‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 62 sur 83 · DE LA PRISE DE CAKDIE A LA PAIX DE CAKLOWITZ · texte numérisé non relu

DE LA PRISE DE CAKDIE A LA PAIX DE CAKLOWITZ

î^ I. — Élat de rcmpire oltoman après la prise de Candie. — Soumission des Cosaques. — Gueire de

Pologne. — Traité de 1676.

L'empire ottoman, sous l'administration d'Ahmed-Kiipruli, était arrivé au faîte de sa puissance. « Si vous considérez, dit un historien du temps, son origine, ses progrès et ses succès non interrompus, rien n'est plus admirable ni plus étonnant ; si vous envisagez sa grandeur et fbn éclat, rien de plus magnifique et de plus glorieux; si vous faites attention à sa puissance et à sa force, rien de plus terrible et de plus dangereux. Enivré de la liqueur délicieuse d'un bonheur constant, l'Ottoman ne voit qu'avec mépris les autres nations de la terre*. » Busbek, ambassadeur de l'empereur Ferdinand 1", avait prévu les dangers que la puissance des Turcs ferait courir à l'Europe, lorsqu'il écrivait : « Nous n'avons pas à combattre des ennemis de la même espèce que nous. Des aveugles peuvent se mesurer avec* des aveugles, et leurs erreurs de part et d'autre peuvent passer inaperçues; mais nous avons à faire tête au Turc, ennemi vigilant, adroit, sobre, discipliné, endurci aux travaux militaires, expert dans la tactique et fait à toutes les rigueurs du service; se frayant par la victoire un chemin à travers les empires désolés, il a tout subjugué depuis les frontières de la Perse. C'est en foulant aux pieds les corps des rois ennemis qu'il est arrivé jusqu'aux frontières de l'Autriche et qu'il a menacé Vienne elle-même*. »

L'empire ottoman comprenait à cette époque quarante gouvernements et quatre pays tributaires. Des quarante gouvernements, il y en avait huit en Europe : Hongrie, Temeswar, Bosnie, Semendria, Roumélie, Kaffa, Candie et l'Archipel, d'où relevaient la Morée, Lépante et même Nicomédie; quatre en Afrique : l'Egypte, Tripoli, Tunis, Alger; vingt-huit en Asie: Anatolie, Karamanie, Meraach^

* Knolle, Pref. lo the Hûitory ofthe Turks.

* BusLcquius, de Re militari contra Turcam matituenda consdivtu

Adana, Chypre, Alep, Saida, Damas et Tripoli de Syrie; sur ia.mer Noire : Sivas ou Roum, Trébizonde, Tschildir; vers la Perse : Gurdschistan (Géorgie), Daghestan (Caucase), Chirvan, Kars, Van, Erzeroum, Schehrsor ou le Kurdistan proprement dit; en Mésopotamie : Baszra, Bagdad, Rakka, Mossoul, Diarbekir; en Arabie : Djedda, Ssanaa, Sebid et la Mecque. Les quatre pays tributaires étaient : la Transylvanie, la Moldavie, la Valachie et Raguse. a Dans cette vaste étendue, l'empire ottoman enveloppût alors en Europe toute la Grèce, l'IUyrie, la Messie, la Macédoine, la Pannonie, la Thrace, la Dacie; les royaumes de Pyrrhus, de Perséc, de Rhescuporis et de Decebalus; les États des Triballes et des Bulgares; en Afrique, le royaume des Ptolémées avec le territoire de Carthage et la Numidie; en Asie, les royaumes de Mitlmdate,d'Antiochus, d'Attale, dePrusias, d'Hérode, deTigranés; ceux des souverains obscurs de Cappadoce, de Cilicie, de Comagène; les territoires des Ibères et des Scythes; une portion de l'empire des Parthes. Sans compter les républiques grecques et la colonie tyrienne, il y avait vingt royaumes dans ces quarante gouvernements, depuis les Syrtes jusqu'au Caucase et aux contrées arrosées par FHydaspe \ »

La'soumission volontaire des Cosaques vint encore agrandir pour un temps les limites d^à trop vastes de la domination ottomane.

« Les Cosaques habitent l'Ukraine, située entre la Petite Tartarie, la Pologne et la Moscovie. Ce pays a environ cent de nos lieues du midi au septentrion, et presque autant de l'orient à l'occident. 11 est partagé en deux parties presque égales par le Borysthènc, qui le traverse du nord-ouest au sud-est. La partie la plus septentrionale de rUkraine est cultivée et riche; la plus méridionale, qui est située par le 48' degré de latitude, est un des pays les plus fertiles du monde et les plus déserts; le mauvais gouvernement y étouffe le bien que la nature veut faire aux hommes. Les habitants de ces cantons, voisins de la Petite Tartarie, ne sèment ni ne plantent, parce que les Tartares de Budziac, ceux de Précop, les Moldaves, tous peuples brigands, viendraient ravager leurs moissons. Les Cosaques ont toujours aspiré à être libres; mais, étant entourés de la Moscovie, des États du Grand Seigneur et de la Pologne, il leur a fallu chercher un protecteur et, par conséquent, un maître dans Tun de ces trois États'. » « Du sein de ce peuple belliqueux, nomade et pasteur, sortit la tribu des Zaporogiies, colonie errante de guerriers qui ne souffraient pas de femmes entre eux, qui vivaient du butin qu'ils faisaient sur les Turcs, les Tartares et même sur leurs compatriotes; association de naturels et de transfuges de tous les pays, dont la constitution était un mélange singu-

* Hanimcr, à qui nous cmprunlons ce tableau, le place à la fin du règne d'Aiiiural III. Pourtant l'île de Candie, comprise dans le dénorobreuieni des quarante gouvernements, ne fut conquise qu'eu 1069. Quant aux pays tributaires, c*est sous Maliomet IV qu*ils achevèrent de perdre leur indépeuiJance et qu'ils Turent réellement incorporés a l'empire ottoman.

* VolUiire, Uist. de Charles .Y//, 1. IV.

MAUOMET IV. 7,33

lier de police et cranarchic, de sagesse et de brigandage; c'était comme la garde avancée des Cosaques de l'Ukraine. Tant que les Tartares et les Turcs menacèrent la liberté de l'Europe, l'institution militaire des Cosaques fut utile et politique; ils étaient sur le Borysthène ce qu'avaient été les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem dans l'île de Rhodes ; mais, lorsque la Porte Ottomane eut pris rang parmi les puissances européennes, quand on fut engagé par des alliances régulières avec elle, il fallut faire cesser les hostilités des Cosaques; leurs courses n'étaient plus que des brigandages. Les rois de Pologne voulurent donc les réprimer. Les troubles de la Russie occupèrent encore quelque temps leur avidité vagabonde; mais quand il fallut être en paix avec tous les voisins, alors leur race turbulente se trouva mal de la domination de la Pologne; elle essaya de la protection des Turcs*. »

Les Ottomans étaient encore occupés au siège de Candie, lorsque Doroszensko, hetman des Cosaques, vint offrir à Mahomet IV la suzeraineté de l'Ukraine. Le sultan lui donna l'investiture avec le titre de sandjak-bey. « Â cette nouvelle, les peuples voisins conçurent de grandes inquiétudes, car ils appréhendèrent d'être exposés par cette alliance à tous les inconvénients qui en sont les suites naturelles. Les Cosaques habitent un pays marécageux et tout entrecoupé de défilés. Les Polonais et les Moscovites, ayant jusqu'alors vécu en bonne intelligence avec eux, en avaient tiré de grands services , non-seulement à cause de leur situation qui rendait leur province une barrière impénétrable, mais encore parce que, aimant le brigandage, ils couraient les frontières des Ottomans. Leur changement allait faire retomber tous ces avantages sur les Turcs. Le roi de Pologne ne le sentait que trop. Il était delà dernière importance de conserver ces anciens amis ou sujets, et d'empêcher qu'ils ne prissent goût au gouvernement de la Porte. Aussi, avant que les Turcs eussent eu le temps de se faire obéir des Cosaques, une armée de Polonais fut envoyée dans leur pays ; comme ils y avaient encore bien des partisans, ils pénétrèrent où ils voulurent, et y vécurent à discrétion. Mahomet aurait pu regarder cette démarche comme une infraction aux traités et en prendre prétexte pour déclarer sur-le-champ la guerre au roi de Pologne ; mais il crut qu'il était de sa justice d'employer d'abord la voie des remontrances. Il lui envoya une lettre conçue en ces termes : « Nous apprenons que tu as fait une irruption dans le pays des Cosaques, quoique tu saches qu'ils se sont réfugiés à l'ombre de nus ailes : par là tu as rompu le premier la paix qui subsistait entre ton royaume et notre empire, et qui a été jusqu'ici rehgieusement observée. Nous sommes autorisé par notre sainte loi à te traiter d'ennemi, et nous pourrions te faire sentir ce que c'est que de provoquer un lion qui a déposé sa colère ; mais nous voulons bie.î avoir égard à ta faiblesse ; et, par un sentiment de pitié, nous l'avertissons

^ Des progrit de la puissance russe, p. 115.

