DU TRAVAIL LIBBE ET DE L*ESGLAVAOE DANS LES PREMIERS SIECLES DE ROME
Les inductions que nous avons tirées de l'histoire intérieure de rOrient et de la Grèce, touchant l'influence de l'esclavage, doivent trouver à Rome leur contrôle et leur confirmation. En Orient , les textes nous manquent pour étudier dans le détail les conditions particulières où il fut placé, et l'action qu'il eut sur la société tout entière. En Grèce, les faits sont plus abondants, mais la scène est plus restreinte. Rome, au contraire, comprend le plus grand
nombre de faits sur le plus vaste théâtre ; sa domination réunit, autour de la péninsule italique, les extrêmes de la civilisation et de la barbarie^ les nations helléniques et les races de l'Occident, Carthage et l'Egypte, et les tribus du Nord. Elle a vécu, âge de peuple, développant, dans ces limites si larges et de temps et de lieu, toutes les conséquences des faits qui étaient entrés dans sa constitution , sans que rien en troublât la marche, en suspendit le progrès. Elle tomba quand ces conséquences arrivèrent à leur terme; et, quand elle tomba, son génie, dominant encore les ruines de sa puissance, se continua, toujours vivant par sa langue et par son droit. Nous avons ses poètes , ses orateurs, ses moralistes, ses historiens, quoique plusieurs aient péri et que tous aient souffert de Fîncurie des âges barbares. Nous avons son corps de droit, quoique mutilé et amoindri par le cadre même qu'une main plus débile lui traça pour le garder. En somme, on peut dire que Rome nous est restée dans son ensemble, comme nous sont restés plusieurs des monuments consacrés par elle, debout encore, au milieu des sociétés modernes, malgré les outrages du temps. Quelques parties ont pu être détruites, les détails effacés; mais la masse a traversé les âges de destruction ou d'indifférence; l'esclavage, placé à la base de l'édifice, pourra donc être étudié dans sa constitution même , et dans ses rapports avec la société dont il était le fondement.
Dans cette formation pn^essive des institutions d'un grand peuple, quelle part eut-il au mouvement et au progrès? Dans cette initiation du monde à la civilisation, quelle influence exerça-t-îl sur la transformation des
races barbares P C'est ici ou nulle part ailleurs qu'il doit produire ses titres ; et, s'il reste démontré qu'il fut ce que nous l'avons vu partout , une cause de démoralisation et de ruine pour les esclaves et pour les maîtres, on pourra dire que sa cause est jugée. Devant ces lumières de la raison et de la foi qui proclament l'égalité du genre humain, on ne cherchera plus à s'envelopper dans quelques replis des voiles du passé ; ils tombent pour nous montrer à nu cette plaie hideuse de l'humanité qu'on veut rejeter sur la Providence , comme si la Providence devait reprendre le rôle de la fatalité antiqua, force aveugle et inerte, qui, tout en laissant à l'homme la liberté d'agir, acceptait la responsabilité de ses actions.
L'histoire de Rome , dans les douze siècles qu'il lui fut donné de remplir, présente plusieurs périodes distinctes de grandeur et de décadence; mais on peut les ramener à trois principales. Dans la première, Rome s'oi^anise et s'affermit : les principes de ses institutions , posés sous les rois, se développent et se complètent dans les commencements de la république. Elle a rangé l'Italie soumise aux degrés divers d'une hiérarchie habilement calculée , en même temps qu'elle a établi l'unité dans son sein ; de la, cette harmonie parfaite et cette vigueur dont elle fait preuve dans ses luttes contre Annibd : elle combattit pour son salut et y gagna l'empire du monde. Dans la seconde période, la conquête s'achève avec la république et s'organise avec l'empire; c'est l'âge de la puissance et de la grandeur, et il dure de trois à quatre siècles, depuis la fin de la deuxième guerre punique jusqu'au temps des
Antonins. Mais déjà les principes de ruine qui se trouvaient dans les institutions de Rome se sont développés. Le gouvernement impérial , dans ses meilleurs jours, est impuissant à les combattre; tout tombe, les institutions, l'esprit public et les mœurs; et, quand l'empire dresse le tableau de son administration , ce n'est plus qu'une forme vide où les barbares s'établiront à l'aise, sans autre peine que d'y entrer.
