyran le plus sanguinaire dont l'histoire fasse mention. C'était Wlad, que ses sujets appelaient Wlad le Diable (Drakulj, les Hongrois Wlad le Bourreau, les Turcs Wlad l'Empaleur. Les atrocités qu'on raconte de lui surpassent tout ce que l'imagination peut enfanter de plus monstrueux : «•'étaient d'abord des supplices en masse : quatre cents jeunes Transylvains venus en Valachie prêcher la croisade , six cents marchands revenus riches de la Bohême, cinq cents nobles et magistrats qui^s'étaient plaints des cruautés de Wlad,
brûlés ou empalés à la fois; puis tous les niciidiauls Au pays convoqués à un grand festin et brûlés à table ; des femmes mutilées, des enfants contraints de manger la chair de leurs mères. Son divertissement favori était de diner avec sa cour au milieu d'ua cercle de gens empalés. Il avait imaginé des procédés particuliers pour hacher les hommes et les faire cuire. 11 faisait écorcher les pieds de ses prisonniers turcs et frotter de sel les muscles nus à découvert. On portait à plus de vingt mille le nombre de ses victimes.
Mahomet se disposa à attaquer cette bcte féroce, non à cause de ses crimes, mais pour remettre la Yalachie sous la domination ottomane. Wladse hâta de se soumettre et obtint du sultan ( 140U) un traité qui est regarde encore aujourd'hui comme la charte des droits de la Yalachie à Tégard de Tempire ottoman. Ce traité, qui confirmait celui de 1393 conclu entre Bajazet et le woïvode Marcea, disait que le sultan s'engageait pour lui et ses successeurs a protéger la Yalachie et à la défendre contre tout ennemi, sans exiger autre chose que la suzeraineté sur cette principauté; qu'il ne se mêlerait en rien de l'administration intérieure; que la nation continuerait de jouir de l'exercice de ses propres lois; que le duc serait élu par les évéques et les boyards; qu'il conserverait le droit de paix et de guerre, de vie et de' mort sur ses sujets ; qu*il ne serait jamais soumis pour ses actes à aucune responsabilité envers la Porte; que les Yalaques seraient exempts du kliaradj lorsqu'ils se trouveraient sur le sol de l'empire; que les Turcs ne pourraient s'établir en Yalachie; que le tribut serait de 10,000 ducats ^
A peine le traité était-il signé, que Wlad en signe un autre avec Mathias Corvin, roi de Hongrie, et s'engage à attaquer les Ottomans. Mahomet essaye de se défaire de lui par ruse et lui envoie Ilanisa, pacha de Viddin, avec son secrétaire, pour l'attirer à une entrevue. Wlad le devhie, s'empare des deux envoyés et les fait empaler avec toute leur suite, « le pacha sur un pieu plus élevé en signe d'honneur. » Puis il entre en Bulgarie, détruit et massacre tout sur son passage, et emmène 2"), 000 captifs. Le sultan lui envoie de nouveaux ambassadeurs ; Wlad les admet en sa présence, mais, comme ils refusent d'ôter leurs turbans pour le saluer, il le leur fait clouer sur la tète. A cette nouvelle, Mahomet, saisi de fureur, fait marcher ses armées par terre, et lui-même, avec cent soixante-quinze bâtiments, remonte le Danube, prend Kilia et Braïla et poursuit son ennemi, qui dévaste tout devant lui. Il avait, dit-on, 150,000 hommes; Wlad n'en avait que 10,000; celui-ci n'en surprit pas moins, pendant une nuit, le camp ottoman, y fit un grand carnage et faillit prendre ou tuer le sultan lui-même. Quelques jours après le sultan parut devant Bukharest; mais lorsqu'il arriva dans la plaine de Prœ« latu, à quelque distance de la ville, il resta frappé d'horreur ; sur une demi-lieue de
* VuiUanl, la Homauie, eic ,1 1, p. '2^28.
longueur, et une profondeur d'un quart de lieue, se dressait la plus épouvantable tbrét : 20,(M)0 Turcs et Bulgares, hommes, femmes, enfants, étaient empalés I Le cadavre de Hamsa-Pacha s'élevait au milieu de toutes ces victimes! Après avoir contemplé cet eftroyable spectacle, Mahomet s'écria : « (Comment dépeuiller de ses États un homme qui fait de telles choses pour le^ sauver? » Lui-même, en effet, faisait impitoyablement décapiter, assommer, mutiler, scier en deuis tous ses prisonniers. 11 voulut un jour savoir d'un de ces prisonniers où était Wlad qu'il poursuivait; ce malheureux répondit qu'il le savait bien, mais qu'il n'oserait jamais le dire; et il aima mieux mourir dans les tortures : tant était grande la terreur que ce monstre inspirait aux siens. Cette guerre abominable désola tout le pays pendant plusieurs mois. Enfin Wlad s'enfuit en Hongrie, où Mathias Corvin le fil jeter en prison ; le sultan établit à sa place son frère Radul, qui avait été élevé dans son sérail, mais il le réduisit à la condition de pacha, et la Valachie se trouva ainsi définitivement réunie à l'empire ottoman. Quinze ans après . Wlad reparut et épouvanta de nouveau la Valachie de ses fureurs ; il finit par être assassiné.
g V. — - Conquête de la Bosnie. — Guerre^contre les Vénitiens et en Albanie. — Prise de Négreponi.