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de retirer uu plus tôt ton bras de dessus les Cosaques, de rappeler tes troupes, et au surplus de nous demander pardon de cette oflense. Que si tu refuses de te soumettre à notre mandement, et que tu veuilles soutenir ton injustice par les armes, notre loi te dénonce par notre bouche la mort de ta personne, la désolation de ton royaume, l'esclavage de ton peuple, et tout Tunivers imputera ces calamités h ta seule méchanceté et obstination.* »

Le roi de Pologne refusa d'obéir; la guerre fut alors déclarée, et le sultan se mit lui-même à la tète de Texpédition. Parti d'Andrinople le 5 juin 1672, il passa le Danube, traversa la Moldavie et vint camper près de Choczim, sur les bords du Dnieper. LesTartares de la Crimée, sous la conduite du khan Séhm-Gheraï, opérèrent leur jonction avec les Turcs. Le woïvode de Moldavie, Alexandre Duca, accusé de trahison, fut déposé et remplacé par Etienne Petreitschak : « Les hospodars commençaient à n'être plus que des fermiers sans bail^. » Au mois d'août, les musulmans franchirent le Dnieper et arrivèrent devant Kaminiec; cette place, qui semblait imprenable, capitula au bout de dix jours ; Mahomet .y laissa une forte garnison. La ville de Lemberg fut prise bientôt après. Les Polonais consternés demandèrent la paix ; ils l'obtinrent à des conditions honteuses. Par le traité de Bucsacs(18 septembre 1672), « la Pologne Uvra la Podolie aux Ottomans, céda l'Ukraine aux Cosaques, s'engagea à payer un tribut annuel de 22,000 ducats et promit 80,000 écus pour le rachat de Lemberg. Par compensation, les églises qui n'avaient pas encore été converties en mosquées étaient consacrées sans réserve au culte du Christ; et les raïas étaient affranchis de la contribution dv jeunes garçons, tombée à la vérité en désuétude depuis Aumrat IV, sans qu'olb lut pourtant textuellement abolie. Les contributions annuelles devaient être payées comme de coutume au khan tartare ; mais en récompense la Pologne élnil délivrée des irruptions des Tartares, et désormais aucun Polonais ne pourrait être vendu comme esclave^, w

Les Polonais, excités par le pape et par l'empereur, refusèrent de ralilior le traité de Bucsacs. Le grand chancelier écrivit à Ahmed-Kupruli « que le roi de Pologne s'étant soumis aux conditions de paix sans le consentement de la république, elle les déclarait nulles et ne voulait rien payer, résolue de soulTrir inillt; morts plutôt que l'infamie attachée au nom de tributaire. » Mahomet IV se mil de nouveau à la tête des troupes ottomanes, et reprit le chemin de la Pologne. Il fut prévenu par Jean Sobieski, qui passa le Dnieper à Choczim, et vint à sa rencontre. Secondé par la trahison des Valaques et des Moldaves, Sobieski hallit les Ottomans et les poursuivit jus(ju'aux portes de Kaminiec. La nouvelle de la mort de Michel, roi de Pologne, le rappela à Varsovie; il reçut alors la récompense

* Cantemir, t. llf, p. 150.

* Vaillant, La Romanie, t. H, p. 7(3.

' Hamnicr, t. UI* p. 149

des services qu'il venait de rendre à la république el à la chrélienlé : la diète le proclama roi (1673).

La Porte n'apprit pas sans trouble Télection de Sobieski. Vaincue par lui lorsqu'il était seulement un des généraux de la république, que n'avait -elle pas h redouter de son ambition, maintenant que le titre de roi lui donnait le pouvoir et la confiance de tout entreprendre? Mais bientôt la noblesse polonaise, plus jalouse de ses libertés que de la gloire nationale, prit ombrage des projets de Sobieski, et craignit de se donner un maître si elle laissait longtemps réunies en ses mains toutes les forces de l'État. Vainement le roi proposa de mettre sur pied une armée égale à celle des Turcs. Sous prétexte de ménager l'argent du trésor public, la diète refusa de lever de nouvelles troupes, tandis que le sultan rassemblait ses soldats de toutes parts et demandait des renforts aux Tartares de Crimée.

A l'approche des Turcs , les Polonais, abandonnèrent le siège de Kaminiec (1074). Pour s'assurer la soumission de cette ville, le sultan en fit partir tous les chrétiens qui l'habitaient ; il les transplanta au delà du Danube et du mont Balkan, el leur assigna des terres dans la province de Kirk-Kilissia ; ils furent remplacés par deux mille sipahis.

La France voyait avec peine la guerre engagée entre la Pologne et la Turquie, guerre qui, en effet, n'était profitable qu'à la maison d'Autriche : l'évêque de Marseille, ambassadeur de Louis XIV à Varsovie, essaya vainement de négocier la paix ; ses propositions ne furent pas écoutées. Le khan des Tartares eut plus de succès; il servit de médiateur entre Sobieski et Mahomet IV. Le traité fut signé à Daoud-Pacha, près de Constantinople (27 octobre 1676). Kaminiec et la Podolie restèrent à la Porte, ainsi que l'Ukraine,, à l'exception de Piarzeko et de Pawolocza.

g ni. — Mort d'Ahmcd-KupruH (1676) ; Kara-Mouslaplia lui succède. — Guerre avec la Russie. —

Paix de Radzin (1681).

Quelques jours après la conclusion de ce traité, Ahmed-Kupruli mourut, âgé à peine de quarante-un ans (30 octobre 1676) : il avait exercé pendant quinze ans la première charge de l'empire. « C'était un homme de haute taille ; il avait les yeux grands et ouverts, le teint blanc, le maintien modeste, gracieux, plein de dignité ; il ne se montra pas altéré de sang comme son père, combattit toujours l'oppression et l'injustice, et s'éleva si fort au-dessus do h cnrni|ilninj de l;i cupidité et de toutes vues personnelles, que les présents, au lien de le disposer eu faveur d'une demande, l'engageaient à la repousser. Son esprit rLendu, trant, sa mémoire heureuse et facile, son jugement sûr cl fem

saine et son sens droit le conduisaient à In vérité par la ligne la plus courte. Il parlait peu et avec réserve, à la suite de mûres réflexions et toujours avec une connaissance parfaite des choses. La science à laquelle il s'était consacré d*abord et qui le lança dans la carrière des légistes, le suivit toujours en compagne fidèle dans les rangs de Tarmée et jusque sur les rives du Raab et du Dniester, comme au milieu des ruines de Candie. La gloire d'Ahraed-Kupruli est assurée par les guerres de Hongrie, de Crète et de Pologne, par la conquête de Neuhaùsel, Candie et Kaminiec, par la paix de Vasvar, celle de Candie, et les traités de Bucsacs el de Daoud-pacha. Pendant trois lustres il sut agrandir et pacifier Tempire. Après SokoUi, sans aucun doute, Ahmcd-Kupruli est le premier des ministres qui ont dirigé l'empire ottoman *. »

11 eut pour successeur son beau-lrère le kaimacan Kara-Houstapha, qui conserva le pouvoir pendant sept ans (1676-1683). L'avènement de cet indigne héritier des Kupruli marqua le commencement de la période de décadence. Kara- Moustapha ne suivit point les exemples de son beau-frère. Plein d'orgueil, il déploya le faste le plus scandaleux ; son harem contenait plus de 1,500 concubines, et au moins autant de femmes esclaves pour les servir, avec 700 eunuques noirs; on comptait par milliers ses chevaux, ses chiens, ses oiseaux de chasse. Constantinople, Ândrinople, Belgrade, durent, il est vrai, à sa vanité quelques monuments utiles, des mosquées, des fontaines, des bains, des écoles; mais, pour subvenir à toutes ces dépenses, Kara-Moustapha avait besoin de sommes énormes ; il se les procura par les moyens les plus honteux et les extorsions les plus cruelles. 11 vendit aux ambassadeurs européens le renouvellement des ca))!tulations et même les audiences du sultan. Les woïvodes de Valacliie el de Moldavie lui payèrent plusieurs milliers de bourses. Un jour, Anlon-Rosclli, aiicion chargé d'affaires d'un prince moldave, fut soumis au supplice du fouet jusqu'à ce qu'il eut avoué ses richesses, et, quand il en eut livré une partie, on le relinl encore en prison.

Kara-Moustapha ne montra pas plus de talent comme général que de probiU' comme administrateur. Pendant la dernière guerre contre la Pologne, DoroszcnsKo, hetman des Cosaques, avait offert ses secours à la Porte; mais, par dôfiance ou par dédain, les Turcs avaient rejeté sa proposition. L'hetman résolut de se venger; il se soumit, avec son peuple, au protectorat de la Russie. A cette nouvelle, Mahomet IV tira de la prison des Sept-Tours Georges Kiemielniski, fils d'un ancien hetman, et le nomma à la place de Doroszensko. Les Cosaques refusèrent de recon ^ naître l'autorité de Kiemielniski. La Porte dut alors recourir aux armes. Ibrahim ■ pacha se mit en marche avec 40,000 hommes, traversa la Moldavie et la Podolie, et s'avança vers Cehryn, qu'il avait ordre d'assiéger. En même temps les Tartures

* Hammor, t. IIÏ.p. 102.

accouraient de la Crimée. Xes Cosaques elles Russes, au nombre de 60,000, s'étaient retranchés près de Cehryn ; pour empêcher la jonction des deux armées ennemies, ils se mirent en mouvement, tombèrent sur lesTartares et les taillèrent en pièces. Les Turcs, effrayés, repassèrent le Bug (1677).

