‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 50 sur 83 · BAJAZET I · texte numérisé non relu

BAJAZET I

voyant ses frontières menacées, Ht un appel à l'Europe, et une partie des che- • valiers de l'Occident accourut sur les bords du Danube. I^es Français donnèrent Texeniple; en 1595, le comle d'Ku, connétable de France, amena cinq à six cents chevaliers, avec lescpiels Sigismond entra en Bulgarie et reprit quelques fort^îresses sur le Danube. L'année suivante arriva une petite armée de mille lances, 011 figuraient le conitt» de Ncîvers (Jean-sans-Peur), fils du duc de Bourgogne, le sire de Bourbon, Henri et Philippe de Bar, cousins du roi de» France, le connétable, l'amiral Jean de Vienne, 1<» maréchal Boucicaidt, (îuy de la Trémouille, le sire de Coucy, la ilcîur de la noblesse française. Kn travei^sant l'Allemagne, ils emmenèrent avec eux les chevaliers teutoniques et leur grand prieur, une troupe de seigneurs bavarois connnandés par l'électeur palatin, et la jeune noblesse de Styriesous Hermann, comte dedilly. Le grand maître de Saint-Jean de Jérusalem vint de Rhodes avec mi grand nombre de ses chevaliers ; entin le woïvode de Valachic refusa le tribut aux Turcs et fît alliance avec le roi de Hongrie.

Vers la Pentecôte de l'année 1596, soixante mille chrétiens environ se trouvèrent rassemblés à Vienne; ils st; partagèrent en deux corps et se dirigèrent vei-s la Bulgarie : les Hongrois par la Servie qu'ils ravagèrent, leurs alliés par la Valachie. Viddin et Orsova furent prises, et Ton se réunit pour attaquer Nico|)olis. C'est alors que les chrétiens rencontrèrent l'armée de Bajazet, forte de 200,000 hommes et composée, à la honte des srhismati(pies de l'Orient, autant de Serl)es, delJrecs, de Bosniaques que d'Osmanlis. Ici, comme à Kassova, ime con(iance frdle, une présomption démesurée, préludèrent au désastre de l'armée chrétienne; à c^s dispositionsfunestesse joignit encore cette fougue inconsidérée qui lit perdre tant de batailles aux armées françaises du moyen âge. Quand on annonça l'approche des Turcs, la plupart refusèrent d'y croire; puis les Français, malgré les représentations du sage (loucy, insistèrent pour être placés en première ligne et commencer le combat; enfin, la veille de la bataille, ils massacrèrent leurs prisonniers, justifiant ainsi d'avance les sanglantes représailles qui devaient rendre cette journée tristement célèbre. Le!22 septembre, l'avant-garde de Bajazet engagea l'action. Bien ne résista d'abord à la furie française : les azabs furent dispersés en un uistaut. les janissaires enfoncés; les sipahis, derrière lesquels ils allèrent se reformer, laissèrent ciiuj mille des leurs sur le champ de bataille et furent mis en déroule. Les Français se crurent vainqueurs, et déjà ils poursuivaient en désordre les fuyards, quand, arrivés sur les hauteurs, ils se trouvèrent en présence de la véritable armée turque ; quarante mille hommes en bon ordre les attendaient. Dans le premier instant, saisis d'une terreur panique, quelques-uns s'enfuirent; la plupart se lancèrent en désespérés sur ces masses profondes, résolus à vendre chèrement , leur .vie et à sauver du moins l'honneur de la chevalerie. A mille pas en arrière restait rangée l'armée hongroise; au moment où l'on vit le trouble se répandre parmi les Français,

l'aile droite tout enlicre, commandée par le traître Lazkovitz , woivode de Transylvanie, s'enfuit; Marcea, qui ibrmait l'aile gauche avec ses Vâlaques, ordonna immédiatement la retraite. Restait le centre, composé de Hongrois lidëles, sous les ordres du roi Sigismond, et des auxiliaires d'Allemagne, en tout douze mille hommes; ils marchèrent résolument en avant. Malgré l'inégalité du nombre, le combat se rétablit; et la victoire fut peut-êln» restée aux (îhrétiens sans l'acharnement des Serbes, qui servaient en auxiliaires dans l'armée turque ; ce furent eux qui décidèrent du sort de la journée, plus fatale pour leur pays que la bataille deKassova! Le roi de Hongrie et les principaux chefs allemands s'arrachèrent de la mêlée, trouvèrent deux barques au bord du fleuve et le descendirent jusqu'à son embouchure, où une flotte vénitienne les tecueillit. Tout le reste fut tué ou fait prisonnier après une effroyable lutte. Soixante mille Turcs avaient, dit-on, péri. Bajazet, ivre de fureur, parcourut le soir le champ de bataille couvert des cadavres des siens; jamais victoire ne lui avait coûté si cher : il résolut d'en tirer vengeance. Le lendemain, au lever du soleil, il se lit amener tous les prisonniers; ils étaient au nombre de dix mille, garrottés et à demi nus : le massacre commença. Le comte de Nevers obtint la vie sauve pour lui et vingt-quatre des siens, mais il dut assister à regorgement de tous les chrétiens; enfin, à quatre heures du soir, cédant aux supplications de ses lieutenants, le sultan consentit à épargner ce qui restait. Parmi ceux qui survécurent se trouva Schiltberger, jeune écuyer bavarois qui, plus tard, après trente-cjuatre ans de captivité, revint dans son pays donner les détails de cette effroyable journée. Les rois de Hongrie, de France el de Chypre, s'unirent pour payer la rançon des malheureux captifs : elle s'éleva à !210,000 ducats.

Cet éclatant succès mettait le comble à la puissance de Bajazet; le moment semblait venu de prendre Consiantinople, qui continuait à être blocjuée par les troupes ottomanes. Cependant le sultan craignit (jue cette entreprise ne poussât les Grecs au désespoir et n'attirât sur lui une ligue des princes chrétiens : il se contenta d'imposer à Manuel une trêve avec un tribut annuel de oO,0(!0 écus d'or, l'introduction du culte public de l'Islam dans Consiantinople. la fondation d'une mosquée et l'établissement d'un cndi.

Cette trêve dura peu de temps : Kajazel lit alliance avec le prince de Selymbria, Jean, neveu de Michel» et qui prétendait au tr. ne; puis il bloqua de nouveau Constantinople. Manuel implora le secours du roi de France, qui lui envoya un petit corps de troupes commandé i)ar le maréchal de Boucicaut, l'un des vaincus de Nicopolis. Celui-ci, avec 4 vaisseaux de guerre, força l'entrée de rflellespont que défendaient! 7 galères turques, et entra dans Constantinople avec 000 hommes d'armes et 1 ,()00 archers. Ce secours éloigna d'abord les Ottomans, et permit de leur reprendre plusieurs forteresses ; mais bientôt ils revinrent plus nombreu\, Boucicaut, déses|>érant du succès, offrit à Manuel de le conduire

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en France, et lui conseilla de partager le trône avec son neveu. Manuel suivit ce conseil : il laissa Constantinople à Jean, et se retira dans la Morée.

Bajazet ne tarda pas à l'y poursuivre : il envahit la Thessalie , passa les Thermopyles, et vint jusque dans l'Attique sans rencontrer de résistance; toutes les villes lui ouvrirent leurs portes. Quant à Manuel, il s'était embarqué en toute hâte pour aller solliciter les secours de l'Occident. Ce ne fut que sous les murs d'Athènes, que les Ottomans eurent à combattre : là subsistait encore, dernier reste des établissements français du siècle précédent, une principauté qui relevait des rois de Sicile et d'Aragon; Athènes, défendue avec courage, fut prise d'assaut; Argos eut le môme sort; tout le Péloponèse fut saccagé, et des colonies de Turkomans furent amenées du centre de l'Asie pour remplacer les populations helléniques qu'on transporta dans l'Anatolie (1397). Enfin, l'empire byzantin était réduit littéralement aux murs de sa capitale, lorsque Bajazet signifia (1400) à l'empereur Jean de lui livrer Constantinople. Les Byzantins, qui s'étaient pourvus de vivres pour un long siège, firent cette réponse toute chrétienne : « Allez dire à votre maître que, faibles comme nous sommes, nous ne connaissons nulle puissance h laquelle nous puissions avoir recours, sinon à Dieu, qui soutient les faibles et abat les forts. Que le sultan fasse ce qui lui plaira. » l^e siège allait commencer, quand l'invasion de Tamerlan sauva Constantinople.

§ Vn. — Conquêtes do TannîHan.

L'empire des Gengiskhanides de Perse était entièrement tombé en dissolution moins d'un siècle apràs la mort de son fondateur. Dans un des innombrables petits Ktats qui s'étaient lormés de ses débris, naquit Timour, en 1355, appelé généralementTimour-Lenk (Timour le Boiteux), dont les Européens ont fait Jamer/an. Souverain par sa naissance d'un petit canton de la Transoxiane, il commença à trente ans sa vie guerrière en se soulevant contre le sultan de Balkh, dont il était vassal ou allié. La capitale fut prise et détruite; le prince tué par ses émirs; en lui finit la famille de Dschagataï, qui descendait d'un des fils de Genghis-Khan. Timour s'empara de ses Ktats. Quinze années se passèrent en luttes obscures contre les Dgètes, tribus à demi barbares du Turkestan, et contre le schah du Kharisme, dont la capitale fut détruite et l'empire conquis en 1379. Ce fut à partir de cette époque que Timour, maître des pays au delà de l'Oxus, conçut de vastes projets (le conquêtes, et commença à les accomplir avec une étonnante rapidité. Le Khorassan fut subjugué en trois ans. Des deux familles qui se partageaient la Perse, l'une, les MozafFer, devint vassale du conquérant ; l'autre, les llkhans, fut obligée de s'enfuir. Bientôt, à la suite d'une révolte, qui fut punie par des massacres, la

Perse entière fut réunie sous la domination directe de Timour ; toutefois il lui fallut cinq ans de guerre et des flots de sang pour consolider sa conquête. Les princes de Géorgie, ceux du Chirvan et dTrï-Inghian en Arménie, s'étaient hâtés de se soumettre; celui de Diarbekir, qui osa résister, fut puni parla dévastation de ses Etats et la prise de ses forteresses. Le khan du Kaptschak, ou de la Grande- Tartarie, fut vaincu dans une grande bataille ; ses possessions agrandirent le nouvel empire ; dans une seconde campagne, Timour le poursuivit jusqu'au delà du Caucase et dévasta la Russie jusqu'à Moscou. En 1393 il s'empara de Bagdad, de toute la Mésopotamie et de l'Arménie ; enfin, cinq ans après, il lit une expédition dans les Indes, prit Delhi et les principales villes, pénétra jusqu'au Gange en dévastant tout devant lui et en faisant un immense butin.