L'année 1463 vit commencer à la fois trois guerres : contre la Bosnie, contre les princes de Karaman, contre les Vénitiens ; les deux dernières embrassèrent l'Asie, l'Europe et les îles, et durèrent jusqu'aux dernières années du règne de Mahomet^ quant à la guerre de Bosnie, elle fut promptement tenuinée. Le roi Etienne * avait refusé de payer le tribut ; Mahomet se mit en campagne à la tète d'une année de 150,000 hommes, s'empara du château de Babicza, qui passait pour la plus forte place du pays, et reçut aussitôt la soumission de la plupart des villes. 11 en partagea ainsi la population : le bas peuple fut laissé dans le pays; les gens de la classe moyenne furent donnés à ses troupes comme esclaves ; les riches furent envoyés à Constantinople. Le roi et son fils s'étaient enfermés dans le château de Kliacza sur la Sanna; assiégés par le grand vizir Maliinoud, ils se rendirent après avoir obtenu un traité qui leur garantissait la vie sauve. Mais le sultan, mécontent de ce traité, que le grand vizir devait un jour payer de sa vie , se lit donner par le scheik Ali-Bislami, aussi fameux par sa science que par son fanatisme, un fetwa qui déclarait le traité nul ; le prince bosnien fut exécute avec les princes de sa maison, de la main même du savant barbare qui avait prononcé la sentence. L'année suivante (1464), Mathias Corvin essaya de délivrer la Bosnie ;
' Après la niuii d'Etienne Douscban, qui avait annexé la Bosnie à l'empire serbe, Tvartko (tîtienne), ban de Bosnie [137G], prit le titre de roi; mais lui et si'S succcs2»eurs eurent à luKcrcontinueliement contre les Hongrois elles Turcs, et dtvinrcnl altcrnativinient tributaires des uns cl des autre».
il s'empara de Jaïcza et la dcfendil avec succès contre une armée turque ; mais, obligé de céder devant des forces considérables, il se retira avec perte. La Bosnie fut alors réduite en province de l'empire ottoman : 30,000 de ses habitants furent incorporés dans les janissaires, et la plupart des autres contraints à embrasser l'islamisme.
La guerre contre Venise éclata à cause d'un esclave réfugié à Coron et qu'on refusa de livrer parce qu'il s'était fait chrétien. Les Ottomans s'emparèrent d'Argos et dévastèrent le territoire de Lépante; mais, une flotte vénitienne ayant débarqué dans la Morée quelques troupes, toute la Grèce se révolta. Argos fut reprise, le rempart de l'isthme relevé et mis en état de défense, Corinthe assiégée; mais en apprenant l'arrivée de 80,000 Turcs, les défenseurs de l'isthme se dispersèrent ; les Ottomans entrèrent librement en Morée, reprirent Argos et ravagèrent le territoire vénitien ; cinq cents prisonniers furent envoyés au sultan, qui les fil tous scier en deux. L'année suivante (1464), l'amiral vénitien essaya de se rendre maître de Lesbos ; mais il dut se borner à transporter une partie de la population chrétienne à Négrepont. Son successeur, plus heureux, s'empara d'Imbros, de Thasos, de Samothrace, et se trouva maître un instant d'Athènes ; mais sur terre les Vénitiens n'éprouvèrent que des revers ; trois défaites successives décimèrent leur armée.
Cependant le pape Pie 11 s'efforçait de réveiller dans la chrétienté le zèle des croisades; il voulait même s'embarquer en personne, quand sa mort rompit l'entreprise. Le seul résultat de ses efforts fut un nouveau soulèvement de l'Albanie. Scanderbeg, dégagé par le pape du traité qu'il avait juré, reprit les armes et battit coup sur coup cinq armées musulmanes. Après avoir tenté de nouvelles négociations, après avoir essayé de faire assassiner ce redoutable ennemi, Mahomet vint lui-même avec 100.000 hommes assiéger Croïa ; il échoua , et son armée, dont il avait laissé la plus grande partie devant cette place, fut, après son départ, détruite par Scanderbeg dans deux bataUles. Les Ottomans se bornèrent à ruiner Tchorli, fondée par le héros chrétien, et à fortifier Elbassan. Tel était l'état des choses quand le dragon de V Albanie mourut à Alessio (1407), après avoir été pendant vingt-cinq ans Teffroi des musulmans. Il avait, quelque temps auparavant, cédé aux Vénitiens presque toute sa principauté de Croïa.
Après une année de trêve, les hostilités recommencèrent entre les Turcs et les Vénitiens. Ceux-ci s'emparèrent de Tîle de Lemnos, prirent Inos en Europe et Phocée en Asie; mais ces légers succès furent promptement effacés par la perte de Négrepont. Cette île était le centre des possessions vénitiennes dans l'Archipel; Mahomet l'attaqua avec une flotte de trois cents voiles et une année de 70,000 hommes, qui franchit l'Euripe sur un pont de galères. Une flotte vénitienne, qui stationnait à l'entrée de ce canal, assista sans bouger au passage des troupes turques, au siège, qui dura dix-sept jours et qui coûta au sultan
\m HISTOIRE DE LA TURQUIE.
50,000 hommes, enfin à la prise de la ville, dont les défenseurs furent livivs aux plus atroces supplices (1470).
Dans le même temps, une guerre importante éclatait en Asie.
8 Yl. — Gonf|aète de la K^ramanie.
Les princes de Karaman, depuis cent cinquante ans, ne cessaient dû faire la guerre aux sultans dès qu'ils les voyaient occupés ailleurs : Mahomet saisit l'occasion d*en finir avec cette principauté rivale. Ibrahim, prince de Karaman, étant mort, ses six fils l^ltimes disputaient le pouvoir à Ishak-bey, fils d'une esclave, en faveur duquel leur père avait voulu les deshériter. Mahomet intervint; une armée ottomane battit Ishak-bey et établit l'aîné des fils d'Ibrahim à Koiiiab, moins comme souverain que comme gouverneur. Ishak se réfugia dans Selefkeh, en Cilicie; peu après il reprit les armes et s'allia avec Ou/oun-Hassan. 1^ sultan, au roiour de son expédition d'Albanie, passa lui-même en Asie, vainquît le prince rebelle, puis se saisit de Koniah et réunit toute la Karamanie à son empire. A la suite de cette guerre, le grand vizir Mahmoud, qui déplaisait au sultan par sa modération, fut disgracié.