Le divan était prêt à entamer des négociations ; mais Kara-Moustapha s'y opposa énergiquement; et, comme les Busses réclamaient la cession de l'Ukraine jusqu'au Dniester, le sultan, qui ne voulait point acheter la paix à des conditions déshonorantes, écouta les conseils belliqueux du grand vizir. Kara-Moustapha prit lui-même le commandement de l'expédition. 30,000 Tartares envoyés par le khan de Crimée, et 4,000 Cosaques que Kiemielniski put réunir, se joignirent aux Ottomans pour attaquer la place de Cehryn. Ils ne s'en emparèrent qu'après un siège long et meurtrier (1678). Là se bornèrent les succès trop coûteux de cette campagne. La retraite des Turcs ressembla presque à une déroute : continuellement harcelés parles Russes, qui les attendaient à tous les passages difficiles, ils perdirent une grande partie de leur artillerie et de leurs bagages. L'année suivante, les Tartares construisirent une forteresse à l'embouchure du Dnieper, pour arrêter les incursions des Cosaques; mais ils furent surpris et mis en fuite par l'hetman des Cosaques Zaporogues ; Georges Kiemielniski périt dans celte affaire (1679). La guerre traîna en longueur jusqu'en 1681. Enfin la paix fut conclue à Radzin, par la médiation du khan de Crimée. D'après ce traité, aucune des deux parties belligérantes n'eut la faculté d'élever des fortifications entre le Dnieper et le Bug; toute irruption sur le territoire russe fut interdite aux Tartares; les esclaves durent être restitués de part et d'autre; la liberté d'aller en pèlerinage à Jérusalem fut assurée aux chrétiens.

g ni. ^ Guerre de Hongrie. — Polilique de Louis XIV. — Siège et déUvrance de Vienne.

La Porte n'aurait peut-être pas consenti à traiter, si son attention n'avait été appelée d'un autre côté par les affaires dé Hongrie.

La domination autrichienne s'était rendue odieuse aux Hongrois. Pour empêcher les progrès du protcstanlisiae, l'empereur Léopold, dans l'emportement de son zcle calholiquet envoya aux giilères un grand nombre de prédicateurs et de ministres; à tous les maux Je hi persécution religieuse se joignirent les violences elles ^ïïltfiidations des généraux cl dos administrateurs allemands, qui traitaient la Di ' ^Hvnp une province conquise. Les Hongrois invoquèrent vainement

ba ^ [ :iicnl leupi* libcrti'îs nationales. Léopold répondit par des

les plus légitimes; il n'épargna pas même les familles

|e£ i^his illustres; plusieurs magnats périrent par la

pie fier et généreux, une telle oppression devait

amener la révolte. Ëmeric, comte de Tekeli, s*écliappa de sa i>rison et douiia le signal de Tinsurrection ; les Hongrois adoptèrent sa devise : Pro Deo et patrid (1677); pendant quatre années, ils remportèrent de grands avantages sur les Autrichiens. L'empereur, éclairé par les revers de ses généraux, comprit alors la nécessité des réformes, et, vers la lin de 1G81 , à la diète d*01den bourg, il fit droit aux réclamations de la Hongrie. Ces concessions contentèrent une partie des magnats et affaiblirent le parti de l'indépendance; de plus, le traité de Nimègue, récemment conclu avec la France, permit à la maison d'Autriche d'employer toutes ses forces contre les rebelles. Dans ces conjonctures, Tekeli se tourna du côté des Turcs : il demanda des secours à Mahomet IV, et offrit, en échange, de reconnaître la suzeraineté de la Porte. 11 se tourna aussi vers la France. Louis XIV lui donna des subsides, sollicita le sultan d'envoyer une armée en Hongrie et fit conclure entre les Hongrois, les Transylvaniens et les Valaques une alliance contre l'Autriche (1682).

La trêve conclue, en 1665, entre l'Autriche et la Turquie n'était pas encore expirée ; la Porte ne pouvait donc soutenir Tekeh sans violer la foi des traités ; mais des considérations de cette nature n'avaient guère dlnlluence sur Tesprit du grand vizir et du sultan; le parti de la guerre l'emporta. Le gouverneur de Bude reçut l'ordre de soutenir Tekeli, qui prit le litre de roi. Le comte Albert de Caprara, envoyé extraordinaire de l'empiereur, arriva bientôt à Conslantinople pour réclamer le maintien de la trêve. Kara-Moustapha iixa ainsi les conditions de la paix : rAutriche payerait à la Porte un tribut annuel de 500,000 florins ; Léopoldstadt et Gulla seraient démolies; on remetlrail entre les mains de Tekeli l'ile de Schutt, la forteresse de Muran et plusieurs autres places ; tous les Uonfjrois rentreraient en possession de leurs biens et privilèges; une amnistie générale couvrirait tout le passé. L'ambassadeur repartit pour Vienne (août i('»8:2). Quelques jours après, le sultan, en signe de guerre, lit dresser devant le sérail les queues de cheval, et Ton commença de grands préparatifs qui jetlèrent la terreur en Allemagne. Kara-Moustapha parlait de renouveler les conquêtes de Soliman : il rassemblait, disait-on, 700,000 hommes, 100,000 chevaux, 1,200 canons. Tout cela se réduisit à 150,000 barbares pleins de désordre, dernière armée conquérante (jue produisit la race dégénérée des Osmanlis et qui envahit la Hongrie.

Les hostilités commencèrent au mois de mars 1085. De prompts et facile» succès exaltèrent l'ambition de Kara-Moustapha; malgré l'avis contraire de Tekeli, d'Ibrahim-pacha, gouverneur de Bude, et de plusieurs autres personnages, il résolut d'assiéger Vienne. 11 vint camper sous ses murs le 14 juillet. C'était le moment oii Louis XIV prenait Strasbourg et où son année î^emhlait prèle à passer le Rhin : toute l'Europe était alarmée et croyait à l'accord de la France et de la Porte pour la conquête et le démembrement de l'Allemagne. Mais il n'en était rien; les Turcs avaient fait d'eux-mêmes, et sans en prévenir la

France, leur invasion en Hongrie; Louis XiV voyait avec joie leurs succès, mais il était disposé, s'ils allaient trop loin, à les contenir, pour jouer le rôle de sauveur de la chrétienté.

La garnison de Vienne ne s'élevait pas à plus de dix mille soldats réguliers, sous le commandement du comte de Stahremberg. Pour compléter la défense, on forma plusieurs corps de bourgeois ; au signal d'alarme donné par la grosse cloche de Saint^Ëtienne, les soldats devaient courir sur les remparts, les bourgeois se réunir dans la cour, les étudiants dans le Freyung, les marchands el les employés sur le Marché-Neuf. Le camp turc enserrait la ville et les faubourgs dans un immense demi-cercle dont le Danube formait la corde. Pendant soixante jours quarante mines et dix contre-mines firent explosion ; les Turcs livrèrent dix-huit assauts, les assiégés firent vingt-quatre sorties. La plupart des ouvrages extérieurs étaient au pouvoir de Tennemi, de larges brèches lui ouvraient passage, le comte de Stahremberg écrivait au duc de Lorraine : « Il n y a pas un moment à perdre, monseigneur, pas un moment ; n et Vienne épuisée ne voyait pas encore arriver ses libérateurs.

Léopold sollicitait des secours de toutes parts, et le pape faisait appel à la piété du roi de France. Louis XIV, au contraire, intriguait par toute TEurope scandalisée pour que les princes chrétiens ne sortissent point de leur repos, et il n'offrit à la diète de Ratisbonne Tassistance de ses armes que sous la condition qu'elle reconnaîtrait les récentes usurpations décrétées par les fameuses chambres de réunion et qu'elle élirait son fils roi des Romains. Il comptait, si l'on eut accepté ses offres, déterminer les Turcs à la retraite et arriver à une paix qui, en mettant la couronne impériale dans sa maison, aurait été le coup de mort pour l'Autriche. Toutes ces combinaisons échouèrent par le dévouement des Polonais.

Lorsque Léopold supplia Sobieski de venir à son aide, Louis XIV eut beau montrer à celui-ci l'égarement de sa politique, lui offrir la Silésie et la Hongrie, le rassurer sur les projets des Turcs par une lettre du sultan, lui faire voir ses vrais ennemis dans l'Autriche , le Brandebourg et celte puissance du nord que les gazettes hollandaises commençaient à appeler Sa Majesté russiquCy lui rappeler enfin que la maison d'Autriche, sauvée par les Français à la journée de Saint- Gothard, leur en avait témoigné sa reconnaissance en laissant mourir de faim les vainqueurs et en envenimant leurs différends avec la Porte, la haine contre les infidèles l'emporta , et les escadrons polonais accoururent à la délivrance de Vienne

L'armée de Sobieski arriva à Klostemeubourg , par Kœnif^j^U'llc^n , Snîit^ André, la vallée de Hagcn et de Kirling, où elle o|)éra sa joiidion i^voc î^ ** ^ trichiens et les Saxons qui y étaient arrivés en [lasânnt par tlœUin* t^ i\u 12 septembre 1683, aux premiers rayons d'un beau jour ft^mtlomniî, Uprêtre Marco d'Aviano célébra la messe sur l'auttî! dt!

Pologne servit l'officiant pendant le sacrifice. Sobieski fit ensuite agenouiller son (ils, et l'arma chevalier en souvenir de cette grande journée à laquelle il allait assister; puis, se lournant vers ses officiers, il leur rappela.cn quelques mots la victoire de Choczim, en ajoutant que le triomphe qu'ils allaient remporter sous les murs de Vienne ne sauverait pas seulement une ville, mais la chrétienté V Cinq coups de canon donnèrent le signal de la bataille. Sobieski commandait l'aile droite ; le duc de Lorraine dirigeait l'aile gauche ; sous ses ordres servait Eugène de Savoie, alors âgé de dix-neuf ans; au centre était J'électeur de Bavière. L'aile droite décida la victoire ; à sept heures du soir la délivrance de Vienne était achevée. Le butin fut immense : trois cents pièces de grosse artillerie, cinq mille tentes, celle du grand vizir avec toutes les caisses militaires et la chancellerie, six cents* bourses pleines de piastres, les armes enrichies de pierreries, les équipementsde Kara Moustapha, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Dans leur fuite les musulmans jetèrent armes, bagages, bannières, à l'exception du saint étendard du prophète, dont les Impériaux prétendirent néanmoins s'être saisis. Plus de dix mille Turcs couvraient le champ de bataille*.