Toutes ces conquêtes furent marquées par d'effroyables cruautés : en Perse, 70,000 mille habitants d'Ispahan massacrés en un jour; dans le Khorassan, 2,000 hommes entassés vivants et scellés avec de la chaux pour former les assises d'une tour, monument des vengeances réservées aux rebelles; sur les bords du Gange, plus de 100,000 captifs égorgés de sang-froid. Cependant Timour n'était pas seulement un sauvage massacreur; il n'a pas fait que détruire, et il mérite d'être distingué entre tous ces tueurs d'hommes qui ont ravagé l'Asie, et dont la postérité glorifle si stupidement les noms. Genghis-Khan et ses Mongols n'avaient pas eu de religion bien établie : également ennemis des musulmans et des chrétiens, ils avaient même paru d'abord pencher de préférence vers la religipn de l'Europe. Sous ses successeurs, les Mongols se convertirent à l'islamisme, mais ils embrassèrent les doctrines des shiiies, et, à l'époque de Timour, ils étaient dans toute la ferveur du prosélytisme. Celui-ci développa cet esprit religieux, élément fondamental des sociétés de l'Orient, et se montra lui-même zélé musulman. 11 employa les dépouilles de l'Inde à construire à Samarkand une mosquée magnifique ; il fit de Kesch, sa patrie, « le dùme des sciences et de la civilisation ; » partout sur son passage il visitait, dotait ou embellissait les tombeaux des saints, les monuments de l'islamisme, et marchait accompagné d'un cortège de savants. La doctrine shiite, plus libre, plus souple que l'aveugle foi des sonnites, laissait plus de latitude à la législation humaine ; Timour fut législateur, et, comme tel, il montra une remarquable intelligence du gouvernement. Son Toiifoukat, ou code de lois, présente un grand nombre de sages dispositions concernant les finances, la justice, la hiérarchie administrative, l'organisation de l'armée. Dans ses immenses troupes composées de cent peuples barbares, il fit régner une merveilleuse discipline ; et c'est chez les Tartares de Timour qu'on trouve le premier exemple de l'usage des uniformes. 11 savait d'ailleurs inspirer à ses soldats un enthousiasme et un dévouement sans bornes ; et on les vit souvent sacrifier à ses volontés jusqu'à leur butin. Des agents spéciaux parcouraient ses vastes Etats comme chez nous les missi de Charleina;ji:ne, et lui rendaient un compte exact de

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Ieui*s observations; d'autres visitaient les pays étrangei*s, et les renseignemenls qu'ils lui rapportaient étaient soigneusement enregistrés. Chef d'une nombreuse famille, Timour en tira parti pour l'aider dans ses conquêtes et dans l'administration de son empire : ses fils, ses petits-fils, étaient à la tèle de ses armées, ou gouvernaient les provinces conquises ; il leur faisait conclure des alliances avec les familles régnantes ; et tous les Etats de l'Asie centmle se trouvaient ainsi rattachés à lui par des liens de parenté. Il fut d'ailleurs mal secondé parles siens; et ce fut la cause de la ruhie de sa dynastie. Ce conquérant, si terrible pour ses ennemis, était d'une excessive mansuétude pour ses enfants : il pardonna toutes leurs révoltes, il répara toutes leurs fautes ; mais, après sa mort, tout se démembra et |)érit.

^ vnl. — Guerre entre Timour el Bajazet. — Bataille d'Angora. — Mort de Bajuzct.

Les princes turcs, dépossédés par Bajazet, étaient allés, comme nous l'avons dit, chercher un asile auprès de Timour; un peu plus tard, deux ennemis du conquérant tartare se réfugièrent dans les Etats de Bajazet ; c'étaient Ahmed- Djelaïr, prince de Bagdad, de la dynastie d'Ilkhan, et le prince de Diarbekir. Kara-Yusuf, de la dynastie turkomane du Mouton noir. Enfin, dans les dernières conquêtes des Ottomans, se trouvait compris le territoire d'Ei*z-Ingliian sur l'Euphrate, qui appartenait à un fidèle vassal de Timour. Une ambassade fut envoyée à Bajazet pour réclamer en termes menaçants le redressement de ces griefs ; mais le sultan, loin de satisfaire à la demande de son terrible voisin, ordonna d'abord, dans le premier montent de sa colère, de massacrer les ambassadeurs; puis, s'apaisant, il les renvoya avec une lettre insultante. Aussitôt Timour entra en campagne, et, le 22 août 1400, il envahit le territoire ottoman, se dirigeant vers Sivas. Cette ville était alors une des plus riches et des plus peuplées de l'Asie; elle s'était livrée à Bajazet pour échapper à la domination de Kara-Yoïilouk, prince lurkoman de la dynastie du Mouton blanc, allié et vassal de Timour. Défendue par Erthogrul, fils du sxdtan, elle opposa d'abord une résistance opiniâtre; puis, après dix-huit jours de siège, elle se rendit. Timour fit mettre à mort ErthogruI avec une grande partie de la garnison et les principaux habitants musulmans ; quant à la population chrétienne, qui comprenait plus de la moitié delà ville, elle périt tout entière dans les plus atroces supplices.

La nouvelle de ce désastte vint frapper Bajazet au moment où il allait attaquer Constantinople. Aussitôt il courut au secours de ses Étals d'Asie. Déjà Timour s'était mis en retraite : il avait une plus grande injure à venger sur le sultan d'Egypte, qui avait fait mettre à mort ses ambassadeurs. La Syrie fut dévastée

avec d'aulanl plus de fureur, que les shiiles y rencontraient à chaque pas les monuments de la secte opposée. Après deux victoires remportées, l'une sous les murs d*Alep, l'autre devant Damas, ces deux capitales furent prises : à Alep, tout fut massacré ; Damas, après avoir payé une rançon d'un million de ducats, fut, sur un mot de mécontentement du vainqueur, livrée à la fureur des soldats et complètement brûlée (1401). Maître de la Syrie, Timour revint à Bagdad, où, en son absence, Ahmod-Djelaïr était rentré et avait rétabli son autorité, du consentement de la ville : cette faute fut punie par l'entière extermination de ses habitants.

Pendant cette course sanglante, Timour avait envoyé à Bajazet une nouvelle ambassade chargée de paroles de conciliation ; celui-ci n'y répondit que par de nouvelles insultes, et la guerre recommença. Ce fut auprès d'Angora que les deux armées se trouvèrent en présence (30 juin 1402). Elles s'élevaient ensemble à près d'un million d'hommes; toutes les nations répandues depuis le Danube jusqu'à rindus y étaient représentées. C'était la lutte la plus redoutable que chacun des deux empires, que chacun des deux monarques eût encore eu à soutenir. * Mais les dispositions des deux armées n'étaient pas les mêmes : pendant que les Tartares étaient animés d'un farouche enthousiasme et de la plus entière confiance dans leurs chefs, Tavarice et les rigueurs de Bajazet avaient indisposé ses Ottomans ; les troupes de l'Asie Mineure qui se trouvaient parmi eux étaient travaillées par des agents de Timour et prêtes à trahir; enfin, la hauteur, l'obstination dont le sultan avait fait preuve dans les négociations, faisaient douter ses soldats de la justice de sa cause, disposition funeste chez ces esprits si profondément imbus de fatalisme. Dès le début de l'action, les troupes d'Aïdiu, de Mentesché, de Kermian, de Sarou-Khan, passèrent à l'ennemi. Cependant le combat dura toute la journée; les Serbes auxiliaires, qui forn>aient la gauche, el 10,000 janissaires placés. au ceijtre, soutinrent avec un courage inéfjranlahle les assauts de l'ennemi. Enfin, avec la nuit commença la déroute; Bajazet, entraîné parles fuyards, fut poursuivi et fait prisonnier; et, avec lui, son fils Musa, son fidèle beylerbey, le chef du harem, le commandant des eunuques et les principaux émirs.

Tous les historiens européens ont raconté, sur la foi d'un infidèle chroniqueur byzantin, connnent Timour humilia l'orgueil de son captif, comment il le traîna à la suite de son armée enfermé dans une cage de fer. On ne trouve pas la moindre trace de cette fable dans les écrivains orientaux ; il parait au contraire que Bajazet fut traité avec les plus grands égards. Timour s entretint familièrement avec lui et lui donna quelque espérance. Toutefois, une tentative d'évasion ayant eu lieu, le prisonnier fut gardé plus étroitement; et, pendant les marches, il suivit l'armée enfermé dans une de ces litières grillées (kafes) dont on se sert dans tout l'OrienC; de là sans doute le conte de la cage de fer. Mais le fou-

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gueux Bajazet ne put résister longtemps au désespoir de sa défaite et aux ennui. de sa captivité, il mourut le 9 mars 1403.

