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CHAPITRE II

RÈGNKS DE BAJAZET M ET DE SELIW l" (1481 - laiO).

§ I. — Révolte et avciituics de I»jem.

Mahomet II laissait deux fils : Bajazet, gouverneur d'Amasia, et Djem, gouverneur de Karamanie. Ce prince Djem, ou Zizim, conmic l'ont appelé les historiens européens, était le plus jeune des deux frères. 11 avait alors vingt-deux ans. Brave, robuste, d'un esprit brillant et orné, beau lutteur et poêle remarquable, il avait su gagner raffeclion des peuples indociles qu'il gouvernait, et s'était fait un parti parmi les grands de l'empire. Le vizir Jlohammed-Karamani, qui était d'intelligence avec lui, entreprit de cacher la mort du sultan jusqu'à ce que son successeur fût déclaré ; il envoya des messagers aux deux princes, et comme Mahomet était mort 5 Scutari, il fit ranienerle rrn'ps à Coiislaïitinopjcdiuis une lKii>[ue fermée, publiant que le sultan venait prendre des l>aji]s pour rélablîr m mî^ià. Mais déjà le peuple soupçonnait la vérité; les mijem-otjhians (retTO*^ M saires) éclairèrent l'armée. Aussitôt les jniiijisaires sel quartiers de la ville et mettent à mort le \\m\ CoUfi iS

* Bankc, Bist. de h ttc'vol. terbe; Uammer, Ifitl. ât lEmp* ùttùmairt

i98 HISTOIRE DE LA TURQUIE.

continuelles des derniers règnes, avait acquis une importance démesurée et commençait à se rendre redoutable; déjà, au commencement du règne de Mahomet II, elle avait demandé tumultueusement un supplément de solde, et le sultan, tout en punissant les chefs, avait du céder aux exigences des soldats. Cet exemple funeste allait se renouveler; il passa en coutume, et le présent d'avènement fut payé par tous les sultans jusqu'en 1774.

Cependant le messager adressé à Djem avait été arrêté par le beylerbey d'Anatolie. MaisBajazet, averti à temps, quitta son gouvernement, arriva en neul jours à Scutari et se fit reconnaître. Les janissaires vinrent en foule à sa rencontre, demandant amnistie pour les desordres commis, réclamant un présent d'avènement, et, de plus, l'èloignemenl de Moustapha-pacha, favori du nouveau prince, et l'élévation d'Ishak-bey, gouverneur de Conslantinople, à la dignité de grand vizir. Tout fut accordé. Ainsi fut consacrée lo tyrannie de ces nouveaux prétoriens.

I-c nouveau sultan était d'un caractère pacifique ; dans son gouvernement d'Amasia, il vivait entouré de poètes et d'écrivains, cultivant lui-même les lettres. Les historiens ottomans l'appellent Bajazet le Ssoft, nom qu'on donne aux savants qui se livrent à la vie contemplative. Cependant il fut jeté, par les nécessités de sa situation et, pour ainsi dire, par les destinées de l'empire ottoman, dans des guerres presque continuelles. Djem avait pris les armes; il se dirigea vers Brousse, battit un corps de 2,000 janissaires et entra dans la ville. Pendant qu'il y installait sa cour et faisait reconnaître aux environs sa souveraineté, Bajazet leva une armée et s'avança pour soutenir ses droits. La sultane Seldjoukchaloun, grand'tanle des deux frères, essaya vainement de les réconcilier. « Il n'y a pas de parenté entre les princes, » répondit Bajazet. Djem partagea ses forces déjà insudisantes, fut battu près d'Ienischehr (20 juin 1481) et obligé de s'enfuir vers la Karamanie. De là, il se réfugia dans les États du sultan d'Egypte. Bajazet, après l'avoir poursuivi pendant plusieurs jours, regagna sa capitale. En passant devant Brousse, les janissaires demandaient qu'on livrât la ville au pillage pour la punir d'avoir reconnu Djem; le sultan, après les avoir harangués lui-même, fut contraint de traiter avec l'émeute; il donna mille aspres par homme pour racheter la ville.

L'année suivante, Djem revint du Caire à Alep et s'allia avec Kasim-bey, le dernier des princes de Karaman, qui s'était révolté : plusieurs gouverneurs ottomans prirent parti pour lui ; Koniah fut assiégée. Mais la fortune fut encore favorable à Bajazet : grâce à l'habileté de Keduk-Ahnied, le conquérant de Kafl'a et d'Otrante, Djem se vit contraint de lever le siège de Koniah ; le gouverneur d'Angora fut battu et tué; la désertion se mit dans l'année du prince rebelle, qui dut fuir une seconde fois. Il envoya des ambassadeurs à Bajazet, lui proposant un partage ; le sultan répondit : « La fiancée de l'empire ne peut être partagée. Que mon frère cesse d'enfoncer les pieds de son cheval dans le sang musulman; qu'il se contente de ses anciens revenus et les dépense à Jérusalem. » Djem refusa et aima mieux

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se jeter dans les bras des ennemis de Fenipire. Par le conseil de Kasnn-bej , il entreprit de porter la guerre dans les provinces d'Europe,- avec l'aide des puissancx^s chrétiennes; un de ses altidés fut envoyé au grand maître de Rliodes. Grande fut la surprise des chevaliers : Tordre fut convoqué tout entier pour déUbérer. Enfin on promit au prince un accueil honorable et une retraite assurée. Le 2ô juillet 1482, une galère de l'ordre Tamena à Rhodes, où il fut reçu en grande pompe. Bientôt arrivèrent des agents du sultan chargés de faire des offres magnifiques, et des négociations furent entamées. On conclut d*ahord avec le prince fugitif un traité qui assurait à l'ordre de grands avantages, si Djem était un jour rétabh; puis, sous prétexte qu'il n'était pas en sùreti' à Rhodes, on le lit partir pour la France. Quelques jours après son départ, les chevaliers signèrent avec le sultan un traité par lequel celui-ci s'engageait à rester en paix toute sa vie avec l'ordre et à lui payer une pension annuelle de 4r),(MlO ducats pour la garde de son frère. Ce traité était une violation manifeste de la parole donnée à Djein, une perfidie d'autant plus odieuse qu'elle était stipendiée. Kn vain le pape, le roi de Hongrie, l'empereur, demandèrent la mise en liberté du prince, espérant le faire servir à l'alTaiblissemenl de l'empire ottoman; le grand maître de Rhodes, gagné par de nouvelles promesses ou flatteries du sultan, éluda toutes leui's instances.