Cependant la conquête était loin d'être définitive; des soulèvements éclatèrent en faveur de laTamilIe déchue. Trois vizirs,. qui succédèrent à Mahmoud, furent successivement envoyés dans le pays, s'emparèrent de quelques places, mais ne purent entièrement le soumettre. Tout à coup, Ouzoun-Hassan se déclara pour les princes karamanicns et envahit les provinces ottomanes. Ouzoun-IIassan, le plus puissant des princes turkomans, était le petit-fils de ce Kara-Youlouk, de la dynastie du Mouton blanc, qui fut altié de Timour et s'agrandit sous la protection du conquérant tartare. Arrivé au pouvoir en détrônant son frère, il avait, en 1400 , mis fin à la monarchie rivale du Mouton noir, puis conquis le Khorassan, que possédait un descendant de Timour, et étendu sa domination depuis TOxus jusqu'à l'Euphrate. Il se crut en état de tenir tête à la puissance ottomane. Après la chute de la dynastie du Mouton noir, il avait envoyé la tète du prince vaincu au sultan, qui en était l'allié; puis il avait donné asile au dernier Isfcndiar et aux princes dépossédés de Karaman ; enfin, il avait adressé à Slahomet une lettre insultante où il l'appelait simplement Mahomet-bey. Il prit TofTensive, parut devant Tokat, emporta la ville d'assaut, la livra aux horreurs du pillage et fit périr tous les habitants. Dans ce danger pressant, Mahomet rendit la dignité de vizir au conquérant de la Servie et de la Bosnie; puis il fit les préparatifs d'une grande expédition et ordonna à son fils, Daoud-pacha, beyierbey d*Anatolie, et à Moustapha, gouverneur de Karaman, d'aller au-devant de l'ennemi; ils le rencontrèrent à Koraïii, sur les frontières du Hamid, et lui firent e.'^uyer une sanglante défaite.
Alors (147'2) le sultan se mit en marche avec une armée de 100,000 liommes; Ou/oun-Hassan l'attendait un peu au delà de Sivas; l'avant-garde ottomane, s'étant imprudemment engagée, fut mise en déroute ; le découragement gagnait les janissaires, lorsque Mahomet leur raconta qu'il avait eu un songe prophétique : Ouzoun-Hassan et lui luttaient corps à corps; il avait d'abord plié; mais bientôt, se redressant, il avait porté à son rival un coup si violent, qu'il lui avait emporté un morceau du cœur. Peu de jours après, Ûuzoun-Hassan fut vaincu à Outloukbeli, près d'Erz-lnghian, non loin de l'Euphrate; plusieurs milliers de Turkomans furent faits prisonniers, puis massacrés en détail. Après îivoir reçu la soumision du château de Karahissar, qui passait pour imprenable, le sultan retourna en Europe, et laissa à ses lieutenants le soin d'achever la guerre de Cilicie.
A peine revenu à Constantinople, il déposa Mahmoud-pacha et le fit mettre à mort. Mahomet n'aimait pas ce descendant des races vaincues, converti dès l'enfance et par force à l'islamisme, qui contribua tant par ses talents et son courage à l'agrandissement de l'empire des Osmanlis ; son caractère humain et généreux contrastait avec sa cruauté et ses vices ; il ne lui avait point pardonné le traité accordé autrefois au roi de Bosnie; sa modération, en cette circonstance et pendant la guerre de Karamanie, avait été la cause de sa première disgrâce; celte fois, le sultan lui fit un crime des conseils trop prudents qu'il lui avait donnés dans sa marche contre Ouzoun-Hassan; enfin, le prince Moustapha étant mort en CiHcie, il lui reprocha d'avoir paru s'en réjouir, et ordonna son supplice. « Je suis arrivé à la Porte, dit Mahmoud dans son testament, avec mon sabre, un cheval et cinq cents aspres; tout le reste est le bien du padischah. » Conquérant de la Servie, de la Bosnie et de Négrepont, protecteur des savants, fondateur de monuments utiles, bien&iiteur des pauvres, sa mort indigna le peuple, et sa mémoire fut vénérée comme celle d'un martyr.
Cependant la guerre contre les Vénitiens continuait. Ouzoun-Hassan et le» princes karamaniens envoyèrent demander du secours en Occident; tous les ennemis des Ottomans se liguèrenl; une flotte vénitienne, papale et napolitaine, apporta aux Karamaniens des canons et du renfort, attaqua Attalia, courut la côte et fit la guerre comme la faisaient les Turcs, ravageant le pays et emmenant les habitants pour les vendre comme esclaves. Seleikeh fut reconquise, ainsi que quelques châteaux ; mais bientôt les Ottomans reprirent l'avantage. Kéduk- • Ahmed, devenu vizir à la place de Mahmoud, et qui était aussi d'origine chrétienne, acheva l'entière soumission de la province, et le prince Djem succéda à son frère Moustapha en quaUté de gouverneur.
g Vn. — Guerre de Moldavie. — Complète de It Grimée.
I/ardeur belliqueuse des Ottomans ne se borna pas aux expéditions régulières que nous venons de raconter; la Servie et la Bosnie conquises leur ouvrant les Balkans et le bassin du Danube, ils se ruèrent vers l'Occident, non pas en armées dirigées par le sultan, mais en bandes sauvages qui ne cherchaient que le pillage et le massacre des chrétiens. Ils envahirent ainsi, pendant ces quatre années (1470 à 1473), la Croatie, la Camiole, la Carinthie, la Styrie. L'Allemagne commença à trembler; mais les dangers dont l'Europe était menacée ne purent réunir les rois chrétiens pour la défense commune, et les Ottomans purent sans empédiement continuer leurs conquêtes ou leurs ravages.