Le règne de Bajazet l'Eclair, si remarquable par les conquêtes des Ottomans et par le désastre qui les interrompit, ne Test pas moins par ralTaiblissement de l'esprit religieux et la décadence morale des conquérants. Les premiers chefs des Ottomans avaient eu la simplicité, le zèle farouche, l'austérité fanatique des premiers successeurs du prophète; mais Bajazet, encore bien qu'à l'exemple de ses pères il protégeât les savants, bâtit des mosquées et des cloîtres, ne s'inquiéta point de violer les préceptes du Koran et de donner l'exemple de l'intempérance et de la débauche. Son vizir, encore plus corrompu que lui, mit en honneur les vices de l'antique Orient, et introduisit tous les désordres dans le sérail du sultiui en créant le corps des ichoylans ou jïages, qui se recruta comme celui des janissaires. La corruption se répandit partout, dans l'armée, dans les tribunaux; et la vénalité des juges devint si scandaleuse, (pie Bajazet ordonna en un jour la mort de quatre-vingts juges prévaricateurs. Nous ne disons rien des cruautés qui souillent les conquêtes des Osmanlis; c'est la honte de leur histoire, de l'histoire de tous les peuples de l'Orient, et nous n'avons pas fini ce lugubre et dégoûtant récit de massacres, de supplices et de barbaries de tout genre.

CUAPITUE V

nÈGNKS DE MAUOMKT l", D AMUU.VT II ET DK MAHOMET II, JUSQH A LA PUISE DE CONSTAiNTINOl'LE (1403-1453.)

% \. — lulcn'cj:ne. — Guerre entre les lilb de Bajazul (1 '103-141.1.)

Le désastre d'Angora plongea l'empire ottoman dans l'anarchie, et l'on crut un moment à sa ruine. Tous les Etats vaincus récemment, la Bulgarie, la Servie, la Valachie, la Morée,etc., reprirent leur indépendance ; Constantinople respira,

et l'on vil reparaître dans l'Asie Mineure les dynasties rivales de Kasteinouni, de Sarou Khan, d'Aïdin, de Karaman, etc., que les Osmanlis avaient eu tant de peine à détruire. Quatre fds du sultan s'étaient échappés du champ de bataille : Soliman, Taîné, suivi du vizir Ali-pacha, de Taga des janissaires et du vaillant Ewrenos-bey, s*enfuit précipitamment à Brousse, et de là en Europe. Mahomet, le deuxième, qui devait rendre à Tempire son unité et sa grandeur, s'enferma dans Amasia, et il s'y défendit obstinément contre les entreprises des Tartares et la malveillance de ses voisins; Isa, le troisième, se cacha en Karamanie; le quatrième, Moustapha, disparut sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. Les troupes tartares se répandirent dans toute l'Asie Mineure. Mirsa-Mohammed, petit-fils de Tiniour, s'étant lance à la poursuite de Soliman avec 50,000 cavaliers, arriva presque aussitôt que lui à Brousse avec 4,000 seulement, ayant parcouru soixante-quinze lieues en cinq jours : il s'empara du trésor et du harem de» Bajazet, et livra la ville au pillage et a l'incendie. D'autres bandes détruisirent Nicée, mirent à contribution les villes moins importantes, et saccagèrent les campagnes.

Pendant ce temps, Timour, avec le gros de l'armée, se rendit à Koutahié, où il fixa momentanément sa résidence. Son premier soin fut de reconstituer les principautés turques détruites par Bajazet. En même temps il se mit en relation avec les trois princes ottomans, encouragea leurs prétentions, laissa Soliman maître des provinces d'Europe, accueillit l'envoyé d'Isa, invita Mahomet à se repdre auprès de lui. Cette habile conduite menaçait d'une entière dissolution l'empire si patiemment construit par les premiers Osmanlis : l'Asie Mineure allait se trouver de nouveau morcelée comme au comnicncenienl du quatorzième siècle; mais Timour n'y resta pas assez longtemps pour consommer son œuvre. Après avoir assisté à la ruine de Smyrne, où les chevaliers de Rhodes se défendirent avec un héroïsme inutile, après avoir pendant près d'un an dévasté, ensanglanté les côtes de l'Archipel et de la Méditerranée, le massacroiu* s'éloigna, comptant sur les germes de discorde qu'il laissait derrière lui pour empêcher l'empire ottoman de se relever. H confia au prince de Kermian le corps de Bajazet et la garde de son fils Musa, qui avait partagé sa captivité; puis il se dirigea vers l'Orient dans le dessein de conquérir la Chine; mais la mort vint le surprendre (1405).

Dès qu'il fut parti, la lutte commença entre les fils de Bajazet. Manuel Paléologue, à qui la bataille d'Angora avait rendu le trône de Constantinople, y prit une grande part; il fit alliance alternativement avec les trois frères, et obtint de Soliman la restitution de Thessalonique, des places du Strymon et du littoral de la mer Noire. Ce fut une sorte de résurrection pour l'empire byzantin, qui allait avoir encore un demi-siècle de durée. Cependant Isa parut à Brousse, accompagné du beyierbey Timour-Tasch, et y établit son autorité; mais il ne put s'y maintenir contre Mahomet son frère. Après avoir successivement imploré l'appui de Soli-

man, du prince de Kastemouni, des seigneurs d'Aïdin, de Mentesehé, de Kermian, battu quatre fois, il disparut de la scène politique et finit obscurément sa vie.

Restaient Mahomet et Soliman, qui prirent le titre de sultan, l'un en Europe, l'autre en Asie; leur rivalité devait être plus longue et plus acharnée. Djouneid, lieutenant de Soliman, s'empara en son nom de la principauté d'Aïdin, puis il s'y rendit indépendant, et se fortifia de l'alliance des princes de Kermian et de Karaman. Appelé en Asie par cette trahison, Soliman s'empara de Brousse, et se mit ainsi en hostilité à la fois avec son frère et avec les princes ligués. 11 eut d'abord quelques succès : ses ennemis se divisèrent ; Djouneid fit une prompte soumission; en même temps son armée s'empara d*Angora. Mais Soliman, prince voluptueux et efféminé, avait affaire à un rival actif et infatigable : son bonheur no fut pas de longue durée.

Après s'être allié avec les princes turcs d'Asie Mineure (1406), Mahomet fit passer en Europe son frère Musa que le prince de Kermian lui avait livré, et il lui assura l'alliance des princes de Servie et de Valachie, qui reprirent les armes. Soliman, attaqué ainsi dans ses propres États, fut contraint d'abandonner l'Asie. Mais Musa fut vaincu par la trahison du kral de Servie, et la guerre parut terminée. Elle n'était qu'assoupie : pendant que Soliman se livrait dans le sérail d'Andrinople à son goût pour les plaisirs, Musa, réfugié en Valachie, préparait une nouvelle expédition. 11 parutHout à coup aux portes d'Andrinople (1410). Ce pressant danger ne put arracher Soliman à son inaction : il fit couper la barbe à l'aga des janissaires qui vint lui annoncer l'arrivée de l'ennemi. Ses émirs, indignés, l'abandonnèrent; contraint de s'enfuir, il fut tué sur la route de Conslantinople par des paysans.

Musa, qui lui succédait, était actif, sobre, courageux, mais d'une cruauté tyrannique; il se rendit bientôt odieux à tous les siens. Cependant il commença la guerre contre l'empereur grec pour lui reprendre les villes que Soliman lui avait cédées ; il s'empara en effet de Thessalonique et des villes du Strymon, puis il vint assiéger Conslantinople. Manuel, ayant imploré le secours de Mahomet, celui-ci accourut, fut reçu en libérateur à Constantinople: mais il ne put vaincre son frère, et retourna à la hâte en Asie, où plusieurs révoltes avaient éclaté. Deux ans après il revint avec des forces plus considérables. La tyrannie croissante de Musa avait fait de nouveaux mécontents ; la défection devint générale : resté avec 10,000 janissaires qu'il s'était attachés à force d'or, il fut abandonné par eux au moment de combattre ; il s'enfuit, et les cavaliers chargés de le poursuivre trouvèrent à quelque distance son cadavre mutilé dans un marais (141ô).

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§ 11. — m-çneàe Mabocnei 1" 141Ô-I42I

Mahomet se Toyait enfin seul maître de Tempire, mais de Tempire amoindri et déchu : il trouvait son territoire réduit, ses forces épuisées, les acquisitions de deux règnes perdues , les nations dont son père et son aïeul avaient été maîtres remontées au rang d'alliées ou de rivales; ajoutons le prestige du nom ottoman fortement compromis , la confiance ébranlée chez les soldats de rislam jusqu'alors invincibles; des germes funestes de discorde et de rébellion laissés dans les esprits par douie années d'anarchie et de guerres civiles. Mabomet avait donc beaucoup à faire pour rendre à l'empire sa grandeur : c'était' une tâche qui demandait un rare mélange de prudence et de fermeté, et qu'il sut remplir. Loyal envers ses alliés, modéré envers ses ennemis, équitable et clément à regard des siens, au dedans il rélalilit l'ordn? et la paix, au dehors il conserva une attitude défensive que ses succès tirent respecter. En huit années de r^gne, il remit les choses à peu prés au point où elles se trouvaient à l'avènement de son père, et effaça les traces de l'effroyable tourmente qui avait failli anéantir l'empire ottoman.

Dès qu'il régna seul, l'empereur grec, les princes de Valachic, de Servie, de Bulgarie, d'Ëpire, d'Achaïe, lui adressèrent leurs: félicitations. Il fit bon accueil à leurs envoyés, et leur dit en les congétliant : « Dites à vos maîtres que je donne la paix à tous, et que je l'accepte de tous: que le Dieu |Kicitique châtie les violateurs delà paix! » Fidèle à s;i parole, il rendit à reui|K^reiir les places que Musa venait de lui enlever; il l'enouvela avei- les Vénitiens letnùté de commerce qu'ils avaient fait avec son frt'iv; il laissai les princes de St»nie et de Valachie libres de tout tribut, etc. Cependant un double danger rêilamait sa présence en Asie : le prince de Karaman était venu attaquer Brousse, et Djtiuneïd. l'ancien lieutenant de Soliman, s'était de nouveau eni|>;iré d Ephèse. de Sni)rne, de Periianie. pour s'en l'aire une principauté iiidc|endante. Malutniet se [K»rla d'abord contre Djouneid, qui demanda sa grâce, l'obtint, et fut fait quelques années apivs gouverneur de Nicopolis. 11 maR-ha ensuite contre le prince de Karaman. le l>attit à plusieurs reprises, le poursuivit et le força de demander la |wi\ < I ilT^i. Pendant cette expédition, le sultan remit dans sa dépendance le prince de Rasleniouni : il obtint de lui un de ses fils pour servir dans l'arnuH^ ottinnane. et lui lit ct^ler la plus grande partie de son État.

