‹ Histoire de l'esclavage dan l'antiquitéChapitre 15 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

plusieurs classes d'esclaves en particulier ^ semble lapprouver d'une manière plus générale , à l'exemple des familles d'Épire^. Aussi, malgré le dédain de la loi, avait-on égard à ces parentés serviies. On laissait les esclaves usurper ces noms réservés , dans la condition libre, aux formes légales dont ils étaient incapables; on les leur donnait sur le théâtre^; on les leur appliquait, moins leurs effets, dans le langage du droit^; on les respectait dans la langue sacrée des tombeaux, sous finvocation des dieux Mânes : la trace en est restée sur la pierre de ces monuments que la tolérance des maîtres leur permettait de s'élever après la mort^.

^ Varron , II , x , 6-9 , et I , xvii , 5.

' c Itaqoe propter bas cognationes Epiroticae familise sunt illustriores « et cariores. > (Varron , I , xvii , 5.) Pour la même raison , ces maria|pes, comme on peat bien le' supposer, leur étaient interdits bors du domaine du maître. Tertullien y fait allusion dans son traité ad uxorem (II , 8 ) : «Nonne quique domini et disciplinas tenacissimi servis suis «foras nubere interdicunt : scilicet ne in lasciviam excédant, officia «deserant, dominica extraneis promant?»

» Plaut. Mil glor, IV, 11, 1002 , etc.— * Paul , Sent. III, vi, 38, et 1. 1 a , S 7 et 33 ( Ulp.) , D. , XXXIII , vu , De instr.

^ CRENiEI LIVIf I DRCSI CUBIC. SER. | COUT OSSÂ EJOS CNIDE | LEC-

TRix coNJDNX EJDS. ( Fabrctti , p. 3ii, n" 347. Cf. p. 4i, n* 224, et Orelli, n" 2842 et 2843, et cette autre inscriplion (2844) où Tesclave, selon Tusage des hommes libres (est-il affrancbi?), consacre le monument à son épouse, à ses enfants et à Ijeur postérité : dus mahi-

DDS I JULIJB HELENA C0NJC6I | OPTUMiE DE SE RENE ME | RENTE FECIT TELESPIIORDS | DOMITIiE DOMITIÂMT SER. |^ ET SI RI ET SUIS POSTERUQUE •

I EORCM, etc. Voyez la note 17 à la fin du volume.) Dans une inscription du Columbarium de Livie (Gori, n° 23 1) la femme est appelée uxor. Quant aux tombeaux élevés par un esclave à des compagnons d'esclavage, il v en a, dans tous les recueils, de nombreuses ins-

Il en était de même du pécule que nous avons défini , d'après la loi, une part de la fortune du maître, confiée spécialement à Tusage de l'esclave. G était un moyen d'intéresser l'habileté et le zèle d'un serviteur : l'adresse du chasseur, la vigilance du pâtre. On donnait au premier une modique rétribution par chaque pièce de gibier qu'il rapportait à la maison i; à l'autre, quelques brebis de son troupeau: Plante y fait allusion en deux endroits 2, et Varron voulait de même qu'on permît aux meilleurs esclaves de faire paître sur le fonds du maître quelques tètes de bétail attribuées à leur pécule ^. Mais souvent le pécule était l'unique fruit de l'épargne de l'esclave, de son épargne sur la seule chose qui parût être à lui, je veux dire sa nourriture. C'était ce qu'il en avait rogné once par once, ce qu'il se dérobait, en quelque sorte, à lui-même , trompant sa faim ; c'était encore ce qu'il prenait sur son repos par un travail exagéré , trompant sa lassitude ^. Le pécule se produisait donc comme par surcroit. On l'amassait dans l'espoir de le soustraire à la condition commune des biens du maître, et il semblait qu'on pût le faire sans tort ni donmaage pour ce dernier. Cependant il n'en était pas ainsi. Quoique formé des sueurs et de la substance même de l'esclave , le pécule n'en était pas moins au maître , et, si le premier en retenait l'usage, le second en avait toujours la propriété, la propriété en-

criptions. (Voyez toute une section de Gruter, p. gS 9- 100 3 ; Muratori, cl. XXII; Fabretti, p. ^2 et suiv.; Orelli, n° 2790-2796, etc.)