.Arrivé à Nice, le prince ottoman n'eut {)lusà se dissimuler qu'il était captif; on lui enleva la plus grande partie de sa suite, qui fut ramenée à Rhodes; et, de Nice, on le transporta à (Ihambéry, au Puy, à Rourganeuf; pendant sept ans, on le traîna de résideut^e en résidence sous une garde toujours plus rigoureuse. Enfin, en 1 481), le graïul maître le livra au pape Innocent VIII, et il fut envoyé à Rome. Des relations suivies s'ouvrirent alors entre le p:)nlife romain et le sultan des Turcs, qui offrit au pape la pension qu'il avait payée jusqu'à cette époque aux chevaliers; des agents furent envoyés de part et d'autre à Rome et à (ionstantinople. Iimocent VIII étant mort, son successeur, le fameux Alexandre Rorgia, proposa au sultan de garder son frère à raison de 40,000 ducats par an, ou de l'en débarrasser pour r)00,OlO ducals une fois payés. Pendant que ce marché se débattait, l'Italie fut envahie par le roi de France, et l'empire ottoman meincé de grands troubles.

Le romaiies(|ue (Iharles VllI avait rcvé la con«juéle de Conslanlinople et de Jérusalem; la sounûssion du royaume de Naples ne devait être que le prélude de celte gigantesque expédition, pom* laquelle la chevalerie française avait été convo(|uée connue pour les anciennes croisades, l'u fils de Thomas Paléologue avait vendu au jeune roi ses droits au tronc d'Orient ; le grand maître de Rhodes devait commander l'armée quand elle serait 'arrivée en Grcnrc; plusieurs souverains de l'Europe avaient promis de contribuer à la guerre, soit de }guvhien^. soit de leurs siddals. On avait envoyé des agenî^ ]K*ur i^mileviT la Maralnîf»t\ Grèce et l'Albanie; on leur avait fait passer dis anuc» et dv lurt»**''' ' ^

vcqiie de Durazzo et les Mirdiles étaient à la tète de la eonjuratiou ; la route des Français était indiquée d*Olrante à Avlone, d'Avlone à Byzance, à travers les populations albanaise et grecque, dont on espérait le concours. Enfin, on comptait sur la personne de Djeni, que réclamait Charles VIII, pour inquiéter Bajazct et faire diversion en réveillant la guerre civile dans les provinces turques.

A la nouvelle de la marche de Charles en Italie, où les peuples le saluaient des titres de défenseur de l'Eglise et de libérateur de la foi, reflroi et l'espérance se répandirent en Orient; les Grecs prirent les armes; les Turcs évacuèrent leurs positions en Albanie : « Bajazet, dit un historien français qui répète aveuglément un bruit populaire, Bajazet prit un tel épouyantement qu'il fit venir tout son équipage de mer pour se sauver en Asie. » Jlais le pape, la république de Venise, Ferdinand, roi de Naples, pour s'opposer à la conquête des Français, sollicitèrent le sultan de descendre en Italie, et Alexandre VI, assiégé dans le château Saint-Aqge et contraint de livrer son captif, le livra, mais empoisonné ; enfin, les Vénitiens arrêtèrent les députés que les Albanais et les Grecs envoyaient au roi de France et livrèrent leurs papiers au sultan, qui, instruit de tous les détails de la conjuration, l'éteignit dans le sang de 40,000 chrétiens. Djem mourut à Naples, où il avait suivi l'armée française, le !24 février 1495. Son corps, déposé d'abord à Gaëte, fut, quelques années après, par suite d'un traité avec le roi de Naples, transporté à Gallipoli et de là à Brousse, dans la sépulture des premiers sullans. On conserva longtemps en France le souvenir de ses malheurs, de sa longue caplivilé et de ses romanesques amours avec la belle Hélène, fille du châtelain de Sassenage.

g II. — ET|>c'(lilions en nongric, en MoldaTio, dans l'Asie &lincurc.

La captivité de Djem et les événements qui en furent la suite contribuèrent à multiplier les relations des Ottomans avec l'Europe occidentale ; c'est, à ce titre, le fait le pins important du règne de Bajazet, car ce long règne n'est rempli, d'autre part, que par des expéditions sur les frontières qui n'ont ni beaucoup d'éclat ni beaucoup d'intérêt. Du côté de la Hongrie et de la Bosnie, la guerre était à peu près permanente, guerre de pillage et de cruautés atroces, dans laquelle Kinis, Jaxich, Tœkely et les autres chefs chrétiens rivalisaient de fureur avec les pachas lurcs ; chaque année, les deux rives du Danube étaient au 4oin dévastées. Le beyierbey de Servie envahit le territoire vénitien de Znra, sous prétexte que la paix conclue avec Mahomet n'engageait pas son successeur. Venise se hâta d'envoyer un ambassadeur, qui obtint l'année suivante le renouvellement des capitulations à des conditions assez avantageuses, grâce aux embarras qui menaçaient alors le sultan; c'était l'époque où il pariait pour combattre en Asie son frère et le prince de Karamanie.

