CHAPITRE VII
nEGNES DE MODSTAPHA I , D OSMAN II, D AMURAT IV ET D IBRAHIM l"
g 1. — Règnes de Moustapha I" et d'Osman H (1617-]622).
Achmet eut pour successeur son frère, Moustapha r\ Ce prince était prisonnier depuis quatorze ans dans Tinlérieur du harem ; sa caplivité Tavait complètement abruti; mais les oulémas, qui espéraient gouverner sous son nom, donnèrent son idiotisme comme un signe de sainteté.
Le commencement de son règne fut marqué par de graves insultes faites à l'ambassade de France. Un seigneur polonais, qui était enfermé aux Sept-Tours, s'étant échappé de sa prison par le secours du secrétaire de Sancy, le vizir accusa toute Tambassade française d'avoir favorisé cette fuite; il fit arrêter violemment l'ambassadeur et ses gens, mit ses secrétaires a la torture et renvoya luimême aux Sept-Tours « Tu n'es pas le premier ambassadeur, lui dit-il, qui ait été logé dans nos prisons, mais tu seras le premier à qui on aura donné la géhenne. » On ne put obtenir sa délivrance qu'au bout de quatre mois, moyennant une rançon de 15,000 piastres, et en laissant les gens de l'ambassade en otage. De plus, le vizir s'en prit, dans sa colère sauvage, aux autres ambassadeurs; il les força à rester prisonniers dnas leurs maisons et fit crier publiquement que tout musulman qui les trouverait hors de Péra devrait les conduire
* Rnnkc, Bisloire des Osmanlis,
, * MÔUSTAPHA I" ET OSMAM 11. 293
en prison; enfin il mit des taxes arbitraires sur les marchands chrétiens. La cour de France, à la nouvelle de ces outrages, rappela le baron de Sancy et envoya un gentilhomme, M. de Naus, pour demander satisfaction, avec menace de rupture. Mais le sultan émi déposé et le vizir étranglé quand de Naus arriva. En ciTet, il y avait à peine trois mois que Moustapha était sur le trône, quand une révolte des janissaires Ten renversa et le remplaça par son neveu Osman, fils d'Achmet, aux acclamations des soldats (1618). Les troupes gagnèrent à ce chan* gement une gratification de 6,000,000 de ducats.
Osman avait quatorze ans à peine ; il avait été élevé moins comme un prince que comme un derviche, et son rigorisme religieux devait lui rendre difficile le gouvernement d'un état corrompu. Dès son avènement, il s*empressa d*envoyer
^ à Paris un chiaoux avec des lettres d'excuse signées de lui, du grand-vizir, du luipoudan-pacha, pour assurer au roi de France qu'à l'avenir son ambassadeur serait honoré et respecté comme par le passé. Sancy . qui persista dans son rappel, fut chargé d'oiïrir des présents à Louis XIIL
Le règne d*Osman ne présente pas d'autre événement remarquable qu'une guerre sans résultats contre la Pologne : il y prit part en personne. La paix fut signée en 1620; les janissaires, par leurs exigences, en hâtèrent la conclusion. Le sultan ne
' déguisa point ses rancunes contre ce corps indiscipliné ; il songea peut-être à le supprimer, du moins le bruit s'en répandit lorsqu'on le vit, au milieu de la paix, ordonner des levées en Asie. Une révolte éclata : en vain il annonça qu'il allait entreprendre un pèlerinage à la Mecque, les janissaires forcèrent les portes du sérail et tirèrent de sa prison l'imbécile Moustapha, qu'ils proclamèrent padischah. Osman, tombé aux mains des rebelles, essaya vainement de les attendrir. « Pardonnez-moi, leur disait-il en sanglotant, si je vous ai offensés sans le savoir. Hier j'étais souverain, aujourd'hui je suis nu. Que je vous serve d'exemple : vous aussi vous éprouverez les caprices du sort... Mes agas des sipahis, et vous les plus anciens des janissaires, mes pères, par imprudence de jeune homme, j'ai prêté l'oreille à de mauvais conseils; pourquoi m'humiher ainsi? Ne voulez-vous donc plus de moi? — Nous ne voulons ni de la domination ni de ton sang, » répondirent les rebelles. On le traîna aux Sept-Tours pour l'étrangler ; il se défendit longtemps ; enfin un des bourreaux lui passa le lacet autour du cou ; on envoya une de ses oreilles à la sultane vahdé. Ainsi périt le premier souverain ottoman que ses sujets aient assassiné (1622).