» Athén. VI, p. 274, d.—^Mercat III, i, 5i5; Asinar, 111,1, 52 1-524. — ^ Varron, I, xvii, 7. — * Sén. Ep. lxxx, 5. Cf. Tér. Phorm. 1,1, 43.

tière : malgré cette faveur d'usufruit, laissée généralement à Tesclaye, le maître pouvait toujours en disposer pleinement^. Aussi ne manquait-il pas d en favoriser laccroissement par des ménagements calculés. C'était, en quelque sorte , à ses yeux , la mesure de la valeur morale de Tesclave. Le pécule, c'était presque de la vertu, et les Romains avaient un nom pour celui qui possédait cette qualité précieuse :

PecuHosum eum decet esse servom et probum '.

Qui n'avait pas de pécule était à la lettre un vaurien; et c'est, en un seul mot, la traduction de ce vers, où le fermier de la Casina dit d'un autre, qu'il n'a pas même à lui un denier de plomb :

Quoi homini hodie peculi numus non est plumbeus '.

Les esclaves avaient donc accepté pour eux les bases d'estimation accréditées par l'intérêt des maîtres. Le pécule, en effet, alors même que le maître eût promis d'en faire, à un taux convenu, le prix de leur liberté^, était pour lui d'une grande valeur. C était comme un capital nouveau rattaché à la tête de l'esclave, mais distinct de sa nature.

^ «Nec ideo non est munus, quum volens dédit , quia potuit eripi , etiamsi noluisset. (Sén. De benef, VII, 4.)

* Haute, Rad, I, ii, 3o. On trouve parmi les inscriptions tumulaires de Fabretti (p. 253 , n° 38) , cet éloge dune femme : virus. . .

CONSERVATRICl PECULII.

' Plaate, Casin. II, m, i5i. Cf. Captiv, I, i, 46, et la note de M. Naudet sur ce vers.

* L. 8. S 5 (Ulp.) , D. , XXXIIi, viii, De pecul. leg.

LES ESCLAVES DANS LA FAMILLE. 2l3

et, par le fait, séparable; il laissait donc entre les mains da maître un gage de sa fidélité ; il lui faisait , en son nom , une sorte d'assurance sur la vie au milieu des hasards de tous les jours : sans compter toutes ces réquisitions qui reculaient au profit du maître le terme fixé pour Taffranchissement de Tesclaye , sans compter enfin qu'il n'y avait pas là de contrat. Car le maitre , nous l'avons dit, ne pouvait pas s'obliger valablement envers son esclave ; c'était une obligation de conscience , et bien du temps s'écoula avant que la loi en tint compte devant les tribunaux.

Voilà pourtant tout le beau côté de la condition des esclaves. En échange de la liberté , ils trouvaient, sous le toit du maitre, les choses indispensables à la vie, le pain, le vêtement, le couvert, quelque chose même des douceurs et des accessoires de la vie, une apparence de mariage et de propriété; et, à la mort, esclaves ou affranchis, ils obtinrent souvent place dans les tombeaux de famille ^. Mais ici , ne faut-il point faire la part de cette vanité qui, vivants ou morts, aimait à les produire en public? et quant à cette double faveur du concubinat et du pécule, elle ne leur laissait guère , ne Toublions pas, qu'un droit d'usage tout arbitraire et toujours révocable. Les femmes , comme le pécule , pouvaient leur être reprises tout aussi bien que données ; les enfants ne leur appartenaient pas; et, pour le nécessaire même, étaient-ils toujours assurés de l'avoir, parce que Caton et les autres

^ Voyez dans Grater toute la section intitulée : Affectas dominorum et patronorum erga servos et libertos, p. gSo-gSS, et append. p. i o4o-i o48, et 11 53, 4.

auteurs en donnaient le conseil ? Combien croyaient pouvoir renchérir sur les formules de Caton lui-même, pour mieux entrer dans son esprit et perfectionner son système d'économie, en commençant par moins dépenser? sans parler des avares qui ne croyaient pas injuste de traiter les esclaves comme ils se traitaient eux-mêmes ^ 1

Pour ces avantages, quels qu'ils fussent, l'esclave se devait tout entier au service de la maison , et la même pensée qui lui mesurait ces faveurs d une manière si discrète, lui imposait le travail aussi loin et aussi longtemps que ses forces pouvaient aller. « Quelle charge as-tu ?» disait une maîtresse à sa vieille domestique.— € Quatre-vingtquatre ans; ajoutez la servitude, la sueur, la soif, et puis ce fardeau sous lequel je plie 2. » L'esclave est un capital viager dont la mise en valeur demande bien des dépenses. Pour amortir ce capital et couvrir les frais d'entretien, il faut qu'il rapporte beaucoup, il faut qu'il rende tout ce qu'il peut produire ; et, par l'oi^anisation de la villa, par cette distribution si habilement calculée du travail et de la surveillance, on cherchait à atteindre ce but suprême.