BAJAZËT II. SOI

Nous avons vu comment cette expédition fut promptenient terminée : Kasim-bey fit sa soumission et obtint quelque temtoire dans la Cilicie Pélrée. Keduk-Alimed, qui avait conduit cette guerre, en fut ri*conipensé par la mort ; depuis longtemps il s*ctait rendu odieux à Bajazet par ses hauteurs et sa popularité dans Tarmée ; dès que ses services eurent cessé d'élre utiles, il fut condannié. Le grand vizir Ishak-bey, qui était son bctiu-père, fut déposé; on donna sa charge à Daoudpacha, heylerl)ey d'Analolie.

L'année suivante il 483}, le sultan dirigea en personne une expédition sur les frontières hongroises; ce ne fut qu une promenade militaire, à la suite de laquelle il renouvela pour cinq ans les trêves conclues avec le roi de Hongrie. En môme temps, un de ses lieutenants attaqua Tilerzegovine. Cette province, qui n*est qu'une dépendance de la Bosnie, fut soumise sans résistance et incorporée à Tempire ottoman sous le nom allemand de herzek (duché). En 1 484, il tourna ses armes contre la Moldavie , et s'empara de Kilia et d'Akkorman ; au siège de cette dernière place parurent comme auxihaires 50,(X)0 Tartares de la Crimée, conduits par le khan Mengli-Gheraï.

L'aimée 1480 vit commencer une guerre [ilus grave. Depuis les dernières années du règne de Mahomet II, quelques mésintelligences étaient sur\'enues entre les Ottomans et le sultan d'Egypte; elles se renouvelèrent au sujet de quelques tribus turkomanes établies dans la Cilicie, vers Tarsus et Adana. Ces tribus étant en lutte avec les habitants du pays, leurs chels finirent par demander du secours au sultan d'Egypte, et l'aidèrent à se rendre maître des plus fortes places de la contrée, qui tomba ainsi sous sa dépendance. Le gouverneur de Karamanie reçut Tordre de s'opposer à ces usurpations ; mais trois armées ottomanes lurent haU tues; le grand vizir dut prendre lui-même le commandement de l'expédition ri 487) pour étouffer les révoltes qui commençaient à se déclarer dans le pays; les Égyptiens n'en remportèrent pas moins une grande victoire entre Adana et Tarsus, et pillèrent le camp ottoman. Bajazet songeait à prendre lui-même la direction de cette guerre, lorsque le bey de Tunis proposa sa médiation aux deux princes nuisulmans. Une paix honorable mit (in aux hostilités (1491).

En 1492, la guerre recommença ouvertement avec la Hongrie. Conqilant sur les troubles qui agitaient ce pajs après la mort de Malhias Corvin, le sultan essaya de surprendre Belgrade; il échoua, et cette campagne fut signalée par les pertes des Turcs ; mais leurs brigandages n'en désolèrent pas moins la Transylvanie, la (]roatie, la Dalmatie, Vlllyrie, la Carniole et la Styrie. L'empereur Maximilien envoya des renforts aux défenseurs de ces malheureuses provinces, et les Turcs furent défaits à Villach; ils prirent leur revanche l'année suivante (1495) à Udwine, où périrent 2o,0t;0 Hongrois. En 14J4, pendant qu'ils désolent la rive gauche du l>inmljc, kiiiis et les UoTigiois passent sur la rive droite, brûlent les faubourgs de Semendria et ramcticnt it I tel:: rade des troupeaux de captils et un

immense butin. Enfin, en 1495, des ambassadeurs furent envoyés de part et d'autre, et la paix fut momentanément rétablie. Les pillards turcs se rejetèrent sur les provinces vénitiennes.

I III. ^ Premières relations avec la Russie. — Guerre avec les VénHiens.

De cette époque datent les premiers rapports de Tempire ottoman avec la Russie. Ce vaste pays, après avoir servi de passage à toutes les invasions du moyen ftge, commençait à se constituer. Rurik, vers 8GD, fut le fondateur du premier État établi dans ces contrées et le chef de la dynastie qui y domina jusqu'à la fin du seizième siècle. Sous lui et sous ses successeurs, les Russes se rendirent redoutables à l'empire grec, ravagèrent les provinces valaques, occupèrent la Bulgarie et menacèrent même Constantinople. Ce fut à la suite de ces expéditions qu'ils embrassèrent le christianisme; ils le reçurent avec le schisme grec, qu'ils ont conservé. Divisée plus tard en un grand nombre do principautés, la Russie fut presque tout entière assujettie par les Mongols. Enfin, en 1481, Yvan III, grand-duc de Moscou, s'affranchit do la domination tartare, réunit sous son autorité la plupart des principautés, fut, en un mot, le véritable créateur de l'empire russe. En 1492, ce prince fit faire des propositions d'amitié au sultan par l'intermédiaire du khan de Crimée, son allié; en 1495, un ambassadeur moscovite parut à Constantinople, et, quatre ans après, un second envoyé obtint pour les marchands russes des privilèges commerciaux.

Bajazet noua aussi des relations pacifiques avec la Pologne : en 1490, il conclut avec Jean-Albert, troisième prince de la dynastie des Jagellons, un traité qui fut renouvelé en 1493. Mais, trois ans après, cette bonne intelligence fut troublée au sujet de la Moldavie, dont les deux princes se disputèrent la suzeraineté. IjO roi de Pologne ayant envahi ce pays, les Turcs l'en chassèrent et firent deux irruptions en Pologne, secondés par le prince de Moldavie, Bogdan, qui fit sa soumission à la Porte. Ils dévastèrent le pays, brûlèrent plusieurs villes, pillèrent Jaroslaw, et ne furent arrêtés que par la disette et le froid qui décimèrent leur armée victorieuse.