§ II. — Rcstauralion de Moustapha I". — Amurat IV (1623). — Guerre de Perse.
Moustapha, rétabli sur le trône, fut pendant quinze mois le jouet de la soldaksque. Les meurtriers d'Osman ne tardèrent pas à se repentir de leur crime ; ils
294 niSTOIRE DE LA TURQUIE
étaient cependant les maîtres absolus de l'État, et disposaient, selon leur caprice, des charges les plus importantes. Mais ceux d'entre eux qui s'étaient opposés au meurtre du sultan se révoltèrent, et on ne les apaisa qu'en leur faisant de conliiiuelles distributions d'argent ; les sipahis , à leur tour , se firent concéder les termes publiques et frappèrent les timars de nouvelles taxes. Enfin les provinces d'Asie, soulevées par le pacha d'Erzeroum, et une tentative de révolte parles oulémas de Gonstantinople, augmentèrent l'anarchie universelle. Les janissaires eux-mêmes virent l'abîme où l'empire desceiidait et nommèrent un grand-vizir, qui proposa la déposition du sultan : instruits de l'épuisement du trésor, ils renoncèrent aux gratifications d'usage à l'avènement d'un nouveau padischah, et Amurat IV, fils aîné d'Âchmet, fut proclamé par le divan et par les troupes 1623).
Le nouveau sultan était né en 1612. Sa jeunesse semblait assurer l'impunité aux usurpations et aux insolences des soldats. En effet, pendant les dix premières années de son règne, les janissaires et les sipahis continuèrent d'opprimer l'empire. Pendant ce temps, la Perse étendit ses conquêtes ; Schah-Abbas s'empara de Bagdad (1623), et les Osmanlis tentèrent vainement de reprendre cette ville. Le pacha d'Erzeroum, Abaza, persista dans sa rébellion jusqu'en 1628, où il reçut le gouvernement de Bosnie. Dans la Crimée, les Tartares se soulevèrent également ; les Ottomans furent vaincus et pris en si grand nombre, qu'un prisonnier turc se vendait pour un verre de boza (sorte de boisson d'orge fermentée) (1624). Tous ces revers avaient pour cause l'esprit de faction et d'indiscipline qui régnait dans l'armée. Enfin Amurat se lassa de porter le joug; lorsqu'il vit les janissaires et les sipahis forcer les portes du sérail et égorger sous ses propres yeux ses plus fidèles serviteurs, il comprit que, pour échapper au sort de son frère Osman, il avait besoin d'effrayer les rebelles par son énergie et son audace. « C'est bien, dit-il; si Dieu le permet, vous subirez les effets d'une terrible vengeance, oppresseurs qui ne craignez pas Dieu et ne vous humiliez pas devant le prophète ! » Il les frappa de terreur par le meurtre de leur chef, Redgcb-pacha : le cadavre du traître, égorgé par les eunuques blancs, fut jeté devant la porte du sérail (1632).
C'est à ce moment que commence le véritable règne d'Amural IV. Los janissaires et les sipahis prêtèrent serment de fidélité. Le sultan, le grand-vizir, le mufti , signèrent un acte en vertu duquel furent supprimées les survivances des sipahis aux places d'administrateurs, d'inspecteurs, de collecteurs (»t de scribes, et qui proclamait et sanctionnait avec la plus grande solennité la promesse faite par les janissaires, les sipahis et les juges, de maintenir l'ordre public, sous la garantie formelle de la malédiction de Dieu et. du prophète. « ^lon padischah, avait dit au sultan un des juges d'Asie, le seul remède contre les abus, c'est le sabre. » Amurat se souvint de ce conseil.