Le lendemain, Sobieski, accompagné de l'électeur de Bavière, parcourut la ville à cheval, précédé d'une grande bannière d'étoffe d'or et de deux longs bâtons dorés portant la queue de cheval qui avait été mise devant la tente du grand vizir, comme symbole du commandement suprême. Dans la chapelle de Lorette, au couvent des Âugustins, le héros se jeta la face contre terre devant l'autel, et entonna le Te Deum. « Vienne était déHvrée; le flot des Ottomans qui avait battu ses murailles, cent cinquante-quatre ans auparavant, était revenu plus furieux,

* Uammer, t. XII, p. Ho.

* Après le coucher du soleil, Sobieski écrivit dans la tenle du grand vizir à \a reine, <t la seule juie de son âme, sa chère et bien-aimée Mariette : « Je n'ai pas encore vu tout le butin, mais il n'y a pas de comparaison à établir avec ce qui fut ga^né à Choczini. Quatre ou cinq carquois ornés de rubis valent à eux seuls quelques milliers de ducals. Tu ne me diras pas, mon cher cœur, ce que les femmes tarlares disent à leurs maris quand ils reviennent les mains vides : a Tu n*es pas un guerrier, puisque lu ne « m'as rien apporté ; ctlui-ià seul qui se lance en avant peut saisir quelque chose. » Le vizir avait enlevé une belle autruche d'un château impérial ; il lui a fait abattre la tête, aGn qu'elle ne retombât pas en la possession des chrétiens. Il est impossible de décrire le raftinement de luxe qui régnait dans les tentes du vizir; on y voyait des bains, des espèces de petits j.irdins, des jets d'eau, des réserves de gibier; nous y avons trouvé même un perroquet. Quand le vizir reconnut qu'il ne pouvait plus tenir, il manda ses fils, pleura comme un enfant, et dit au khan des Tarlares : a Sauve-moi, si tu peux. » Le khan répondit : < Nous connaissons bien le roi de Pologne, il est impossible de lui résister; avisons plutôt au moyen de « fuir, p Je ne pourrais énumérer tout ce qui compose mon butin; les principales pièces sont : une ceinture de diamant, deux montres enrichies de brillants, quatre ou cinq riches couteaux, cinq carquois garnis de rubis, des saphirs, des perles, des.couvertures, des lapis, et mille petits objets, avec les plus belles fourrures du monde. Les soldats ont quantité de ceintures de diamants ; je ne sais ce qu'en font les Turcs, car ils n'en portent pas ordinairement; peut-être les destinaient-ils à parer les belles Viennoises qui seraient tombées entre leurs mains. Je me trouve possesseur d'une cassette d'or pur, contenant trois feuilles d'or, de l'épaisseur d'un parchemin, où sont tracées des figures cabalistiques. Quant au grand trésor, il est impossible de savoir ce qu'il est devenu ; je suis entré le premier dans la tente du grand vizir, et n'ai vu personne qui ait pu s'en saisir; il aura été distribué parmi les troupes, ou n'avait pas enrore été apporté, ou peut-être aura-l-il été renvoyé sur les derrières avant la bataille. »

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plus menaçant encore, contre cette digue prolectrice de la civilisation européenne; mais cette fois il en avait été repoussé pour n'y plus revenir jamais ^ »

Ainsi s'évanouirent les folles espérances du grand vizir. Si Ton en croit Demétrius Cantcmir, Kara-Moustapha avait voulu prendre Vienne pour se l'approprier, et fonder dans TOccident un empire dont il aurait été le souverain. « Ce sujet, dit l'historien, qui ne tenait sa puissance que du sultan, méprise en son cœur le sul* tan lui-même ; et comme il se trouve à la tête de toutes les troupes disciplinées de l'empire, il envisage son maître comme une ombre dénuée de force et de substance, qui, lui étant fort inférieure en courage, ne pourra jamais lui opposer une armée semblable à celle qui est sous ses ordres. Pour ce qui est de l'empereur d'Allemagne, il lui paraît encore moins à craindre : c'est un prince nu et dépouillé dés qu'il aura perdu Vienne. C'est ainsi que raisonnait en lui-même Kara- Moustapha. Déjà il jette les yeux sur les trésors qu'il a en sa possession ; avec l'argent du sultan, il a aussi apporté le sien ; tout celui des princes d'Allemagne va être à lui; car il le croit ramassé dans la ville qu'il assiège. S'il a besoin d'appui, il compte les différents gouverneurs de Hongrie comij^e dévoués à ses intérêts ; ce sont ses créatures pour la plupart, qu'il a mis dans leurs postes pendant sept ans de vizirat ; aucun d'eux n'osera mettre obstacle à l'élévation de son bienfaiteur. Ibrahim-pacha, beylerbey de Bude, le tient* en suspens à cause de l'influence que son crédit lui donne sur l'armée et sur la Hongrie ; il faut le gagner avant toutes choses aussi bien que les principaux ofliciers des janissaires et des spahis. Qu'y a-t-il d'impénétrable à l'or? Les présents lui assureront tous ceux qui peuvent disposer de l'armée en sa faveur, Ibrahim sera fait roi de Hongrie. Les différentes provinces qui composent ce royaume seront divisées en timars pour l'apanage des spahis, et tout le reste des soldats aura des établissements dans les villes, comme autant de nouvelles colonies ; on leur assignera les terres des anciens habitants, qui seront ou chassés ou réduits en servitude. II se réserve pour lui-même le titre de sultan; son partage sera toute l'Allemagne jusqu'aux frontières de France, avec la Transylvanie et la Pologne, qu'il prétend assujettir ou au moins se rendre tributaire l'année suivante. » Tels sont les projets que Cantemir attribue à Kara-Moustapha ; l'intervention de Sobieski fit évanouir ce plan chimérique.

Réveillé de ses rêves orgueilleux, le grand vizir reprit le chemin de la Turquie, et se dirigea sur Raab, où il rallia les débris de son armée. De là il se mit en route vers Bude, et attaqua en passant la ville styrienne de Lilienfeld ; il fut repoussé par le prélat Mathias Kalweis, et se vengea de ce nouvel échec en dévastant la basse Styrie. Il traversa le Danube sur un pont de bateaux à Parkany , mais les Polonais lui disputèrent vivement le passage, et il perdit encore plus de huit mille

* Hamincr,t. XII, p. 120.

hommes pris ou tués par les chrétiens. Bientôt après, la forteresse de Gran ouvrit ses portes à Sobieski. Le grand vizir fit mettre à mort les officiers qui avaient signé la capitulation ; il rejetait sur ses généraux la responsabilité de ses revers et croyait étoutîer dans le sang les murmures de ses accusateurs. L'armée marchait en désordre, comme frappée d'une terreur panique. Kara-Moustapha voulait faire accompagner par une troupe de cavaliers un juif qu'il envoyait à Belgrade. « Je n'ai pas besoin d'escorte, répondit le juif, je n'ai qu'à mettre mon bonnet à l'allemande, pas un Turc ne me touchera, d

Cependant les ennemis du grand vizir conspiraient sa ruine à Constantinople : les résultats de la campagne donnaient raison aux prédictions du parti de la paix. Mahomet IV envoya son grand chambellan à Belgrade avec ordre de rapporter la tête du vizir (1683) : elle fut en effet apportée au sultan dans un plat d'argent.

A Kara-Moustapha succéda le kaïmakan Ibrahim -pacha. Celui-ci n'accepta point sans hésitation le soin de gouverner l'empire au milieu des périls qui le menaçaient de toutes parts. En effet, une grande ligue, dite Sainte Alliance, venait, grâce à la terreur qu'avait inspirée le siège de Vienne, de se former contre les Ottomans : elle se composait, outre l'Autriche, des Vénitiens, des Polonais et des Russes. L'empereur Léopold avait trouvé les Vénitiens tout disposés à la guerre ; il gagna Sobieski, qui fut encore sourd aux instances de la France ; enfin il arma les Russes en les sollicitant « de s'ouvrir la mer Noire et de marcher sur Byzance : la Grèce et l'Asie, disait-il, les attendaient. » I^ Porte dut alors se repentir des procédés injurieux qui lui avaient fait perdre les sympathies de la France, cl qui venaient de se renouveler sur un nouvel ambassadeur.

g IV. — Puissance de la France dans la Méditerranée. — Ambassade de M. de Guiller;>gucs.

L'influence de la France dans le Levant est toujours liée à sa puissance dans la Méditerranée : or notre pavillon dominait cette mer depuis les victoires de Slromboli, d'Agousta et de Palerme, où Duquesne détruisit les flottes de Hollande et d'Espagne, depuis la bataille du cap Saint-Vincent, où Tourville ruina la flotte anglo-hollandaise qui revenait du Levant, depuis nos alliances avec l'ordre de Malle et les États d'Italie, enfin depuis le renouvellement des capitulations avec la Porte. Mais il y avait un obstacle à notre domination dans la Méditerranée; c'était la piraterie. Les Barbaresques avaient profité de la guerre de 1072 pour violer les traités ; le sultan leur fit vainement des recommandations de respecter les vaisseaux de son allié ; le roi de France les menaça vainement d'une destruction totale : nos bâtiments furent insultés, pillés, enlevés jusque sur les côtes de Provence. Alors on recommença contre les corsaires africains une guerre d'extermination, et nos escadres ne furent plus occupées qu'à les poursuivre en tous lieiix.

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Uhe de ces expéditions lut sur lu point de ramener la mésintelligence entre la Porte et la France.