Vers cette même époque, le sultan était en négociations avec le pape Alexandre VI, avec le roi de Naples, les Florentins, le duc de Milan, la république tle Venise; il put se croire l'arbitre de l'Europe. Après même que la retraite des Français eût fait cesser les alarmes des Etats italiens, le roi de Na|)les, les Florentins, le duc de Milan, continuèrent à rechercher son alliance, et parvinrent à amener une rupture entre le sultan et Venise. Une flotte et une armée turques s'étaient mises en route pour attaquer liépante ; un combat naval livré près de l'ile Sapienza ouvrit à la flotte l'entrée du golfe ; liépante, menacée par terre et

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par mer, se rendit. En méine temps, Iskender-pacha, gouverneur de Bosnie, envahit le Frioul, franchit lisonzo, et ravagea le territoire vénitien; une partie de ses coureurs poussèrent même au delà du Tagliamento et parurent sous les murs de Vicence. La campagne suivante fut moins malheureuse pour les Vénitiens : ils s'emparèrent de Ccphalonie, et brûlèrent à Prevesa une escadre de quarante vaisseaux turcs qu'on venait de construire ; mais, plus tard, ils perdirent Modon, Coron, Navarin.

Dans ce danger pressant, Venise implora les secours de la chrétienté, et une sorte de croisade réunit un instant le pape, les rois d'Espagne, de France et de Hongrie. Navarin fut repris, puis une seconde fois perdu; les galères françaises et celles du pape croisèrent dans l'Archipel, assiégèrent Mitylène. brûlèrent quelques vaisseaux turcs; une autre escadre s'empara de Sainte-Maure. En revanche, les Turcs enlevèrent Durazzo. Cependant, la guerre sur la frontière hongroise ayant été malheureuse, et une révolte ayant éclaté en Asie, Bajazet fit lui-même des propositions, qui furent acceptées; la paix se conclut à la fin de l'année IHCS avec Venise, et Tannée suivante avec le roi de Hongrie. Dans ce dernier traité signé à Ofen, le roi Ladislas avait eu soin de faire comprendre nominativement toutes ses possessions et toutes les provinces vassales, y compris la Moldavie et la Valachie ; il y stipulait îiussi le rétablissement de la paix avec toutes les puissances chrétiennes; ce fut une pacification générale (1505).

§ IV. — Révoltes des fils de Bajazcl. — Sa morl.

Les dernières années du règne de Bnjazet furent troublées par les prétentions ambitieuses de sestils. H en avait eu huit, dont trois lui survécurent: Korkud, Ahmed et Sélim. Le premier, passionné pour les lettres et les arts, protecteur des savants et ami de la paix, déplaisait aux soldats; le sultan même était peu disposé à le désigner pour son successeur, et penchait visiblement en faveur d'Ahmed. Ahmed comptait d'ailleurs parmi ses partisans les plus dévoués le grand vizir, Ali- pacha, et les personnages les plus influents du divan. Mais le troisième fils de Bajazet, Sélim, par son extérieur martial, par son penchant décidé pour les armes, et aussi par des attentions marquées pour les soldats, avait gagné la faveur de l'armée, et surtout des janissaires. Une lutte paraissait imminente. Bajazet, pour empêcher qu'elle n'éclatât, distribua à ses fils les principaux gouvernements : Korkud eut celui de Tekieh, Ahmed celui d'Amasia, Sélim c^lui de Trébizonde. Le jeune fils de Sélim, Soliman, fut fait aussi gouverneur de KatTa.

Cet arrangement ne satisfit pas l'ambition de Sélim ; il abandonna sans ordre son gouvernement pour se rendre à KaCfa, où il se ménagea des intelligences avec

les Tartares de Crimée. On lui ordonna de retourner à sa résidence : il répondit en demandant un gouvernement en Europe, afin d*étre, disait-il, plus à portée de revoir son père. Sur le refus formel du sultan, il se révolta ouvertement et marcha vers la Roumélie. Le vieux sultan espéra l'intimider en envoyant une armée pour le combattre; mais Sélim tint ferme, et ce fut l'armée de son père qui dut se retirer pour 'éviter un engagement. Bajazet traita avec son fils et lui donna le gouvernement de Semendria et de Viddin (1511).

Sélim se dirigeait lentement vers sa nouvelle résidence, quand on apprit que Korkud s'était saisi du gouvernement de Sarou-Khan, pour se rapprocher aussi de la capitale. A cette nouvelle, Sélim rétrograda et entra dans Ândrinople en souverain. Cette fois Bajazet, cédant aux représentations de ses ministres, se résolut à punir son fils : un combat fut livré près de Tchorli, et Sélim défait s'enfuit en Crimée.

Korkud et Ahmed n'étaient pas mieux soumis en Asie ; ils se firent battre par des bandes turkomanes qui pillaient les frontières, et essayèrent plusieurs fois, chacun de son côté, de soulever les janissaires en leur faveur. Mais c'était Sélim qui plaisait à cette milice turbulente. Le sultan crut faire sagement de céder à leurs demandes ; il rappela Sélim au gouvernement de Semendria. Le prince était déjà en route; les janissaires allèrent au-devant de lui, et l'amenèrent comme en triomphe à Constantinople. Quelques jours après (25 avril 1512», ils se portèrent au sérail avec lessipahis et une grande foule de peuple. « Que voulez- vous? leur dit Biijazet. — Notre padischah est vieux et malade, répondirent-ils ; nous voulons le sultan Sélim. — Je lui cède l'empire, reprit le vieux sultan; que Dieu bénisse son règne. » Aussitôt il alla s'enfermer dans le vieux sérail, abandonnant le nouveau à son fils. Vingt jours après il se mit en route pour Démotika, son pays natal, où il voulait mourir; il expira en route (26 mai). Plusieurs historiens accusent Sélim de l'avoir fait empoisonner.