Les poètes, dans leurs descriptions champêtres, se reportent volontiers à l'âge d'or, et, s'ils descendent jus-

' Servorum yentres modio castigat iniquo

Ipsc quoque esuriens.

(Juvén. XIV, 136.)

' Quid onerisP — Ânnos octoginta et quataor ;

£t eodem adcedit servitus , sudor, sitis ; Simul hœc, quse porto , dcprimunt.

{Merca(. IV, i, 666.)

quaux siècles de fer, ils y ramènent quelque chose du bon temps de Saturne :

Villice, da requiem terrae, semante peracta, Da requiem, terram qui coluere, viris \

Mais les agronomes s'établissent dans l'âge présent. Là, point de perte de temps, point de vagabondage sous prétexte de commission , point de repos qui ne soit forcé. Il y avait des fêtes, et la loi des pontifes commandait qu'en ces jours on laissât chômer les bœufs. Mais il n'y avait pas de fêtes pour les mulets, pour les chevaux, ni pour les ânes 2: il n'y en avait guère davantage pour les esclaves; car voyez ce que Caton leur réserve pour ce temps-là: «Les jours de fêtes, » dit-il, «ils ont pu netloyer les anciennes fosses, paver le grand chemin, couper les ronces, bêcher le jardin, ôter des prés les mauvaises herbes, arracher les épines, broyer les blés, curer les réservoirs^. ...» tout ce qui se pouvait faire, tandis que les bœufs reposaient I II fallait toute la force des anciennes traditions et la puissance de la superstition, sans doute, pour imposer aux habitudes intéressées de la famille le repos des Saturnales : on sacrifiait quelques jours de travail, comme, à la guerre, on dévouait quelques hommes pour sauver le reçte, -eb détournant ainsi la malignité des dieux.

' Ovide, Fast, I, 667. Cf. Horace, Od. III, xvii, i4 :

Gras genium mero Curabis et porco bimestri ,

Cura famulis opcrum solulis.

^ «Nisi si in familia siint.» (Oat. De re rust. cxxxviii (cxxxix). ' Ibid. II, SA.

Plusieurs causes avaient contribué, dès le temps de Caton, à aggraver le joug des esclaves^ ; et d'abord Textension des propriétés. Elle avait entraîné Taugmentation de leur nombre sur le même domaine :

Longa sub ignotis extendere rura colonis *.

Ces esclaves, moins connus du maître, excitaient plus justement sa défiance; et, la surveillance devenant moins facile, il fallut d'autres garanties : on eut recours aux fers. La mesure, sans doute, ne pouvait pas être générale, et quelques fonctions qui, par leur nature, échappaient le plus à Tœil du maître, s'y refusaient surtout, par exemple, celle des pâtres. Aussi avait -on pris à leur égard un parti tout contraire; on les choisissait parmi les plus éprouvés, et l'on ne cherchait à les retenir que par ce qui resserre les liens naturels de la vie, la famille, l'intérêt même et une certaine liberté d'action^. Mais ces libertés exigées par la vie pastorale faisaient retomber sur les travaux des champs un plus lourd poids, de servitude. On y vouait les esclaves de rebut; et conmie, par leur caractère, par Taccablement de leurs travaux, ils étaient portés à fiiir, comme ils y avaient bien des facilités sur ces terres et dans ces vignes, où les disséminait leur état, on les enchaînait. Cette chaîne qui les rete-

^ Vairon, dans son traité intitulé Marcipor, opposait, dit-on, l'ancien traitement des esclaves à la conduite des nouveaux maîtres. ( Blair, An inquiry, etc. Cf. Hut. Coriol, 24.

* Lucain, I, 170.

