IBRAHIM I
ques. L'ordre de ces massacres fut même donné, et la révocation s'en fit avec tant de peine, que les Francs établis à Constantinople se crurent |)endant quinze jours voués à une mort certaine. Alors le sullan fit venir les ambassadeurs chrétiens ; il leur déclara qu'il les rendait responsables de l'outrage qu'il avait reçu, et que leurs maîtres devaient eux-mêmes le venger sur les chevaliers de Malte et sur les Vénitiens; puis il les fit emprisonner dans leurs maisons, ordonna de fermer les comptoirs des marchands francs, et mit l'embargo sur tous leurs vaisseaux. Les ambassadeurs de Venise, d'Angleterre et de Hollande représentèrent au sultan que pas un de leurs compatriotes ne faisait partie de l'ordre de Malte, lequel se composait presque entièrement de Français ; et la colore d'Ibrahim allait se tourner contre la France, quand le grand-vizir voulut profiter de l'événement pour tenter la conquête de Candie, la dernière possession grecque des Vénitiens ; et, sans déclaration de guerre, une flotte de trois cent quarante-huit voiles, portant cinquante mille hommes, débarqua dans cette ile, dont l'acquisition devait coûter aux Ottomans vingt-cinq ans de combats.
La Canée fut prise presque sans coup férir (1645). La flotte vénitienne, arrivée trop tard pour défendre cette place, se vengea en dévastant les côtes de la Morée, l'île de Ténédos et la plaine de Troie (1646). Mais plusieurs villes de Crète capitulèrent, entre autres, l'importante place de Retimo. Les Turcs échouèrent devant Candie, capitale de l'île (1047). En même temps ils attaquaient la Dalmatie; mais cette campagne en terre ferme n'eut pas de grands résultats.
Venise avait demandé des secours à toutes les puissances chrétiennes. Le monde catholique s'émut des insultes des Turcs ; le zèle religieux qui passionnait alors la France se manifesta par des cris de guerre contre les infidèles, et plusieurs écrits excitèrent Louis XIV enfant « à aller planter la foy et ses lys dans les terres Idumées. » a Nous le verrons, dit un pamphlet de la Fronde, couronné en Jérusalem, et se mettre en possession de tous les royaumes qu'ont possédés ses glorieux ancêtres. » Mazarin voyait sans chagrin les dangers des Vénitiens, avec lesquels nous étions en rivalité pour le commerce du Levant ; mais il n'aurait pas voulu que les Turcs, dont l'amitié pour la France s'était si étrangement n;froidie, vinssent à dominer la Méditerranée parla possession de Candie. Suivant sa politique cauteleuse, il résolut de conserver ouvertement l'alliance ottomane, pour faire profiter notre commerce de l'embarras des Vénitiens, et en même temps d'empêcher les succès des Turcs par des hostiUtés sourdes qui les feraient se repentir de leurs mauvais procédés envers la France et satisferaient l'opinion catholique. Il envoya à Constantinople un ambassadeur extraordinaire, M. de Varennes, pour offrir au divan la médiation de la France ; la médiation fut repoussée avec hauteur. Alors il offrit aux Vénitiens le concours de la marine française ; mais il borna ce concours à trois brûlots, encore à des conditions telles que le sénat les refusa. Ensuite il envoya à Venise un subside de dix mille écus, mais secrètement et en son nom
privé, a II regrettait, disait sa lettre, que les soins que le roi s*était donnés pour conserver la paix n'eussent pas réussi. » L'année suivante, il donna encore neuf vaisseaux, mais sans équipages, et qui devaient combattre sous pavillon vénitien, conjointement avec neuf autres vaisseaux fournis par l'Espagne. Enfin il permit au sénat de recruter des soldats en France, et cette permission fut si largement exploitée» que, pendant cette lutte de vingt-cinq années, et quoique la France fût elle-même engagée dans la guerre de Trente Ans, plus do 50,000 Français, poussés, soit par le zélé religieux, soit par l'amour des aventures, se mirent à la solde de Venise, et périrent sous son drapeau. Ce nombre est constaté par les registres mêmes de la république.
La gloire de soumettre Candie n'était pas réservée au régne d'Ibrahim; les vices de ce prince, plus que le courage des chrétiens, retardèrent la prise de cetle ville. Usé par les plus furieux excès de la débauche, il était incapable de diriger la guerre et de la pousser vigoureusement. Les sultanes favorites dévoraient les revenus de l'Etat; elles disposaient à leur gré de toutes les charges. L'armée se fatigua de cette honteuse tyrannie, et l'esprit de révolte, comprimé sous le règne précédent, se réveilla d'autant plus terrible que le pouvoir s'était plus avili. Les janissaires déposèrent Ibrahim, et les principaux dignitaires de l'empire le firent étrangler (1648). Son fils Mahomet, à peine âgé de sept ans, lui succéda.