L'histoire de l'esclavage à Rome, bien qu'il soit plus difficile de la partager nettement en périodes distinctes, peut cependant se»préter à peu près à ces divisions. L'esclavage existe dans la première période avec le vieil esprit romain pur encore; il se développe et s'organise dans la seconde , sous l'influence des idées et des besoins que la Grèce soumise a su lui communiquer; dans la troisième , il s'altère. . . . Serait-ce donc que les destinées de Rome eussent été liées à celles de l'esdavage et qu'elle dût perdre l'empire du monde , quand l'autorité du père de famille, cette image de la souveraineté de l'Etat, fut diminuée ? Ce résultat serait bien favorable aux défenseurs de l'esclavage ; mais, avant d'accepter pour le monde romain une conclusion si contraire à ce que nous avons vu chez les Grecs, il faut soumettre les idées que nous , avons émises dans la première partie à l'épreuve des faits que l'histoire de Rome nous présente. Nous dirons donc comment l'esclavage y fut établi, étendu, organisé ; nous chercherons, pour chacune des deux premières périodes, dans quel rapport il fut avec les institutions où Rome puisait le principe de sa force , le secret de sa domination dans le monde, et nous verrons ensuite sous quelles in-
fluences commença pour lui la décadence, et ce qu elle eut de conmiun avec la décadence de r£tat(i).
L*esclavage eut peu de développements à Rome dans la période primitive. Le peuple romain était un peuple pauvre et belliqueux, simple dans ses mœurs, méprisant les métiers, mais honorant et pratiquant Tagriculture : d*où Ton voit déjà quelle partie travail libre se réservera à côté de Tesclavàge dans la vie intérieure.
Il en eut une jusque parmi les sources habituelles de l'esclavage. Chez un peuple belliqueux, Tune des plus communes est la guerre; et à Rome aussi elle donna souvent à Tesclavage les hommes enlevés aux peuplades voisines par la captivité. Mais on peut perdre comme on gagne à ces luttes destructives ; ou , pour mieux dire, Tesclavage y gagne seul, la liberté y perd toujours : on gagne des esclaves, on perd des citoyens. Aussi Rome aurait-elle abouti à une oligarchie de plus en plus étroite , elle serait devenue tout au plus une Sparte barbare, si, par un habile système, elle n'eût fait tourner à l'accroissement de la cité ce qui sert communément à l'entretien de l'esclavage. Vraiment digne de commander un jour au monde , elle conquit des hommes libres comme on faisait des esclaves; et elle s'assimila les peuples voisins soit en les associant à tous les privilèges de la cité, comme il arriva des trois tribus primitives , soit en les laissant d'abord à un degré inférieur, comme cette multitude introduite dans la ville ou retenue par la victoire sur le territoire conquis , foule obscure et sans nom , mais qui bientôt , organisée par Servius TuUius, à l'image des curies, forma
les plébéiens en face des patriciens. Il y eut alors à Rome deux peuples en présence : Tun dominant , Tautre inférieur et rattaché au premier par les devoirs réguliers de la clientèle ou par les obligations plus rigoureuses que peut créer, entre riches et pauvres , la pressante nécessité de la misère ; mais deux peuples libres, pourtant, qui eurent, dès le règne de Servius , leur place dans une commune institution , et qui finirent par se confondre , grâce à l'énergique persévérance des tribuns et aux prudentes concessions du sénats
Ainsi la guerre (et ce fut là le principe de la grandeur romaine ) vint ajouter à la classe libre comme au nombre des serviteurs 2.