La possession de la Valachie n'avait donné à Tempire turc qu'une partie de l'ancienne Dacie; le reste, la Moldavie, habitée de même par des peuples roumains, était indépendante, ou, pour mieux dire, la suzeraineté en était disputée par la Hongrie et la Pologne. Alors régnait en Moldavie Etienne IV, le prince qui, par ses victoires et ses talents, a fourni les plus belles pages k l'histoire de ce pays; il avait déjà battu successivement les Hongrois, les Polonais et les Tartares, ses voisins, quand Mahomet voulut l'obliger à payer tribut ; il refusa ; une armée ottomane de plus de 100,000 hommes envahit le pays : elle fut mise en pleine déroute par 40,000 Moldaves près de Racovitza, sur le Berlatu (1475). A Texemple de son voisin Wlad le Diable, car les princes chrétiens étaient aussi féroces que les Turcs, Etienne fit empaler les prisonniers. Mahomet fut saisi de fureur à la nouvelle de cette défaite; mais, pour mieux assurer sa vengeance, il voulut attaquer la Moldavie de deux côtés et faire marcher contre elle les Tarlares du Kaptschak ou de la Crimée.
La Crimée avait été comprise dans le grand empire de Uenghia-Khan, et, après le partage de cet empire, dans le khanat du Kaptschak qui comprenait tous les pays au nord de la Caspienne et du Pont-Euxin, la Russie, etc. L'invasion de Tamerlan ayant bouleversé le Kapstchak, la race de Genghis péril tout entière, moins un prince, Deviet-Gheraï, qui fut le fondateur des khans de Crimée. Mîiis ce pays n'appartenait déjà plus que nominalement aux Tartaros. Une petite ré|)Ublique chrétienne avait compris l'importance de cette presqu'île, qui commande ' la mer Noire et le Bosphore de Constantinople : déjà maîtresse de Fera et de vingt autres points maritimes dans la Méditerranée, elle s'était emparée des côtes de la Crimée, y avait fait des étabhssements commerciaux et fondé une ville très-florissante, Kaffa. Mahomet II ne pouvait laisser à ses vassaux de Fera une possession qui menaçait Constantinople, et la guerre de Moldavie lui en ayant fourni l'occasion, il dirigea sur la Crimée une flotte de trois cents bâtiments. Kafla ne tint que
MâUOMëT II. 189
six jours ; elle fut livrée par trahison aux Ottomans, qui en enlevèrent presque tous les habitants; les autres places génoises se rendirent sans résistance, et, la presqu'île se trouvant ainsi en grande partie au pouvoir des Turcs, Mahomet y installa, comme son vassal et tributaire, un fils de Devlet, Mengli-Gheraï. Ainsi fut placé dans la dépendance de Tempire ottoman ce pays, d*où dépendent aujourd'hui les destinées de Constantinople.
On reprit alors la guerre de Moldavie. La flotte victorieuse se rabattit sur Ackerman, qu'elle enleva, et sur les bouches du Danube, pendant que le sultan lui-même passa le fleuve à la tête de 100,000 hommes. Etienne IV avait acquis, comme Hunyade et Scanderbeg, la renommée de champion de la chrétienté, ou, comme le pape l'appelait, d'athlète du Christ; mais il demanda vainement des secours à la Hongrie et à la Pologne, recula devant la formidable armée qui le menaçait, l'attira dans une forêt près de Robœni, et la mit en pleine déroute. Mahomet perdit 30,000 hommes (1476).
Ces revers n'affaiblirent que médiocrement l'empire ottoman, et le sultan trouva dans les malheureuses populations chrétiennes de quoi renouveler ses armées.
§ VIII. — Prise de Croîa. — Siège de Scutari. — Paix avec les Vénitiens.
Les hostilités avaient repris contre les Vénitiens. Lépante en Morée, Croïa en Albanie, furent attaquées sans succès; mais, en 1477, les Turcs, ayant envahi la Croatie et la Dalmalie, passèrent les Alpes juliennes, arrivèrent surl'Isonzo, battirent une armée vénitienne, saccagèrent le Frioul et vinrent porter le ravage jusqu'aux rives de la Piave. Venise elle-même se crut un instant Jnenacée. Découragée par ces revers, abandonnée par ses alliés, car le roi de Hongrie demandait à traiter avec le sultan et le roi de Naples négociait avec lui un traité d'amitié et de commerce, la république se décida à faire la paix en abandonnant Croïa. Les défenseurs de cette ville, réduits aux dernières extrémités de la famine, se rendirent moyennant la promesse signée du sultan qu'ils auraient la vie sauve. A leur sortie de la forteresse, ils furent arrêtés et conduits à Mahomet, qui les fit décapiter. Ainsi périrent les derniers compagnons de Scanderbeg.
Croïa étant prise, les exigences du sultan augmentèrent; il demanda aux Vénitiens Scutari, et, sur leur refus, il vint lui-même l'assiéger. La place opposa une résistance désespérée; les murailles, ruinées par la formidable artillerie des Turcs, qui lançait des boulets de treize quintaux, furent défendues avec acharnement. Après six semaines d'assauts continuels qui lui enlevèrent la moitiéMe son armée, le sultan se vit obligé d'y renoncer, et le siège fut converti en blocus.