Le règne de Bajazet 11 forme un temps d'arrêt dans la période ascendante de l'empire ottoman ; il faut l'attribuer surtout au caractère du prince. Son humeur pacifique et débonnaire était en désaccord avec l'esprit de la nation ; aussi les guerres qu'il fit contre les chrétiens furent inspirées surtout par des motifs religieux : il avait fait recueillir la poussière qui s'était attachée à ses habits dans ces expéditions saintes, et ordonna qu'on la mît sous sa tète dans son cercueil, aliii de se conformer à celte maxime du prophète : « Celui dont les pieds se couvrent de poussière dans les sentiers du Seigneur sera préservé du feu éternel. »

On vit sous son règne peu de ces exécutions cruelles si communes sous ses pi'édéc^esseurs : Keduk-Ahmcd est le seul de ses ministres qui fut victime de son ressentiment. Le plus œlèbre fut Daoud-pacha, qui attacha son nom à plusieurs établissements utiles, et qui l'a laissé à la plaine voisine de Constantinople, où se réunissent les troupes pour les expéditions d'Europe. Ce vizir, après avoir quatorze

ans occupe la première dignité de l'État, la déposa volontairement en 1497, et acheva sa vie dans le repos, fait sans précédent jusqu'alors et qui s'est rarement renouvelé.

g V. - Sélim 1" (151-2 - 1520). —Guerre avec la Perse.

Elevé au pouvoir par les janissaires, Sélim ne put se soustraire au tribut qu'ils réclamaient de leurs nouveaux maîtres. H leur fit distribuer trois mille aspres (cinquante ducats) par tête. L'n saudjak-l)ey crut pouvoir profiter de l'occiision pour demander une augmentation de revenus ; Sélim lui abattit la tcte d'un coup de sabre. Le nouveau sultan laissa à SoHman, son fils, le gouvernement de la capitale, et courut en Asie, où deux fils et sept petits-fils de Bajazet menaçaient son autorité. Pendant qu'une escadre surveillait les côtes, il marcha contre son frère Ahmed, et le poursuivit inutilement jusqu'au delà d'Angora. Ahmed tenait la campagne avec peu de troupes et attendait l'occasion; il s'empara d'Amasia, puis gagna secrètement le grand vizir Moustapha-pacha, dont les avis le mirent en état de batire quelques corps de l'armée du sultan. Cette trahison fut découverte, et le vizir la paya de sa vie. Quelques jours après, Sélim ordonna la mort de chiq de ses neveux qu'il avait trouvés à Brousse. L'un d'eux, encore enfant, se jeta en pleurant aux pieds des bourreaux ; un autre, âgé de vingt ans, se défendit avec désespoir; Sélim fil achever l'exécution.

Korkud résidait paisiblement à Magnésie dans son gouvernement de Sarou- Khan ; Sélim s'y rendit secrètement pour le surprendre ; le prince eut à peine le temps de s'enfuir. Il erra pendant j)lusieurs semaines dans les montagnes de Tekieh, fut découvert dans sa retraite et mis à mort. Enfin Ahmed, après avoir employé l'hiver à réunir des troupes , entra en campagne au commencement de 1513. Vainqueur à Ermeni, il ne sut pas tirer parti de son succès et donna à 1 armée ennemie le temps de réparer ses pertes ; il fut vaincu à son tour près de lenischehr (24 avrils pris dans sa fuite et exécuté.

Affermi sur le trône par ces sept meurtres, Sélim revint ù Andrinople, où il reçut l'hommage des princes tributaires et les ambassadeurs de Venise, de Hongrie, de Moscovie et d'Egypte. Les trêves furent renouvelées avec tous les États européens : c'était du côté de l'Asie que se portaient les regards du nouveau sultan.

Dans les dernières années du règne de Bajazet une révolution importante s'était accomplie en Orient ; révolution à la fois politique et religieuse, qui réveiUa la querelle assoupie des shiiles et des sonnites, et éleva sur les ruines des empires tartares etturkomans le nouvel empire persan des Ssafts,

Vers le commencement du quatorzième siètle vivait a Erdebil unscheik sliiite renommé par sa sainteté, nommé Ssafieddin. C'est de son^^fe qut: >.!'s Jesccn-

206 HISTOIRE DK LA TUBQUIE.

danfts prirent plus tiird leur titre de SsajU ou Sofis. L'autorité religicuste qu'il s'était acquiso'se perpétua dans sa famille. Son quatrième descenclaut, Djounéid, essaya le premier d en user pour acquérir un pouvoir politique ; protégé par Ouzoun-Hassan, le prince conquérant du Mouton blanc, il se fit des sectateurs et se jeta dans une vie d'aventures guerrières. Il fut vaincu et tué par un prince de Chirvan. Son fils Haidér marcha sur ses traces et périt de même en 1488. Il laissait un fils alors enfant, nommé IsmaS, qui, vers 1500, entreprit de venger son père et son aïeul et fit la fortune de sa maison. Moitié guerrier, moitié prophète, mêlant la doctrine shiite à quelques maximes nouvelles, il rassembla sur les frontières de Tekieh et de Hamid un grand nombre de shiites, les fanatisa, les mena résolument à la conquête de l'État de Chirvan, et fut vainqueur.

Il intervint ensuite dans les querelles des petits-fils d^Ouzoun-Hassan et en recueillit le fruit. En 1501, il établit le siège de sa puissance à Tébriz, résidence des princes de la dynastie du Mouton blanc. Il soumit ensuite Tlrak-arabi a l'ouest, le Khorassan à l'est, puis le Diarbékir, où restait encore un dernier représentant de la race d*Ouzoun-Hassan (1508); un de ses émirs s'empara de liagdad.En 1510 il y joignit leFarsistan et l'Âzerbeidjan, détruisit l'année suivante l'État des Usbeks sur rO\us, et étendit sa domination du golfe Persique à la mer Caspienne, des sources de l'Euphrate jusqu'au delà de l'Oxus.