La (in de l'unarcliic mililairc ramena la victoire sous les drapeaux des Osmanlis. Scliah-Abbas étanl mort (1629), Amurat résolut d'envahir la Perse, et se mit lui-même à la tète de Tarmée. « Ne vous lassez point, mes faucons, disaitil à ses soldats ; l'heure est venue de déployer vos ailes. » 11 prit Erivan et Tcbriz en 1055 et assiégea Bagdad en 1638. Amoureux des combats, il s'était revêtu de Tyniforme de janissaire et travaillait comme un simple soldat à la tranchée. Cette (M)nduile enflamma ses soldats, et la garnison, quoique nombreuse, fut obligée de capituler; mais, dans l'enivrement de la victoire, elle fut massacrée. La Perse demanda la paix, céda Bagdad et reçut en échange la province d'Erivan. Cette conquête rapporta au sultan beaucoup de gloire et peu de profit. « On peut dire avec raison, dit un contemporain, que les frontières de Perse furent pour le Grand Seigneur ce qu'est la Flandre au roi d'Espagne, ou nie de Candie aux Vénitiens. La dépense y est immense et les revenus sont peu de chose ; et il est arrivé aux Turcs , dans cette circonstance , ce qu'ils n'avaient jamais éprouvé dans une autre conquête , l'impossibilité d'étaWii des timariots et des vassaux dont ils pussent tirer des troupes pour garder le pays, et une milice pour recruter les armées impériales. I^e défaut d'hommes, dont la plus grande partie a fui dans les bois, et le reste s'est réfugié dans les villes du roi de Perse, ayant rendu le pays inhabité, les soldats turcs n'ont pas voulu accepter de limars qu'ils n'auraient pu faire valoir et où ils n'auraient pas eu le moyen d'élever des chevaux, afin d'en tirer le contingent imposé à tous les nouveaux timariots pour l'augmentation de la cavalerie de l'armée. Les pays conquis ne rendaient aucun impôt, et Amurat fut obligé de payer de son gaztmh des garnisons nombreuses, telles qu'il convenait de les entretenir dans un pays conquis, sur la frontière d'un ennemi si puissant et d'une foi douteuse ^ »
En Europe, la guerre fut sur le point d'éclater entre la Turquie et la Pologne, à l'instigation de la Russie (1654). Amurat exigeait du roi de Pologne qu'il jurât de payer tribut, de ruiner les fortifications sur le Dniester et d'exterminer les Cosaques. La paix fut conclue à des conditions moins dures. Pendant que le sultan était occupé au siège de Bagdad, les Albanais se révoltèrent dans les monta* gnes de Saint-Clément (Klementa-Dagh) : cette insurrection fut réprimée par le gouverneur d'Essek (1639).
§ III. — Caractère d'Âmurat. — Élal de l'armée.
Amurat était alors dans toute la vigueur de l'âge, et semblait prêt à renouveler les exploits de Soliman. « Excellent cavaher, il sautait facilement d'un cheval sur
' Relazione ddlo sfato, nel quale^i nlruova il governo delV imperio Turehesco.
un autre, lançait le javelot sans manquer le but, bandait un arc avec tant de force, que la flèche portait plus loin que la balle d'un fusil de chasse; il perça, dit-on, ainsi, des planches de fer de quatre pouces d'épaisseur. Mais la passion du meurtre se développait dans son âme. Sa manière de chasser indiquait que cette passion existait chez lui au plus haut degré : il ne se plaisait pas à poursuivre le gibier, il le faisait rabattre par plusieurs milliers d'hommes, et il ne prenait plaisir qu'à l'égorger. En 1637, on évaluait à 25,000 le nombre d'hommes qu'il avait fait exécuter dans l'espace de cinq ans, et il en avait fait périr i de sa main un grand nombre. L'expression de sa figure était horrible ; ses yeux d'un brun fauve lançaient la menace, son visage était à moitié caché par ses cheveux châtains et par sa longue barbe ; il n'était jamais plus dangereux que lorsqu'il fronçait ses noirs sourcils. C'est alors que sa dextérité à lancer le javelot et la flèche devenait inévitablement meurtrière; on le servait en tremblant; on ne pouvait plus distinguer ses muets des autres esclaves du sérail, car chacun parlait par signes. Pendant que la peste enlevait tous les jours près de 1,500 personnes à Constantinople, il se faisait apporter de Péra les