Cependant les Ottomans prirent leur revanche sur les places fortes moinà importantes, qui cédèrent les unes après les autres; alors les Vénitiens trai-
191) lIlSTOlRii: bï. LA TURUUIË.
tèreut (-m jauvitir 147U), et la principale condition de la paix lut l'abandon de Scutari. Après s'être défendus pendant onze mois, les habitants, réduits à 450 hommes et 150 femmes, aimèrent mieux s'expatrier que de supporter le joug nmsulman. La paix conclue à (^onstantinoplc fut scellée par l'envoi à Venise d*uif ambassadeur ottoman, qui fut reçu avec les plus grands honneurs. 11 paraîtrait même qu'une alliance secrète oflensive et défensive fut conclue entre la république et la Porte. Nous touchons à l'époque où l'empire ottoman va jouer un grand rôle dans les atbires de TËurope chrétienne.
g IX. — ' Ëzpédil'Oiut dan« U Hongrie et l'Italie. — Sivgc de Kbodc<.
Forcés de respecter les frontières vénitiennes, les coureurs lurcs se rejetèrent avec une nouvelle furie sur la Transylvanie ; le woïvode Etienne Bathory, et Kinis, comte de Temeswar, levèrent des troupes pour les repousser. Une grande bataille se livra, le i3 octobre 1479, à Keuger-Hesœ, près de Karlsbourg. Au moment où les Hongrois commençaient à plier, et où Bathory, atteint de blessures mortelles, croyait la bataille perdue, Rinis de Temeswar arriva avec du renfort et décida la victoire; 50,000 Turcs périrent. Le soir, les vainqueurs célébrèrent leur triomphe par une orgie : on dressa les tables sur des monceaux de corps; le vin se mêla au sang et Kinis lui-même, tenant aux dents un cadavre de Turc, figura une danse guerrière. Cette victoire n'empêcha pas les Turcs de reparaître dès ranuée suivante et de pénétrer jusqu'en Styrie.
Deux expéditions importantes signalèrent l'année 1480. Kéduk-pacha, avec vingt-neuf vaisseaux, attaqua les iles Ioniennes et les enleva sans résistance; puis il cingla vers ITtalie et parut tout à coup devant Otrantc. C'était le prélude des nouveaux projets de Mahomet : conquérant de la Grèce, il voulut y ajouter l'Italie. On assurait qu*il s'était promis de faire manger Tavoîne à son cheval sur le maitre-autel de Saint-Pierre de Rome. Otranle fut prise (11 août}, et cette malheureuse ville se vit livrée aux barbaries familières aux Ottomans, et dont ritalie avait perdu le souvenir depuis les premières incursions des Sarrasins.
Une autre flotte était partie en même temps de Constantinople. Elle se composait de plus de soixante galères sous les ordres de Mesih-pacha, et était dirigée contre Rhodes. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui occupaioiit cette; lie depuis la fin du treizième siècle, étaient, par l'esprit même de leur institution, en guerre perpétuelle avec les musulmans. Cependant, ayant à lutter déjà coiilre les sultans d'Kgypte et les Tunisiens, ils avaient évité de heurter la puissance trop formidable des Ottomans, et s'étaient maintenus en Ijonne intelligence avec les prédécesseurs de Mahomet 11. Du consentement même de Mahomet 1"^, ils avaient fortitié Ualicarnasse, Gos et les iles moins importantes qui couvrent les approches
MAHOMET II l«i
de Rliodes. Lu grand maître, Pierre d'Aubusson, prévit le danger dont il était menacé; il s'empressa de conclure la paix avec le sulUui d'Egypte et le hey de Tunis, et fil ses préparatifs de défense. Le 2^» mai 1480, la flotte turque et une armée venue d'Asie parurent sous les murs de Rhodes, et la ville fut battue en brèche par terre et par mer. Toute la population concourut à la défense : hommes, femmes, enfants, vieillards, travaillaient à réparer les murs ruinés par l'artillerie turque, à élever de nouveaux remparts, à retirer, au moyen de conduits souterrains, les fascines, les pierres, à l'aide desquelles les musulmans essayaient de combler les fossés. Trois assauts furent dirigés contre la tour Saint-Nicolas, qui formait la principale défense du port; ils furent vaillamment repoussés. Sur les débris de la muraille, les assiégés avaient dressé une machine énorme qui renvoyait aux Turcs les fragments de lours boulets de pierre; on l'appelait par dérision le /rifttif.
Enfin, le 28 juillet, le jour même où l'escadre du vizir paraissait devant Otrante, un assaut général fut livré à Rhodes. Les Turcs se ruèrent en masse sur la brèche; déjà elle était forcée, quand Mesih-pacha fit publier que le pillage était défendu. Aussitôt l'ardeur des soldats se ralentit; ils furent repoussés en désordre. Les Turcs avaient perdu 0,000 morts et 15,000 blessés; il fallut se rembarquer. L'amiral, de retour à Constantinople, fut ignominieusement déposé.
L'année suivante, le sultan mourut (o août 148 h.
g X. — Caractère de Mahomet U. — S^s institutions. — Les Oulemaii.
