‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 54 sur 83 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BÈGHE DF SOI.mAK T JUSQU'a l'aN^ÉF. 15:>5

K 1. ^ Prémien actes de Sdiman. — Prise de Belgrade et de Rliodes.

lie successeur de Sélim fut Solimau, Soliman le Grand, le Magnifique^ le Cour quérant^ le Législateur, Ces' titres que Thistoire a confirmés ne sont pas trop pompeux pour l'homme extraordinaire qui les porta ; pour son règne, qui est le plus éclatant de l'histoire des Ottomans.

Soliman avait vingt-cinq ans à la mort de son père. De Magnésie, dont il était gouverneur, il accourut à Constantinople, rendit les derniers devoirs à Sélim, et fit construire sur son tombeau une mosquée , la Sélimiié, avec une école et un médressé ; puis il distribua aux janissaires le présent d*avénement. Ses premiers actes montrèrent son amour pour la justice et sa générosité : plusieurs hauts fonctionnaires furent déposés ou mis à mort pour abus de pouvoir ; les colons égj-ptiens, transportés par Sélim à Constantinople , furent renvoyés dans leur pays; des marchands persans que les édits contre le commerce de la Perse avaient ruinés, reçurent des indemnités.

Une seule révolte troubla le commencement du nouveau règne : ce fut Djanberdi-Ghazali, gouverneur dé Syrie, qui crut l'instant favorable pour soulever cette province nouvellement conquise et la détacher de Tempire ; il essaya d'entrainer dans son entreprise Chair-bey, gouverneur de l'Egypte; mîîis celui-ci envoya sa lettre au sultan. Le troisième vizir, Fcrbad-pacha, fut chargé de comprimer la révolte. Ghazali, après avoir inutilonient essayé de s'emparer d'Alep, recula à rapproche de Tarmée du sultan et s'en alla à Damas, où il fit massacrer par trahison cinq mille janissaires de la garnison. Quelques jours après, il livra bataille aux portes de la ville (27 janvier 1521 ). Vaincu et livré par un des siens, il fut mis à mort ; sa tête fut envoyée h Constantinople.

Cette révolte était à peine apaisée que les hostilités reprirent avec la Hongrie. Un Uchaouchy ayant été envoyé pour réclamer le tribut , fut outragé et massacré ; le sultan fit aussitôt des apprêts de guerre, et il se mit en marche avec 15(),(X)4) hom-

mes, que suivaient trente mille chameaux chargés de munitions et de vivpes, et trois cents pièces de canon. Pendant que le grand vizir Piri-pacha commençait l'investissement de Belgrade, et que les akindjis portaient le ravage de Tautre côté du Danube, le sullan se dirigea vers Czabacz. La garnison, qui se composait de deux ou trois cents hommes, fit une héroïque résistance; elle fut exterminée ; et Soliman fil son entrée dans la ville entre deux rangées de tètes plantées sur des pieux. Il revint ensuite presser Belgrade, qui fut ruinée par son artillerie. Cependant cette place aurait pu prolonger sa résistance si ses défenseurs n'eussent été contraints, par leurs propres discordes, à capituler (29 août 1521). Ils étaient réduits à 400 hommes, et avaient repoussé plus de vingt assauts. La population serbe fut transportée à Constantinople ; et trois mille janissaires furent mis en garnison dans cette ville, qui, après avoir été longtemps Técueil des armes ottomanes, devint le plus fort boulevard de Tempire.

Soliman revint en triomphe à Constantinople, et notifia cette importante conquête aux gouverneurs des provinces et au doge de Venise. H reçut les ambassades et les félicitations des Ragusains, du grand-duc de Russie et de plusieurs autres princes. La paix fut renouvelée avec les Vénitiens, et un traité fut conclu qui leur assurait de nouveaux avantages commerciaux, et fixait à 10,500 ducats le tribut payé par la république pour la possession de File de Chypre et des îles Ioniennes.

Sélim était mort en se préparant à attaquer Rhodes ; ce projet de conquête fut repris par son successeur. Depuis que la Syrie et l'Egypte étaient réunies à l'empire, la possession de cette île était devenue nécessaire pour assurer les communications avec ces provinces. Les circonstances étaient d'ailleurs favorables : l'Europe, engagée tout entière dans la lutte de François 1" et de Charlés-Quint, remuée par les premiers troubles de la réforme, n'avait pas le temps de porter secours à ce poste avancé de la chrétienté. La prise de Belgrade avait terrifié la Hongrie, qui ne demandait que la paix ; Venise venait de resserrer ses relations d'amitié; Soliman pouvait espérer qu'il effacerait à Rhodes, comme à Belgrade, le souvenir des échecs essuyés par son aïeul.

La campagne de Hongrie ne retarda que d'un an cette entreprise, par laquelle Soliman avait d'abord résolu d'inaugurer son règne. Au commencement de 1522, une flotte de trois cents voiles fut prèle, et cent mille hommes, commandés par le sullan, se mirent en route par terre pour la seconder. La flotte parut devant Rhodes le 20 juin; le sullan arriva le 28 juillet, et le siège commença. Un mois entier se passa en travaux de mines et en combats partiels, dont l'avantage resta souvent aux chrétiens. Le premier assaut eut lieu le 4 septembre; les Turcs y laissèrent deux mille morts ; bientôt les assauts se multiplièrent et devinrent de plus en plus furieux ; la garnison, composée en grande partie des chevaliers de l'ordre, luttait avec une héroïque opiniâtreté, exalte'^ par l'exemple

Si4 HISTOIRE DE LA TURQUIE.

du grand maitre, le vieux ViiUers de l'Isle-Adam, dont cette mémorable défense a immortalisé le nom. Le 24 septembre les remparts furent assaillis de tous les côtés à la fois; une mêlée effroyable s*eagagea sur les brèches ; les femmes ellesmêmes prenaient part au combat, portaient les vivres et les munitions et versaient de rhuile bouillante sur les assaillants. On vit Tune d'elles, après avoir tué ses deux enfants sur la brèche* se précipiter l'épée au poing dans les rangs des janissaires et mourir en combattant, les Turcs se retirèrent après avoir perdu quinze mille des leurs.

Soliman fut sur le point de désespérer de rentrepriso ; néanmoins il redoubla d*cflbrts, et, après deux nouveaux mois de combats continuels, il Gt offrir aux chevaliers une capitulation (10 décembre). La poudre et les vivres allaient leur manquer; ils n'avaient nul espoir d*être secourus; cependant ils essayèrent encore de se défendre, et repoussèrent deux nouveaux et terribles assauts. Enfin» le 21 décembre, le grand maître envoya deux chevaliers pour négocier la capitulation : il fut conve.iu que l'ordre évacuerait la ville dans Tintervalle-de douze jours, en laissant cinquante otages ; et l'armée ottomane dut s'éloigner de tous les côtés a la distance d'un mille pour assurer la libre retraite des assiégés. Mais, cinq jours après, le jour même de Noël, une bande de janissaires força upe des portes, s'empara de la ville et mit au pillage les maisons et les églises. Ainsi tomba Rhodes le 25 décembre 1521, après un siège de cinq mois, qui avait coûté aux Turcs plus de cent mille hommes. Soliman fit venir auprès de lui le grand maître, le reçut avec honneur, et assura à l'égard des chevaliers l'exacte observation de la capitulation, a Je suis vraiment affligé, dit-il aux siens, d'avoir chassé ce vieillard de son palais. » Les chevaliers s*embarquèrent le 1" janvier 1522 ; ifs trouvèrent un refuge à Malte, que leur céda Charles-Quint, et d'où ils allaient continuer la guerre contre les sectateurs du Koran.

g II. — • Le grand vizir Ibrabitn. — Troubles en Egypte, en Crimée, en Valatbic.

Au retour de l'expédition de Rhodes, le grand vizir Piri-paclia fut déposé (1523) ; sa place fut donnée à Ibrahim-pacha, depuis longtemps favori du sultan et grand maître de sa fauconnerie. Cet homme célèbre entre tous les ministres de l'empire ottoman, par la faveur extraordinaire dont il jouit pendant plus de vingt ans et par Tinfluence presque souveraine qu'il exerça sur les événements de ce règne, appartenait, par sa naissance, comme presque tous les grands hommes qui ont gouverné l'empire ottoman, aux races vaincues, aux races chrétiennes; c'était le fils d'un matelot de Parga. Enlevé par des corsaires turcs, il avait passé sa jeunesse chez une veuve de Magnésie qui lui avait fait donner une brillante éducation. Soliman le rencontra quand il était gouverneur de cette

ville, fut charmé de sa bonne mine, de son esprit, de son habileté sur le violon, en fit son page et son favori, puis en 1525 son premier vizir. Il le combla d'honneurs et de richesses.