plus grandes coupes, et s'en servait pour boire pendant la moitié de la nuit au bruit du canon. Le meurtre n'était plus pour cet homme un moyen, mais un plaisir. Son extrême sévérité dompta sans doute les milices rebelles ; il leur interdit les réunions où, enivrées par les vapeurs du tabac et du café, elles passaient des journées entières sans autre occupation que celle de tramer des complots ; il rétablit Tordre dans les timars, changea le costume des sipahis, et ne leur permit plus de se livrer dans les rues à leur bruyante turbulence; il sépara les janissaires impropres au service d'avec les janissaires valides, et força ceux-ci, en dépit de leurs dispenses, à marcher contre l'ennemi ; cependant il ne parvint pas à ramener la valeur parmi ses troupes. Les sipahis, auxquels leur solde ne suffisait point, abandonnèrent souvent et leur solde et leur service. Les janissaires ne paraissaient propres à inspirer la terreur aux Occidentaux que par leur aspect et leurs cris; ils ne montraient ni connaissance de la tactique ni courage. Leur aga était parti un jour de Constantinople avec tout le corps des janissaires ; il n'en amena que 3,000 à Alep; tout le reste avait déserté en route. On fuyait les fonctions militaires avec autant d'ardeur qu'on en avait mis autrefois à les rechercher. Alors les armées ottomanes retombèrent dans leur état primitif, et les timarlis apparurent de nouveau comme en formant le noyau. Néanmoins les meilleures mômes de ces troupes de limarlis, c'est-à-dire celles qui, cantonnées sur les frontières de la Hongrie, s'étaient lenues en haleine par des combats continuels, étalent encore composées de mauvais soldats. Les chrétiens se ri\jouissaient de ce que Dieu, pour le bonheur des fidèles, n'avait donné aux Turcs que peu de capacité. On comparait l'aspect de leur ordre de bataille à celui d'un taureau qui est menaçant et dangereux en apparence, mais qu'on peut vaincre avec de l'intellirence
el de l'adresse. Du reste, quelque puissant, quelque absolu qu'il pûl paraître, Amurat n'en était pas moins dominé par l'influencedu sérail ; il retira Tautorité a sa mère, et la relégua deux fois dans le vieux palais. Il était le jouet .de ses favoris. La loi et le droit avaient peu de pouvoir sur lui en présence de l'or, pour lequel il montrait une soif insatiable. Il ne lui fallait ni élolfes magnifiques, ni objets d'art précieux ; il n'attachait d'importance qu'au nombre des bourses. Alors chacun chercha à paraître pauvre. On évita d'avoir en sa possession des meubles d'or et d'argent, de porter des vêtements précieux; on cacha son argent ; on craignit d'exciter en même temps les deux passions du Grand Seigneur, celle de l'or et celle du sang. Amurat gouverna ainsi son empire. Il remplit sans doute ses trésors ; il mit sa vie en sûreté, et mourut tranquillement dans son lit (1640) ; mais la terreur qui lui avait procuré cette surelé paralysa en même temps les forces de l'empire ; le glaive qui lui procura des richesses le priva des hommes qui avaient été la terreur de la chrétienté V »
g IV. — n&lations avec la France. — Deshayes, Césy, Marcheville.
Sous le règne d'Amurat, la France perdit beaucoup de son influence en Orient. Ce fut la faute de marchands avides, qui introduisaient jusqu'à de la fausse monnaie, et d'aventuriers qui se livraient à tous les métiers, et finissaient ordinairement par renier leur religion. Le gouvernement de Louis XIII, averti de cet abus, ' donna une attention plus sérieuse aux affaires du Levant. Des consulats furent • établis en Albanie, et des missions en Morée, à Athènes, à Scio, àConstantinoplo," à Alep, à Seïde, etc. Un voyageur célèbre, Deshayes de Courmesmin, fut envoyé pour visiter tous nos élsthlissements ; il parcourut la plus grande partie de l'empire ottoman, alla jusqu'à Jérusalem, où il établit un consulat, et fit rendre aux religieux catholiques la garde des lieux saints de Bethléem, qui leur avait été enlevée par les Arméniens, et a dont ils étaient en possession de toute ancienneté, » dit le firman du sultan.