La classe libre tenait aussi le premier rang dans toutes les fonctions que le développement d'une société réclame.
Elle s'occupait d'agriculture; c'était la vie même du Romain dans la paix. Les patriciens et les plus nobles des plébéiens résidaient aux champs; de là les proclamations publiques faites le jour où les affaires du marché les ra-
* Niebuhr a clairement établi le fait de ces deux origines du peuple romain, sans toutefois être aussi heureux dans la recherche des éléments distincts que chacune d'elles a dû fournir à la cité primitive.
* Denys d'Halicarnasse (II, 16) apprécie justement toute la force et la fécondité de ce principe qu^ii rapporte au fondateur même de Rome: cLa troisième des institutions de Romulus, la plus importante de toutes, et, selon moi, le plus sûr fondement de la liberté de Rome, c'est celle qui commandait de ne point égorger la jeunesse des peuples conquis, ni de les asservir, ni de transformer leurs terres en pâturages ; mais d'envoyer des citoyens qui se partagent en lots une portion de leur territoire, et de changer les villes soumises en colonies romaines , tandis que certaines autres obtenaient le di^it de cité. »
menaient à la ville; de là le nom de viatears donné à ceux qui allaient appeler le sénateur de sa campagne à la curie ^ ; de là encore, différents noms appliqués aux personnes ou aux choses qui avaient le plus d'influence ou de valeur dans rÉtat : les hommes considérables s'app*elaient « des hommes de fonds» (locapletes) y les revenus publics prenaient leur nom des pâturages {pascua), et la monnaie, du bétail (pecmia)^. On croyait avoir fait le plus grand éloge d'un citoyen quand on l'appelait excellent colon ^; et cela ne s'entendait pas d'une simple direction des choses de la culture. Gincinnatus labourait sa terre de quatre arpents quand les députés du sénat vinrent le saluer dictateur; et ses mains triomphales laissaient, avec la même simplicité, les armes pour la charrue dès que le salut public était assuré ^. Le patrimoine du Romain était , dans les premiers temps, généralement contenu dans ces étroites limites : deux arpents ; puis , sept^. On mettait en pratique à Rome une maxime que les Carthaginois mirent au moins
' Cicéron , De senect 1 6.
* c Hinc et locnpletes dicebant loci, hoc est, agri pienos ; pecunia ipsa « a peoore appdiabatur. Etiam nunc in tabuiis censoriis pascua dicunc tur omnia ex quibus populus reditus habet, quia diu hoc solum vec- «tigai fuerat.» (Hine, Hist. naL XVIII, m, 2.)
^ Gaton, De re mst. Prmf. et Pline, XVIII, iv, 4-5. — Nous nous servons, pour Gaton, Varron et Golumelie, de l'édition des Scriptores rei rasticœ de Schneider (Leips. 1 794) ; pour Pline et pour les auteurs latins en général , de la Gollection Lemaire.
* « Ibi ablegatis seu fossam fodiens bipaiio innixus , seu qùum araret , i operi certe id , quod constat , agresti intentus... togam propere e tugu- «rio proferre uxorem Raciliam jubet.» (Tite-Live, III, 26.)
^ «Binaque tune jugera populo romano satis erant, nullique majo- « rem modum attribuit Romulus. » ( Pline , XVIII , Il , 1 . ) Pour les
en écrit : pour que le père de famille fut bien maître de son champ, on voulait que Tétendue n'en surpassât jamais la mesure de ses forces^. C'est encore dans ces limites qu'étaient comprises les parts des citoyens envoyés en colonie, et Manius Curius, le vainqueur des Samnites, déclarait citoyen dangereux celui à qui cette mesure ne suffisait pas ^.