La nomination d'Ibrahim fut vue avec chagrin pour Ahmed-pacha, qui avait convoité cette haute dignité; il sollicita de dépit le gouvernement de l'Egypte, qui lui fut accordé. Bientôt il entreprit de s'y rendre indépendant. Il s'attacha les Mameluks, distribua des fiefs aux principaux chefs; puis, au bout de six mois, il se jeta ouvertement dans la rébellion, se saisit par surprise du château du Caire, que les janissaires défendirent vainement, et prit le titre de sultan d'Egypte. Un tschaouch envoyé pour lui signifier sa déposition fut mis à mort, ainsi que le gouverneur qui venait le remplacer ; des monnaies furent frappées en son nom. Déjà une armée de trente mille janissaires était en route pour le combattre, lorsque le rebelle, trahi par un de ses vizirs, fut contraint de s'enfuir du Caire. Livré par les Arabes, chez qui il avait cherché un refuge, il fut mis à mort. Kasim-pacha le remplaça (1524).

A la même époque des troubles éclatèrent en Crimée et faillirent rompre les liens d'alliance et de vassalité qui unissaient ce pays à la Turquie. Les fils de Mohammed-Gheraï, après avoir tué leur père, s'étaient partagé Tautorité ; le sultan envoya, avec le titre de khan, leur oncle Scadet-Gheraï, qui fut renversé bientôt après par un autre de ses neveux. Mais celui-ci eut soin de faire son humble soumission à la Porte ; il fut maintenu dans son pouvoir pendant six années, jusqu'en 1550, époque où il encourut le mécontentement du sultan et fut remplacé.

En Valachie, une tentative fut faite pour détruire le dernier vestige d'indépendance de ce pays, et y établir la domination direcffe de la Porte. A la suite de la campagne de Belgrade, un corps détaché de l'armée principale était entré dans cette province et avait emmené à Constantinopic le fds, encore enfant, du dernier woïvode ; des Ssoubachis avaient été installés dans les villages, et le pays avait été réduit en sandjak. Mais bientôt les boyards se révoltèrent et nommèrent un woïvode. Le premier prétendant fut tué; un second lui succéda, et, soutenu par Jean Zapoly, woïvode de Transylvanie, il sut tenir tête aux Ottomans. Il fallut renoncer à consommer l'assujettissement de la Valachie ; on rétablit l'ancien ordre de choses; le tribut fut seulement augmenté (1524).

Cependant trois années s'étaient écoulées dans l'inaction; les janissaires commençaient à murmurer. A la fin de 1525 une révolte éclata dans leurs rangs ; ils pillèrent les maisons des vizirs et le quartier des Juifs. La présence même du sultan ne put les faire rentrer dans le devoir : Soliman, ay«nt abattu de sa main trois des plus mutins, les autres osèrent le menacer de leurs flèches. Pour les apaiser on leur distribua cent mille ducats. Mais leurs chefs payèrent de leur tète la révolte : les deux agas des janissaires et des spahis, et plusieurs officiers supé-

JKi IllSTOlUK DE LA TlUgliE.

rioui's^ furtMiioxéculcs. Kii inciiio lem|)s des préparalife de guerre coiiiineiiccîreiil, et uiio campagne fut annonei'C entre la Perse et le successeur de Scliah-Isinaïl. Mais avant «pie Sulinian piU commencer cette guerre, il dut tourner ses regards vers l*i>ccident, où se |>assaient des événements impoilants. Le moment était venu où la Tunpiie allait entrer activement dans le système des États européens et y exoiYcr une influence prépondérante.

^ ni. — roliti(|uo nouvollo tic U Fraïue à l\''gard Uc reiiipinî oUoniau. — François 1" dciiiaiide «le scixmrs à Stiiiiiaii. — LeUrc du siillaii.

A ivtte é|H>(pie, la France, envelopix^e {>ar les Etats de la maison d'Autriche, se voyait avec elTroi isoKV du reste de rEuro[>e et exclue de la Méiliterranée. Devant ivtte maison, maîtresse des Pa\s-Ras. de rAllemagne. de Tltalie, de TEspagne, «pielle part iH)nvait-elle prendiv aux alTaiivs du continent ? Devant celte maison, inaitn'sse de Itiircelone et de Naples. de Minorque et de la Sicile, ayant Gènes et Florence pour vassales, alliée de Venise, «pii lui donnait t^orfou et Candie* enfin |H>sséitant Oran et menaçant de conquérir Alger et Tunis, que devenait raction légitime fie la France sur la Mnlitenanéi' ? Il fallait à tout prix rétablir Téquilibre de rKuro|H* p;u* un jn^ids mnivoau, opposer à la puissance autrichienne une puisxuuv aussi ivdoulablo et sur le ciMilinrnt cl sur la mer. rendre à la France sa liboiio d aoliouen Europe en faisani inquioler par un nouvel ennemi les frontières auliiolùonnos, roslaurer noUv piiis>,mce dans la Mèdilerraniv , sinon par nos pi\»piYs forces, au nu>in> par une alliance, enlin reprendre par des voies autres •pie eelle> du moxcn àiie.'par do> lUinens paoïtiquos. par des rel liions commereules. uohv iurtnenee>nr les paxs du I.evanl,

lln'x axail qu'un jvuple qui \ù\ en po>ilion tlertinplircen»le>i^randel m ulib : relaient les ïun*s ollonKui>. I.*ui empire. a<>i> .'i la l\'i< eU Eu!!»|h'. luA^i«^ iii Atnquo. somblùt ,»\on' de> lM>es iiu br.u*.l.^bK> ; leurs oImi«v> nun.ie.iiint j^ir la UMuriolo iMnir des Fiai- aulriehieiis ; U vr. > \.n>s .in\ dvMnin.tienl do la nur Adriatique .Ma Kuc de Tunis, del.i nur deSvri^ ,.u P.ilus-Mivîiili . Nulle rivalité de posiiKMiel dinleivl ne pouvait cvisler oiUre W îiipiieoiloir. .n it ]:-. Fr.ine». : tous ilenx .-.\,iii ni ir.cnus ennenùs, K iî> d« r.\ i Lieul iîîùs |\n -Us hx >::v.< \\( «.■ nniuTce : tous d« ii\ x\shmaient ïrinluelUnur.l .i i;.iîs* e.* lour n|r.î.tt\n ^;i riioi' . Cr fut ainsi x\\:< 1,1 Fr.uu^ . .ij iv> ,:\.'îî lîo pinil.îiil \mA le u^^in .-,^1 .; .;. :. u- J^ h luHeque N . ;.! \\\\ \ Fm \q\ * !; r. l \ !Mu ^ i n : î i K> jv iî pi ; s îr.usuln) .• •. ■> : i: \ 1 .'. \ : >. :r. i . re à so : ^ \\.\k\ ,i\.\ e,î\ .Tin *îf \\:\\ \.n:\ i!e U^î }\ >:::. :: i: -.ix-: î. . Tt hît. a vrai ■ ;^:t .Ui^iJuJ M.-.nd.iL '\s la liîiiîunit . eelit .rih.inei x^vi'..-:* I't.>nlius<v LxMilre M,?hnv. elle lui d dvivl Uu.n' mvjvIi el jî^e ne fonn» lU nuT.l v.nt plu> t.^nl. quaini '.. *\\\ .*x\nu> , jK elev; ivî Fuivp^ une ■. l,\mour vmci.îî: v\:îlri ,'^'iix 'i >i(rHciit'

(les lys et du croissant. Le danger était pourtant plus apparent que réel : bien que la puissance des Ottomans fut encore dans sa période d'accroissement, bien que depuis un siècle on les eiH vus prendre pied en Europe, renverser le Irùne de Byzance et marcher sans interruption de conquête en conquête, il était impossible qu'ils lissent encore beaucoup de progrès. L'Occident était désormais trop fortement constitué pour avoir à redouter une nouvelle invasion ; l'islamisme «arrivait trop lard. Il n'avait eu prise que sur la (îrècc isolée par le schisme du reste de la république chrétienne ; déjà il s'épuisait en vains efforts contre l'Italie, l'Espagne, la Hongrie , et sa rage devait s'éteindre, ainsi que sa puissance, devant ces premières barrières du catholicisme. La foule s'épouvantait encore des victoires des Turcs et demandait une croisade ; mais les hommes d'Etat s'inquiétaient faiblement de ces ennemis et ne voulaient engager avec eux qu'une guerre politique. On n'était plus aux temps de Charles-Martel et de Grégoire VII ; une levée en masse des chrétiens n'était plus nécessaire pour arrêter les infidèles , il suflisait des moyens réguliers, des efforts ordinaires de quelques États. La France pouvait donc, sans trahir la cause chrétienne, sans augmenter les dangers de l'Europe, chercher une alliance avec les Ottomans.