Deshayes fut ensuite envoyé en Perse avec des instructions très-étendues, pour y protéger la religion cathohque et le commerce français. Par ses soins, une compagnie de marchands fut établie à Ispahan, mais elle ne réussit pas dans ses opérations. Une mission de capucins fut plus heureuse : le schah la prit sous sa protection, « en considération, é(îrivait-il, de la très-haute majesté du roi de France, qu'il tenait pour son frère bien-aimé. »
Cependant le comte de Césy avait succédé à Sancy, et sous ce ministre les mauvais procédés de la Porte envers la France recommencèrent. Césy ne put obtenir
* Rclalion vénitienne de 1G57, cilée par Ranke, p. 101-104.
du divan la déposition d'un patriarche de Constantinoplc qui avait adopte le cal> vinisme ; il fut obligé d'admettre la république de Venise au partage de la protection d^s églises de Galata; il ne put empêcher le sultan, à la demande des ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande, de fermer. les écoles et les imprimeries des jésuites et de chasser ces religieux de Constantinoplc (1G28). Vainement il menaça de se retirer : le vizir lui dit que la vieille amitié de la France et de la Turquie ne pouvait dé[>endre du châtiment de quelques espions. Et le bannissement des jésuites fut maintenu pendant douze ans. Enfin Césy, pour favoriser le commerce français, ayant pris à ferme les douanes de Constantinoplc, en donna la gestion à un Arménien (1629), qui, ayant cautionné imprudemment plusieurs marchands de Marseille, fit banqueroute. Il se trouva responsable de sa dette, qui s'élevait à cent mille francs, et fut poursuivi à ce sujet.
Henri de Gournay, comte de Marcheville, fut alors donné pour successeur à Césy (1631), avec ordre d'arranger ses affaires en faisant payer les dettes qu'il avait contractées « pour le bien du commerce » par tous les marchands de Marseille. Marcheville était un gentilhomme présomptueux, ignorant, spadassin. Comme il arrivait dans l'Archipel, il rencontra la flotte du kapoudan-pacha, qui, sans le connaître, lui demanda le salut et le somma de venir à son bord; il répondit en ordonnant à son vaisseau de tirer à boulet sur la capitane turque, criant même à ses matelots de viser Tamiral qui était sur le pont. Le vaisseau français fut bientôt enveloppé par la flotte ottomane et Marcheville amené tout furieux au kapoudan, auquel il dit son nom, en lui déclarant qu'il aurait, sa tète ou que la France ferait la guerre à la Porte. Le Turc ne répondit rien et ne relâcha l'ambassadeur •c(u'à Constantinoplc. A la première audience qu'il eut du grand-vizir, Marcheville se plaignit des outrages du kapoudan, mais avec tant d'emportement et do menaces, que le ministre l'interrompit et le congédia. Alors il ne ménagea plus rien, et se conduisit avec un tel dédain des usages orientaux, qu'il passa pour fou et se trouva exposé à de continuelles injures. Ainsi il fit évader plusieurs esclaves chrétiens; il chargea l'épée à la main, dans les rues de Constantinoplc, les janissaires qui ne lui ouvraient point passage; il envoya ses interprètes auprès du divan faire des menaces tellement extravagantes, que, si l'on en croit le rapport un peu suspect du résident autrichien (la correspondance des affaires élrangères ne fait pas mention de ces faits), l'un de ces interprèles fut pendu, un autre empalé, et que le fils de l'ambassadeur fut emprisonné. Tout cela se passait sous le règne d'un prince qui terminait ainsi ses commandements : « Fais comme j'ai dit. ou je le coupe la tète. )) Libre carrière fut alors donnée aux fureurs fanatiques des Ottomans contre les chrétiens; on ferma les églises de Galata ; on désarma tous les Francs, même les ambassadeurs; on imposa des taxes arbitraires sur les marchandises européennes. Marcheville rj»cnmina contre toutes ces violences avec autant de hauteur que de maladresse, et se trouva en butte à la haine non-seulement des Turcs,
mais des Français et de tous les chrétiens; enfin il mit le comble à ses extravagances en excitant une sorte d'émeute contre son prédécesseur, dont il n*avait nullement arrangé les affaires, et qui, étant revenu à Constantinople pour sa dette, fit saisir, par l'ordre du roi et avec l'agrément du sultan, les vaisseaux des marchands qu'il avait cautionnés. Le kapoudan-pacha, qui n'avait cessé de persécuter Marcheville, était devenu kaïmacan ou lieutenant du grand-vizir; il profita de ce tumulte pour lui signifier, de la part du sultan, l'ordre de quitter la ville à l'instant même. « Cet ordre, disait-il, s'adressait 4 la personne de Marclieville, et non à l'ambassadeur du roi de France. » 11 le fit jeter dans une caïque, qui le conduisit à un bâtiment français, lequel fut remorqué jusqu'aux Dardanelles (1634). Césy, spu prédécesseur, fut invité par le divan et presque contraint à reprendre ses fonctions d'ambassadeur, jusqu'à ce qu'il plût au roi d'en ordonner autrement; il fut confirmé par. la cour de France, qui accepta l'explication du kaïmacan et ne demanda aucune réparation. Il était encore à Constantinople en 1639, quand le roi nomma à l'ambassade de Turquie M. de la Haje-Vantelay.