Cette puissance nouvelle arrivait à son apogée quand éclatèrent les révoltes des fils de Bajazet II ; les adhérents d'Ismaïl en profitèrent pour inquiéter les frontières ottomanes. Le schah lui-même parvint à se maintenir en l)onne intelligence avec Bajazet ; mais il se brouilla avecSélini à l'époque où celui-ci était gouverneur d'Amasia. En 1512, il prit parti pour Ahmed et offrit un asile à ses iils fugitifs. Enfin il envoya une ambassade au sultan d'tgypte pour l'engager a former une ligue contre le nouveau souverain des Ottomans. 3Iais déjà Sélim se pré* parait à prendre roflensive Les doctrines d'Ismaïl s'étant fort répandues dans ks provinwîs limitrophes de l'empire, et surtout dans le Tekieh et le Hamid , on rechercha tous les sectaires, on en fit un dénombrement exact dans le plus grand secret; puis un massacre général fut ordonné : 4l),000 hérétiques périrent en un jour. C'est la Saint-Barthélemy des musulmans; mais les massacres sont des faits si ordinaires dans Thistoire des peuples d'Orient, que e^lui-ci n'a pas plus de célébrité que les autres et se trouve perdu dans le nombre de ces grands crimes.

Après cette exécution, la gucire fut annoncée dans le divan, et Tannée se mit en campagne (mars 1514). C'était une guerre sainte; Sélim, aussi fanatique qu'ambitieux, (vut grand soin de la présenter ainsi : le grand mufti Djemali rendit un fetwa qui déclarait cette guerre légitime et même obligatoire, et qui ajoutait que la mort d'un shiite était plus agréable à Dieu que celle de soixante-dix chrétiens.

Sélim, en partant, adressa à son eimemi un message menaçant; Isinaïl y répondit par une lettre assez mesurée qu'il terminait en disant : « Ta lettre n'est pas

sÉLix I* m

digne d'un suHan ; c'est sans doute l'ouvrage de quelque secrétaire i\re d'opium. • Le sultan, furieux, fit massacrer le porteur du message. Pendant ce temps. Ismaîl changeait lui-même en un désert tout le pays que Tannée ottomane de- Tait parcourir; aussi quand cette armée de l-4tK<N!(l hommes arriva sur la frontière, elle se vit aux prises avec la famine. Quant aux Persans, ils continuaient à 9e retirer, et. mal«!ré les insultes ot les provocations de Sélim. le schah se dérobait à tout engagement. L'armée munnuniit ; on fut rbli^zé d*en laisser une partie en route : enfin les janissaires demandèrent hautement la rotniite. .\u premier hruit. le sullan accourt au milieu .d'eux et les aci;alile de repnxrhes. « Que li*s lâches, dit-il, st» séparent des hommes de cœur qui ont pris I epéeet le carquois. Je ne rc^noncerai pas à mon projet. » L'enthousiasme renaît à s;i voix. et on se dirige vei"s Téhriz. Quelques jours aprî»s on apprit que le schah, las de fuir, attendait le condial dans la vallée de Tchaldiran. Ce fui là qui» s<^ livra une hataille décisive i21aoiil LMi». L'armée ottomane y arrivait harass*V, diViunV; les vizir< étaient d'avis de lui donner quelque repos ; le dcfliTilar Piri-pacha insista pour livnT bataille sans délai. f> fut l'origine de sa fortune : St*lim s'écria : « Voilà le seul honnnede bon conseil que j'aie trouvé! quelle perte pour l'État qu'il ne soit pas vizir! » Et, un peu plus tard, il l'éleva à celte dignité. 1^ combat s'engagea au.^sitôt. et l'artillerie des Ottomans leur assura la victoire. Ismaîl faillit périr dans l'action; il s'enfuit précipitamment jus(|u'à Tébrizet n'osa y attendre l'ennemi. Tébriz ouvrit ses portes sans rt^sistance: le sultan y fit son entrée solennelle le 4 septembre. Il ordonna dt* trans|H)rter mille des plus habiles artisans à Constantinople. et s'empara des trésiirs du schah.

Après un repos de huit jours il se remit à la poursuite d'Ismaïl; mais, arrivés sur les bords de l'.Xraxe, ses soldats refusénmt altsolument d'aller plus loin. L'hiver ap|»rochait, leurs habits étaient en laml»eau\, on manquait de vivres : il fallut céder; Sélim fit toml)er son ressentiment sur le grand vizir Moustapha. qui fut destitué. Après avoir reçu dans sa retraite la soumission de quelques forteresses, le sultan traversa la IJt'orgie et rArniénie. et vint passer l'hiver à Amasia.

I..es hostiUtés recommencèrent au printemps ; mais elles se bornèrent à la prise du fort château de Koumach et à la conquête de la petite principauté de Soulkadr liriirv. Sélim revint ensuite à Constantinople. laissant à si^s lieutenants le soin d'achever la soumission des provinces d'Orient. Il était fort irrité de la mutinerie des janissaires: arrivé dans la capitale, il fil dmipiter leurs principaux officiers et le juge de l'armée. Ce fut. de plus, l'occasion d'un changement important dans l'organisation de ce corps : jusque-là, tous les grades appartenaient à l'ancienneté, on y arrivait par un avancement régulier; Selini créa un commandant supérieur ou aga avec un lieutenant ikasilkiaia)donl il se réserva la nomination.

Malgn* le départ du sultan, la guerre ne se ralentit pas en Orient; Tlii phe Idris, que Sélim avait chargé de cette expédition, y di*plo|ji

208 niSTOIRE DE LA TURQUIE.

actÎYilé. Les Kurdes, sonnites zélés, furent soulevés; les principales villes du Diarbekir se soumireut presque sans résistance; et quand Ismail, qui était rentré dans Tcbriz, se mit en canipagne pour reconquérir ces provinces, les troupes ottomanes, de concert avec la population belliqueuse du pays, le repoussèrent avec succès. La lutte se prolongea cq>endant jusqu'à Tannée suivante; la prise de Mardin (1515), celle d*CMIa (Fancienne Édesse), de Baka etdeMossoul, achevèrent la conquête du Diarbekir. Idris reçut mission d'organiser cette nouvelle province; il sut ménager la jalouse indépendance des Kurdes, laissa l'autorité à leurs chefs de tribus, et, par là, assura la domins^on ottomane dans ces contrées.