Mahomet 11 est, de tous les souverains ottomans, celui dont les Européens ont le plus souvent parlé. Ses contemporains, surtout les Byzantins, le peignirent sous les plus noires couleurs; à ses cruautés réelles, ils en ajoutèrent volontiers d'imaginaires. Quand sa mort fut connue à Rome, le pape ordonna des fêtes et des prières qui durèrent trois jours; la chrétienté entière se crut délivrée de son plus redoutable ennemi. Plus lard, des écrivains romanesques ou amis du paradoxe prirent plaisir, au contraire, à faire son panégyrique, énumérèrent pompeusement les villes et les royaumes qu'il avait conquis, vantèrent sa tolérance et ses lumières, assurèrent qu'il parlait six langues. Il savait le turc, rien de plus, récrivait assez bien, dil-on, aimait les lettres et les protégeait. D'un autre côté, il était emporté, dissolu, cruel, et pour ses ennemis et pour ses serviteurs; il avait tous les vices d'un barbare corrompu. Mais ni sa férocité ni ses mœurs infâmes ne l'empêchent d'avoir été un politique habile, législateur, fondateur. Par ses soins, Constantinople sortit de ses ruines; les habitants de quatorze villes conquises furent amenés pour peupler la nouvelle capitale; les murailles furent relevées; quatre mosquées nouvelles furent construites, parmi lesquelles on distingue
t9S HISTOIRE DE LA TURQUIE.
la grande mosquée du conquérant (Féthiyé). Il fit bâtir, en outre, une multitude* d'écoles, d'imarets, de bains, deux palais, le vieux et le nouveau sérail ^ Des artistes et des ouvriers de tous pays furent amenés pour embellir ces édifices. Ij^architecte de la Féthiyé était un Grec qui reçut en don toute une rue de la ville. Mahomet n'était pas un homme de guerre extraordinaire : ses principales conquêtes ne s'accomplirent qu'à force d'hommes;, les expéditions qu'il dirigea en personne échouèrent plus d'une fois; mais il avait le talent d'entreprendre a propos. C'est ainsi qu'il gagna le surnom de Conquérant.
Mais c'est surtout comme législateur que Mahomet nous intéresse. Ce fut lui qui régularisa les institutions ottomanes, qui les fixa et leur donna un caractère de stabilité; jusqu'à lui c'étaient encore les institutions d'un peuple à demi nomade; les Ottomans étaient plutôt une armée qu'une nation. I^e Kanmin-Namé { loi fondamentale) est divisé en trois parties : la première traite de la hiérarchie des grands deTempire ; la seconde des cérémonies ; la troisième des amendes pour les délits et du produit des emplois.
Le nombre quatre est pris pour base de la hiérarchie gouvernementale, en rhonneur des quatre anges qui portent le Koran, et des quatre khalifes disciples de Mahomet. L'Etat est comparé à une tente ; le gouvernement en est la porte ou la partie la plus apparente. On sait que ce nom, la Sublime Porte (Babi- Dwelet), a servi dès l'origine et sert encore à désigner le gouvernement des sultans*. Les quatre soutiens de la Sublime Porte, les quatre colonnes de la tente, sont les quatre premiers dignitaires de l'empire : le vizir, le kadi-asker ou jugo de l'armée, le defterdar où secrétaire du trésor, et le nischandji, secrétaire poui- (a signature du sultan.
Il n*y eut d'abord qu'un vizir, puis deux, puis trois ; sous Mahomet, leur nombre fut porté à quatre ; mais le grand vizir était de beaucoup au-dessus des autres et par ses prérogatives et par l'importance de ses fonctions : il avait en dépôt le sceau de l'État; c'était l'insigne de sa dignité ; il le portait toujours suspendu à son cou ; il avait le droit de tenir chez lui un divan particulier, qu*on appellait la Haute Porte, où étaient débattues les affaires de détail ; il recevait les visites officielles de tous les autres grands dignitaires.
La dignité la plus élevée, après celle de vizir, était celle de kadi-asker. 11 n'y en eut qu'un d'abord; la dernière année seulement du règne de Mahomet, on en
* Sur l'cniplucenjcnt de l'Acropolis de Tsiicieniic Byzauce, là où s'enlevaient, dans ranliquit<n, les temples de Pallas, de Bacchus, de Jupiter; sous les empereurs chrétiens, les églises des saints Démet rius et Minas, de Théodore Sergius et de la Snintc-Viergc. On y lit cetic inscription : a Que Dieu éternise l'honneur de son possesseur! que Dieu consolide sa construction ! que Dieu fortifie ses fondements' » ( Constantin et U Botphore^ t. I.)
* Le nom de Porte est encore donné au harem du sulbn ; c'est la Porte de la Félicité. l\ s'applique aussi aux différentes divisions du gouvernement, aux difTérents corps de l'armée. On dit : la Porté du vixir, la Porte des deftenlars.
MAHOMET H. i03
créa deux, un pour l'Europe et un pour TAsie. C'étaient , chacun dans son département, les chefs suprêmes de Tordre judiciaire ; ils nommaient à tous les emplois de juges et de professeurs (kadis et mouderris)^ sauf quelques places privilégiées dont le grand vizir se réservait la disposition.
Venait ensuite le defterdar, qui tenait les registres des finances. Il n'y en avait qu'un du temps de Mahomet ; plus tard, il y en eut quatre. Le nischandji apposait la toughra sur les diplômes, et de plus les préparait et les revisait. Cette fonction devint plus tard presque entièrement honorifique, ses attributions les plus importantes ayant passé au reis-effendi^ secrétaire d'État.
Après ces quatre catégories de dignitaires qui seuls avaient entrée au divan, se rangeaient les agas extérieurs ou chefs de l'armée : c'étaient Taga des janissaires, chargé, outre le commandement de cette milice, de la sûreté de Constantinople ; les agas des sipahis et des autres corps de cavalerie régulière; le topdschi-baschif général de rartillerie, le général des munitions, celui des transports ; les douze officiers de l'étrier impérial, le porte-étendard, les écuyers, chambellans, maîtres de la vénerie, etc. On désignait sous le nom d'agas intérieurs les grands officiers du sérail ; les principaux étaient le kapou-aga (aga de la Sublime-Porte), ou chef des eunuques blancs; le trésorier, le surintendant delà table, le commandant des kapidjis ou garde des cours ; celui des bostandjis ou jardiniers ; le tschauch-bachi^ chef des messagers d'État, qu'on tippelait aussi l)ey du divan, parce qu'il veillait au maintien de l'ordre dans la salle du conseil ; enfin le chef des eunuques noirs (kislaragaciy aga des filles^, qui se trouva souvent le plus puissant de tous par sou influence secrète.