De tous les dommages faits aux Francs pendant l'ambassade de Marcheville, le plus grave fut l'usurpation par les Grecs sur les Latins de la garde du saint sépulcre. De temps immémorial, la possession des lieux saints avait été attribuée aux religieux franciscains sous la protection de la France, quand, en 1634, les Grecs profitèrent des mauvaises dispositions des Ottomans contre les Em^opéens pour la revendiquer. L'affaire fut plaidée devant le divan avec beaucoup de solennité et en présence de tous les ambassadeurs chrétiens; à force d'argent, les Grecs l'emportèrent, et tous les efforts que fit la France pour faire casser ce jugement échouèrent pendant quarante ans. Cette usurpation des Grecs porta une grave atteinte à l'influence française en Orient; car ce n'était pas une vaine prérogative que la possession des lieux saints par des religieux français; elle était un reste de notre domination dans le Levant, en constatait l'impérissable souvenir, et témoignait de notre puissance aux yeux des chrétiens comme aux yeux des Turcs. Ces églises, ces sanctuaires, ces lieux consacrés par la vie et la mort du Christ, n'étaient pas protégés par les rois de France uniquement par zèle religieux, mais par considération politique; à mesure que l'un d'eux était enlevé à leur garde, le nom français perdait quelque chose de son éclat en Orient, et le jour où le drapeau de la France aura disparu du dernier dôme catholique, l'influence française aura disparu dans le Levant. Nous reviendrons en détail sur ce grave sujet.
§ V. — Déprédations des Barbaresqacs ; tentatives de répression par la France.
Pendant que la France perdait la garde du saint sépulcre de Jérusalem et que son ambassadeur était insulté à Constantinople, notre commerce était «bandonné
aux déprcdalions des Barbarcsques. La piraterie avait pris, dans les premières années du dix-septième siècle, le plus scandaleux déyeloppement ; plus de cent bâtiments corsaires jetaient perpétuellement la terreur sur toutes les côtes, où ils enlevaient richesses, bestiaux, habitants. On ne parlait que de leurs ravages et de leurs cruautés ; une captivité chez les Barbaresques était devenue un accident ordinaire pour les voyageurs; vingt mille chrétiens étaient dans les fers. La Méditerranée n'appartenait plus à la chrétienté, elle était toute au mahométisme et à la partie du mahométisme le plus barbare et le p^is hideux ; car les corsaires d'Alger, de Tunis et de Tripoli étaient le ramassis do tous les brigands et aventuriers de la Turquie, et leurs chefs étaient le plus souvent des renégats chrétiens.