François I", en cherchant à former cette alliance, fut-il mû par les idées politiques que nous venons de développer? On ne saurait l'affirmer, surtout si Ton considère que la politique de ce princîc eilt presque toijyours un caractère passionné et fut ordinairement inspirée par les nécessités du moment ; mais il est certain, bien que l'origine de Talliance soit envelop|)ée de mystères et d'obscurités, que ces idées furent tout à fait conformes à l'opinion de son conseil, cl qu'elles inspirèrent la politique de la France pendant trois siècles. Quant au roi chevalier, il ne vit probablement dans l'alliance turque qu'une arme du moment, une arme du désespoir, car la première demande de cette alliance sortit de sa prison de Madrid.

On sait quelle sensation produisit dans tous les Etals la bataille de Pavie; la captivité de François l" montra aux alliés de Charles-Quint dans (|uelle voie impohtique ils étaient entrés, en contribuant à renverser la seule barrière qui protégeât l'Europe contre l'ambition de la maison d'Autriche. La régente Louise de Savoie mil ces dispositions à profit, et parvint à former contre rempereur une ligue composée du roi d'Angleterre, du pape, des Vénitiens, des Suisses. Ce fut alors que, pour inquiéter Charles dans ses Etats d'Autriche et l'empêcher de porter des troupes en Italie, elle résolut, soit par les ordres de François V\ qui aurait, disait-il, invoqué le démon pour sortir des mains de son ennemi, soit par les conseils du chancelier Duprat, qui eut probablement la plus grande part à celte démarche audacieuse; elle résolut de chercher le secours des Turcs. Presque aussitôt après la bataille de Pavie, un |)remier agent fut envoyé avec des présents; il fut arrêté par le pacha de Bosnie et mis à mort avec douze hommes qui l'accom-

pagnaient ^ A la fin de l'année 1525, un second envoyé arriva heureusement à Constanlinople; celait Jean Frangipani, gentilhomme hongrois, parent, sans doute, de ce Christophe Frangipani qui fut, à la même époque, un des plus intrépides défenseurs de la Hongrie. Il était porteur d une très-humble lettre du roi de France qui, d'après Thistorien turc Solakzadé, portait en substance : « Que le grand padischah attaque le roi de Hongrie et lui fasse essuyer un échec; nous, nous attaquerons le roi dTspflgne et prendrons contre lui notre revanche. Nous prions et souhaitons que le grand empereur du monde nous fasse la grâce de repousser cet orgueilleux, et nous serons dorénavant le serviteur obligé du grand empereur maître du siècle. »

Ce n'était pas la première fois que le roi de France entrait en communication avec les Ottomans. Depuis quelques années, et sous prétexte d'acquérir de§ manuscrits orientaux, il avait envoyé dans le Levant des agents qui devaient recueillir des notions certaines sur l'état des Turcs, et il avait entamé par eux des négociations secrètes avec le sultan pour la protection du commerce français *. Ces premières relations étant établies, l'ambassade secrète du vaincu de Pavie ne causa pas de surprise à Soliman, qui était d'ailleurs instruit de la situation politique de l'Europe : on pense même qu'il avait déjà reçu, à cette époque, des propositions d'alliance de la part de Charles-Quint.

11 n'avait pas répondu aux avances d'un prince qui était son ennemi naturel et avec lequel il n'y avait pas d'alliance possible, puisque ses Ktats touchaient les États ottomans et étaient les premiers pays chrétiens que les Turcs voulaient conquérir; mais il accueillit avec empressement la demande d'un roi, l'ennemi le plus

^ (Mémoire sur les premières relations diplomatiques cnlrc la Fr.ince cl la Porte, par M. de Hamroer. — Journal asialique, t. X.)

* Le commerce de la Fr.mce dans le Levant datait des temps les plus reculés et avait pris une gramle extension, surtout depuis les croisades, car les intérêts mercantiles eurent une part obscure mais trèspuissante à ces {guerres sacrées. Trois ans seulement après la prise de Jérusalem, il avjiit Tallu régler ce commerce par une législation spéciale, et une assemblée tenue à Ptoléiuns, en 1102, avait lormé, avec les débris du code des Rlio«liens et celui du Bas-Empire, des ordonnances pour la navigation des Francs d uis le Levant. Ces ordonnances furent placées sous la protection des Templiers èl des Hospitaliers, auxquels les marchands durent payer cerlaines redevances. Louis VI les approuva, et elles furent successivement adoptées pju" tous les peuples qui naviguaient dans la Méditerranée. Louis IX les révisa en 1250 et leur donna une nouvelle sanction : c'est alors que fut réglée délinilivement l'institution des consulats, dont Marseille revendique l'invention.

Cette ville avait joué un grand rôle pendant les croisades: elle avait lutté «l'activilé et d'opulence avec Gènes et Venise; elle s'était fait donner pir les rois de Jérusalem de nombreux privilèges, le droit de possé<ier une rue, une église, un four dans charpie ville de Syrie, etc. Kndn, c'est à elle qu'on doit Télablissemeiu de nos première> fabriques de soieries.

Les relations commerciales de la France avec ses anciennes possessions d'où Ire-mer continuèrent malgré les révolutions et l'anarchie qui dé^olènnl ces contrées; des comptoirs rran(;ais ne cessèrent pas d'exister dans l'Archipel, en Syrie, et surtout en Kgypte, où les sultans donnèrent une protection Irès-efticace à no» marchands; les consuls établis par les Marseillais dans ces contrées prirent même sous leur protection les marchands des autres nations chrétiennes ; enfui, pour ne citer qu'un exemple de l'importance de ce commerce, le fameux Jacques Cœur y gagna sa gran<le lortune. et il avait dans la Méditerranée douze vaisseaux de guerre pour proléger ses marchandises.

SOLlMAiN 1 '. 2lî»

redoutable de son enneini, qui allait (car ce fut pour les Oltoniaiis la raison capitale de leur alliance avec la France), par sa défection à la cause chrétienne, lui livrer l'Occident dénué de ses meilleurs défenseurs. Soliman reçut (G décembre 1525) l'envoyé du roi de France avec de grands honneurs; et, « chose inouïe! raconte un ambassadeur vénitien témoin de cette réception, il lui lit de riches présents. » EnHn, « ému de compassion, dit un historien turc, il résolut de faire la guerre au roi d'Espagne, dont les desseins étaient si mauvais, » et d'envahir la Hongrie. Toutefois il n'y eut, à ce sujet, aucun traité conclu; l'orgueil et le fanatisme musulman auraient regardé une alliance directe avec un prince chrétien comme un opprobre et un sacrilège ^ Le sultan se contenta de répondre à la lettre du roi trcs-chrétien par la lettre suivante, lettre d'amitié superbe et protectrice dont nous passons le pomi)eux préambule :

« A toi, François, (|ui es roi du pays de France.

« Vous avez envoyé une lettre à ma Porte, asile des souverains, par votre lidéle agent Frankipan ; vous lui avez aussi recommandé quelques communications verbales; vous avez fait savoir que l'ennemi s'est emparé de votre pays et que vous êtes actuellement en prison, et vous avez demandé ici asile et secours pour votre (léHvrancc. Tout ce que vous avez dit ayant été exposé au pied de mon trône, refuge du monde, ma science impériale l'a embrassé en détail et j'en ai pris une connaissance complète.