^ Varron, cité plus haut, et des exemples dans Apulée, Met, VII , . p. i53, et VIII, p. i64 (Deux-Ponts).

tiait, la nuit, dans Vergastulum, les suivait, le jour, à louvrage , et ne les quittait jamais ; si bien qu'elle se tournait en quelque sorte en leur propre nature , et en faisait une race à part, « la race ferrée » (ferratile genus) ^. Caton en parle comme d'une chose ordinaire; Varron, Columelie, comme ils ne trouvaient rien à y substituer, n'y trouvèrent rien à reprendre^, et Pline gémissait, moins dans l'intérêt de l'esclave que pour l'honneur de l'agriculture , d'y voir ces pieds enchaînés, ces mains flétries, ces fronts marqués^. C'est au nom des souvenirs du passé, au nom aussi de la décadence actuelle, qu'il proteste, en un autre endroit, contre cette funeste pratique: «La culture des champs par ïergastalum est détestable, conmie tout ce qui est arraché au désespoir^. >

Une des suites de l'extension des propriétés et de l'accroissement des esclaves sur un même domaine, ce fut l'établissement d'un intermédiaire entre eux et le maître, l'institution de l'intendant de la ferme ou villicus; et

^ liante dans la Mosiellaria, I, i, 18. On trouvait qu'ils finissaient par en prendre Thabitude : « Nécessitas fortiter ferre docet , consuetudo « facile. > (Sén. De iranq, anim, x, 1 . )

' Columelie, qui estime tant le bon vigneron, dit que les plus habiles sont souvent les plus mauvais esdaves, et il ajoute : ddeoque « vineta plarimum per alligatos ei^coluntur. 9 [De re rust I , ix, h») Il proteste , d'ailleurs, ce que Ton croira facilement, qu'il aimerait mieux un bon serviteur aussi habile, et qu^il ne désire pas abandonner Tagriculture au rebut des esclaves; mais il constate un fait.

^ « At nunc eadem illa vincti pedes , damnataB manus inscriptique « vultus exercent. » ( Pline, XVIII , iv , 4-5.)

^ «Goli rura ab ergastulis pessimum est, et quidquid agitur a des- « perantibus. » (Ibid.yiiy ^.)

ce changement devait exercer une influence directe «ur leur état. En effet, le villicug était dans la ferme Vinstrument qui communiquait à tous Faction du maître; souvent il fut aussi le dépositaire de son autorité. Miûtre par son emploi et pourtant esclave par sa condition , c^est lui qui avait la mission de répartir à ses compagnons de servitude ce qu'ils exigeaient de soins, ce qu ils pouvaient accomplir de travail; et ainsi, dans la. vie de ce seul esclave, se retrouveront les traits qui expriment la condition commune de tous. Il nous importe donc d'étudier de plus près ce personnage; et il figure au premier rang dans tous les traités d'agriculture : tous se sont appliqués à retracer les qualités qu'il doit avoir et les fonctions qu'il doit remplir, avec des nuances où se marque la différence des temps.

Caton s'arrête peu aux dispositions préalables; il va droit aux devoirs où les qualités s'éprouvent par l'application. Le fermier doit rester, malgré cette apparence de commandement, docile au maître, même aux amis du maître: docile avec intelligence, accomplissant ponctuellement ses ordres, et allant au delà de ses ordres jusqu'à prévenir ses intentions; respectant le bien d'autrui, gardant le sien ; prêtant peu , empruntant avec réserve : car les emprunts sont réciproques. Il lui veut de la conduite, de la sobriété; point de repas au dehors, ni de parasite à la maison; point de sacrifice hors de saison, ni de devins, ni d'aruspice. Qu'il soit toujours au milieu des esclaves, arbitre de leurs querelles, juge de leurs fautes, les détournant du mal par la satisfaction de leurs besoins légitimes et par Tcxeniple, les tenant en haleine, châ-

liant leur négligence, encourageant, récompensant leuractivité. Lui-même, quoique préposé aux travaux, il convient qu'il s'y mêle, pour mieux connaître ses gens et s'en faire mieux connaître; «d'ailleurs, ajoute Gaton, avec ces habitudes, il sera moins tenté de courir, il ne s'en portera que mieux et dormira mieux. » Du reste , les heures de sonmaeil lui sont comptées : il faut qu'il soit le premier levé, le dernier couché; car il doit gouverner le repos conmie le travail de la famille^.