De retour en Europe, il dirigea une expédition contre le duc de >'axos, seigneur des Cyclades, qui inquiétait les vaisseaux turcs dans l'Archipel. Ce duc était un noble vénitien, Pietro Zeno; il réclama l'appui de ses compatriotes, et de

là naquirent les premières hostilités entre Venise et les Ottomans. Le 29 mai 1416, une escadre vénitienne parut sous les murs de Gallipoli; elle arbora en vain le pavillon blanc, car elle voulait négocier; les Turcs, ne pouvant croire à une ambassade accompagnée d'une flotte entière, engagèrent le combat: ils perdirent 27 vaisseaux brûles ou pris. Cependant cette guerre causée par un malentendu fut proniptement terminée : on conclut un traité le 9 juillet de la même année, et la ratilication solennelle en.ful portée l'année suivante à Venise par un ambassadeur turc, le premier qui ail paru dans la chrétienté. Par ce traité, les Ottomans s'obligèrent à ne point sortir du détroit de Gallipoli avec des vaisseaux aimés.

Les années suivantes sont remplies par des soins pacifiques et des hostilités peu importantes. Le sultan intervient dans les alTaires de la Valachie, et oblige le woivode à payer tribut; puis il fait envahir la Bosnie et la Croatie; mais ses troupes sont défaites par Nicolas Peterfj , vice-palatin de Hongrie, et par le roi de Hongrie Sigismond 1 1419). En Asie, il noue des relations avec les princes qui se disputent les débris de Tempire de Timour, et se borne à leur promettre son alliance en attendant le moment de profiter de leurs discordes.

Au milieu de cette prospérité renaissante éclata tout à coup une sédition extraordinaire, sédition à la fois démocratique et religieuse, qui attaquait non l'autorité personnelle du sultan, mais les principes mêmes de l'islamisme et la société musulmane. Aux environs de Smyrne parut une secte dont les adhérents prêchaient l'égalité absolue, la pauvreté, la communauté de tous les biens; ils semblaient de plus adorer le même Dieu que les chrétiens et les accueillaient en frères. De tous cotés les rayas, les pauvres, les opprimés, embrassèrent la nouvelle doctrine, et surtout un grand nombre de derviches. Le véritable promoteur de ces dogmes étranges était Bedreddin de Siman, savant jurisconsulte et théologien distingué, qui. après avoir été juge de l'armée sous Musa, occupait des fonctic's judiciaires à Nicée. 11 ne se mit pourtant pas ouveitement à la tête de Tinsurrection : ses instruments furent un Turc de naissance obscure, Berekloudje-Mouslapha, qui prit le titre de Dédé-sultan (père et seigneur), et qui se donna ou se prit lui-même pour un prophète; puis un juif apostat, nommé Torlak-Kemali, qui, suivi de o,000 derviches, se mit à courir le pavs en prêchant la doctrine de l'égalité. Des émissaires furent envoyés aux communautés chrélieimes ; un célèbre anachorète de Chio se déclara pour la secte naissante; plus tard, il afiirmait à l'historien Ducas que Dédé-sultan venait le visiter toutes les nuits en traversant la mer à pied sec.

Le quartier général des scalaires était au mont Stylarios, vis-à-vis Chio ; c'était la patrie et la résidence de Ilédé-Sultan. Us s'y réunirent au nombre de 10,000, exterminèrent le premier corps de troupes qui fut envoyé pour les disperser, et battirent le gouverneur de la province, qui s'était mis à la tête d'une nouvelle ex-

162 niSTOlllE DE LA TURQUIE.

|)édition. On fut obligé d*eiiYoyer une armée considérable commandée par le jeune Aniurat, lils du sultan, et Bajezid-pacha, son meilleur général. Apres une sanglante bataille, Dédé-sullan fut pris avec ceux de ses adhérents qui avaient sui-vécu. II fallut tout massacrer : hommes, femmes, enfants, refusèrent jusqu'au milieu des tortures d'abjurer leur doctrine. Ephèse fut inondée de sang. On poursuivit ensuite le juif Torlaket ses derviches; ils furent défaits près de Magnésie; le chef fut pendu avec' son principal disciple; les autres se dispersèrent. Enfin, l'armée revint en Europe où le principal foyer du soulèvement venait de se déclarer : Bedreddin avait paru dans les montagnes de l'Hémus et s'était formé rapidement une armée considérable. Battu près de Scrès, il fut pendu, malgré la réputation qu*il avait comme savant et la haute dignité dont il avait été revêtu. Ainsi finit la révolte des derviches, fait unique dans les annales ottomanes, unique même dans l'histoire de l'islamisme, et qui ne nous est que très-imparfaitement connu; car on ne saurait douter qu'il ne cachq une tentative des races chrétiennes pour reprendre leur indépendance.

Ce soulèvement était à peine calmé qu'il s'en produisit un autre d'une nature toute différente. On vil paraître un prétendant au trône, qui se donna pour Mous* tapha, fils de Bajazet, perdu après la bataille d'Angora. Il est impossible de décider si ses prétentions étaient fondées ou non ; les Byzantins le reconnaissent pour le vrai Moustapha ; les écrivains ottomans déclarent positivement le contraire. Quoi qu'il en soit, soutenu par Marcea, woïvode de Valachie, et par Djouneïd, pour la troisième fois rebelle, ce prétendant envahit la Thessalie. Vaincu près de Thessalonique, il chercha asile dans la ville ; l'ompereur grec se défendit de le livrer; il promit seulement de le retenir captif avec ses complices, et reçut pour prix de ce service une pension annuelle de 1)00,000 aspres. Le prince de Valachie fut seul puni d'avoir pris part à cette entreprise : son territoire fut ravagé.

Au printemps de l'année suivante (1421), Mahomet, après un voyage de quelques moi^ en Asie, arrivait à Gallipoli, lorsqu'il mourut d'une attaque d'apoplexie. Son héritier, Amurat, se trouvait alors à Amasia, dont il était gouveineur ; on le lit avertir, et l'on résolut de tenir l'événement secret jiis(|u'à son arrivée. Mais déjà le bruit de la maladie du sultan s'était répandu, et les troupes mutinées demandaient à le voir. Alors on aimonça une expédition en Asie, et l'ordre fut donné aux janissaires de repasser le détroit; ils s'y refusèrent. Pour les calmer, on imagina d'asseoir le mort sur son trône derrière les vitres d'un kiosque obscur; un page caché derrière lui, les bras passés dans sa pelisse, salua delà main les soldats, qui défilèrent sans soupçonner cette su|)ercherie. Us |)artirent aussitôt, et apprirent, en arrivant à Brousse, la mort de leur mailre et la présence de son successeur.

AMIIRAT 11. 105

g 111. — Amurnt II (1421-1450). — Qucrre civile. — Sii'ge «le Gonslnntinoplc. — SfMimissiou des

Ktals liircs <le TAsie Minoiirp.

Le nouveau règne s*ouvril par une guerre civile. LVnipereur grec Manuel avait été l'allié et l'ami de Mahomet, qui, en mourant, lui recommanda ses deux plus jeunes fils; il demanda au nouveau sultan qu'on lui remît les jeunes princes. Amurat répondit qu'il était contraire à la loi de l'Islam que les frères du sullan fussent élevés chez les giaotirs. Aussitôt Manuel tira de prison Moustapha, le fit venu* à Constantinople, et signa avec lui im traité par lequel le prétendant s'engageait à rendre aux Grecs Gallipoli, la Thessalie et le littoral delà mer Noire jusqu'à la Valachie. Peu de jours après, Moustapha se présenta devant tiallipoli à la tète d'une armée grecque. La ville ouvrit ses portes; de là, et accompagné de Djouneïd, qu'il avait nommé son vizir, il se dirigea sur Andrinople ; les fils d'Éwrenos et pUisienis beys vinrent se joindre à lui ainsi qu'une foule de soldats irréguliers dont il forma une espèce d'armée. Cependant Amurat s'était hâté d'envoyer en Europe Bajezid-pacha, qui rassembla toutes les troupes de la Roumélie (pays des Romains, c'était le nom donné |)ar les Ottomans à leurs possessions d'Europe), et vint présenter le combat ; Moustapha s'avança seul, s'adressa aux soldats envoyés pour le cond)attre, et, à sa voix, tous passèrent de son côté; Bajezid fut pris et massacré.

Moustapha se voyait déjà maître de l'Europe. Prenant l'offensive, il passa le détroit, et vint camper sur la rive du fleuve Ouloubad, derrière lequel Amurat était retranché. Là, plusieurs jours se passèrent en hésitations; ce fut la perte de Moustapha. Toute sa cavalerie se composait d'akindschis; Amurat employa pour les détacher de lui leur ancien connnandantMichalogli, retenu en prison depuis la chute de Musa. Il fut délivré et amené au camp; dès qu'il parut, ses anciens soldats vinrent le rejoindre. En même temps, le vizir d'Amuratnoua des intelligences avec Djouneïd, qui déserta clandestinement le camp de Moustapha. Dès qu'on s'aperçut de son absence, tout le reste, frappé dune terreur panique, se dispersa ; Moustapha lui-même s'enfuit précipitamment à Lampsaque, et de là à fiallipoli. Amurat le suivit de près : il passa le détroit à l'aide des vaisseaux des Génois, et vint débarquer auprès de la même ville. Un combat fut Hvré : Moustapha, défait, se sauva vers Andrinople, ne s'y arrêta que pour emporter les joyaux du trésor, et se remit en route du côté de la Valachie. A peine était-il à une Journée de marche, que ses gens s'emparèrent de lui et le ramenèrent à Andrinople, où Amurat venait d'arriver. Il fut pendu à une tour de la ville.