§ VI. — Conquête de l'ÉgyplG. — Mort el cmctère de Sélim.

La guerre durait encore sur les bords du Tigre que déjà se préparait une entreprise encore plus importante. Kansou-Ghawri, sultan d'Egypte, avait iail alliance avec le schah lsma3 et ^ disposait à lui prêter secours. Depuis longtemps, d'ailleurs, Tempire des sultans d'Egypte et celui des Ottomans se touchaient; une lutte était inévitable. Enfin les sultans du Caire, par leur titre de serviteur des villes saintes de la Meeipie et de Médine, s'attribuaient encore une sorte de suprématie sur tous les princes de Tlslam; ils avaient refusé plusieurs fois aux souverains de Constanlinople le droit de protéger les pèlerinages de la Mecque. Sélim résolut de conquérir ce droit, et voulut devenir de fait el de nom le chef de l'Islam. Trois fetwas du grand mufti justifièrent cette agression. « Si un padischah, demanda Sélim, engagé dans une guerre sainte pour la destruction des impies, rencontre des obstacles dans le secours prêté à ces impies par un autre padischah, la loi lui permet-elle de le frapper? » Le mufti répondit : « Celui qui aide les impies est lui-même impie. — Si un peuple compris dans l'Islam s'unit à des mécréants (les Mameluks Icherkesses). est-il permis delcdétruire? — Oui. — Si un peuple profane les paroles du Koran en les gravant sur des monnaies (pii passent entre les mains des juifs el des chrétiens, que faut-il fiiirc? — S'il ne renonce pas d sa pratique, son extermination est légitime. » Aussitôt dos ambassadeurs furent envoyés au sultan Ghawri pour lui porter ces griefs ; et, dès le commencouienl du printemps, la Syrie fut envahie. Le sultan égyptien essaya d'abord de négocier ; il s'offrit comme médiateur pacifique entre Ismail et Sélim ; son ambassadeur, après avoir vu toute sa suite massacrée, lui fut ignominieusemenl renvoyé. 11 marcha alors au-devant des Ottomans. Les deux armées en vinrent aux mains près d'Alep, dans la |)lame de Dahik, où se trouve, selon les musulmans, le tombeau du roi David. Les discordes qui régnaient parmi les Mameluks furent la première cause de leur défaite : les djelbans, Mameluks de la première classe, jaloux de ceux de la troisième, ou korsans, refusèrent de prendre part à

l'aclion. La puissante artillerie des Ottomans achev:: de leur donner la vicloire. Le vieux sultan Ghawri, âgé alors de qualrc-vingls ans, périt dans sa fuite.

Cette victoire livra à Sélim toute la Syrie : il entra dans Alep, dont le gouverneur Chair-Bey se soumit volontairement j et dans la grande mosquée de cette ville il entendit pour la première fois ajouter à ses titres celui de serviteur des deux villes saintes. Hama ( Ëpiphania ), Hems(Emèse), Damas, ouvrirent leurs portes. Le sultan y mit des gouverneurs, reçut avec bonté les savants , visita les scheiks, enrichit et répara les mosquées, particulièrement la grande mosquée de Damas, le plus magnifique monument de l'islamisme.

Cependant les Mameluks avaient élu un nouveau prince, Touman-bey. Sélim lui envoya deux ambassadeurs, qui lui offrirent la paix à la condition de reconnaître la suzeraineté ottomane ; au moment où ils sortaient de Taudience du prince, un chef mameluk, indigné de leurs propositions, se jeta sur eux et les tua. La guerre fut aussitôt déclarée. Au mois de novembre 1516, un premier e^igagement eut lieu sur la frontière de Syrie, entre les avant-gardes des deux armées ; les Mameluks furent encore défaits, et les villes de Ramla et de Gaza, qui s'étaient soulevées à leur approche, furent punies par le massacre de leurs habitants. L'armée ottomane se mit en marche en plein hiver, par des pluies torrentielles, pour traverser le désert qui sépare l'Egypte de la Syrie ; un des vizirs, ayant osé faire quelques représentations au sultan, eut la tête tranchée. En dix jours, on traversa le désert malgré les attaques des brigands arabes, qui harcelèrent l'armée; et le 22 janvier 1517 on se trouva en présence de l'ennemi, à quelque distance du Caire. Le combat venait de commencer, quand un détachement de cavaliers tout couverts d'acier se jeta au centre de l'armée ottomane et pénétra jusqu'au sultan. C'étaient Touman-bey et ses plus hardis compagnons; ils avaient résolu de s'emparer du prince mort ou vif; mais ils se trompèrent et prirent pour lui le grand vizir Sinan-bey, que le sultan mameluk tua de sa main. Malgré ce coup de main, Touman-bey perdit la bataille : trahi par un de ses lieutenants, il avait mis son artillerie dans l'impossibilité d'agir; elle tomba au pouvoir des vainqueurs. Huit jours après, les Ottomans entrèrent au (]aire ; les Mameluks se défendirent de rue en rue, de maison en maison, pendant trois jours et trois nuits ; le sultan, une fois maître de la ville, leur promit amnistie, puis il fit massacrer tous ceux qui se rendirent; 50,000 habitants furent égorgés avec eux. Un des plus vaillants Mameluks, Kourtbaï, s'était caché; Sélim lui fit promettre spécialement la vie sauve en lui envoyant du drap et un livre, symbole sacré d'amitié ; Kourtbaï parut en sa présence et Tirrita par ses injures : il vanta la valeur des Mameluks et témoigna son mépris pour les Ottomans, pour leur artillerie, arme des lâches et des assassins, il raconta qu'au temps du sultan Eschref un Maure était venu en Egypte proposer l'usage du canon, et qu'on avait refusé avec mépris ; le Maure s'était alors écrié : « Qui vivra verra tomber cel

empire par les lioulets. — Ha dit vrai, ajouta-t-il ; Dieu seul esl puissant. » Et il s'emporta en invectives contre les traîtres. Séitm furieux lui fit immédiatement trancher la tète.