Tant que la propriété fut contenue dans ces limites , l'esclavage, on le comprend sans peine, dut être fort restreint. Il fallait que ce petit champ suflit à toute la famille :
Saturabat glebula talis Patrem ipsum, turbamque casae, qua fêla jacebat Uxor, et infantes ludebant quattuor, unus Vernula , très domini ',
Le père de famille ne pouvait donc guère avoir plus d'un aide dans ses travaux. Aussi l'esclave était-il «uffîsanmient désigné par le nom de son mdtre. On disait l'esclave de Quintus, de Marcus, Quintipor , Marcipor (Q. puer, M. puer) : ces vieilles dénominations n'avaient pas, selon Pline, d'autre origine*; et, quand le citoyen était appelé au dehors par des devoirs publics, l'esclave
7 arpents, iv, 3 : cHaec autem mensura plebei post exactes reges as- • signala est. » Cf. Varron, De re rust. I, x, a , et Valère Maxime, IV, III, 5.
* « Imbeciliiorem agrum quam agricolam esse debere. » (Columelle , De re mst. I, m, 9.)
' Pline, XVIII, iv, 3. C'était encore la mesure des champs de Rcguluset de Fabius. (Valère Maxime, IV, ly, 6, et tiii, 1.)
3 Juvénal, XIV, 166.
^ « Qaintipor servile nomen frcquens apud antiques a prxnomiuc
prenait la direction de la ferme, secondé de quelque ouvrier de louage. Jusqu*aux temps de la première guerre punique, on trouva, parmi les citoyens les plus illustres, des exemples de cette antique médiocrité. Ainsi, Régulus, à la tète de Tarmée d'Afrique, demandait son rappel, dléguant que la mort de son esclave et Tinûdélité de son mercenaire laissaient son petit champ dans l'abandon et sa famille dans la détresse ^.
Mais, il faut en convenir, ces exemples devaient être rares. En pareil cas, le petit propriétaire qui n'était pas Régulus , qui ne pouvait pas demander au sénat son congé, ni obtenir l'exploitation de son champ, aux frais de l'État , se voyait réduit, pour nourrir sa famille, à emprunter du patricien au taux de 12 pour 100. En garantie, il donnait sa terre et rarement il la reprenait : heureux quand il n'était pas entraîné lui-même dans ce domaine du riche où toute petite propriété vint s'abimer. A ce domaine, accru par l'usure aux dépens des patrimoines du plébéien , joignez les possessions étendues par la conquête sur le
« domini ductum ut Marcipor, sciiicet a Quinto et Marco. » (Festus, De verb. sign. P. Diac. Exe. p. a 56, éd. C. O. Mûller.) Cf. Pline, XXXIII. Ti, lo, et Val. Max. IV, iv, 8 ,sur la famille iËlia, qui comptait seize membres et moins d^esclaves que de maîtres.
' c Villicum in agello quem septemjugerom in Pupinia habebatmor- « tuum esse, occasionemque nactimi mercenarium, amoto inde rustico « instrumente, discessisse. » (Val. Max. IV, iT, 6.) Au S 1 1 , il résume en ces termes la vie de Tancienne Rome : « NuUum aut admodum parvi «ponderis argentum, paucos serves, septem jugera aridae terrse, indi- «gentia domestica impensa funera, inopes dotium filias, sed egregios «consulatus, mirificas dictaturas, innumerabiles triumphos cerni^ « mus. •
territoire de Tennemi , terres publiques , afTermées aux patriciens, mais qui, par une sorte de connivence entre les riches et les chefs de TÉtat, tendaient à se confondre de plus en plus avec la propriété. Dès les commencements de la république, Sp. Cassîus avait fait entendre le premier appel aux réformes agraires, et, plus de cent ans avant Tépoque où Régulus exposait au sénat le péril de son petit bien , Licinius avait grand peine à faire passer la loi qui réduisait les possessions domaniales du riche à cinq cents arpents I
Ce déplacement, cette extension de la propriété devait rompre l'équilibre entre le travail libre et le travail servile jusque dans la vie des champs, et entraîner les plus funestes conséquences. Mais le travail libre, avant d'être détruit conmiença par se transformer. Le petit propriétaire dépossédé resta souvent sur sa terre à titre de colon ou de cultivateur à gages; et il partageait les soins rustiques avec les esclaves, sans que le père de famille et la matrone eussent abdiqué encore leurs fonctions de surveillance entre les mains du villicus et de la villica.