L'empereur grec, en apprenant ce prompt dénoûment, essaya de désarmer

le ressentiment d'Aniurat; mais il n'était plus temps. Le sultan refusa d'écouler ses ambassadeurs, et les renvoya en leur annonçant qu'il les suivrait de près. En effet, 20,000 Ottomans parurent bientôt sous les murs de Constantinople (1422). Ils brûlèrent les villages et les moissons, détruisirent les vignes et les oliviers, massacrèrent les habitant^; puis ils attaquèrent la ville et élevèrent un retranchement qui ferma toute issue du côté de la terre. La promesse d'un pillage général attira dans le camp ottoman une foule de soldats et d'aventuriers de toute espèce. Cinq cents derviches s'y rendirent, conduits parle grand scheik de Brousse, Seid- Bochari, qu'on appelait Jfmir-sn/^an; ils réclamèrent, comme leur part de butin, les religieuses des couvents de Constantinople. Après avoir consulté les livres des devins, le scheik annonça que, le lundi 24 août, à une heure après midi, il monterait à cheval, agiterait son sabre nu, pousserait trois fois le cri de guerre, et qu'aussitôt les murailles de la ville s'écrouleraient. Le jour venu, il donna luimême le signal de l'assaut, qui fut terrible. On combattit avec fureur sur toute l'étendue des remparts, depuis la porte d'Or jusqu'à la porte de Bois. Femmes, enfants, vieillards, concoururent à la défense; la lutte durait encore au coucher du soleil avec le même acharnement, quand, tout à coup, les Turcs incendièrent leurs machines de siège et se retirèrent. Les Grecs attribuèrent leur délivrance à la Mère de Dieu; Emir-sultan affirma, dit-on, lui-même que, au plus fort de la mêlée, • la Vierge îivait paru sur les murs, couverte d'un vêtement violet dont l'éclat attirait tous les regards, et que cette intervention surnaturelle avait changé la loi des destinées.

La levée du siège peut s'expliquer d'ailleurs sans miracle : Aniural venait d'apprendre qu'une nouvelle révolte avait éclaté en Asie; que son plus jeune frère, appelé aussi Moustapha, soutenu par le prince deKaraman et sollicité par l'empereur grec, avait pris les armes et s'était emparé de Nicée. Il envoya des trouves 'en Asie. A leur approche, les complices de Moustapha se saisirent de sa personne et le livrèrent au sultan, qui le fit étrangler.

Délivré de ce danger, Amural ne reprit pas ses projets sur Constantinople, préférant assurer sa domination en Asie. Il dirigea d'abord une expédition contre le prince deKastemouni, en obtint de nouvelles soumissions, la cession des riches mines du pays et la main de sa fdle (1420). Puis, l'année suivante, l'indomptable Djouneïd, avec des bandes d'aventuriers, ayant battu le prince d'Aïdin et pris. sa place, il envoya, pour le châtier de toutes ses rébellions, une armée que commandait un beau-frère de Bajezid-pacha. Djouneïd ne put résister aux forces dirigées contre lui; son frère et son fils furent pris; lui-même réduit à s'enrermer dans la forteresse d'Hypsela, sur la côte, y fut bloqué par terre et par mer à l'aide de vaisseaux génois. Il se rendit en stipulant qu'il aurait la vie sauve; mais llamsa-bey, frère de Bajezid, le fit étrangler dans sa prison avec toute sa famille.

Amurat reprit possession du pays d'Aïdin; puis il s'adjugea l'Ktat de Mentesché

AMURAT ff. IH:»

an préjudice des neveux du dernier prince, qui lurent envoyés en prison. A la même époque, le prince de Tekicli et celui de Karaman attaquèrent Attalia; ils périrent tous deux devant ses murs. L'État de Tekieh fui réuni aux possessions ottomanes; celui de Karaman, diminué de moitié, fut laissé à l'un des fils du prince mort. Ainsi, des États turcs rétablis par Timour, il ne restait plus que le Karaman très amoindri, le Kastemouni réduit à l'impuissance et le Kermian. Peu de temps après, le vieux prince de Kermian vint visiter Amurat dans ses provinces d'Europe; il fut reçu avec magnificence, et, en retour, il légua ses États au sultan; il mourut Tannée suivante. Enfin, à rcxtrême frontière orientale, du côté du Diarbekir, s'agitaient quelques tribus deTurkomans; Amurat y plaça, comme gouverneur d'Amasia, un des bejs qui possédaient sa confiance, Jurkedj-pacha, qui se rendit maître par trahison des chefs les plus turbulents, et, par leur mort, assura la tranquillité des frontières. Désormais, du côté de l'Asie, les Ottomans n'ont plus de rivaux; tout l'intérêt se reporte sur les guerres d'Europe.

Amurat intervint d'abord dans une guerre entre les Serbes et les Hongrois, et il parvint ainsi à acquérir un premier point sur le Danube, Columbatz, à l'enlrée du défilé d'Orsova, et Kruschewatz, position centrale de la Servie (14:28). Puis il porta aux Grecs des coups qui devaient amener définitivement leur ruine. Nous avons vu quels efforts les Ottomans avaient déjcà faits pour s'emparer de Thessalonique.' Jean Paléologue, nouvel empereur de Constant inople, se sentant incapjible de défendre cette ville importante, l'avait ciidée aux Vénitiens. Amurat, irrité, rompit avec ces dominateurs de la SIéditerranée et attaqua Thessalonique rl4o0). Les habitants étaient disposés à se rendre, mais ils furent contenus par la garnison vénitienne, qui se défendit avec fureur. Après quinze jours de siège, la ville fut emportée d'assaut et saccagée, les églises pillées, toute la population massacrée ou réduite en (îsclavage. Les Vénitiens firent encore une tentative infructueuse contre (lallipoli ; puis ils traitèrent, et la paix fut rétablie.

§ IV. — (fuorros on Albanie, Valachic oi Sorvie. — Unnyado Corvin. — !)«'failos Hes Otlomans.

Amurat tourna alors ses armes contre l'Albanie, la Servie et la Valachie, voulant être maître de toutes les provinces détachées de l'empire grec avant d'attaquer (]onstantinople. Les Turcs allaient par là se trouver sérieusement en contact avec la Hongrie, et une lutte mémorable allait commencer entre eux et les chrétiens

L'Albanie était partagée en deux dominations principales : le midi, ainsi que l'Étolie et l'Acarnanie, appartenaient aux héritiers d'un aventurier florentin, Carlo Tocci, qui s'en était rendu maître dans le siècle précédent, et ces héritiers s'en disputaient la possession. D('»s l'entrée des Ottomans sur leur territoire, Janina et

les principaux châteaux se soumirent , à la condition que les habitants conserveraient leurs lois et leur religion. Le nord était soumis à Jean Caslriot, descendant ou héritier des Balsa; il fut forcé de livrer ses quatre fils au sultan, qui, à sa mort, s'empara du pays et envoya môme quelques bandes dans la Croatie et la Carniole.

A la même époque, la Valachie changea de maître. Wlad-Drakul ou -le Diable renversa et mit à mort Dan, son parent; il battit les troupes turques envoyées contre Jui, mais il ne conserva son {rône qu'à la condition de payer le tribut et de donner des troupes au sultan (1451).

Dans la Servie régnait Georges Brankowich, descendant de Lazare ; il fut attaqué à son tour par les Turcs, obligé de se soumettre et de donner sa fille en mariage à Amurat.

De là, traînant après lui les corps auxiliaires de Brankowich et de Drakul, le sultan entra dans la Transylvanie pour se venger du roi de Hongrie, Sigismond, qui venait de soulever contre lui une révolte en Asie. Il ravagea le pays et en enleva 70,000 prisonniers (1438). Le kral de Servie, ayant mis en état de défense Semendria, sur le Danube, il lui en demanda les clefs, et, sur son refus, il l'assiégea, la prit et fit crever les yeux au fils de Brankowich qui la défendait. Albert, alors roi de Hongrie et d'Allemagne, vint pour secourir les Serbes; mais, à l'aspect des Turcs, ses soldats sVnfuirent (l4o9). Une armée ottomane assiégea Belgrade; mais elle ne put prendre cette i)lace; alors elle pénétra dans la Transylvanie et vint assiéger Hermanstadl

A Albert avait succédé sur le trône de Hon^nic Ladislas, roi de Pologne ; le woïvode de Transylvanie était Jean Hunyade ("orvin, qui devait arrêter la marche conquérante des Turcs pendant vingt ans. Ce héros, de race roumaine, s'était élevé par son mérite au commandement des armées hongroises; c'était à lui que liadislas devait le trône de Hongrie, et, par reconnaissance, il l'avait nommé woivode de Transylvanie. Hunyade accourut à la défense d'Hermanstadt; il battil les Turcs, leur tua !20,()00 hommes et les rejeta au delà du Danube. 11 envoya au kral de Senieun chariot chargé de butin avec les télés des généraux vaincus en l'invitant à s'unir à lui. Une nouvelle armée de 80,000 Turcs vint arrêter ses progrès; il osa, avec 20,000 hommes seulement, leur livrer bataille àVasag,et remporta une victoire aussi complète que la première (1442).

La campagne de 1447) fut encore plus désastreuse pour les Ottomans, et mit le comble à la réputation de Hunyade; c'est ce que les Hongrois apj)ellent sa Ionfine campagne .Varii d'Ofen, le *22 juillet, à la tète d'une armée de toutes nations, il passe le Danube à Semendria, traverse la Servie en la ravageant jusqu'à Kissa : là se livre une grande bataille où les Turcs laissent 2,000 morts, 4,000 prisonniers, 9 étendards. Le vainqueur s'empare de Sofia, puis entreprend, malgré les rigueurs de l'hiver, le passage de l'Hémus, force le défilé de Soulu-Derbend ou la

. AMUllAT 11. ^ 167

porte de Trajau, malgré les efforts des Turcs et la violence du froid, entre, le jour de Noël, sur le territoire bulgare, où les habitants le reçoivent en libérateur. Enfln il remporte à Yalovaz, au pied du mont Konovicza, une grande victoire, et reprend le chemin d'Ofen chargé d'un immense butin, emmenant avec lui au nombre des captifs Kasim-bey, belerybey de Roumélie, et Mahmoud-Dschélébi, bey deBoH.