Duquesne, poursuivant huit vaisseaux de Tripoli, apprit qu'ils s'étaient réfugiés à Chio et vint les attaquer dans le port de celte ville (1681). Le commandant turc lui ordonna de respecter les terres du sultan, et, sur son refus de s'éloigner, tira sur ses vaisseaux. Alors Duquesne tira sur le château, qu'il mit en ruines; ses boulets allèrent porter le ravage jusque dans la ville, où ils détruisirent deux mosquées ; il ne cessa le feu que sur les prières des habitants et à condition qu'il en serait référé au Grand Seigneur. Le kapoudan-pacha accourut avec quarantedeux galères. Duquesne lui déclara que, s'il n'obligeait les Tripolitains à faire des soumissions à la France, à exécuter les capitulations conclues avec la Porte^ à rendre leurs esclaves français, il brûlerait les huit vaisseaux de Tripoli, la ville de Chio et la flotte ottomane. Le kapoudan-pacha voulut négocier; mais, 'pendant ce temps, la cour de Constantinople était dans la plus grande agitation : le sultan disait qu'il tirerait vengeance de l'insulte faite aux mosquées de Chio, quand il devrait la demander à toute la terre. Notre ambassadeur était le marquis de Guilleragues, qui avait succédé à Nointel fti 1678, et qui depuis trois ans était en querelle avec le vizir pour une question d'étiquette ^ Il fut mande chez le vizir Kara-Moustapha, qui lui déclara qu'il n'avait qu'un moyen de sauver sa vie et celle de tous les Francs : c'était d'offrir une grosse somme d'argent pour réparation des dommages causés par les canons français. L'ambassadeur répondit que le sultan était juste et le roi de France puissant; qu'il se regardait donc, lui et les siens, comme étant en parfaite sûreté; et il refusa de signer un écrit par lequel il se serait engagé, au nom de son maître, à faire des excuses au sultan et à lui donner une réparation pécuniaire. On le menaça de renfermer au château des Sept-Tours. Il répondit : « Si j'y entre, je n'en sortirai pas que le roi mon maître ne vienne lui-même m'en ouvrir les portes. » On le tint prisonnier dans un des appartements du vizir, Cepen*^ dant Duquesne arriva devant les Dardanelles avec dix vaisseaux, et envoya dire au divan que, si l'on faisait violence à notre ambassadeur et si les disputes d'étiquette qui existaient entre lui et le vizir n'étaient pas réglées à l'entière satisfaction de la France, il irait chercher M. de Guilleragues jusque dans Constantinople. Alors le vizir proposa à l\^bassadeur d'arranger l'affaire en faisant, en son nom person-

* Celle dispute, dilc du sofa, était relative à la manière dont les sièges du vizir et de Tambassadeur devaient être placés dans les audiences solennelles. Elle pensa devenir grave. « Mais, dit un contemporain, la bonté paternelle de Sa Majesté pour toute l'Europe rempécha alors d*cn venir îL une rupture entière. Plusieurs nations avaient recours à sa bannière pour continaer Unr coumicrcâ. Les lieux avaient besoin qu'il les protégeât, ainsi que beaucoup de monastères, et înuîs les clinilieua qui Turquie avaient tout à craindre si un prince chrétien ne fût demeuré aWïti i la Porte pour leur < protection. » La querelle était d'ailleurs envenimée par les puissances J^trangcrej, ^ llnction réclamée par la France, conseillaient aux Turcs de ne pas céder, a le empêché de résister à ses ennemis de delà. »

5U HISTOIRE Di: LA TUROUIE.

ne], un présent au sultan; Guilleragues y consentit, Duquesne étant contraint par les ordres de la cour de France, qui ignorait ces événements, de quitter subitement l'Archipel. Après plusieurs mois de négociations, où les ministres ottomans dévoilèrent leur basse cupidité par les discussions les plus misérables sur la valeur du présent, l'ambassadeur fut reçu en audience solennelle par Mahomet lY; il lui offrit, en son privé nom et sans qu il fut question de l'afTaire de Chio, un présent de bijoux et de meubles d'une valeur de 15,000 livres, et obtint en compensation le règlement des disputes d'étiquette à son entière satisfaction, avec tous les firmans qu'il demanda, soit pour nos marchands, soit pour nos missionnaires. La Porte fit grand bruit de cette réparation insignifiante : « C'est une action éclatante, dit le récit qu'elle ordonna d'en faire, dont les grands et le peuple ne parlent qu'avec joie; la nouvelle en a passé en Perse, en Arménie, aux Indes ; on en a instruit nos amis, les tributaires et les nations de la loi du Messie. » Ces nations avaient tenté d'empêcher une réconciliation, a Jamais, dit le même récit, il n'a paru tant d'empressement de la part des ministres chrétiens contre celui de France. Les Vénitiens, les Hollandais et tous les autres ont excité, autant qu'il a été possible, la haine de Sa Hauiésse contre les Français, faisant tous leurs efforts pour nous engager à une rupture avec eux; mais le très-éclairé vizir s'est contenté de la réparation de l'ambassadeur. »

Duquesne avait été rappelé en France pour préparer la vengeance que le roi voulait tirer des Algériens. Il se dirigea contre leur ville avec une flotte composée de seize vaisseaux, quinze galères et cinq galiote» à bombes, la bombarda pendant plusieurs jours, et fut obligé de se retirer devant la mauvaise saison. 11 revint l'année suivante, bombarda de nouveau Alger pendant deux mois et la détruisit presque entièrement. Les habitants épouvantés demandèrent la paix. Duquesne rejeta toutes leurs propositions jusqu'à ce qu'ils eussent délivre tous les esclaves chrétiens, rendu les canons français laissés à Gigeri, payé 1 ,200,000 piastres pour les frais de la guerre. Alors une ambassade, composée des principaux Algériens, alla à Versailles implorer la miséricorde de Louis XIV, et jura de respecter dorénavant « les capitulations du Grand Seigneur et les traités faits avec la France à l'avantage des marchands français (25 avril 1084). »

Celte expédition eut partout un immense retentissement. Elle remplit de terreur la cour de Constantinople et lui rendit plus précieuse l'alliance française; elle fut regardée par nos ennemis, non comme une vengeance de la civilisation sur la barbarie, mais comme une satisfaction donnée à l'orgueil de Louis XIV; elle fut célébrée en France comme la plus éclatante victoire, et Bossuet exprima la joie de l'opinion catholique par ces pompeuses paroles : « Tu céderas ou tu tomberas sous le vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : « Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. » La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée

dans (es murailles, comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher dans ses ro* chers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes es-* claves; Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. »

Tripoli eut le sort d'Alger; Duquesne y jeta cinq mille bombes (1685). Tunis se hâta de demander la paix, et elle y fut fidèle. L'escadre de Château-Renaud blo* qua tous les ports du Maroc et causa de telles pertes à sa marine, que le sultan envoya une ambassade à Louis XiV pour solliciter de lui un traité d'amitié et de commerce. Enfin on poursuivit la piraterie jusque dans ses auxiliaires indirects, à Gênes, république vendue aux ennemis de la France, qui fournissait des vaisseaux aux Algériens et aux Espagnols, qui avait répudié dans le Levant la protection de la bannière française, insulte vivante aux ports de Marseille et de Toulon; Gènes fut bombardée impitoyablement. Alors la France domina entièrement la Méditerranée.

g V. — Guerre contre la Sainte Alliance. — Déposition de Mahomet IV (1687).

Dans cette situation, la Porte, menacée par la Sainte Alliance, se rapprocha du cabinet français, accabla notre ambassadeur d*honneurs et de prévenances, satisfit à toutes ses demandes sur le commerce, les lieux saints, les missions ; mais son orgueil Tempècha de solliciter directement TalUance du monarque qui venait de bombarder Alger et Tripoli ; elle se contenta de demander sa médiation pour obtenir la paix. D'un autre côté, Louis XIV, qui était encore dans les illusions de la trêve de Ratisbonne, voulant amener Léopold à changer cette trêve en paix perpétuelle, n'osa manifester ses sentiments pour les Turcs, et il se contenta d*exciter les Polonais à abandonner la Sainte Alliance et les Hongrois à persister dans leur révolte. Le résultat de ces fautes fut d'abord que les Ottomans, attaqués sur toutes leurs frontières, n'éprouvèrent que des défaites; ensuite que Louis XIV commença la guerre seulement lorsque ses alliés d'Orient étaient malheureux et qu'ils demandaient déjà la paix à TAutriche.

Cependant le duc de Lorraine envahissait la Hongrie, les Vénitiens tentaient la conquête de la Morée, Sobieski menaçait la Moldavie; pour résister à cette triple attaque, le divan mit sur pied trois armées.

Le duc de Lorraine s'empara de Wissegrad, et, quelques jours après, de Waitzen, à la suite d'une brillante victoire; Pesth capitula. Les Turcs, battus une seconde fois près de Saint-André, se retirèrent à Bude. Cette ville, héroïquement défendue par Ibrahim-pacba, arrêta la marche des Impériaux. Les assiégés nUriluornit ]mir di>livniiu<^ ii un mil aule : deux fois ils crurent voir le prophètf^ phiner, à Hu^uiv iU* In pri*'*r(^ nn-il<^ssus de leurs remparts. Pendant la

durée du siège, le duc de Lorraine battit le séraskier Suleiman-pacha ; et, dans, le même temps, les généraux Trauttmansdorf et Leslie, vainqueurs des pachas de Bosnie et de Gradiska, prirent en Croatie Veroviz et quelques autres forteresses (1683).