« Il n'est pas étonnant que^des empereurs soient défaits et devieiyient prisonniers. Prenez donc courage et ne vous laissez pas abattre. Nos glorieux ancêtres et nos illustres aïeux (que Dieu illumirte leurs tombeaux I) n'ont jamais cessé de faire la guerre pour repousser l'ennemi et conquérir des pays. Kous aussi nous avons marché sur leurs traces. Nous avons conquis en tout temps des provinces et des . citadelles fortes et d'un accès difficile Nuit et jour notre cheval est sellé et notre sabre est ceint.

« Que Dieu très-haut facilite le bien! à quelque objet que s'attache votre volonté, qu'elle soit exécutée. Du reste, en interrogeant votre agent sur les aflaires et les nouvelles, vous en serez informé. Sachez-le ainsi.

« Ecrit au commencement de la lune de rebiul-akhir 1>32 (15 février 1520), a la résidence de la capitale de l'empire, Constantinople la bien gardée. »

* Les liistoiicns turcs discnl que les rcblions de Soliinan avec la France furent acceplées sans murmure yar ses sujets à cause d'une tradition qui raisaildescfudre le f)adischali d*une princesse de la rannlle de France. En effet, si l'on en croit les historiens l'clclievi, Selaniki et Ali-ËfTendi, Saroudj, amirid d'Amural H, aurait pris en 1428 un vaisseau richement chargé sur lequel se trouvait une princesse française destinée à l'empereur Jean IV. Amurat II, qui régnait alors, la plaça dans son harem, l'cpousa apivs qu'elle eut cmhrassé la religion niahométane, et en eut un Gis, qui fut le conquérant de Constantinople, Mahomet H, aïeul de Soliman.

t»i>0 IllSTOinK DE LA TUUyLIE.

Tel fut le premier acte de Talliance de la France avec la Porte Ottomane, alliance (|ui est un très-grave événement dans l'histoire de TEurope, puisqu'elle a été recueil de la puissance de la maison d'Autriche. Engendrée des deux côtés par les nécessités du moment et par des intérêts de position, elle se conserva plus encore par bienveillance que par calcul, malgré les haines religieuses, les différences de mœurs, les destinées divergentes des deux Etats, malgré l'ignorance,- la brutaUté, le fanatisme de la politique des Turcs; malgré les distractions, les oublis, les défections de la politique française. Elle n'a pas été l'une des moindres causes de la grandeur de la France, et l'empire ottoman lui a du en partie sa conservation.

g IV. ^ BalaiUe de Mohacz.

Le 25 avril 152(5, Soliman partit de Constantinople pour se mettre à la tète de son armée. La guerre sur les frontières de la Hongrie était permanente; c'était une guerre d'escarmouches où les succès se balançaient, et dont le résultat principal était la dévastation du pays. Mais cette fois, plus de 100,000 hommes en bon ordre entrèrent en Hongrie par le grand chemin de la Servie et Belgrade, commandés par le sullan et les trois vizirs; ils étaient soutenus par trois cenls pièces de canon et par une flottille de huit cenls barques. On remonta le cours du Danube par la rive droite; Peterwardein fut pris d'assaut en quinze jours; Illok se rendit au boul d'une semaine; Eszek, sur la Drave, fut pillée et brûlée. Le 28 août, l'armée oltomane arriva dans la plaine de Mohacz, et le lendemain s'engagea la bataille qui décida du sort de la Hongrie.

L'annie oltomane était sur trois lignes : en avant, les troupes d'Europe; en seconde ligne, celles d'Anatolje; derrière, le sultan avec ses janissaires, ses si[)aliis et ses canons, qu'on avait liés ensemble par des chaînes de fer, de manière à en former une sorte de rempart. La pesante cavalerie chrétienne, le roi Louis en tête, fondit, avec son iinpétuo.sité ordinaire, sur les premières lignes, les enfonça, les culbuta et pénétra jusqu'à l'endroit où se trouvait le sultan. Une ailVeuse mé- K'e s'engagea autour de lui; plusieurs coups portèrent sur son armure. Tout à coup l'artillerie des Turcs fut démasquée; son feu terrible, dirigé pres([ue à boul portant sur les assaillants, jeta parmi eux le désordre; tout se dispersa : la plupart des fuyards périrent dans les marais (jui longent le fleuve; de ce nonibre fut sans doute le roi Louis, dont le corps ne fut pas retrouvé. Cette sanglante bataille n'avait pas duré deux heures. Elle eut une grande influence sur les destinées de l'Europe, puisque c'est là que périt la nationalité hongroise.

Soliman passa sur la rive gauche du fleuve et reçut à Fœldward les clefs dt! Bude; mais il ne maroha que lentement vers la capitale de la Hongrie, et n'v entra que le 10 Septembre. Malgré la défense e.vpresse du sultan, les sulda's

incendièrent deux quartiers de la ville et la grande église. En même temps, les akindjis se répandirent dans tout le pays, brûlant les villages et massacrant les habitants. Ce ne fut pas sans éprouver quelquefois des pertes considérables. Wissegrad, Gran, résistèrent avec succès; Morolh fil une défense héroïque; à Bacs, l'église, convertie en forteresse, fut défendue tout un jour; entre Bacs et Peterwardein, les Hongrois s^étaient fait un camp retranché dont la prise coûta aux Turcs plus de monde que la bataille de Mohacz; mais ces résistances partielles ne firent qu'exalter la férocité des vainqueurs; les habitants furent exterminés; et Ton porte à deux cent mille le nombre des Hongrois qui furent massacrés dans cette campagne. Enfin le sultan, après avoir i)romis aux magnats de leur donner pour roi Jean Zapoly, reprit le chemin de sa ciipitale, traînant après lui un immense butin. Parmi les richesses enlevées à Ofen figuraient, avec le trésor rojal et la bibliothèque de Mathias Cor>'in, trois belles statuer antiques qui décoraient le château royal et qui furent dressées en Irophéessur l'hippodrome de Constantinople.

§ V. — Bévollcs en .\sic. — Hérésie de Kabiz. — Afl'aircs de Hongrie.

Des nouvelles inquiétantes d'Asie avaient hâté le retour du sultan : les Turkomans de Cilicie s'étaient révoltés contre les violences et les exactions des agents turcs. Ils massacrèrent les kadis, leurs greffiers, et le sandjak-bey, battirent le beylerbey de Karamanie, et bientôt, près deSivas, celui deRoum. Enfin Chosrew pacha, beylerbey du Diarbekir, parvint, en réunissant toutes ses forçais, à arrétei leurs progrès.

L'année suivante (1527) une insurrection encore plus grave éclata en Karamanie, insurrection dont l'origine et le but nous sont inconnus, mais qui devait être probablement un soulèvement des races et des religions vaincues. Un certain Kalender-Oghli, descendant du scheik Hadji-Bektasch, patron des janissaires, était à la tète du mouvement, avec plusieui*s milliers de religieux, derviches abdals ou kalenders. l\ batlit successivement les beylerbeys de Diarbekir, de Roum et d'Anatolie. Le grand vizir dut lui-même se mettre en marche pour comprimer la révolte : il négocia avec les Turkomans soulevés, parvnit à les détacher des rebelles et eut aloi^s bon marché du reste.

Quelques mois après, Constantinople fut agitée par une étrange nouveauté, mais que les historiens musulmans n'ont pas suffisamment expliquée : un légiste célèbre, nonnné Kabiz, prêcha publiquement la prééminence de la loi de Jésus- Christ sur celle de Mahomet. H fut traduit devant le divan et soutint son opinion avec tant de force, que les deux juges de l'armée, qui avaient entrepris de le réfuter, trouvèrent plus simple de le condamner sans lui répondre. Le vizir Ibrahim, indigné de leur aiiimosité, le renvoya absous. Mais le sultan, qui avait, selon sa

'22^2 IliSTOiRË DE LA TURQUIE.

coutume, assisté au divan sans être vu, blaina la décision de son niinislre, et ordonna que rafTaire fui portée devant le mufti et le juge de la ville. Ceux-ci, après avoir vainement essayé d'arracher à Thérélique un désaveu, le condamnèrent à mort; et un édit fut rendu qui défendait, même dans les conversations particulières, de mettre la loi de TÉvangile au-dessus de celle du Koran. Cette aventure réveilla les haines des musulmans contre les chrétiens, et, quelque temps après, la maison d'un Turc ayant été pillée, ses habitants assassinés, on soupçonna que les meurtriers étaient des Albanais; puis, comme on ne put les découvrir personnellement, huit cents Albanais qui se trouvaient alors à Constantinople furent arrêtés et mis à mort.