Pendant ce temps, le prince de Karamaii, sollicité par les Hongrois, s'était encore une fois soulevé ; Amurat fut obligé de passer en Asie pour le réduire. 11 lui accorda promptement la paix, et se luUa de revenir en Europe pour parer à tant de désastres. Contraint de s'humilier, il restitua la Valachie à Drakul, rendit à Brankowich Semendria et ses autres places ; puis il envoya demander la paix à Hunyade, car les Turcs ne connaissaient plus d'autre roi de Hongrie. Hunyade renvoya l'ambassadeur à la diète ; une trêve de dix ans fut conclue (juillet 1444), à condition que la Servie et l'Herzégovine seraient entièrement rendues à Georges Brankowich ; que la Valachie rentrerait sous la suzeraineté de la Hongrie. Tel fut le résultat de la mémorable campagne de 144o.

A tant de revers vint se joindre la mort d'Alaeddin, (Ils aine du sultan; Amurat, dégoûté du pouvoir, ne put résister à ce dernier coup : il remit l'autorité à son (ils Mahomet, alors âgé de quatorze ans, et se relira parmi les derviches de Magnésie, dans le gouvernement de Sarou-khan, avec l'intention d'y achever ses. jours dans le repos.

§ V. — Balaille de Varna. — Scaiulerlu;^. — Bataille de Kassova.

A peme était-il arrivé dans sa retraite, qu'il en fut tiré par un événement tout à fait imprévu : la paix qu'il venait de concrlure était déjà rompue. Les négociateurs turcs s'étaient à peine retirés que le cardinal Julien Césarini, légat du pape, somma le roi Ladislas de déchirer le traité (ju'il avait juré sur l'Évangile, la parole donnée aux infidèles étant, dit-il, nulle de plein droit. A ces sollicitations se joignirent les lettres de l'empereur grec et du cardinal Francesco Condolmieri, commandant de la flotte pontificale dans l'Archipel; tous deux insistaient pour qu'on profitât de l'absence du sultan : une grande croisade, disaient-ils, avait été résolue pour rejeter les Turcs en Asie. L'armée des croisés ne se composait que de quelques aventuriers allemands et italiens, dont le cardinal Julien prit le commandement, et les forces des Hongrois ne moulaient pas en tout à plus de 10,000 hommes : c'est avec ces faibles ressources qu'on voulait détruire la puis^ sance ottomane. Jamais parjure ne fut plus manifeste; on attendit que les Turcs eussent évacué les places de la Servie ; puis, le 1" septembre 1444, la guerre fut déclarée, et Ton se mit en marche le long du Uanuln' en entraînant Drakul et les

108 • * UiSTOlRË DE LA TUUQUIE.

Valaques. La Bulgarie fut dévastée, les places prises, Varna assiégée. Tout à coup, on apprit qu'Amurat était revenu; les Génois, gagnés par For du sultan, l'avaient transporté avec ses troupes d'Asie en Europe en traversant la flotte des croisés; il était campé à quatre milles de l'armée chrétienne, avec 40,000 homqies. Malgré l'énorme infériorité du nombre, on résolut de livrer bataille ; les derniers succès avaient tourné toutes les tètes. Le 10 novembre, les deux armées se trouvèrent en présence. Amurat, placé au centre avec ses janissaires, faisait porter devant lui au bout d'un(! lance l'original du traité violé. Au premier choc, Hunyade enfonça Taile gauche de l'armée turque, les Valaques dispersèrent l'autre aile et pénétrèrent dans le camp du sultan. Déjà Amurat se disposait à fuir; un de ses beys le retint par la bride de son cheval et-le supplia de tenir ferme. En ce moment, le roi Ladislas se jette sur les janissaires, perce jusqu'au sultan et va le frapper de sa main, lorsqu'il tombe avec son cheval; un janissaire lui coupe la tête et la met au bout d'une pique en criant . « Giaours, voilà votre roi ! » A celte vue, les Hongrois se débandent et leurs débris vont chercher asile derrière les retranchements; Hunyade et les Valaques prennent la fuite; la bataille était gagnée. Le lendemain, on donna Tassaut au camp chrétien, dont les défenseurs furent massacrés : de ce nombre était le légat Césarini.

Content d'avoir sauvé l'empire, Amurat, dès qu'il eut ramené son armée, abdiqua une seconde fois et retourna dans sa voluptueuse retraite de Magnésie; mais, au bout de quelques mois, il fut obligé de renoncer au repos. La discorde s'était mise dans le conseil du jeune prince et dans les troupes; les janissaires se révoltèrent à Andrinople. Sollicité par le vizir de ressaisir l'autorité, il revint à Andrinople, et son hls alla occuper sa place à Magnésie (144")).

Le grand coup frappé à Varna lui permettait de reprendre les projets des Ottomans contre les débris de l'empire byzantin.

L'empereur Manuel avait partagé ces débris entre ses septlils : l'aîné; Jean, ne possédait que Constantinople et ses environs; un autre, Constantin, qui fut le dernier empereur de Byzance, possédait laMorée, Théhes et une partie de la Thessdlie. Prévoyant l'attaque qui le menaçait, Constantin, aidé de Thomas, son frère, (il relever les anciennes fortifications de l'isthme de Corinthe et le ferma entièrement. Après avoir imposé son alliance au duc d'Athènes (c'était alors le Florentin Neri), Amurat s'avança vers le mur de l'isthme, l'assiégea, y lit brèche à coups de canon et l'emporta d'assaut. Cet obstacle une fois renversé, Corinthe fut prise et brûlée, et le Péloponèse saccagé sans pitié. Les deux Paléologue durent payer une capilation pour les sujets qu'on leur laissa.

Cette facile expédition terminée, Amurat tourna ses efforts contre l'Albanie, qui commençait à l'inquiéter. Là s'était élevé un nouveau Hunyade, dont le nom ne devait pas être moins célèbre que celui du héros hongrois. Georges Castriot était le plus jeune des lils de Jean Castriot, despote de l'Albanie septentrionale, ou

plus exactement du canton de Mirdita. Nous avons dit que ce Caslriot avait été réduit à payer tribut et à donner ses quatre fils en otage. Les trois aînés moururent empoisonnés, dit-on; le quatrième, Georges, obtint la faveur du sultan; et lorsque la Mirdita, après la mort de Jean, eut été annexée à l'empire ottoman, il obtint un commandement de 5,000 hommes dans Tarmée d'Amurat, où,, à cause de sa valeur impétueuse, il était connu sous le nom A' Iskender-bey (seigneur Alexandre), nom que les Européens ont transformé en Scanderbeg. Les faveurs du sultan ne lui firent pas oublier sa religion et sa patrie, et, en 1443, après la première bataille de la longue campagne, il résolut ^'abandonner les infidèles : il se présenta chez un secrétaire du sultan, le força le poignard sur la gorge de signer Tordre au commandant de Croïa de remettre la place entre ses mains; puis il tua le secrétaire et courut en Albanie. Après s'être fait dans les environs une bande de 600 partisans, il pénétra dans Croïa, ouvrit les portes à ses gens et massacra la garnison turque. Ce fut le signal d'une insurrection générale; les Ottomans répandus dans les villages furent égorgés, les garnisons des villes forcées de se rendre, et en trente jours, Scanderbeg se trouva maître de l'Albanie ; tous les princes et seigneurs chrétiens du pays le reconnurent comme chef et lui fournirent chacun son contingent. De 1443 à 1447, trois armées furent envoyées contre lui et successivement défaites; une quatrième se mit en marche, plus forte que les précédentes; elle fut encore battue, et le général ottoman pris avec ses principaux officiers. Alors Amurat résolut de diriger lui-même une expédition décisive, qui fut préparée pour Tannée suivante (1448); mais, à cette époque, la guerre recommença avec la Hongrie.

Hunyade, avec une armée de 24,000 hommes, envahit la Servie, ravagea le pays et se dirigea par le plateau de Kassova pour descendre dans la Macédoine. Amurat réunit une immense armée et vint, avec plus de 150,000 hommes, Tattendre sur ce plateau célèbre où se décident les destinées de la péninsule hellénique. Hunyade devait être joint par Scanderbeg et une armée albanaise; au lieu de les attendre, il résolut de combattre. Alors s'engagea une lutte terrible et inégale qui dura trois jours; le 17 octobre, il n'y eut guère que des escarmouches: le 18, ce fut une mêlée effroyable. Trahis par les Valaques, pris à dos par une partie de Tarmée turque, les Hongrois se défendirent toute la journée; mais la nuit venue, Hunyade, désespérant du succès, s'enfuit, et ses soldats se di.spersèrent. H ne resta sur le champ de bataille que les auxiliaires allemands avec Tartillerie; cette poignée d'hommes recommença à combattre le lendemain jusqu'à ce qu'elle fût anéantie.

Au printemps suivant, Amurat entra en Albanie avec son immense armée de Kassova. 11 prit Sfetigrad et Dibra ; mais il perdit devant ces deux bicoques 20,000 hommes, et fut obligé de remettre à Tannée suivante le siège de Croïa (1450). La place fit une résistance héroïque; en même temps Scanderbeg, avec

8,000 hommes, se tcnsûl à un mille des assicgeanls et les fatiguait par des attaques meurtrières et multipliées. Le sultan essaya de corrompre le commandant de la garnison ; il essaya de négocier avec Scanderbeg : l'un et l'autre repoussèrent toutes ses ouvertures; enfin le siège l'ut levé. Amurat était à peine de retour à Andrinople qu'il mourut d'apoplexie (9 février 1451).

§ VI. — Rè|rne de Mahomet II. — Siège et prise de Conslanlinoplr.