Cette hiérarchie n'était'pourtant qu'une hiérarchie d'étiquette, réglant les préséances, subordonnant les uns aux autres les grands dignitaires; quant à une hiérarchie administrative, embrassant tous les fonctionnaires, ayant pour but de surveiller les diverses branches du gouvernement, on n'en pouvait avoir l'idée ; elle n'existait alors qu'imparfaitement dans les États les mieux constitués de l'Europe, et en Turquie elle n'a jamais existé. Les provinces étaient gouvernées par des beys , pachas à une queue, des beylerbeys, pachas à deux queues, qui levaient les impots et rassemblaient sous leur bannière (sandjak) le§ cavaliers feudataires. Les noms des possesseurs de fiefs étaient inscrits sur les registres du defterdar; Mahomet y fit joindre un état de la valeur de leurs domîiines , qui servit à régler proportionnellement leurs redevances : améHoration notable dans le système des finances. Les autres sources du revenu de l'empire étaient les douanes, les amendes, qui étaient le seul modede pénalité, les mines et ks tributs dont le sultan abandonnait une part aux vizirs et aux deflerdars. Toutefois, dans TorJrc judiciaire et religieux, il y eut, et c'est le monument le plus remarqui^ble législation de Mahomet, une hiérarchie de fonctionnaires, descendant du In^ asker, jusqu'au moindre juge. C'est ce qu'on appelle la chahie des ouféinaé
Les oulémas ne sont pas des prêtres, ce sont des légistes, des théologiens; c'est un corps de lettrés ^ Dans son sein se recrutent exclusivement les juges, les docteurs, les professeurs et les premiers fonctionnaires civils de l'empire. L'organisation de ce corps singulier fut surtout Toeuvre du vizir Mahmoud, savant luimême et ami des savants.
La chaîne des oulémas comprend ceux qui étudient et ceux qui enseignent, les fonctionnaires et les candidats. Ils sortent tous des écoles supérieures ou médresséSj où l'on apprend la grammaire, la syntaxe, la logique, la métaphysique, la rhétorique, la géométrie, Tastronomie, puis le droit civil, la doctrine dogmatique, les traditions du prophète, l'explication du Koran, en un mot la jurisprudence et la théologie; car ces deui sciences n'en font qu'une chez les peuples musulmans; le Koran, les traditions du prophète, celle des khalifes, leskanouns ou décrets des sultans, sont à la fois les sources du droit et de la doctrine religieuse. Dans le cours de ces études, ils prennent successivement les noms de thalebs, étudiants, ou plus communément de souktès (enflammés de zèle), de danischmends (doués de science) et de moulasims, candidats. Le grade de danischmetid suffit pour obtenir les places d'imans, de nàibs (ce sont les juges inférieurs) ou de maîtres dans les écoles élémentaires; celui de moulasim donne accès aux fonctions de mouderris (professeurs des médressés), de juges supérieurs et de mollahs. Toutes ces places dépendaient, comme nous l'avons dit, des kadiaskors; mais, depuis Mahomet, toutes les nominations, aux plus basses comme aux plus élevées, durent être confirmées par un diplôme du sultan. Les mouderris sont divisés en plusieurs catégories d'après l'importance de leur place et la nature de leur enseignement. On les dislingue par le chiffre de leur Irailemciit ; on les appelle les vingt, les trente, les quarante, cinquante, soixante, selon qu'ils reçoivent 20, oO. 40 aspres par jour. Le litre de mollah est réservé aux plus hauls fonctionnaires de l'ordre judiciaire. Les premiers de tous, au temps de Mahoniet, étaient les kadiaskers; ensuite venait le chodja (précepleur des princes), le jugedcî Conslantinople, puis le grand mufti. Ce titre de mufli (interprète des lois) désignait les savants, dont la décision (fetwa^ faisait autorité en matière de religion cl de jurisprudence; tel était le scheik, qui autorisa l'exéculioii du roi de Bosnie. Plus tard, l'autorité des grands muftis, appuyée sur la religion, devint toule-piiissanle; ils acquirent le rang suprême dans le corps des oulémas, et leurs felwas balancèrent souvent le pouvoir révéré des sultans.
Celle corporation des oulémas, si ibrlcment consliluée, embrassant tous les degrés de l'administration, est la plus importante des iiistilutions de l'empire
• a I.C5 prêlrcs proprement dits, c'est- à-dirc les dcsscrviiits «les mosquées, les cricurs de la prière, les imaiiset les prédicateurs, ne jouissent peut-être, dms aucun Kt.it,. de moins d'influence que dms l'einpire oltom;m ; le corps cnreigfni^nl, au contraire, n une importance et une aulo;ilc ilont on ne voit pas d'cxempl,i ailleurs, li Ciiinc exceptée. » ( Hamm., liv. XVlII, p. 542. )
ottoman; elle est devenue aujourd'hui pour lui une des causes de ruine les plus menaçantes. Elle a puissamment contribué à maintenir, chez les Ottomans, malgré le contact de l'Europe, Tcsprit immobile de l'Islam dans toute sa rigidité primitive; elle nourrit encore œ fanatisme religieux, cet attachement servile à la lettre de la loi, cet aveugle respect de la tradition, qui repoussent tout essai de transformation et qui élèvent comme une barrière infranchissable entre le monde musulman et le monde européen.