Au villicus, pour l'aider et aussi pour l'enchaîner dans ses fonctions est donnée la villica. C'est à elle qu'il appartient d'entretenir et de ranger la métairie , de veiller aux soins intérieurs , de s'occuper des repas de tous les jours, comme des provisions de l'année. C'est à elle, surtout, que le maître défend les visites à faire ou à rendre, la fréquentation des voisines et autres commérages, les festins, les promenades au dehors , les sacrifices et toute autre superstition. Son dieu à elle, c'est le dieu Lare: qu'elle lui demande l'abondaùce , qu'elle lui tresse , en certains jours, des couronnes; mais quant aux sacrifices, qu'elle sache que c'est au maître d'en faire pour toute la maison ^.

* Caton', De re mst v. Cf. cxlii (cxliii).

^ « Si eam tibi dederit dominus aiorem , ea esto contentus ; ea te me- «tuât. Facito ne nimium loxariosa siet; vicinas aliasque mulieres qûam « nrinimum utatur. Neve domum , neve ad se recipiat. Ad cœnani ne- ■ que eat, neve anibalatrix siet. Rem divinam ni (ne) facîat, neve «mandet qui pro ea faciat, injussu domini aut dominas. Scito dominum «pro tota faroilia rem divinam facerc. Munda siet; viliam conversam « mundamquc babeat ; locum purum circunivcrsum (piotidic, prius- • quam cubitumcat, babeat. Kalendis , idibus, nonis, festus dies quum

Varron, Coiumelle et Pline répètent, avec' quelques variantes, ces conseils. Varron demande que le chef de la ferme ait sur ses ouvriers Tascendant de l'éducation , de rage, des mœurs, de Thabileté, pour qu'il conmoiande par l'exemple comme par la parole , et que ce commandement s'impose par l'autorité de l'expérience et du savoir^. Coiumelle insiste aussi sur le choix du villicus; il faut qu'on le prenne non dans cette troupe d'esclaves dont les charmes ont pu séduire le maître à la ville , mais parmi cette population qu'il est appelé à gouverner. L'auteur voudrait qu'il fût choisi dès l'enfance, dans cette pensée, habitué à la connaissance des travaux, formé enfin sous la direction du maitre , pour mieux la continuer parmi les travailleurs. Qu'il soit du moins entre les deux âges, habile et expérimenté, ou capable de le devenir. On n'exige pas qu'il sache lire, si sa mémoire suffit au détail de son administration : « de tels esclaves, disait Ceisus, rapportent à leurs maîtres moins de comptes et plus d'argent; » et on ne lui demande de la vertu que pour maintenir son autorité sur une ligne moyenne entre la cruauté et la faiblesse ^. Coiumelle a, d'ailleurs, pour

« erit, coronam in focum indat. Per easdemque dies Lari familiari pro «copia supplice! , etc.» (Gaton, De re mst. v. Cf. cxLiii (cxliv.)

^ «Qui prsesint esse oportere, qui iiteris, aliqua sint humanitate « imbuli , frugi , state majore quam operarios , quos dixi. . . Praeterea « potissimum eos praeesse oportere , qui periti sint rerum rusticarum ; «non solum enini debere iroperare, sed etiam facere ut facientem «imitentur, et ut animadvertant eum cum causa sibi praeesse, quod «scientia praestet et usu.» (Varron, I , xvii, 4.) Pline (XVIII, vu, 4) renvoie à Gaton.

^ « Nec tantum operis agrestis sit artifex sed et animi , quantum ser*

le retenir à la ferme, la même ressource que Caton, la villica. n la veut jeune, mais pas trop pourtant; ni belle , ni laide; il la veut sobre, cbaste, appliquée. Elle aussi, elle a pour devoir d'envoyer aux champs ceux qu'y appellent leurs travaux, de retenir à la ferme ceux qu'elle doit occuper à l'intérieur, et de veiller à ce que la journée ne se perde pas en fainéantises. — D'autres chapitres sont consacrés encore et aux choses qu'il leur interdit et à celles qu'il leur recommande ^