Pendant ce temps la guerre continuait en Hongrie et dans les contrées voisines, la Bosnie, l'Esclavonie, la Dalmatie, dont la soumission fut achevée en 1528. Soliman vUûl parti de Rude en promettant pour roi aux Hongrois Jean Zapoly, woïvode de Transylvanie; mais un autre prétendant se présenta, Ferdinand d'Autriche, frère de Charles-Quint, à qui des liens de parenté donnaient des droits au trône vacant. ies deux rivaux se rencontrèrent à Tokay (1527), et Zapoly fut vaincu; il implora le secours du roi de Pologne, son beau-père, et bientôt après celui de la Porte. Son ambassadeur, avec l'aide du Vénitien Louis Gritli, parvint à mettre dans ses intérêts le vizir Ibrahim et reçut du sultan un accueil favorable [o février 1528); Soliman lui lit la promesse formelle de mettre Zapoly en possession de la Hongrie, et signa même avec lui un traité d'alliance. Ferdinand essaya vainement d'attirer le sultan dans ses inlércls : ses envoyés furent jetés en prison.

§ Vl. — Nouvelles relations de Franyois I" el de Soliniaii.

A la même époque, le roi de France envoya à la Porte un ambassidcur. L'expédition de Hongrie qu'il avait sollicitée avait été pour lui un nouvel échec, puisqu'elle avait fourni à la maison d'Autriche l'occasion de s'enrichir de deux royaumes. Il avait plus que jamais besoin de l'alliance ottomane. D'un autre coté, Charles-Quint commençait à soupçonner les relations de son rival avec la Porte, et l'accusait hautement de trahison envers la chrétienté* François 1" fui inqiîiel des clameurs que souleva cette dénonciation : il nia formellement son alliance avec les Turcs et répondit à (Charles « qu'il en avait menti par la gorge. » Mais il n'en continua pas moins ses relations avec Soliman , el chercha à les légitimer aux yeux des chrétiens, aux yeux de ses sujets, en les enqiloyanl à proléger les lidèles d'Orient el à restaurer notre influence dansées contrées. Un genlilhomme nonnné Rincon fut chargé de celle négociation et y réussit. L'alliance française était trop précieuse à Sohman pour qu'il n'accédât pas généreusement aux demandes du roi très-chrétien i Depuis longtemps d'ailleurs le commerce français

SOLIMAN I-. no

avait reçu protection chez les Turcs : au t^mps où ils étaient encore en Asie, les marchands de Marseille avaient obtenu des avantagés commerciaux. En 1507, ils s'étaient fait donner par le sultan Bajazel 11 des privilèges qui furent augmentés par Sélim l**", et qui renferment les éléments des capitulations conclues entre la France et l'empire ottoman. En 1528 Soliman renouvela ces privilèges dans un acte dont le texte s* est perdu, mais dont il reste quelques fragments : c'est ce que nos historiens appellent la trêve marchande. Les factoreries, les consuls, les pèlerins de la France, étaient mis sous la protection delà Sublime Porte et garantis de toute insulte. Le pavillon français reparut alors avec éclat dans la Méditerranée, et il fut accueilli avec reconnaissance par les chrétiens d'Orient, qui en espérèrent soulagement et protection. Les pèlerinages à Jérusalem recommencèrent ; un évoque français alla visiter les églises de l'Albanie, qui depuis Scanderbeg étaient oubliées dans leurs montagnes sauvages, et il réveilla le nom de la France chez les Skipetars de la Mirdita.

Le zèle religieux de François l" ne causa aux Ottomans ni mécontentement ni surprise : ert Orient, les hommes et les peuples sont estimés d'après la ferveur de leur croyance ; Talliance en devint mcrae plus intime. On en peut juger par cette lettre du sultan (septembre 1528) au roi de France :

« A toi qui es François, bey du pays de France.

« Vous avez envoyé au palais des sultans et à ma Porte de félicité, qui est l'orient de la prospérité et le lieu que viennent baiser les lèvres des rois et des princes, vina lettre dans laquelle vous avez parlé d'une église appartenant jadis aux chrétiens à Jérusalem, qui fait partie de nos États bien gardés, et devenue ensuite m\e mosquée. Je sais avec détail tout ce que vous avez dit à ce sujet. L'amitié et l'affection qui existent entre ma glorieuse majesté et vous rendent vos désirs admissibles auprès de ma personne, source de bonheur ; mais cette affaire ne ressemble pas à toute autre affaire de domaine et de propriété, elle concerne notre religion. D'après l'ordre sacré de Dieu très-haut, créateur du monde et bienfaiteur d'Adam, d'après la loi de notre prophète, soleil des deux mondes (que sur lui soient la bénédiction divine et le salut), cette église est depuis longtemps une mosquée, et les musulmans y ont fait le namaz (la prière). Or il estcontraire à notre religion qu'un lieu qui porte le nom de mosquée, et dans lequel se fait le namaz, soit maintenant altéré par un changement de destination. Quand même noire loi autoriserait en général ce changement, votre demande ne pourrait être accueillie auprès de ma personne, source de bonheur. Les lieux autres que la mosquée continueront de rester entre les mains des chrétiens; personne ne molestera, sous notre équitable règne, ceux qui y demeurent. Ils vivront tranquillement sous l'aide de notre protection; il leur sera permis de réparer leurs portes et leurs fenêtres ; ils conserveront en toute sûreté les oratoires et les éta-

blissemonls qu*ik occupent aclucllcment, sans que personne puisse les opprimer

et les tourmenter d'aucune manière. Qu'on le sache ainsi. »

Tels furent les résultats oUGciels de la mission de Bincon ; mais il est probable que la présence de cet envoyé dut contribuer au mauvais traitement que reçurent les agents de Ferdinand, et qu*il emporta la promesse d*une prochaine prise d'armes. Avant d*aller à Constanlinople, il s'était rendu en Hongrie et en Pologne ; et à sa demande un évéque hongrois avait été envoyé en France. Le résultat des négociations ouvertes par lui et cet évéque fut un traité d'alliance condu entre François V et le roi Zapoly, traité par lequel celui-ci désignait pour son héritier un des fils du roi de France.

% VII. — Deuxième expédition de Hongrie. » Sié^c de Vienne.

Pendant-que François travaillait par sa diplomatie à réunir tous les ennemis de la maison d'Autriche, Soliman se mettait en mesure de trancher la question politique à son profit par la force des armes. Les négociateurs autrichiens, après neuf mois de captivité, furent amenés en sa plpésence. « Votre maître, leur dit-il, n*a pas assez ressenti jusqu'à présent les effets de notre amitié et de notre voisinage : mais il les connaîtra bientôt. Vous pouvez lui dire que j'irai le trouver moi-même avec toutes mes forces, et que je pense bien lui restituer de ma main ce qu'il rôelame. Dites-lui aussi qu'il peut tout préparer pour notre réception, w Le 10 mai 1529 Tarniée partit de (]onstantinoplo ; elle s'élevait à cent cinquante mille hommes. A Mohacz , Jean Zapoly vint présenter ses hommages au sultan ; il fut reçu avec honneur et emporta de riches présents . Trois jours après l'armée ottomane arriva devant Bude, dont Ferdinand s'était emparé. La place céda après six jours (le siège ; les janissaires massacrèrent la garnison allemande, malgré la capitulation, et firent parmi les habitants un grand nombre de captifs ; mais le pilla^^e fut interdit. Zapoly entra en grande pompe dans la ville et fut installé dans le château royal; le lieutenant général des janissaires (S^j/fcan-ftflc/u) présida à la cérémonie, et une garnison turque fut laissée dans la place.

De là l'armée se mit en marche pour Vienne, et le 27 septembre Soliman campa devant la capitale des États autrichiens. Pour résister à son inmicnse armée, à ses trois cents canons, à sa flottille du Danube, Vienne n'avait que seize mille hommes, soixante-douze bouches à feu et des remparts de six pieds d'épaisseur. Néanmoins les assiégés tirent des sorties et soutinrent trois assauts avec succès. Une brèche ayant été ouverte à la porte de Carinthie, et l'explosion d'une mine lui ayant donné quarante toises de birgenr, les Ottomans renouvelèrent l':ittaque avec fureur pendant toute une journée (14 octobre). Ils furent encore

repoussés, et le sultan, découragé, donna le signal de la retraite. Bobertson et plusieurs autres historiens ont attribué la levée du siège à la trahison du vizir Ibrahim ; mais cela est peu probable. La saison était avancée, les vivres manquaient, les soldats commençaient à murmurer; ces raisons, jointes à la courageuse défense de la ville, suffisent pour expliquer la retraite des Turcs.