La seconde partie du ^owoi/w-iVam^ présente moins d'intérêt. Il faut cependant remarquer, après des prescriptions relatives au cérémonial du sérail, aux fêtes du beiram^, celte disposition qui caractérise le despotisme de l'Orient et la personne de Mahomet : « Ce n'est pas ma volonté que personne mange avec ma Majesté Impériale. Mes illustres ancêtres avaient autrefois admis leurs vizirs à leur table ; cette coutume, je l'ai aboHe. » Mais il faut surtout signaler cette célèbre loi du fratricide, témoignage éternel de la férocité des mœurs ottomanes : « La plupart des légistes ont déclaré permis que quiconque de mes illustres fds et pelits-fils arrivera au pouvoir suprême fasse mourir ses frères pour assurer le repos du monde. » Honte et malheur à Tempire dont le droit politique repose sur une telle base ! Ajoutons que cette coutume a été fidèlement observée ; qu'elle était pratiquée bien avant qu'on n'eût l'audace ingénue de l'ériger en loi. La proscription s'est étendue non-seulement aux frères, mais aux neveux et petits-neveux des sultans. Les 111s de leurs filles étaient condamnés à mort dès leur naissance ; ce n'était qu'à la deuxième génération qu'on laissait vivre les descendants des sultanes ; le Kanoun-namé ordonnait qu'il leur fut donné des sandjaks, mais jamais de places de l)eylerbeys.
Quanta la troisième partie du code de Mahomet, elle règle la pénalité, c'est-àdire le prix du smuj : « Le prix du sang doit être prélevé par les employés de police ; il sera, pour un meurtre, de 3,000 aspres ; de 1,500 aspres pour un œil crevé ; de 50 pour une blessure à la tête, etc. » C'était là une des ressources sur lesquelles comptait le trésor !
Le Kanoun-namé est, avec les ordonnances de Soliman le Magnifique, toute la législation civile des. Ottomans. On voit par là dans quel cercle étroit le Koran renferme les sociétés qu'il forme; mais il faut ajouter que les Turcs en s'établissant dans l'empire byzantin, laissèrent subsister presque toutes les lois, les coutumes, les formes, les ciTémonies, l'étiquette fastueuse, le système administratif, financier, municipal; enfin on pourrait dire presque tout l'état social du Bas- Empire et des provinces qui s'en étaient depuis longtemps séparées. Trop simples, trop ignorants, trop orgueilleux pour démêler ce qu'il y avait de bon ou de nuisible, de juste ou d'injuste, d'oppressif ou de salutaire dans la législation rafi-
\a |)âqae des musulniiins.
finée, confuse, despotique, vénale, corruptrice, de cet empire, qui n'avait gardé de Rome et de la Grèce que ses vices; séduits par ces traditions si commodes d'arbitraire, d'oppression, d'anarchie, qu'ils trouvaient établies partout,' ils ac* ceptèrent tout et remployèrent à leur profit, sans calcul, sans réflexion, sans pensée d'avenir, jouissant seulement du présent comme ces conquérants barbares avaient toujours fait, a En même temps qu'ils adoptaient, dans son esprit sinon dans ses détails, le mode d'administration et d'impôt en vigueur parmi les Hellènes, ils reconnaissaient les privilèges des grands feudataires de la Bosnie, de l'Albanie, de la Servie; enfin ils instituaient eux-mêmes peu à peu, sous le nom de beyloukSy de vastes fiefs fondés sur le servage des paysans, et qui encourageaient les sipahis possesseurs de ziamets et de timars à transformer leur droit de dime en droit de propriété sur la terre et les personnes ^ »
Ce résultat ne doit pas surprendre si l'on considère qu'il n'y avait pas d'énormes difTérences morales entre les vainqueurs et les. vaincus; que les uns et les autres s'étaient entremêlés depuis deux siècles par la guerre, la paix, le commerce, les transactions de tout genre; qu'ils avaient à peu près mêmes mœurs, même cupidité, même corruption et surtout même barbarie; enfin, que si l'on regarde à la dilférence fondamentale, celle des religions, on trouve que le christianisme, corrompu, abâtardi, dégénéré des peuples de l'Orient s'était beaucoup rapproché de l'islamisme .
A ces considérations si nous ajoutons que les armées ottomanes étaient en grande partie composées, soit de chrétiens convertis de force à l'islamisme, comme les janissaires; soit de chrétiens auxiliaires, comme les Serbes, les Bulgares, les Albanais, que nous avons vus tant de fois figurer dans les rangs des Osmanlis, que la plupart des grands vizirs*, des hommes d'Elat, des généraux, étaient de race chrétienne; que presque tous les administrateurs, collecteurs d'impôts, scribes, envoyés diplomatiques, étaient des Hellènes ou des Slaves; enfin, que « c'était une maxime d'État chez les Osmanlis, dit M. de Hamnîcr, qu'il fallait être fils de chréliefi pour parvenir aux plus hautes dignités de l'enipire, » on tirera les conclusions suivantes par lesquelles s'échire toute riiistoire des Ottomans et la prescience de leurs destinées : « que le peuple turc s'est formé, comme se formait autrefois la milice des janissaires, qui était en cela l'image de la Turquie, en se recrutant dans les populations grecques, slaves, albanaises, bulgares, auxquelles la violence imposait l'apostasie; que si la puissance ottomane foula aux pieds tant de nations, ce résultat ne doit pas être allribué au caractère indolent et grossier de la race turque, mais à l'esprit de finesse et d'a-
' Uipp. Desprez, Les Peuples de l'Autriche et de la Turquie^ 1,201.
* Sous Mahomet II, sur cinq grands vizirs, quatre étaient d'origine clirélicnnc, dont deux Grecs et deux Tllyric'is; fous Soliman le Grand, sur neuf vizirs, huit étaient d'origine chrétienne, etc. Les cin(| Kopruli étaient Macc !onieii5.