L'année suivante, les Turcs reprirent Waitzen; mais ils échouèrent devant Raab et Wissegrad; IsmaïUpacha, beylerbey de Roumélie, se retira devant le général Hausler. Dans la campagne de 1685, le duc de Lorraine assiégea Neuhausel et l'emporta d'assaut, après avoir débloqué la forteresse de Gran, tandis que le comte de Herberstein dévastait le territoire de Licca, laCorbavie, la vallée d'Udwina, et que Leslie incendiait Essek ; enfin les Turcs abandonnèrent les places de Waitzen et de Novigrad, et Tekeli recula devant le général Schulte : il fut, par Tordre du grand vizir, enfermé aux Sept-Tours.

Pendant ce temps, les Vénitiens faisaient des progrès. Le provéditeur Pietro Valiero fut forcé de lever le siège de Sign ; mais les chrétiens des montagnes de Dalmatie, d'Albanie et de Morée se soulevèrent, unirent leurs armes à celles de la république, battirent leurs beys et envoyèrent leurs têtes à Venise. Les îles de Sainte-Maure et de Prevesa tombèrent au pouvoir des chrétiens. En 1685, Morosini investit Coron et s'en empara, après avoir battu les Iroupes venues au secours de cette place. H envoya au sénat un étendard et deux queues de cheval, qui furent suspendus comme un trophée dans une église de Venise. Avec l'aide des Mainotes, il prit Zemata, Calamata et autres forteresses; puis, quittant la Morée, il fit une descente en Albanie. Kœnigsmark se joignit à lui, Tannée suivante, pour conquérir une grande partie de la Grèce. lis prirent Navarin, Modon, Napoli de Romanic, Arkadia, Patras, Lépante, Corinlhe, Misilra, Athènes, etc. Les lions de marbre, qui semblaient défendre Tenlréc du Pirée, furent envoyés à Venise et placés devant la porte de l'arsenal. La république reconnaissante fil mettre, dans la grande salle du palais des doges, le busle de Morosini, avec celte inscription : Le sénat à Morosini le Péloponésiaque, de son rivant{\6m).

La guerre fut poussée avec peu de vigueur du côté de la Pologne. Sobicski essaya vainement d'entraîner dans son alliance Constantin Canlemir, woïvode de Moldavie; il fut vaincu par ce prince près de Bojan. Le séraskier Suleiman pacha ayant obtenu quelques autres succès, Mahomet IV lui confia le sceau de Tempire.

Élevé au grand vizirat, Suleiman ne réalisa point les espérances des Ottomans. Il montra beaucoup d'activité, mais il n'avait pas les talents nécessaires pour lutter contre le duc de Lorraine. Cet illustre général commandait une armée de 90,000 hommes. Toute l'Europe était représentée dans son camp par des officiers qiii voulaient se former à son école, et qui se faisaient un honneur de combattre sous les ordres d'un tel maître contre les barbares ; on voyait autour de lui

des seigneurs allemands, français, anglais, espagnols et italiens. 11 commença le siège de Bude le 18 juin 1686 ; le gouverneur Abdi-pacha refusa de capituler et soutint courageusement deux assauts formidables; mais, dans une troisième attaque, il périt sur la brèche avec plus de 4,000 hommes de la garnison, et les Impériaux, pénétrant dans la ville, la mirent à feu et à sang (2 septembre). Bude, capitale de la Hongrie, appartenait aux Turcs depuis quarante-cinq ans : c*était le rempart de l'islamisme, le pivot de la guerre sainte, la clef de Tempire ottoman. La prise de cette ville entraîna la reddition d*un grand nombre d'autres places. Suleiman-pacha établit ses quartiers d'hiver à Belgrade et essaya de négocier une trêve; il reconnut bientôt que la paix n*était possible qu'à des conditions déshonorantes, et redoubla d'énergie pour recommencer la campagne. Le sultan imposa des contributions forcées à tout Tempire, et, pour montrer l'exemple, donna 500 bourses de son trésor particuUer. Le vizir, ayant rassemblé 60,000 hommes et soixante-dix pièces de canon, rencontra l'armée chrétienne prés de Mohacs; une grande bataille s'engagea dans ces lieux célèbres par le désastre des Hongrois ; mais, cette fois, ce furent les Ottomans qui succombé* rent ; ils perdirent 20,000 hommes avec Tartillerie et les bagages (4 août 1687). La réduction de la Transylvanie mit le comble à la glpire du duc de Lorraine et au découragement des Turcs; ils abandonnèrent pssek, Valpo et quatorze châteaux forts de rEsclavênie, Palota dans la Hongrie inférieure, et plusieurs places de la Croatie.

Dans le même temps, les Russes attaquèrent les Tartares, et le roi de Pologne envahit la Moldavie : il la mit au pillage et n'en fut chassé que par la famine. L'année suivante (1687), Jacques Sobieski assiégea Kaminiec; mais, les Turcs et les Tartares arrivant avec des forces supérieures, il fut contraint de se retirer.

Cependant l'ambassadeur français Guilleragues était mort en 1685, et avait eu pour successeur Girardin, qui mourut en 1686. A Girardin succéda Châteauneuf, à qui Ton donna pour instructions d'exciter la Porte à continuer la guerre contre l'Autriche et de négocier la paix entre la Pologne et la Turquie. Les Polonais ralentirent en effet les hostilités ; mais l'appui moral donné par Louis XIV à Mahomet IV ne sufBsait point pour arrêter les envahissements des Impériaux : contre le duc de Lorraine, les Ottomans avaient besoin de secours effectifs et réels; Louis, que menaçait c^éjà la ligue d'Augsbourg, ne sut pas commencer à propos une guerre inévitable et donna aux Autrichiens le temps de consommer la défaite des Turcs. S'il avait attiré sur le Rhin les forces de la maison d'Autriche, l'empire ottoman, sauvé par cette diversion, aurait pu soutenir la lutte avec avantage; réduit à ses propres ressources, le sultan n'éprouva que des revers ; et les revers « se joignant à la famine, amenèrent à leur suite la sédition. Ln Tur» quie, relevée un moment de sa décadence par les Kupruli, vit se renouveler, au dedans t les déplorables excès de l'anarchie militaire, lorsqu'elle eut perdu au

(lebors le prestige de ses armes, et que, n'étant pas assez forte pour résister

seule h ses ennemis, elle attendit vainement Tappui de la France.

Apres la malheureuse expédition de Hongrie, les janissaires et les spahis se mutinèrent contre le grand vizir Suleiman-pacha, qui tenta de les apaiser en leur offrant de l'argent et des vivres ; mais sa faiblesse encouragea la révolte ; on le somma de remettre Tétendard et le sceau. Pour se soustraire à ces violences, il gagna secrètement Pet^rwardein, et de là se rendit à Belgrade. Après sa fuite, les soldats élurent un grand vizir et adressèrent au sultan une requête solennelle contre Suleiman ; Mahomet, effrayé, fit droit à leurs réclamations et l^pr envoya la tète de son ancien ministre. Mais la soldatesque, une fois en mouvement, ne s'arrêta plus ; elle marcha vers Constantinople pour déposer le sultan lui-même. On pouvait tout craindre de sa fureur. Le kaïmakan Kupruli-Moustapha-pacha sacrifia Tempereur afin de sauver Tempire. 11 fit signifier au sultan, par les ulémas, la volonté de la nation et de l'armée, a Que Tordre d'Allah s'accomplisse! » dit le monarque détrôné, et, satisfait de conserver la vie, il se laissa enfermer dans le sérail, d'où l'on tira son frère Soliman pour lui succéder (8 novembre 1687).

g VI. — Solimao II. — Continualion de la guerre. — Vizlrat de Kupruli-Moustapha.

Soliman II vivait depuis quarante-six ans dans la retraite la plus absolue, tout entier livré à l'étude des lois et de la religion. Il reçut avec terreur la nouvelle de son élévation au trône. « Au nom de Dieu immortel, s'écrie-l-il, pourquoi venir ainsi troubler mon repos? Laissez-moi, je vous conjure, passer en paix dans ma retraite les jours qui me restent à vivre ; que mon frère continue à gouverner l'empire; je ne suis né que pour méditer les choses de la vie éternelle. » On lui représenta que la résolution des vizirs, des ulémas, de rarnice et du pcui)le ne pouvait être révoquée ; que remettre le pouvoir entre les mains de Mahomet, ce serait exposer l'Etat aux plus grands périls. « Je voudrais bien me rendre, mais je crains mon frère, » répondit-il. On le traîna presque de force hors de sa chambre jusque dans la salle du trône. 11 regardait en tremblant de lous côtés, disant que la seule vue de son frère était capable de le faire mourir. Enfin, après s'être purifié, il consentit à recevoir l'hommage des ulémas et des grands.

La révolte des troupes n'était pas encore apaisée. Soliman leur fit distribuer le présent d'avènement, et nomma deux chefs des rebelles aux gouvernements de Roumélie et de Djedda. Ce n'était pas le moyen de rétablir Tordre. Les spahis et les janissaires massacrèrent leurs agas, et assiégèrent dans son palais le grand vizir Siawouch-pacha, qui se défendit avec beaucoup d'énergie, mais qui succomba sous le nombre; son corps fut déchiré en lambeaux. Les meurtriers pénétrèrent dans le harem du vizir; ils saisirent sa femme et sa sœur, leur coupèrent le nez,

les mains et les pieds, et les traînèrent toutes nues par les rues; les esclaves servirent de jouet à la brutalité de la soldatesque. Après ces horribles exploits, les révoltés se répandirent dans tous les quartiers de Constantinople, pillant et massacrant tout sur leur passage. Pour arrêter ces furieux, les ulémas plantèrent à la porte du sérail l'étendard sacré du prophète et appelèrent auprès d'eux tous les musulmans Gdèles; le peuple accourut, et les soldats, vivement poursuivis, furent contraints de rentrer dans leurs casernes.