Le successeur d'Amurat 11, à peine âgé de vingt-deux ans, était dévoré d'une ambition inquiète, eniportée. Depuis qu'il avait vu le pouvoir échapper de ses mains, il rongeait son frein à Magnésie; aussi quand arriva la nouvelle de la mort de son père, il s'élança à cheval en criant : « Qui m'aime me suive! » ei il arriva en deux jours à Gallipoli. C'était à un tel homme qu'il appartenait d'en finir avec l'empire de Byzance.

Mahomet reçut d'abord les ambassadeurs de l'empereur : c'était alors Constantin Dragozès, le despote de Morée, qui, l^année précédente, avait succédé à son père par la protection d'Amurat; il lui témoigna des intentions pacifiques, et s'engagea même à payer une pension de 300,000 aspres pour l'entretien d'un petit-fils de Soliman qu'on tenait captif à Constantinople. Puis il renouvela les traités avec tous ses alliés chrétiens, conclut avec les envoyés de Hunyade une trèxe de trois ans, et s'en alla en Asie guerroyer contre le prince de Karaman. Pendant qu'il était occupé de ce côté, Constantin eut l'imprudence d'envoyer réclamer la pension promise, ajoutant que, si on ne In pavait pas, il mettrait on liberté le prisonnier. Mahomet s'irrita de cette menace, et dès lors il ne songea plus qu'à en finir avec Constantinople. Il repassa en Europe et, pour affamer la ville et la séparer de la mer Noire, il ordonna d'élever sur la rive européenne du Bosphore, à l'endroit le plus étroit, en face du château construit par Mahomet T' en Asie, un château fort auquel il donna le nom significatif de Boghazkesen (coupe-gorge); c'est ce qu'on appelle aujourd'hui le château d'Kurope*. Trois mille ouvriers, protégés par une armée, furent employés à cette construction, qui s'acheva en trois mois sous les yeux et sous la direction du sultan. Tout vaisseau passent à la portée des batteries de ce château dut payer rançon, et un navire vénitien qui s'y refusa fut coulé (août 1452)

A ces nouvelles, l'empereur effrayé envoya à Mahomet une humble ambassade pour lui offrir de payer tribut et le supplier d'épargner les campagnes qui nourrissaient Constantinople. Pour toute réponse, le sultan donna ordre aux sipahis de mener paître leurs chevaux dans les récoltes des Grecs; et, quelques jours après,

* Voir page 39.

MAUOMET II. 171

une rixe s'élaiit élevée entre les soldais et les paysans, ce fut le coimuencement de la guerre. L'empereur envoya un dernier message à Mahomet : a Puisque ni les serments, ni les traités, ni les soumissions, ne peuvent assurer la paix, lui dit-il, poursuis les hostilités. Ma conliance est en Dieu; s'il lui plalt.d'adoucir ton cœur, je me réjouirai de cet heureux changement; s*il te livre Constantinople, je me soumettrai sans murmure à sa volonté; mais, tant que le juge des princes de la terre n'aura pas prononcé, je dois vivre et mourîren défendant mon peuple. » Et il lit fermer les portes de la ville et ne songea plus qu'à la défendre.

Mahomet, de son colé, revint à Andrinople pour faire les préparatifs du siège. Son ardeur, son inquiétude, étaient si grandes, qu'il en perdit le sommeil, et que ses journées étaient uniquement employées à discuter îivec ses généraux les moyens de prendre la ville. Pendant qu'on travaillait au château du Bosphore, un fondeur hongrois, nommé Orban, vint oflrir ses services à Mahomet, et, sur son ordre, construisit le plus énorme canon dont l'histoire fasse mention; cette gigantesque machine lançait des boulets de pierre de douze palmes de circonférence et du poids de douze quintaux; il fallait sept cents hommes pour la remuer etja servir. On en fit l'essai à Andrinople; la vapeur de la poudre couvrit la ville entière, la détonation se fit entendre à plusieurs lieues, et le boulet, à la distance d'un mille, s'enfonça d'une brasse dans la terre. On fondit en suite d'autres pièces d'un moindre calibie, et on rassembla des troupes de tous les points de l'empire. Une flotte de quatre cents voiles fut équipée et mise sous les ordres du renégat bulgare Baltaoghli.

Pendant ce temps, la plus grande confusion régnait à Constantinople. Le recensement fait de toutes les forces, il ne se trouva que 4,1)75 hommes en état de combattre; il s'y joignit 2,000 étrangers et 500 Génois qui arrivèrent sur deux galères, commandés par Jean Longus Justiniani. La marine était nulle; on retint pour la défense de la ville les bâtiments de toute nation qui vinrent de l'Archipel; il se trouva ainsi dans le port quatorze navires. Les murs s'écroulaient; ils n'avaient pas été réparés depuis des siècles; on les restaura à la hâte. L'eippereur envoya dans toute l'Europe solliciter des renforts, et, dans l'espérance d'intéresser l'Occident à sa cause, il annonça la ferme résolution de terminer le schisme. « Mais, dit iEneas Sylvius, la chrétienté était un corps sans tète, une république sans magistrats; le pape n'était plus qu'un fantôme éblouissant. » Au lieu d'envoyer une armée au « dernier héritier de la dernière étincelle du nom romain* », on lui envoya un légat du pape pour effectuer la réunion. Une assemblée solennelle eut lieu dans l'église de Sainte-Sophie, le 12 décembre 1452; le légat célébra la messe; l'empereur et toute la cour y assistèrent. Mais les moines, le clergé et tout le peuple se révoltèrent contre cet acte, qu'ils traitaient de sacrilège. A la tête des plus fou-

' i'iu'uuia, lÏT. in, ch. vu. ~ (iibbuii, t MU.

^iioux orthodoxes se placèrent le patriarche Gennadiuset le grand amiral Notaras, (|iii (kVlaroront qu'ils aimaient mieux voir à Constanlinople « le turban du sultan i\\\o le chapeau d'un cardinal. »Toute l'énergie de ce peuple dégradé semblait réservée pour ces miséral)l(»s discordes. Il ne lui vint aucun secours eQicace dé TOccidenl. Les princes de la Morée et des lies delà Grèce se tinrent en repos, et les Génois de Galata lirent avec le sultan un traité de neutralité; il est vrai que, malgré ce traité, ils liivnt passer aux assiégés de nombreux secours; aussi Mahomet jura-t-il d'écraser le siTpent quand il aurait tué le dragon. Tout le monde désespérait de la défense; on était convaincu que Theure fatale était arrivée. Des prophéties de tout genre circulaient dans la foule; une d'elles assurait que les ennemis pénétreraient jusqu'à la place du Taureau, et (|ue là un ange descendant du ciel mettrait un glaive à la main d'un homme du peuple, qui ressaisirait la victoire et chasserait les Turcs jusc|u'aux extrémités delà Perse*; mais toutes les autres prédictions étaient sinistres. On avait trouvé, disait-on. dans un couvent du mont Athosdeux tablettes prophétiques attribuées à Léon le Sage, contenant la liste des empereurs el dos patrian^hos; les noms du dernier empt^reur et du dernier patriarche man-. quaioni . On niooutait aussi que Michel Paléologue avait interrogé un devin sur la desliuèo de sa ract\ et qu'il avait obtenu pour toute répouse le mot mamalmi; a* mot com|H>s«'* do sept lettres marquait, disait-on, que le septième Paléologue serait le dernier. Kntin, jus<]ue dans les oracles de la sibylle d'Erythive, on prétendait avoir tn>uvé rannonce de la chute de Tempire. La même opinion était n^ivuuluechof. les autres nations : une vieille femme avait assuré à Jean Hunyade, après la défaite do Kassova. tpir les rovors dos chrolions (iniraient quand Conslantinoplo serait dolruilo par le> Turcs. Toutes ces pr^nliclions. passant de bouche on bouche, achevaient daballro les ospril>.

Toi olait l clat do la cilo quavhl. au ninis d avril 1 irCi. :Î<XHH.H> Osmanlis in- \oslivvnt les n^uparb du cote do la tono Cvi.wi la douzième lois qu'elle était as- >iov«v par los uin>ulm.ins*: do ti»ut Unvp>. ils avaient i-tf convaincus que cette \illodo\ail It'ur apiuvlonir : Mahomol la L'ur axait promise*. lK*s >cheiks, des dor\ulïo>. aivouruivnl enfouie dan> lo> iani.> do rarnuo ottomane et lanimèrenl

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MADOMET 11. 173

par leurs prédications. Le plus célèbre d'entre eux, le grand scheikAkjemseddin, retrouva le cercueil du poxle-étendard Eyoub, mort au troisième siège : on lui construisit un tombeau sur lequel s'éleva plus tard une mosquée. Cet incident, qui parut miraculeux, contribua puissamment à exaller le fanatisme des assiégeants. Le gros canon arriva traîné par cinquante paires de bœufs, soutenu en équilibre par quatre cents hommes et précédé par deux cent cinquante charpentiers et pionniers. On le dressa d'abord contre la porte Caligaria (aujourd'hui Egri'Kapouci, porte courbée) ; ensuite on le transporta à la porte de Saint-Komain, qui en a conservé le nom de porte du Canon, Top-Kapouci. De chaque côté étaient établies deux pièces qui lançaient des boulets de six quintaux: quatorze autres batteries ébranlèrent le reste des murailles. La monstrueuse pièce ne rendit pas, du reste, tous les services qu'on en avait attendus; il fallait deux heures pour la charger et une énorme quantité d'huile pour Thumecter après chaque décharge de peur qu'elle ne se brisai; elle ne pouvait tirer que huit fois dans une journée. Au bout de quelques jours, elle éclata et tua son inventeur.