C'était le pFcmicr échec que subissaient les armes de Soliman ; il prétendit le transformer en une victoire, félicita ses soldats, leur distribua des récompenses et présenta son départ comme un acte de générosité; mais il ne trompa personne. Les Allemands, encouragés par le succès, harcelèrent l'armée ottomane dans sa retraite, lui firent essuyer de grandes pertes et lui reprirent une partie de son butin.

Arrivé à Bude, Soliman reçut les compliments du roi Zapoly ; il lui renouvela ses promesses d'amitié, et, de Belgrade, lui envoya la couronne royale.

g VIII. Troisième expédition de Hongrie. — Ambassade de François I*'. — Siège de Gûns. — Paix avec T Autriche.

Au printemps suivant (i53i), une armée allemande entra en Hongrie et vint inutilertient assiéger Bude; en même temps une ambassade du roi Ferdinand se rendit à Constantinople. Après avoir essuyé les dédains et les injures du grand vizir, elle obtint à grand'peine une audience. Le sultan ne voulut reconnaître Ferdinand ni comme roi de Hongrie, ni comme roi de Bohême, mais simplement comme lieutenant de Charles-Quint, à qui il ne donnait que le titre de roi d'Espagne.

Au mois d'avril 1552, Soliman se remit en campagne pour venger l'affront subi devant Vienne. Son armée, de deux cent mille hommes, fut portée à plus de trois cent mille par les renforts qu'il reçut de la Bosnie et de la Crimée. A Nissa il rencontra de nouveaux envoyés de Ferdinand, et à Belgrade l'ambassadeur de France, Rincon. François 1" avait été obligé de déposer les armes et de signer l'humiliant traité de Cambray, mais une rupture avec Charles-Quint était imminente, et Uincon avait mission de renouveler l'alliance entre les deux monarques et de demander au sultan, dans le cas où la guerre recommencerait entre la France et l'Autriche, Tassistance de ses flottes. Il fut reçu avec des honneurs extraordinaires, et qui n*ont été répétés à la Sublime Porte pour aucun ambassadeur chrétien. Une partie de l'armée était sous les armes; toute l'artillerie du camp retentissait; une escorte magnifique fut envoyée à sa rencontre; le sultan le reçut sur son trône, dans toute sa splendeur orientale, lui donnant sa main à baiser, lui demandant des nouvelles de son Irère le roi de France. Ces honneurs contrastèrent avec les humiliations qu'on fit subir à deux envoyés de Ferdinand, qui venaient solHcitcr une trêve. c( François, dit un historien turc, était maître de

grandes terres, avait de braves soldats et jouissait d*uii grand pouvoir sur la uier; comme il persistait dans son ancien dévouement pour la Sublime Porte, on redoubla d'égards pour lui. Aussi le grand vizir parla à son envoyé en ami et à ceux de Ferdinand en lion... » — « Le roi de France, dit un autre, était sincèrement attaché à la Sublime Porte, qui est généreuse comme la mer, et l'autre roi n'y cherchait pas son refuge; aussi le traitement qu'éprouvèrent leurs envoyés respectifs fut très-différent. L'ambasseur de France fut l'objet des regards et des discours gracieux du sultan, qui s'abaissa au point de traiter son maître d'ami, de frère, de padischahy dans les lettres impériales avec lesquelles il le congédia; les autres furent retenus captifs. »

L'armée ottomane traversa la Save et la Drave, s'empara sans difficulté de quatorze forteresses, et arriva (9 août) devant Gûns, petite place située au pied du Bakony-Wald sur un affluent du Raab ; là vint échouer toute cette formidable expédition. Gûns, défendue parle brave Jurischitz et par une garnison de sept cents hommes, tint pendant trois semaines et repoussa douze assauts; au dernier, les Turcs s'enfuirent, saisis d'une terreur panique qu'ils attribuèrent à une apparition miraculeuse. Cependant, comme les munitions étaient épuisées, Jurischitz se rendit à des conditions honorables.

On s'attendait à voir le sultan paraître devant Vienne; une armée s'était enfer^ niée dans la ville, et Charles-Quint appelait l'Allemagne entière à la défense des États autrichiens. Instruit de ces apprêts formidables, intimidé par la résistance de Gûns ou redoutant la mauvaise saison qui approchait, Soliman n'osa pas renouveler sa tenlative de 1520. Peut-être même n'en avait-il pas l'intention au début de la campagne : il n'avait emmené que de l'artiflcrie légère, et, dans sa réponse aux messages de Ferdinand, il annonçait l'intention de chercher Charles- Quint pour combattre en bataille rangée ce rival seul digne de lui. Quoi qu'il en soit, aussitôt après la pi'ise de Gûns , il tourna brusquement à gauche vers la Styrie, et cette campagne, dont on avait attendu de si grandes choses, n'eut pour résultat que la dévastation de ces provinces tant de fois ravagées; encore l'armée ottomane, divisée en pUisieurs corps, eut-elle à essuyer dans des rencontres partielles de sanglants échecs. Malgré les récompenses qui furent distribuées au retour, malgré les pompeuses lettres de vicloire que le sultan envoya dans toutes les provinces, cette retraite, comme la première, ressemblait à une défaite.

Dans le même temps, André Doria, amiral de Charles-Quint, avait paru dans le golfe de Lépante, s'était emparé en un jour de la forte place de Coron, amsi que de Patras et des deux forts qui protégeaient l'entrée du golfe. De plus, une guerre paraissait sur le point d'éclater en Asie. Tous ces événements portèrent Soliman à la paix. De nouvelles négociations furent entamées; mais pendant sept semaines les envoyés de Ferdinand eurent à lutter contre l'orgueil et l'astuce du grand vizir et du Vénitien Louis Gritti, dont il avait fait son principal conseiller;

ils avaient apporté une lettre de Charles-Quint au sultan, lettre d'amitié, mais où l'empereur avait pris maladroitement le titre de roi de Jérusalem : ce fut Toecasion de récriminations interminables de la part du vizir. « Combien est diilérente et vraiment royale, dit-il, la lettre que le roi de France nous a envoyée pendant la campagne de Hongrie, dans laquelle il signe simplement François, roi de France I Aussi le padischah, voulant rendre honneur au roi François, n'a pas fait dans sa réponse l'énumération de ses titres, et lui a écrit comme à un frère tendrement aimé. » Ce fut en cette occasion que le vizir avoua hautement que la première invasion en Hongrie n'avait été faite qu'à la demande de François I*^ « Le roi de France, dit-il, ayant été vaincu à Pavie, sa mère écrivit à mon maître : « Mon fils c< a été fait prisonnier par Charles d'Espagne. Je croyais que celui-ci aurait la « générosité de le mettre en liberté ; mais, loin de le faire, il l'a traité indigne- « ment. Je te supplie, grand empereur, de montrer ta magnanimité en déhvrant « mon fils. » — Le padischah, ému de compassion à cette lettre, entra dans la Hongrie. » Enfin, à force de patience et de ménagements, les envoyés parvinrent à obtenir un traité par lequel le sultan promit alliance et amitié au roi Ferdinand, mais sans rien stipuler à Tégard de la Hongrie, dont il se déclarait le maître absolu par droit de conquête. Telle fut la première paix conclue parla maison d'Autriche avec la Porte (1535).

g IX. — Guerre avec la Perse. — Prise de Bagdad. — Gbaireddin-Barberousse. — Prise de Tunis par

Charles-Quint.