Touman-bey s'était retiré au delà du Nil , et, secondé par les Arabes, il faisait une guerre d'escarmouches dont on ne voyait pas la fin. Sélim essaya de négocier ; mais les Mameluks massacrèrent son ambassadeur avec son escorte. Cependant» affaibli parla désertion de plusieurs chefs, le sultan mameluk se retrancha dans le Delta et dut se tenir sur la défensive. L'armée ottomane s'avançait pour l'attaquer, lorsque la discorde acheva de se mettre parmi les siens ; les Arabes en vinrent aux mains avec les Mameluks, puis les abandonnèrent. Quelques jours après , un combat s'engagea avec les Ottomans; les Arabes tombèrent sur les derrières des^ Mameluks et déterminèrent leur défaite. Toumanbey se retira avec quelques centaines de cavaliers ; bientôt, désespérant de prolonger sa résistance, il chercha un refîige chez les Arabes du désert. Trahi par son h6te, il fut pris et amené en présence de Sélim : « Dieu soit loué I s'écria le sultan , maintenant l'Égyple est conquise. » Il traita d'abord son captif avec égard, fut touché de la dignité de son langage et de sa noble contenance ; mais ceux qui l'avaient trahi éveillèrent adroitement les soupçons du vainqueur, et le dernier sultan mameluk fut pendu à la porte du Caire ( 15 avril 1517).

Sclim passa un mois dans la capitale de TÉgypte, distribuant des faveurs cl des dignités, organisant le gouvernement, visitant les mosquées et les établissements publics. Il séjourna pendant quelques jours dans File de Banda, où s'élève le Kilomètre, pilier destiné à mesurer les crues du fleuve, et lit construire une voûte pour le protéger. Il assista aux deux grandes fêtes de TÉgypte, Touverture du canal du Caire et le départ de la caravane annuelle de la Mecque. 11 reçut du schérif de la Mecque les clefs de la Kaaba, et, en retour, éleva à 28,000 ducats le sourré ou présent annuel que les souverains ottomans, depuis Mahomet 1", avaient coutume d'envoyer à la patrie du prophète. Enfin , cidant aux miirnmres de l'armée, Sélim quitta TÉgypte, dont le gouvernement fut donné a Chair-bey ; il emportait les trésors des sultans mameluks, emmenait une colonie d'artisans qu'il établit à Constanlinople, enfin il se faisait suivre de Mohammed XII, dernier représentant des khalifes abassides, chef nominal deTIslam, à qui les maîtres de TÉgypte avaient toujours conservé son titre honorifique. 11 se fit même céder par lui les droits et les insignes du khalifat, à savoir l'étendard, le glaive et le manteau du prophète avec les clefs du temple de la Mecque, et c'est ainsi que les sultans de Constantinople sont devenus les représentants des khalifes et les chefs religiçux et politiques de TIslam. Après avoir en passant visité pieusement les saints- sépulcres d'Hébron et de Jérusalem, après avoir séjourné plusieurs mois en Syrie pour organiser le gouvernement de cette province, Sélim revint à Constantinople à la fin de juillet 1518, et bientôt à Andrinople , où il

recul de nombreuses ambassades, et renouvela les Iraités avecles puissances euro* péennes.

Après deux années de repos, il prépara une nouvelle expédition. Cent galères et cent cinquante autres navires furent équipés ; des troupes nombreuses se rassemblèrent en Europe et en. Asie : il s'agissait de faire une nouvelle attaque sur Rhodes. La chrétienté en fut alarmée; le pape Jules II prêcha une croisade nouvelle; mais, au milieu de tous ces préparatifs, Sélini mourut (22 septembre 1520).

Sélim I" a reçu des historiens ottomans eux-mêmes le nom d'Inflexible. H s'est; en effet, rendu célèbre entre tous les sultans par son excessive cruauté. Jamais prince ne fut plus redoutable à ses ministres : la charge de vizir devint, sous lui, tellement périlleuse, qu'il était passé en coutume de dire à ceux à qui Ton souhaitait' du mal : « Puisses-tu être vizir du sultan Sélim 1 » Celui qu'il aimait le mieux, Piri-pacha, lui dit un jour, dans un moment de gaieté, qu'il le priait de l'avertir quand il voudrait se défaire de lui, afin qu'il mît ordre à ses affaires; et Sélim lui répondit qu'il le ferait à l'instant même s'il connaissait quelqu'un qui pût le remplacer. Un jour il donna l'ordre à l'un des vizirs de rassembler l'armée ; celui-ci ayant demandé dans quel quartier il fallait dresser les tentes, il le fit mettre à mort. Le ministre nommé à la place du mort fit la même question et périt de même ; enfin le troisième s'avisa de faire dresser des tentes aux quatre points cardinaux ; Sélim dit alors : « La mort de deux vizirs m'en a procuré un comme il m'en fallait. »

Malgré ces folies sanguinaires, Sélim est un des grands souverains ottomans, et par ses conquêtes et par les soins qu'il donna à l'administration des provinces. Hardi dans ses projets, d'une opiniâtreté invincible dans l'exécution, la violence de son caractère ne l'empêchait pas d'assurer par de sages précautions le succès de ses entreprises : ainsi les préparatifs contre Rhodes duraient depuis un an quand il mourut. Les Ottomans racontent qu'un scheik lui avait prédit que son règne serait de peu de durée. Il l'interrogea alors sur le sort de son fils : « Il régnera près d'un demi-siècle, répondit le scheik, et se distinguera par sas vertus guerrières et ses grands succès. — Ah! reprit Sélim en soupirant, si Allah m'eût accordé un aussi long règne, j'aurais égalé le roi Salomon. »

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