Toutes ces émeutes tournèrent au profit des Autrichiens. En Hongrie, CarafTa soumit Erlau, Lippa et Munkach, vaillamment défendue par la femme deTekeli ; en Bosnie, Gradiska fut abandonnée par sa garnison; Cornaro prit Knin en Dalmatie, et Morosini s'empara de Thèbes (1687). L'année suivante, les Ottomans, vaincus par Vétérani et par le margrave Louis de Bade, perdirent encore plusieurs places importantes en Hongrie, en Esclavonie et en Bosnie ; Belgrade se rendit à l'électeur de Bavière (8 septembre 1688). Mais, en Grèce, Morosini échoua devant Salonique et devant Négrepont ; ce dernier siège lui coûta le tiers de son armée ; la peste ravagea le camp des Vénitiens et enleva le comte de Kœnigsmark. Du côté de la Pologne, les Tartares obtinrent quelques succès; ils dévastèrent la Volhynie, ravitaillèrent Kaminiec et s'avancèrent jusqu'à Lemberg.

Ces derniers avantages étaient loin de compenser les revers éprouvés par les musulmans dans la vallée du Danube. La Porte résolut de négocier; elle accrédita auprès de l'empereur Zulfikar-éfendi et le Grec Maurocordato (1689). Dix mois se passèrent en discussions sans résultat : l'Autriche, Venise et la Pologne proposaient des conditions inadmissibles. « Pourtant, dit Cantemir, les Turcs auraient accepté la paix, même à ce prix, si le très-chrétien soleil n'eût communiqué un rayon de sa lumière au pâle croissant prêt à entrer en défaillance, et n'eût prévenu, par la diversion de ses armes, l'obscurité que les troupes des Allemands allaient y répandre. Alors le roi de France déclara la guerre à l'empereur, et fît rappeler sur le Rhin les forces qui triomphaient sur le Danube. Cependant, ne voulant pas attirer sur lui tout le poids de la guerre, il Gt entendre au sultan, par son ambassadeur le marquis de Chàteauneuf, qu*il avait 400,000 hommes prêts a entrer en action, et que, l'année suivante, il pénétrerait dans le cœur de l'Allemagne. »

Les hostilités recommencèrent; mais les affaires de l'empire étaient conduites par un vizir incapable, Moustapha de Rodosto, et les Turcs n'éprouvèrent que des défaites : ils furent battus à Kostanitza en Croatie, à Baloudjina en Servie, enfin à Nissa. Cette place fut prise avec Viddin et plusieurs autres villes. Les Impériaux insurgèrent la Servie; d'un côté, ils descendirent sur Uskioup, menaçant la Macédoine; d'un autre côté, ils attaquèrent le défilé de Dragoman, où ils furent repoussés. <x Encore une campagne, disait un Kupruli, et l'ennemi campera sous les murs de Constantinople. » Ces revers furent, il est vrai, compensés

par quelques avantages contre d'autres ennemis : ainsi les Tartares battirent ic général russe Gallitzin ; les Polonais furent repoussés de Kaminiec, et Morosini changea en blocus le siège de Malvoisie. Malgré ces succès, Tempire paraissait menacé de ruine; un divan solennel, tenu à Andrinople, résolut d'en conGcr le salut à un troisième Kupruli.

Kupruh-Moustapha se montra digne de porter le nom que son père Mohammed-Kupruli et son frère Ahmcd-Kupruli avaient illustré. Les Allemands étaient presque maîtres des routes de Constantinople, et les Vénitiens dominaient en Grèce. Aux chrétiens coalisés l'empire ottoman n'avait à opposer que des troupes fatiguées ; Targent manquait pour les approvisionnements et pour la solde, malgré l'accroissement des impôts; le désordre régnait partout, dans l'administration comme dans l'armée. Le grand vizir entreprit une réforme générale et l'accomplit en peu de temps sans avoir recours aux moyens terribles que son père avait employés.

Il commença par remplir les caisses du trésor, afin d'assurer l'obéissance des soldats et de pourvoir aux nécessités delà guerre. « Avant que d'entrer en action, dit Cantemir, Kupruli crut qu'il était à propos de faire la revue des finances, ne voulant dans les coffres du sultan qu'un argent levé légitimement sur le peuple. Il trouva les finances aussi embrouillées que les autres atTaires ; car, en temps de paix, les vizirs et les grands prodiguaient le trésor sans discrétion ; ils donnaient ou plutôt vendaient, aux uns des exemptions de tribut, et ils taxaient les autres au delà de leurs forces, afin de fournir les rôles. En temps de guerre, les dcFtcrdars faisaient la maltôte et inventaient mille systèmes onéreux pour lever de l'argent ; le peuple était foulé en tant de manières, qu'on n'entendait que des murmures contre ces injustes oppressions qui criaient vengeance au ciel. Le vizir s'appliqua donc entièrement à réformer ces abus. Il fit rentrer dans le trésor toutes les sommes qui avaient été diverties par ses prédécesseurs, par les paclias, par les commis ou par les fermiers ; enfin il fit de nouveaux règlements pour la levée des impôts, afin d'établir une sorte d'égalité entre tous les sujets; il ordonna que le kharadj aurait trois classes : celle des riches était taxée à dix léonins par tête; celle des moindres conditions, à six; celle du petit peuple, à trois. 11 fit rentrer au trésor les fondations ou dépôts d'argent que la dévotion superstitieuse avait léguées anciennement aux mosquées. Le mufti traita de sacrilège celte usurpation ; il répondit que les richesses destinées à des usages religieux devaient être employées à des guerres de religion ; que c'était leur véritable application, et que l'intérêt des musulmans demandait de s'en servir pour l'entretien de ceux qui défendaient les édifices sacrés, plutôt qu'a nourrir des ennemis et des voleurs. » En même temps, Kupruli régla le cours des monnaies; il fit fondre le superflu de la vaisselle plate du sérail et donna généreusement à Tttat toute sa propre argenterie, qu'il remplaça par de la vaisselle de cuivre.

Quand il eut, par toutes ces mesures, assuré le payement des troupes, il leur adressa un (irman fait pour relever les courages les plus abattus, a Depuis qu'il a plu à Sa Hautesse de m'honorer de la dignilc de vizir, j*ai résolu de ne confier, dit-il, le commandement de l'armée contre les Allemands qu'à moi-même. Je déclare que je ne veux recevoir aucun soldat enrôlé de force ; le service doit être entrepris de bonne volonté ; c'est la bonne volonté seule que Dieu regarde, et elle est plus méritoire que les actions. Mais je dois remettre devant les yeux à tous les sectateurs de la religion mahométane l'obligation des préceptes de Dieu et de son prophète, qui commandent de ne point éviter le martyre et de ne point désespérer du succès quand on s'arme pour la défense de la loi et pour Textirpation des infidèles. Ainsi tout musulman qui se croit engagé en conscience de suivre cette loi n'a qu'à venir s'enrôler, s'il est dans la résolution de souflrir toutes choses pour sa foi. Celui, au contraire, qui doute ou craint de s'exposer au martyre, ou même qui a des affaires indispensables qui peuvent l'excuser devant Dieu , celui-là , dis-je, peut en toute liberté rester chez lui ; là, vivant sans offense, il se rendra également agréable à Dieu et tâchera d'obtenir par ses prières le succès des armes de Tempire ; et, quand même il serait de profession militaire, non-seulement il ne sera point recherché ni puni , mais même le sultan étendra encore sur lui sa faveur, et il recevra sa paye, comme s'il était «^ l'armée. »

Ce firman produisit tout l'effet que le grand vizir en avait attendu : il réveilla le peuple et les soldats, surtout en Asie. Les musulmans accoururent en foule, poussés à la fois par le point d'honneur et par le sentiment religieux : personne ne voulut passer pour lâche et pour infidèle, et Kupruli eut bientôt une armée plus nombreuse que celles que ses prédécesseurs avaient ramassées à force de menaces et de rigueurs.

Tout en faisant appel aux sentiments religieux des musulmans, Kupruli traita les sujets chrétiens avec beaucoup d'humanité. Par son nisami-dschedid (nouveau règlement), il défendit expressément toute violence à leur égard, et ordonna que les troupes traversant des provinces chrétiennes payassent les grains et toutes les provisions argent comptant, à un prix raisonnable, et toujours du consentement du vendeur. Le chrétien Cantemir, qui fut presque son contemporain, signale en lui un fond surprenant d'équité et de sagesse, qui lui faisait envisager tous les sujets du sultan a avec impartialité et sans égard à la différence de religion. » Ainsi il accorda aux chrétiens de Constantinople la permission de rebâtir leurs vieilles églises. Des gens delà campagne lui ayant adressé une semblable demande, il s'empressa de signer leur requête. L'officier chargé de rédiger le firman, se servant de l'ancien style, spécifiait que l'église serait remise en état avec le même bois, les pierres et la chaux de l'ancien bâtiment. « Ce sont des sots qui ont inventé cette formule, s'écria Kupruli en colère, et plus fous encore sont ceux qui la suivent 1 Ces gens veulent réparer leur temple ; s'il est trop dégradé pour que la

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réparation soit possible, qu'ils en bâtissent un nouveau. Tout ce que nous devons examiner, c'est qu'ils le fassent à leurs dépens, et non pas de l'argent des musulmans ; et, pourvu qu'ils payent régulièrement leur tribut, le reste ne nous regarde plus. » Aussi les Grecs disaient-ils souvent : « Kupruli a bâti plus d'églises que Justinien^ »