Les côtes de la France avaient été respectées p^r les corsaires dans les premiers temps de l'alliance avec la Porte: Soliman était obéi de ses vassaux d'Afrique, et François V avait une marine. Hais, sous les successeurs de Soliman, sous les (ils de Henri II, les Barbaresques se rendirent presque complètement indépendants de la Porte, et la France eut à peine quelques galères dans la Méditerranée. Alors nos côtes eurent leur part de ravages ; aucun bâtiment marchand n'osa plus se montrer en mer sans être garni de canons et de soldats ; nos navires et nos matelots furent enlevés jusque dans les ports de Syrie, jusque sous le canon des Dardanelles ; la Provence et le Languedoc furent journellement insultés, et chaque port, chaque village, compta bientôt un cinquième de ses marins dans les fers. Les habitants furent réduits à fortifier leur maisons, à inventer des signaux de jour et de nuit qui avertissaient de l'approche des barbares, à armer même les barques de pêcheurs. Des renégats, établis dans les villes d'Afrique, achetaient à vil i)rix les marchandises pillées et les venaient revendre en Europe et principalement dans les porls de la Toscane. Tous les écrits du temps contiennent des plaintes à ce sujet; et racontent des histoires lamentables de captivité*.
Le gouvernement de Louis XIII, ému de ces plaintes, fit de vives représentations a la Porte Ottomane, qui ordonna aux Barbaresques de cesser leurs brigandages sur les vaisseaux français et de délivrer les esclaves de cette nation; mais ces ordres ne reçurent aucune exécution. Alors on se décida à négocier en particulier et directement avec les pirates. Un traité fut conclu, le ^il mars 1019, entre le roi de France et les Algériens, par Tenlremise du duc de Guise, amiral du Levant, sans que la Porte s'inquiétât de cet acte d'indépendance de ses sujets. Le traité ne fut pas exécuté, et, dès l'année suivante, sept galères françaises furent envoyées à la chasse des corsaires; elles firent quelques prises et continuèrent leurs courses pen-
* Nous n'en citerons qu'un seul: «Mémoires portant plusieurs aJvcrtisscmcnls présentés au roy par le cipilainc Foucipics, capilainc ordinaire de Sa Majesté en la marine du Ponant, après être délivre <le la caplivilé des Tuns, pour le soulagement des Francjais et autres nalions chrestiennes, marchands et malci<»ls qui naviguent sur celle mer; avec une description des grandes cruautés et prises des cliresliens par les pirates turcs de h \illede Thunis, par rinlelligencc qu'ils ont avec ccrlaios Français renégats, o
dant deux ans; mais ces forces étaient insufGsatiles ; notre commerce continua à souflrir, et l'assemblée des notables de 1626 supplia le roi « d'entretenir dans ses ports bon nombre de vaisseaux garde-côtes pour défendre le littoral contre les pirates qui l'infestaient. x> Richelieu avait alors besoin de toute sa marine contre les protestants; il fit intervenir Tautorité du sultan, qui donna des commandements « à ses esclaves de la milice d'Alger, pour qu'ils eussent à respecter les vaisseaux et sujets de son ami l'empereur de France. » On envoya à Alger, pour* négocier, un marchand de Provence, Simon Napolon, avec deux canons pris sur les barbares et les esclaves turcs qui étaient sur nos galères, et l'on obtint des Algériens, le \9 septembre 1628, un nouveau traité par lequel ils s'engageaient seulement à respecter, dans l'avenir,- les bâtiments français.
Ce traité fut encore violé; les barbares ne purent se faire à l'idée qu'ils dussent respecter la vie et les biens de certains infidèles; et une inspection faite en 1653 sur les côtes de la Provence, par M. de Séguiran, d'après les ordres de Richelieu, dévoila les ravages des corsaires et l'état où était tombé notre commerce du Levant. D'après le rapport de Séguiran, Marseille, qui poussait des cris de détresse» avait alors dans son port dix-huit vaisseaux français ou étrangers, dix polacres, cent quatre tartanes et grosses barques, etc. Elle envoyait annuellement : 1* à Alexandrie, quinze vaisseaux chargés chacun d'une valeur de 60,000 livres, et qui rapportaient d'Orient des cuira, des cires, des épiceries, des drogues, des tapis; â^'àSeide, huit vaisseaux de même valeur, et qui rapportaient des soies, des cotons et des raisins; 5* à Alexandrette, qui était le port d'AIep, vingt vaisseaux chargés chacun de 120,000 livres, et qui rapportaient à peu près les mêmes marchandises; 4* à Smyrne, douze vaisseaux ayant un chargement de 30,000 livres chacun; 5' à Gonstantinople, dix vaisseaux ayant même valeur; 6^ en Chypre, cinq vaisseaux dont le chargement valait 48,000 livres; 7* à Tunis, Alger, etc., huit vaisseaux de même valeur. Total du commerce de Marseille pour le Levant, eç 1633 : 5,064,000 livres.