Les devoirs qu'on prêche au vilUcns et à la viUica montrent la condition des esclaves, chefs ou travailleurs, comme on voulait l'établir ; les défenses qu'on leur enjoint donnent une idée de ce qu'elle fut parfois; et, pour avoir la réalité tout entière , il faut faire un mélange de ces vertus et de ces vices. Le fermier, en eflTet , n'était point si rigoureusement esclave, et prenait encore certaines libertés dans l'exercice de son commandement. Golumelle en fait l'aveu : « Plaise aux dieux, » s'écrie-t-il avec l'accent du regret, « qu'ils revivent, ces vieux usages des meilleurs temps, abrogés aujourd'hui, et que l'esclave se fasse encore un devoir de ne point employer d'esclave comnàe serviteur, si ce n'est pour l'intérêt du maître; de ne manger que devant la famille, de ne pas trafiquer à son compte^: » toutes choses qui se pratiquaient donc sur la

t vile patitur ingenium, ut necjae remisse, neque crudeliter imperet » (Golum. I, VIII , lo. Cf. XI, I, passim.)

* Ibid, I, VIII, 5, et XII, i-v, xviii , l.

^ • Jam illa vetera, sed optimi morîs, quae nunc exoieverunt, utinam « possint obtineri : ne conservo ministro quoquam nisi in re domini cutatur, ne cibum nisi in conspectu familiae capiat, neve aiium quani «qui csterisprsbetur, neve negotietur sibi.s (Ibid. \\ viii, 12.)

plupart des domaiaes, au f siècle de l'empire. Mais cela se faisait aussi jadis. Ces vieux usages, qu'il regrette, étaient bien vieux , et ces bons temps, bien loin : témoin les fermiers des comédies de Plante, et, par exemple, Olympion dans la Casina, Sa ferme, c'est sa préfecture^ c'est sa province; et un proconsul n'usait pas avec plus d'arbitraire des hommes et des choses de son gouvernement^.

Pour limiter cet arbitraire , que fallait-il î La présence du maître; car, maître devant les esclaves, le viUicus était esclave devant lui. Aussi les agronomes pressent-ils le père de famille de venir, de temps à autre, pour rappeler à sa vraie condition cette puissance qui s'oublie , contrôler ses actes, tendre le joug s'il est relâché, le modérer s'il est trop tendu , et ne laisser croire à personne que l'œil du maître s'est fermé. C'est le droit, c'est le devoir du chef de famille, tel que le lui marque, dès le début de son livre, le sévère Caton 2.

Caton parle comme dans un temps où le villicas est plus esclave; Varron etColumelle, comme à une époque où la négligence des pères de famille avait laissé grandir, aux dépens des autres, son arbitraire et sa puissance usurpée. Varron voudrait qu'on lui apprit à commander, moins par les coups et par la violence que par les pa-

' Plauie, CcLsin, I, i, et II, m, 147.

- De re rast. 11, 1-7. C'est ce que Martial résumait par ces vers ( Ep. IV, xc, 1):

Rare morans quid agam ? Respondeo panca , rogatus : Luce deos oro ; famulos post arva reviso, Pariibus atcpie meis jnstos indico labores.

rôles ^ Columelle, tout en veillant au maintien de la discipline , insiste davantage pour que la mesure n en soit point forcée:» C'est un des plus importants devoirs du maître, dit-îl, après avoir visité tout le reste, de passer en revue les esclaves de ïergastalam, d'examiner s'ils sont soigneusement enchaînés; si le lieu est sur et suffisamment gardé, pour sa destination ; si le fermier a enchaîné ou déchaîné quelqu'un de son propre mouvement. Car on doit surtout maintenir cette règle : que l'esclave , condamné aux fers par le père de famille , n'en soit point tiré sans sa permission, et que l'esclave, mis à la chaîne par le villicus, ne soit point relâché avant qu'il le sache encore. Le père de famille doit veiller d'autant plus attentivement sur cette sorte d'esclaves, pour prévenir toute fraude relativement à leur vêtement ou à leur entretien , que le nombre des personnes auxquelles ils sont soumis , fermiers , chefs de travaux, gardes d'ergastulum, les expose à plus d'injures et de dommages, et qu'ils sont bien plus à craindre, sous l'aiguillon de l'avarice et de la cruauté. Un maître diligent doit donc s'enquérir, soit auprès d'eux , soit auprès des esclaves non enchaînés, plus dignes de foi, s'ils reçoivent exactement ce qui est prescrit par son règlement; il goûtera au pain et à la boisson , pour en apprécier la qualité ; il se fera montrer les vêtements , les casaques, les chaussures ; il leur donnera droit de se plaindre des cruautés ou des fraudes qu'ils auront éprouvées 2. » C'est ce que faisait Columelle; et il avait établi parmi ses es-