Le grand vizir ne se borna point à adoucir le sort des raïas en les protégeant contre les violences et contre le fanatisme des Ottomans ; il fut le premier homme d'État de la Turquie qui ait posé le principe de la lil)erté du commerce et de la suppression de toute mesure prohibitive. Comme on lui conseillait de régler les ventes et les achats, il répondit : « Le Koran ne contient rien là dessus ; Tachât et la vente doivent être laissés à la libre volonté des deux parties. » Cette sage poli* tique profita surtout aux chrétiens et aux juifs, à qui les Turcs abandonnaient presque entièrement le soin et les bénéfices du commerce. La réforme judiciaire ne fut pas moins utile aux raias. « La justice, dit un historien, était presque partout vénale ; le faux témoignage était en quelque sorte autorisé publiquement ; le grand vizir déchargea ceux qui étaient oppressés par de mauvaises voies, et sans acception de personnes ; il remit partout le droit en vigueur , » et il put bientôt dire avec un légitime orgueil : a Voyez ce que produit la tolérance ; j'ai augmenté la puissance du padischah, et j'ai fait bénir son gouvernement par des gens qui le haïssaient. »

Son humanité conserva la Morée à l'empire et contribua, plus que la force des armes, à ramener cette province dans l'obéissance. 11 fit nommer un Grec, Lihiv rius Geratchari, prince des Maïnotes. <( Ce qui le porta à coite création, ce fut Texemplc de la Moldavie, où les Turcs n'avaient pas eu le dessous comme dans les autres provinces ; c'était une preuve palpable qu'un gouverneur chrétien était plus propre qu'un gouverneur musulman à tenir dans le devoir les peuples de même religion que lui. Outre cela, Libérius s'était fait goûter de lui par une autre sorte d'argument : il avait dépeint les Vénitiens comme des tyrans de la foi, disant que leur zèle à imposer la religion romaine aux Grecs de la Morée les faisait soupirer après la domination ottomane; un prince dé l'Église grecque ne

* Ganlcmir, t. IV, p. 25. — Il cilc encore à ce sujcl le trait suivant : a Étant campé près d'Yagodin, {^and village de Bulgarie, Kupruli ne put voir sans déplaisir que ce village était tout désolé et privé d'habitants. 11 envoie chercher deux des plus anciens paysans du lieu, et leur demande quelle pouvait être la cause dn mauvais état de leur village. Us lui en indiquèrent deux : Tune, que leur église avait été brtlléc et qu*on leur avait refusé la liberté de la rebâtir, ce qui avait obligé les habitnnls de se retirer ;• illeurs; l'autre, que le passage fréquent des troupes les avait empêchés plusieurs années de suite de recueillir leurs grains, et la famine, venant à la suite, avait chassé la plupart de ceux qui n'avaient pas encore tout perdu. Le vizir, entendant ce récit, se tourna vers le reis-éfendi, et lui dit ces mots : « Un musulman ne saurait vivre où il a n'y a point de mosquée ; il en est de même d'un chrétien; il loi faut une église d ms le lieu de s^ demeure. » Su Me champ il donna permission aux habitants de rebâtir une église, telle qu'ils voudraient; il ajouta à cette concession un firman ou déclaration, par laquelle il dénonça peine de mort contre quiconque s'écarterait du grand iheniin et mirerait do la largeur d'un piod sur les lerres des paysans, ou leur onlèvorail une poule ou même un œuf » (Canlouiir, I. IV. p. 98.)

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|)ouvail donc manquer de les ramènera la soumission ^ » En etTet, irrités par les persécutions des catholiques et attirés par la douceur du grand vizir, les Grecs duPéloponèse et de TAttique abandonnèrent le parti des Vénitiens, qu'ils avaient il'abord embrassé avec chaleur ; les Maïnotes rentrèrent d'eux-mêmes sous la domination de la Porte.

Aux succès obtenus en Grèce par une pohtique conciliante Kupruli-Moustapha sut ajouter d'autres victoires, plus disputées, plus coûteuses, et non moins nécessaires pour sauver l'empire. Tandis que le khan de Crimée, Sélim-Glieraï, comprimait Tinsurrection des Serbes et battait dans les plaines de Kassovo un corps de l'armée chrétienne, il déût Schenkendorf, enleva aux Impériaux Dragoman, Nissa,Yiddin, Semendria,Kubelistch et enOn Belgrade, après douze jours de siège. Pendant ce temps Tekeli, aidé du woïvodede Valachie, entra en Transylvanie par le défilé de Tœrshourg, détruisit près de Zemescht un corps d'armée allemand et lit prisonnier le général Haùsler; en récompense il fut nommé prince de Transylvanie.

Les armes ottomanes furent moins heureuses contre les Vénitiens, qui s'emparèrent, en Dalmatie, de Valona, et en Morée de Napoli de Malvoisie; les Turcî* prirent néaimioins leur revanche sur le champ de bataille, et tirent trois mille sept cents prisonniei^s, qu'ils égorgèrent (1690). Quelques mois après mourut Soliman 11 (^23 juin ItiOl). Achmet II lui succéda.

^ vil. — Uègues (l'Achmcl II et du Mouslaplia il. — Paix île CarlowiU (iOU9;>.

A ravênement du nouveau sultan, Kupruli-Moustapha commençait une nouvelle <:anipagne ; il rencontra l'armée impériale^ commandée par le margrave de Bade, qui venait de Peterwardein. Une bataille s'engagea près de Salankemen, le 19 août 1091. Les Turcs furent complètement défaits; 28,000 périrent; au nombre des morts était le grand vizir. Telle fut la (in du troisième Kupruli, de cet homme (IKtat intelligent, courageux, humain, qui fut regretté des raïas comme des Turcs ; le peuple garda sa mémoire sous le nom de Kupruli le Vei'lHeux. .

Aprè^ sa mort, le divan découragé prêta l'oreille aux propositions des ambassadeurs anglais et hollandais, qui offraient leur médiation entre les puissances belligérantes. Kupruli, sans accéder aux demandes de Louis XIV, qui voulait que la Porte refusât de recoimaitre Guillaume d'Orange comme roi d'Angleterre, avait suivi contre la maison d'Autriche les inspirations de la cour de France. L'influence jniglaise prévalut auprès du nouveau grand vizir Ali-pacha ; maisrAutriche montra des exigences si exorbitantes, que, malgré la prise de Grosswardein par lejs

• Caiilcuiii', l. IV, p. 25.

Impériaux, les tentatives de paix échouèrent complètement. En 16U^ et en 16i)3 la guerre se borna au ravitaillement de Belgrade, à de petits combats dans la Dalmatie, à des incursions des Tartares dans la Pologne. La campagne suivante fut plus sérieuse : les Turcs assiégèrent vainement Peterwardein ; ils éprouvèrent quelques échecs en Pologne et en Dalmatie ; dans TArchipel, les Vénitiens s'emparèrent de l'île de Chio (1694). Quelque temps après, Achmet mourut (6 février 1695).

Son successeur Moustapha II annonça, dès son avènement, le projet de gouverner par lui-même et de pousser vivement la guerre. II déclara qu'il prendrait le commandement des troupes ; les vizirs lui représentèrent qu'il ne devait pas compromettre dans les combats sa personne sacrée et les destinées de l'empire . « Je persiste à marcher, » leur répondit-il.

II débuta par des victoires. En Hongrie, il emporta d'assaut la place de Lippa et battit près de Lugos le général Yeterani ; les Allemands, pris entre deux feux par les Turcs et par les Tartares, ne purent tenir longtemps contre des forces très-supérieures; Yeterani fut blessé, pris et décapité (22 septembre iG95). Le» Tartares envahirent la Pologne et ne s'arrêtèrent que devant Lemberg. Le czar Pierre I" leva le siège d'Azof, après avoir perdu près de 30,000 hommes. Sur mer, les Ottomans, sous la conduite de Mezzomorto, ancien pirate de Tunis, battirent la flotte vénitienne dans deux batailles et reconquirent l'île de Chio (1695).

Le succès de cette campagne réveilla l'enthousiasme des musulmans. Des dons volontaires pourvurent à la solde de l'armée, et de riches particuliers équipèrent même à leurs frais un corps de troupes. La bataille d'Olasch, gagnée j)ar le sultan, les incui'sions des Tartares en Pologne après la mort de Jean Sobieski, les échecs des Vénitiens en Dalmatie, compensèrent la perte d*Azof, que le czar assiégea pendant deux mois avec 60,000 hommes de troupes régulières et des nuées de Kalniouks et de Cosaques (1696).

Mais Tannée suivante la fortune changea de face. Le prince Eugène de Savoie, funné dans la guerre de Hongrie à l'école du duc de Lorraine, fut mis par l'enipereui- à la tète de l'armée autrichienne. Après des marches et des conlreniarches savantes, il fondit sur les Turcs au passage de la Theiss, près de Zenla. tiO,0(KJ Otlonians restèrent sur le champ de bataille; 10,000 périrent dans les flots; le •^raiid vizir fut tué; le sultan prit la fuite. Quelques jours après, les vainqueurs enlrèrenten Bosnie (1697).

L'empire était en péril; ce fut encore un Kupruli qui fut chargé de le sauver Moustapha donna l'étendard et le sceau à Kupruli-lluçein, neveu de Kupruli-Mohîunmed. Le nouveau grand vizir, par d'habiles expédients, pourvut aux [nemiers besoins, et bientôt l'armée se remit en marche. Les Allemands repassèrent la Save et pi irent en Hongrie leurs quartiers d'hiver.

Cependant Louis XIV^ épuisé par la lutte qu'il soutenait contre la moitié de

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