Richelieu aurait bien voulu mettre un terme aux pirateries des Barbaresques; mais il était absorbé dans la lutte qu'il préparait contre la maison d'Autriche. Cependant, il garnit de douze galères les côtes de la Méditerranée; il envoya dans le Maroc une escadre commandée par. le chevalier de Rosilly, qui fit rendre six cents esclaves aux corsaires; il entama des négociations avec les chevaliers de Malte pour faire de leur Ile une possession française, et projeta avec eux la destruction des Barbaresques. Enfin, en 1636, quand la flotte française, commandée par l'archevêque Sourdis, passa de l'Océan dans la Méditerranée pour reprendre les iles d'Uycres qui venaient d'être enlevées par les Espagnols, il lui donna les instructions suivantes': a Après la prise desdites iles, l'armée ira ranger la côte de Barbarie, depuis Tunis jusqu'à Alger, et enverra demander à,c^ux desdites villes les esclaves français qu*ils détiennent au préjudice des traités de paix qu'ils ont faits
avec le roi, en oiïrant de rendre les Turcs qui sont à Marseille, ou Kiule de quoi la guerre leur sera déclarée, tous les hommes cl vaisseaux desdites ville» pris ou brûlés, même on s'efforcera de brûler ceux qui sont dans le port d'Alger, sans néanmoins s'engager trop. »
La nécessité de tenir la mer contre les Espagnols empêcha Sourdis « d'aller, comme il l'écrivait lui-môme, à Tunis et à Alger, pour leur faire connaître le pavillon de France par la bouche de ses canons. » Alors il reçut l'ordre d'envoyer une escadre avec un navigateur, Sanson-Lépage, « pour refaire la paix, en changeant quelques articles indignes du nom du roi; » délivrer nos esclaves et assurer l'existcnœ de nos établissements, qui se composaient alors du Bastion de France, de Massacarès ou la Galle, du cap de Roses- et des échelles de Bone et de Collo. L'escadre fut envoyée, mais on ne put rien conclure; les mauvais temps dispersèrent nos vaisseaux; les Algériens détruisirent le Bastion de France, où ils prirent 570 personnes; et ils continuèrent leurs pirateries avec tant de succès qu'en deux ans ils enlevèrent quatre-vingts bâtiments portant pavillon français. En 1640, on envoya une nouvelle escadre qui eut le sort de la première. L'année suivante, on ne fut pas plus heureux, et des négociations entamées avec Tunis n'amenèrent aucun résultat.
g VI. — U)t*abim I" (1659). — Guerre contre Venise. — Intenrention diplomatique cl armcc
de la France.
' Tel était l'état de nos relations avec l'Orient, quand Louis XIV monta sur le
^' trône ; il allait s'aggraver par des fautes qui ont eu une funeste influence sur les
t destinées de la Turquie et de la France.
J Amurat IV étant mort en 1639, Ibrahim F lui succéda. Le nouveau sultan
S» ne fit point d'expéditions en Asie, et, à l'exemple de son frère, il ménagea la
JJ maison d'Autriche; il enjoignit môme à Rakoczy, prince de Transylvanie, de
^i cesser la guerre contre l'empereur et de rompre avec la Suède. 11 se montra
;[ plus belliqueux à l'égard des Cosaques, qui s'étaient emparés d'Azof sous le règne
![ précédent, et il leur reprit celte place (1642), que les Moscovites convoitaient
' déjà. Tout Teffort de la puissance ottomane fut dirigé contre la république de
Venise.
i. En 1G44, les galères de Malte prirent un vaisseau turc qui allait à la Mecque,
et sur lequel étaient une des femmes et un fils du sultan ; elles les conduisirent à Candie, où le commandant vénitien eut l'imprudence de les recevoir. A cette nouvelle, Ibrahim se livra à une telle fureur, qu'il voulut exterminer d'abord tous les chrétiens de ses États; puis, sur les représentations du mufti, les Kuro- ^1 péens seulement; puis, sur les observations de ses ministres, les prêtres callioli-
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