Cependant, animés par l'exemple de l'empereur, qui combattait en personne sur les remparts et par l'infatigable activité de Justiniani, les défenseurs de la ville firent des prodiges ; on comblait chaque nuit les brèches ouvertes pendant le jour; on élevait de nouveaux remparts et on creusait de nouveaux fossés; les Turcs n'avançaient pas. Ils n'étaient pas encore habiles au maniement de l'artillerie; ce furent des Hongrois qui leur apprirent à ouvrir promptement une brèche, en visant alternativement à droite et à gauche, puis au milieu, dans l'espace déjà ébranlé. En revanche, un artificier allemand, Jean Grœnt, apprit aux Grecs à mieux diriger le feu grégeois, pour brûler les machines et tuer les mineurs. Les Turcs avaient construit une tour en bois recouverte d'un triple vêtement de peaux, et munie de ponts-levis pour aborder de plain-picd les murailles de la ville; cette immense machine fut incendiée.

A la fin d'avril, cinq vaisseaux, dont un grec et quatre génois, se présentèrent en vue du port; la flotte ottomane se port-a tout entière à leur rencontre, et un combat naval s'engagea près du rivage. iMalgré la disproportion des forces, les chrétiens se jetèrent résolument au milieu des Turcs. Du haut des ponts, ils firent pleuvoir sur les bateaux plats de l'ennemi une grêle de projectiles et des torrents de feu grégeois; le désordre se mit dans la flotte turque; plusieurs vaisseaux s'entre-choquèrent et coulèrent bas. Mahomet, qui du rivage assistait à cette honteuse défaite, voulait dans sa fureur se jeter avec son cheval au milieu des flots pour châtier la maladresse de ses marins; il vit enfin les cinq navires percer à travers

pulles, mais avec ces seules paroles : o 11 n'y a d'aulrc Dieu que Dieu, et Dieu est ^rand 1 » Alors un des côIl's qui regardciil la mer s'écroulera ; le second tombcri ensuite; câlin les rcmparls du côté de la lerro tuiuberon| aussi, et les vainqueurs y l'eroal leur cnlrco. »

toute sa Hotte et entrer dans le port, dont les chaînes furent refermées derrière eux. H se vengea de cet afiront sur son amiral; il le lit charger de fers, lui appliqua lui-même cent coups de bâton, puis le dépouilla de ses biens et l'envoya en exil. Depuis cette époque s'est établie chez les Ottomans celle opinion populaire que le ciel, en leur donnant Fempire de la terre, leur a refusé celui des mers.

Cet incident avait tellement consterné les assiégeants, qu'il fut question de renoncer à Tentreprise. Le parti de la paix fut soutenu dans le conseil de guerre par le grand vizir Khalil-pacha, depuis longtemps ami secret des Grecs; le second vizir, favori de Mahomet, insista pour la continuation du siège, et son avis remporta. Cependant on n'avait fait encore aucun progrès, et il y avait peu d'espoir d'en faire tant que la ville serait libre du coté de la mer, les vaisseaux grecs étant maîtres de la Corne-d'Or et même de la Propontide. Ce fut alors que Mahomet, n'espérant pas forcer l'entrée du port, conçut l'idée singulière d'y introduire ses vaisseaux par terre. La flotte turque fermait le Bosphore à Beschiktasch. On lui fit une route derrière les collines de Péra pendant deux lieues, par Sainl-Dimitri et Khalskœi; on la recouvrit de planches qu'on enduisit de graisse, et, pendant une seule nuit, soixante-dix galères à deux, trois et cinq rangs de rames furent traînées à travers collines et vallées dans la Corne-d'Or, en face des portes aujourd'hui appelées de Balat et de Haïwan. Sur chaque navire, le capitaine « était à l'avant, le lamaneur à l'arrière; les voiles étaient déployées au vent, les trompettes sonnaient, les tambours battaient, et, au point du jour, les assiégés virent avec autant de surprise que d'effroi plus de soixante-dix bâtiments turcs jeter l'ancre au milieu de leur port \ » Us ne firent, à ce qu'il semble, aucune tentative pour empêcher l'arrivée des Turcs.

Dès la nuit suivante, Justiniani essaya de brûler la flotte turque; mais il fut trahi par les Génois de Galata, qui, pendant tout le siège, jouèrent un double rôle; le vaisseau qu'il montait fut coulé à fond; ses compagnons furent pris ou noyés, lui-même n'échappa qu'à grand' peine. Les Turcs construisirent alors un pont sur le port d'où ils canonnèrent la muraille; on essaya encore d'incendier ce pont et les vaisseaux; mais cette entreprise échoua comme la précédente; (juaranle Génois d'élite qui s'en étaient chargés furent égorgés le lendemain malin à la vue des assiégés ; ceux-ci, par représailles, placèrent sur leurs créneaux les têtes de deux cents prisoimiers turcs.

Pressée par terre et par mer, la ville était dans une situation désespérée; sa pelile garnison était affaiblie, décimée par sept semaines d'une lutte acharnée, et, de plus, il iallait qu'elle se divisât pour résister sur deux points à la fois : une énorme brèche était ouverte à la porte de Saiiit-Uoniain; la muraille du coté du

» nuuimer, l. l\, p. 409.

port no pouvait offrir une longue résistance. Mîîhomet envoy«*i un message aux assiégés, ])roniettant, si la ville capitulait, aux habitants la vie sauve et la liberté, à rcmpereur la paisible possession de la Morée ; Constantin aima mieux s'ensevelir sous les ruines de sa capitale. C'était le 24 mai; le sultan annonça un assaut général pour le 29. Aussitôt le camp ottoman prit un aspect de fête. On mit en liberté les soldats de la flotte, qu'on avait jetés en prison après leur défaite; on promit aux janissaires le pillage de la ville, des tirnars et des sandjaks aux premiers qui monteraient sur les remparts ; les derviches parcoururent les tentes pour réveiller l'ardeur fanatique des mosUms. Le soir venu, la flotte et le camp tout entiers s'illuminèrent; Constaiitinople se vit entourée d'une ceinture de feux; on entendait de tous côtés retentir les bruyantes clanieurs des barbares et ce cri mille fois répété : « Dieu seul est grand, et Mahomet est son prophète. » Du sein de la ville en deuil , on n'y répondait que par des gémissements et des prières : « Kyrie, eleison; Seigneur, ave/ pitié de nous! »

Cependant on employa œs derniers jours à réparer les brèches, à reconstruire les remparts, à creuser des fossés derrière ceux qui avaient disparu. Dans la nuit du '28 au 29, Tempereur communia en grande pompe à Sainte-Sophie ; puis il alla prendre sa place à la porte de Saint-Romain avec Félile des siens. Au point du jour, l'attaque commença. Le sultan, pour fatiguer ses adversaires, fit donner d'abord ses plus mauvaises troupes; leurs corps comblèrent les fossés. Vers dix heures, les assiégés soutenaient encore la lutte sans désavantage, quand Jusliniani, blessé à la main, se retira malgré les supplications de l'empereur; sa retraite jeta le découragement parmi ceux qui Tenlouraient. Cependant l'exemple de Constantin les ranima, et le combat se rétablit; tout à coup retentit un cri d'alarme : « Les Turcs sont dans la ville, la ville est prise! » La porte de Bois ou du Cirque, murée depuis deux siècles à cause d'une ancienne prophétie, avait été rouverte la veille pour faire une sortie; ce fut par là que cinquante Turcs s'introduisirent et vinrent prendre à dos les défenseurs de la brèche. Aussitôt tout se disperse, tout s'enfuit vers le port. L'empereur court a la porte Caligaria, et arrive au moment où les assaillants enfoncent le passage; il se jette en désespéré dans leurs rangs et tombe sous le sabre d'un janissaire.

La foule cependant se précipitait du côté du port, cherchant un refuge sur les vaisseaux grecs et génois qui s'y trouvaient. Quelques-uns parvinrent ainsi à se sauver; mais les gardes fermèrent les portes et en jetèrent les clets. Tout ce torrent de fuyards reflua alors vers le milieu de la ville, et la plupart coururent s'enfermer dans Sainte-Sophie. Bientôt parurent les Turcs, qui enfoncèrent les portes à coups de hache; là commencèrent les scènes de pillage, les profanations, les excès de tout genre. Il y eut peu de sang répandu, excepté dans le premier emportement de la victoire. Hommes, femmes, enfants, étaient entassés dans les églises; on les lia deux à deux et on les chassa vers les vaisseaux. Puis les pillards

I7« HISTOIRE DE LA TIR jl'IF.

se répandirent dans les rues, les maisons, les palais, en enlevant d'énormes richesses. Le sultan avait dit la veille à ses soldats : « La ville et les édifices publies m'appartiennent; mais je vous abandonne les captils et le butin, les métaux pn'*cieux et les Wlles femmes : soyez riches et heureux. »

Ainsi tomba Constantinople, après onze siècles d'existence. Sa chute, depuis que l'empire d'Orient était partagé en une multitude d'États ennemis, était inévitable; et, si elle n'eut pas lieu plus tôt, il semble que ce fut par le respect qu'inspirait encore aux peuples barbares qui le menaçaient depuis des siècles ce dernier reste de l'empire romain. (]et événement ne fit disparaître en réalité (|u'im nom, qu'un titre d'empire; il renouvela même l'existence de la ville de Constantin. 11 fut pourtant, par ses conséquences, toute une révolution : il faisait disparaître le dernier obstacle que l'islamisme trouvât encore pour s'établir dans la chrétienté; il donnait définitivement le triomphe à l'Orient dans sa lutte contre rOcndent; il semblait menacer l'Europe du sort auquel elle avait échappé dixhuit cents ans auparavant par les victoires de Salamiuc et de Marathon ; enfin il livrait la Méditerranée, cette mer de la civilisation, à la barbarie orientale. L'Europe en fut consternée; elle se sentit souillée d'une grande honte, en même temps que menac4''e*d'un grand danger. Elle redoutait l'intrusion de ce peuple étranger à sa religion, à ses mœurs, à son esprit, qui, jusqu'à ce jour, n'avait été que campé sur son sol, mais qui maintenant semblait s'y asseoir définitivement. Elle aurait été encore plus alarmée si elle avait pu prévoir, a cette époque, les embarras interminables que l'existence de ce corps étranger susciterait un jour dans son sein, et les périls infinis dont il menace l'avenir.

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