* « Neque illi concedendum ita imperare , ut verberibus coerceat «potius quam verbis. » (Varr. I, xvii, 5.) ^ Colum. I, viiT, 16-19, et XI , 1, 22.

claves un système de peines et de récompensés qui, faisant paraître au milieu d*eux l'image de la justice , les consolait d'être en dehors du droit commun^.

Cette conduite intelligente, ce bon entretien des esclaves, était la seule bonne et sûre méthode d'agriculture. Cesi par là que cet affiranchi , dont parle Pline , obtenait dans son petit champ plus de fruits que n'en donnaient les vastes domaines de son voisinage. Mais ces résultats ne semblaient déjà plus naturels; et il fallait, pour repousser une accusation de maléfice, qu'il produisit en justice tout l'appareil de son exploitation rustique, «sa famille robuste, bien soignée et vêtue, ses ferrements en bon état, ses lourdes charrues, ses socs pesants, ses hœuk repus^ : » tant ces moyens étaient oubliés. Vainement montrait-on au père de famille la puissance de l'œil du maître; vainement le rappelait-on à la visite sinon au séjour de sa campagne, par les souvenirs de ses ancêtres- et par le sentiment de ses intérêts ; il n'y venait qu escorté de

^ Gaton faisait comparaître au milieu de ses esclaves ceux qui semblaient éigaea de mort : ToOs è* dStop sipy^rOcu n Qnvdtou ^Scanas èètxaiou ttpidévras èv rois oUérous 'oSxnv àicoBviftaxetv ei xaxayvtùoQeUv. Quant aux fautes plus ordinaires dont ils pouvaient se rendre coupables , lorsqu^il recevait ses amis ou ses collègues, lui-même se chargeait de les punir, immédiatement après le repas, avec de bonnes étrivières. (Plut. Cat Maj, 21.)

^ « Instrumentum rusticum omne in forum attulit, et adduxit fami- «iiamvalidam atque (ut ait Piso) bene curatam et vestitam , ferra- «menta egregie facta, graves iigones, vomeres ponderosos, boves sait turos. Postea dixit : veneficia mea, Quirites, haec sunt; ncc possum a vobis ostendere, aut in forum adducere lucubrationes meas, vigilias- «que et sudores. > (Pline, XVIII, vin, 4.)

toutes les futilités de la ville; et la matrone , jadis la compagne assidue de ses travaux et de sa vigilance, regardait comme une indignité et une souillure d'y demeurer quelques jours ^. Le villicus retint donc un pouvoir absolu : car, ainsi que le disait Apulée, « être fermier d'une terre où le maître ne vient pas , ce n'est pas être fermier, c'est être maître ; » et l'on a vu combien l'autorité gagne en despotisme, quand elle tombe en de pareilles mains. Ainsi, en résumé, l'extension des propriétés, qui amena l'augmentation des esclaves sur la même terre, avait ag^avé leur condition : les esclaves vécurent moins de la vie du maître ; il y eut moins de chômage, plus de travail; et les travailleurs, moins connus, plus suspects, furent soumis à des mesures de précaution plus rigoureuses , à des traitements plus durs. Mais l'abandon de ce*s propriétés par les maîtres fut pour eux une aggravation de plus : car lautorité du maître resta parmi eux dans la personne du villicas; et cette domination sans contrôle fut également sans frein, le fermier n'ayant pas pour épargner le bien du maître , hommes ou choses, la même raison qui retenait celui-ci, et qui, à défaut de pitié, lui suffisait pour ménager les esclaves : l'intérêt.

Cette condition générale des campagnes réagissait sur les dispositions comme sur l'état des esclaves. Autrefois le serviteur, à la campagne, était le compagnon du maître, et maintenant il n'était plus que l'esclave d'un esclave , l'esclave du villicus. Il aspira Lui-même à suivre le maître

^ « Sordidissimumque negotiuin ducere paucorum dierum in viila « moram. » ( Colum. XII , praef. 9. )

Page 1