Depuis le commencement du règne de Soliman, la paix n'avait jamais été solidement établie entre la Perse et les Ottomans; les défections réciproques de quelques gouverneurs des villes frontières amenèrent une rupture complète. Pendant que le khan de Bidlis trahissait les Ottomans, le gouverneur persan de l'Aderbaïdjan se rangeait de leur côté, et celui de Bagdad leur envoyait les clefs de la ville. Ce dernier ayant été assassiné, le grand vizir Ibrahim fut chargé de conquérir Bagdad et de ramener à l'obéissance le khan de Bidlis. l\ partit vers l'automne de 1535, et apprit en route la défaite du rebelle. Après avoir passé l'hiver à Alep, il se remit en marche, reçut la soumission des places voisines du lac de Van, se dirigea surTébriz, résidence du schah, et y entra sans obstacle le 13 juillet 1534. Le sultan vint l'y rejoindre au mois de septembre, et l'armée se mit en marche sur Bagdad. Elle eut beaucoup à souffrir dans sa route, non par les atta» ques des Persans, mais par les difficultés du pays et les rigueurs de la saison. La capitale des khalifes ne fit aucune résistance, et Soliman y fit son entrée à la fin de l'année 1534; il y séjourna six mois. H revint ensuite à Tébriz, reprit la route de Constantinople et y rentra au mois de janvier 1536.

Pendant que cette expédition triomphale agrandissait du côté de l'Orient les frontières de Tempire, les flottes ottomanes étaient aux prises dans la Méditerranée avec la marine de Charles-Quint. Deux hommes remarquables dirigeaient les forces navales des deux empires : c'étaient le Génois André Doria, amiral de l'empereur, et, du côté des Turcs, le célèbre Chaireddin, connu sous le nom de Barberousse.

Cet aventurier était d'origine grecque et chrétienne; c'était le fils d'un sipahi de Métellin; et, selon l'usage trop fréquent des habitants de l'Archipel, il s'était mis, avec son frère Baba-Aroudj, à faire la piraterie sous le règne deBajazetlI. Les deux frères se mirent au service du sultan de Tunis, Mohammed, de la famille desBeni-Hafsz. Ayant capturé un vaisseau chrétien, ils l'envoyèrent à Constantinople, et reçurent en récompense du sultan deux galères et des kafîlans d'honneur. Ils essayèrent alors de s'emparer de quelque port de la côte barbaresque, firent des tentatives sur Cherchell, sur Bougie, sur Alger, où régnaient des princes de la famille des Beni-Hafsz; Aroudj s'empara de Cherchell, puis de Tlemcen; il y fut attaqué par les Espagnols et périt dans une sortie. Chaireddin, resté seul, se rendit maître d'Alger en assassinant le prince maure, et fit hommage de sa conquête au sultan Sélim, qui venait alors de conquérir l'Egypte ; il reçut le titre de beylerbey d'Alger. Les Espagnols s'étaient étabhs dans l'île qui faisait face à la ville et y avaient construit un fort; il les attaqua, prit la garnison, rasa le fort, défit une escadre espagnole envoyée pour le défendre, et réunit l'île au continent en comblant le détroit (1520). Du port d'Alger commencèrent dès lors à partir de nombreux corsaires, qui infestèrent les côtes d'Espagne et d'Italie et le bassin occidental de la Méditerranée. Soliman, à l'époque de son alliance avec François I", ayant fait défense à Barberousse d'attaquer les vaisseaux français, celui-ci prit sa revanche sur ceux des Espagnols; il mit en fuite une de leurs escadres et enleva des cHes d'Andalousie 70,000 Maures persécutés qui vinrent peupler l'Afrique.

Lorsque André Doria se fut emparé de Coron, Barberousse fut mandé à Constantinople; après avoir, chemin faisant, brûlé dix-huit vaisseaux en vue de Messine et enlevé deux bâtiments de la flotte de Doria, il arriva dans la capitale de l'empire au moment où commençait la guerre de Perse (15o5). Coron était déjà repris : pendant que la paix avec l'Autriche se négociait, une flotte de soixante-dix voiles avait pris la mer; quoique battue à l'entrée du golfe par Doria et affaiblie de moitié, elle put néanmoins bloquer la ville, qui se rendit après un siège mémorable. Cependant Barberousse fut reçu avec distinction : il fut créé kapoudanpacha, obtint l'investiture comme beylerbey d'Alger, et prit rang avant tous les autres beylerbeys. L'hiver fut employé à équiper une flotte formidable avec laquelle il partit au printemps; elle comptait quatre-vingt-quatre bâtiments. Cet armement fut dirigé d'abord contre l'Italie; Reggio, Fondi et les châteaux de la côte furent saccagés; puis, faisant voile vers la côte d'Afrique, Barberousse parut de-

yant Tunis, où régnaitMuley-Hassan, un de ces tyrans féroces el efTéminés comme les dynasties maures en comptent tant. II se présenta en libérateur, promit aux habitants de leur donner pour prince le frère de Muley, qui s'était réfugié sur sa flotte; puis, une lois maître de la ville, il en prit possession ai; nom du sultan. Les progrès de la puissance ottomane sur le littoral africain devenaient inquiétants pour le souverain de TEspagne el de l'Italie; Charles-Quint résolut de reprendre Tunis, non-seulement dans Tintérèt de ses possessions d'Afrique, mais aussi dans Tespoir de porter un coup mortel à Falliance turco-française, qui ne pouvait devenir etTective que par la marine. Un puissant armement fut préparé, et Tempereur prit lui-même le commandement de rexpcdilion. Le 16 juin 1555, il débarqua devant le fort de la Goulet te, et l'emporta après un mois de siège et de combats continuels. Barberousse, n'espérant pas défendre la ville, où il avait à lutter contre le mauvais vouloir des habitants, risqua un engagement en rase campagne; abandonné par ses auxiliaires africains, il fut obligé de prendre la fuite. Tunis fut pillée pendant trois jours par les vainqueurs ; trente mille habitants furent massacrés; cinquante mille chrétiens captifs eurent leurs chaînes brisées. Les Espagnols rétablirent le prince maure Muley-Hassan, à condition de payer tribut et de laisser aux chrétiens le libre exercice de leur religion; ils conservèrent le fort de la Goulette.

8 X . — Premières capitulations de la Porte avec la France.

Ce fait d'armes mit le comble à la puissance et à la gloire de Charles-Quint : l'Europe ne vit plus en lui que le libérateur des chrétiens, la terreur des infidèles, et ses panégyristes eurent soin d'opposer sa conduite à celle de son rival, qui se faisait l'allié des ennemis de la chrétienté. Cette alliance n'était plus un secret pour personne; François 1" prit la résolution de l'avouer hautement, afin d'acquérir le droit d'en tirer tout le parti possible. Un ambassadeur officiel, le chevalier Jean de La Forêt, fut envoyé au sultan et le rejoignit à Tébriz (1535 ; il entama des négociations ostensiblement bornées aux capitulations données en faveur des marchands français par les sultans, mais qui devaient avoir de graves résultats. Ces négociations amenèrent un acte diplomatique qui fut au fond un véritable traité, mais qui n'en eut pas la forme, parce que l'orgueil ottoman semblait uniquement faire des concessions sans vouloir de réciprocité*. Ce fut donc sous la forme d'un hatti-shérif, c'est-5 dire d'un ordre émané du sultan, que

* a Le Grand Seigneur, par une fîerl«$ mal entendue, fondée ?ur un prétendu prétexte de religion, ne Teut point de trailc avec les princes chrétiens, prétendant qu'ils ne doivent pas aller de pair avec lui. Celui de capitulation lui plaît davantage, pari'e qu'il regarde les actes qu'il accorde, el dont il est le maître si absolu, qu'il les révoque, les étend, les restreint ou les annule sans cérémonie quand il le juge à propos. » [Mémoirti du chevalitr tPArtneux, t. V, p. 56.)

parurent les premières conyentions qui unirent la France et la Porte; et ce hnltishérif ïui la base de toutes les capitulations conclues depuis cette époque entre les deux puissances.

Le traité fut signé à Constantinople dans les premiers jours de février 1536, au retour de la campagne de Perse. Soliman y donne à François 1" le titre qu'il portait lui-même, celui de padischah, que la diplomatie européenne a traduit par le titre d'empereur. C'était une distinction très-grande, car ce titre était regardé comme sacré par les Osmanlis , et il ne fut accordé dans la suite qu'à un seul monarque chrétien, le czar de Russie, en 1774^ Elle témoignait, en mettant sur le pied d'égalité a la gloire des princes de la croyance de Jésus » avec « le roi des rois, le sultan des deux terres et des deux mers, l'ombre de Dieu, » qu'un droit des gens commençait entre les chrétiens et les musulmans.

Les premiers articles portaient :

r Que, comme il y avait paix et concorde entre le Grand Seigneur et le roi de France, leurs sujets respectifs et tributaires pouvaient librement naviguer et aller dans leurs dilférents ports pour leur commerce, acheter, vendre, charger, conduire et transporter par eau et par terre d'un pays à l'autre toutes sortes de marchandises non prohibées, en payant les droits ordinaires, sans qu'ils pussent être soumis à aucune imposition, tribut ou charge.

2° Que lorsque le roi enverrait à Constantinople ou dans tout autre lieu de l'empire ottoman un consul, ainsi qu'il en tenait un à Alexandrie, ce consul serait accepté et soutenu dans son autorité, et jugerait selon sa foi et loi, sans qu'aucun juge ou cadi piit ouïr, juger et prononcer, tant au civil qu'au criminel, sur les causes, procès ou différends qui naîtraient entre les sujets du roi seulement; et que les officiers du Grand Seigneur prêteraient main-forte pour l'exécution des jugements des consuls, toute sentence portée par les cadis entre marchands français devant être nulle.

5° Qu'en cas de contestation au civil entre les Turcs et les Français, la plainte des premiers ne pourrait être reçue par les cadis, à moins qu'ils n'apportassent une preuve par écrit de la main de l'adversaire ou de celle du consul, et que dans aucun cas les sujets du roi ne pourraient être jugés bans la présence de leur drograan.

4° Qu'en matière criminelle les sujets du roi ne pourraient être amenés devant le cadi ou juge ordinaire, ni être jugés sur l'heure, mais qu'ils seraient conduits

' * La Porte refusa môme ce litre aux empereurs d'Allemagne, qu'elle ne regarda d'abord que comme rois de Hongrie, et qu'elle traita comme tels, en vassaux et en tributaires; car, depuis l'an ITkjO jusqu'en 16110, ils lui payôrenl un tribut annuel de 50,000 ducals. Ce ne fui qu'en 1600 qu'elle consentit à leur donner le titre ofliciel de Cisar romain; mais leurs ambassadeurs n'en marcbèrent pas moins, comme ceux de tous les États cbréliens, après les ambassadeurs de la France Avant le traité de KKM), la plupart des trêves faites entre la Porte et les monarques autrichiens portaient : a Accordé gracieusement par le sultan toujours yictorieux, au roi inlidèle de Vienne toujours vaincu, p

(levant la Sublime Porte, et, en Tabsence du grand vizir, devant son substitut, pour que Ton discutât le témoignage du sujet turc contre le sujet du roi.

5° Qu'on ne pourrait se servir des navires marchands appartenant aux sujets du roi, ni de leur artillerie, munitions et équipages contre leur gré, même pour le senice du Grand Seigneur.

<>** Que si quelque sujet du roi quittait les États du Grand Seigneur sans avoir satisfait à ses dettes, le consul, ni aucun Français, n*en seraient responsables ; mais que le roi ferait satisfaire le demandeur sur les biens ou la personne du débiteur, s'il était en son royaume.

T Que les marchands français et sujets du roi pourraient librement tester, et que les biens de ceux qui mourraient ab intestat seraient remis à l'héritier par les soins et l'autorité du consul.

Pour comprendre toute l'importance de ces articles, il faut se rappeler qu'une barrière infranchissable de haine séparait les chrétiens elles musulmans ; qu'ils se regardaient mutuellement comme des ennemis pour lesquels il n'y avait aucun droit; que les préjugés religieux leur prescrivaient de n'avoir de communication entre eux que par la guerre. C'était donc un grand progrès que l'établissement de rapports de justice, de paix, et môme de bienveillance entre les deux peuples ; mais telle n'était pas seulement la portée des articles cités : ils introduisaient dans le droit des gens une importante innovation, en autorisant les Français à emporter sous une domination étrangère leur nationalité, leurs lois, leurs usages ; en leur donnant, sous beaucoup de rapports, plus de droits et de liberté que n'en avaient les sujets Ottomans , en les plaçant presque entièrement sous la dépendance protectrice de leurs magistrats nationaux. Ces prérogatives, qui sont telles qu'aucune nation n'en a concédé de semblables à une nation étrangère, changèrent les comptoirs français, pour ainsi dire, en petites colonies. Elles furent encoreaugmentées par la sollicitude des consuls, qui transformèrent presque complètement leurs attributions de commerce et de police en une magistrature civile et en fonctions politiques, et finirent par s'arroger un droit si extraordinaire de protection dans l'empire ottoman, que la dénomination de Francs fut attribuée même à certains sujets du sultan.

Les autres articles du halti-shérif de 1530 n'ont pas moins d'importance : 1" Les Français jouissaient dans tous les États ottomans du libre exercice de leur culte ; ils avaient le droit de faire garder les saints lieux de la Palestine par des religieux, lesquels ne pouvaient être inquiétés ni pour les édifices qu'ils habitaient, ni pour les églises qui étaient entre leurs mains. Les évêques dépendants de la France, et autres prêtres de la religion franqite, de quelque nation qu'ils fussent, ne pouvaient être troublés dans l'exercice d^ leurs fonctions , en quelque lieu qu'ils habitassent, pourvu qu'ils se tinssent dans les limites de leur État. — Cet article, l'extension qu'on lui donna, les interprétations favorables qu'on en fit,

consacrèrent le droit de protection de la France sur tous les catholiques d'Orient. 2° Les marchands européens, dont les gouvernements n'étaient pas liés avec la Porte par des traités d'amitié, pouvaient naviguer sous le pavillon français dans toutes les mers, et trafiquer, sous la protectio» de la France, dans tous les pays de la domination ottomane. — Venise seule avait, à cette époque, des traités de commerce avec la Porte * : par conséquent toutes les autres nations chrétiennes durent recourir au drapeau protecteur de la France pour commercer avec la Turquie. 3° On stipula la liberté des esclaves faits de part et d'autre, et le sultan s'engagea à renoncer au droit de faire esclaves des sujets français, à condition que le roi de France en ferait autant à Tégard des Ottomans.

Tels furent les principaux articles du hatti-shérif de 1536, acte dont la portée ne put cire comprise par les parties contractantes ; car, en faisant entrer en relations pacifiques avec les nations chrétiennes les nations musulmanes, il amortit forcément leur esprit de conquête et de propagande , et fut ainsi une sorte de limitation pour l'empire ottoman. Ce fut une victoire obscure mais efficace de la civilisation européenne sur la barbarie asiatique, de la tolérance sur le fanatisme, de l'esprit d'expansion de l'Occident sur l'esprit d'isolement de l'Orient, victoire facile dans l'origine, mais qui fut ensuite disputée, car le traité eut à subir bien des violations et dut avoir de nombreux renouvellements.

La conclusion de ce traité fut le dernier acte politique du grand vizir Ibrahim. Cet orgueilleux ministre abusait de plus en plus de sa faveur. Pendant les négociations avec rAutriche, il avait fait un étalage de son autorité, qui avait blessé le sultan. Pendant la campagne de Perse, il voulut loger seul avec son mailrc dans les palais de Tébriz et de Bagdad ; il lui arracha d'abord la déposition, puis la condamnation à mort du dcfterdar Iskender-Tchélébi, dont les richesses et le crédit lui faisaient ombrage ; enfin, au retour, il prit dans ses ordres du jour, et môme dans le traité avec le roi de France, le titre significatif de séraskier-sultan. Celte dernière hardiesse combla apparemment la mesure. Le 5 mars 1536, Ibrahim se rendit au sérail, selon sa coutume ; le lendemain on l'y trouva étranglé. Au milieu du dix-septième siècle, ou montrait encore sur les murs les traces de son sang. 11 eut pour successeur l'Albanais Ayas-paclia.

* Ces trailés dataient de l'arrivi^e des Turcs en Europe, et plaçaient Venise sur le pied de vassale et de tributaire des sultans. Dès 1408, elle leur payait un tribut de 1,000 ducats, tribut qui fut ensuite porté à 10,000. Quand BJahomet II se fut emparé de Constantinople, elle acheta de lui la paix et la continuation de son commerce; elle dut alors payer pour les ctablisscmcuts qu'elle avait dans le nouvel empire un tribut annuel de 30,000 ducats, et il fut stipulé qu'elle enverrait, comme par le passé, à Constantinople, un chargé d'altaires ayant le litre de 6ay/e, et que les Turcs regardaient et traitaient comme un otage. Chaque paix ou trêve qu'elle fit avec les Turcs fut achetée à jirix d'or.

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