Ainsi l'agriculture était loin de composer exclusivement le lot des esclaves. Le citoyen y tenait la première et la plus large place, soit comme maître, soit, quand la misère l'avait dépouillé de son bien, comme simple ouvrier. Un travail dont s'honorait le noble riche ne pouvait pas être une flétrissure pour le plébéien ruiné.
Même les travaux de la ville, les métiers, durent rester en partie à la population libre. D'abord les choses les plus indispensables à la vie du ménage, le pain et le vêtement, se faisaient à l'intérieur, et c'était, comme l'agriculture
pour les hommes , le partage des femmes , même dans les classes les plus nobles ^. Lucrèce, dans un âge bien reculé sans doute, mais dans un rang élevé (et Félévation du rang rétablit le niveau entre les âges) , donnait l'exemple de ces habitudes laborieuses qui se continuèrent quelque temps parmi les dames romaines^. « Chez les Grecs, > disait Goiumelle, en rappelant les Économiques de Xénophon, « et, depuis, chez les Romains, jusqu'à Tâge de nos pères, le travail intérieur était le propre des matrones^.» Id donc il y avait encore au moins partage, et pour les mé« tiers il n'en était pas autrement. Les métiers étaient peu estimés à Rome, et Denys d'Halicarnasse dit même que l'exercice en était interdit aux citoyens^. Mais , à côté des patriciens, investis de tous les droits politiques, et par con** séquent seuls vraiment citoyens à l'origine, il y avait, ne l'oublions pas, ces familles nouvellement venues, admises au séjour de la ville sans l'être au partage de la cité, et rattachées aux patriciens par les devoirs de la clientèle. C'est aux premières qu'il faut rapporter cet ensemble de croyances et de préjugés qui firent l'esprit roniain, et, pour les temps postérieurs, la coutume des ancêtres. Les
* « Panem faciebant Quirites muiierumque id opus erat oiim sicut «etiam nunc in plurimis gentium. » (Hine, XVIII, xxviii, i.)
' Noctem addens operi famulasque ad lumina longo
Exercet penso.
[JSneid, VIII, Aïo. Cf. Ovide, Fait. III, ^h^.)
* Columelle, XII, Prœf. 7. Livie en continuait l'exemple jusque dans le palais d'Auguste. (Suétone, Aag 74.) Voyez Bœttiger, Sabina.
* O^epi èSffv PœfJtaicâp, oire xdmiXov , oijTe x^'P^^^'f^ ^^*^ fi^^- (Den. dUal. IX, 26. Cf. II, 28.)
autres, si diverses d'origine, privées des droits de la cité, pouvaient bien n'en point partager encore tous les sentiments ; et , d'ailleurs , la plupart sans terre , comme les mé tèques à Athènes, il fallait bien qu'elles cherchassent un moyen de vivre dans les métiers où elles ne trouvaient ni la concurrence des citoyens, ni encore celle des esclaves; car les Romains, trop pauvres pour entretenir chez eux un nombre d'esdaves capable de suffire à tous leurs besoins, étaient trop fiers alors pour en réunir, comme à Athènes, dans la pensée d'exploiter leur industrie. Ainsi les métiers eux-mêmes eurent leurs travailleurs libres dans une partie de ces familles qui finirent par se faire adjoindre à la cité ^ ; et c'est probablement à elles que se rapportent ces corporations organisées par Numa^. Ce sont elles qui, plus tard, dans la constitution de la plèbe par Servius Tullius, formèrent les tribus urbaines; le peu d'estime qu'on en faisait, parmi les autres, indique assez déjà quelles étaient leurs fonctions (2).
Quant au service intérieur, la simplicité de vie des premiers Romains doit faire croire qu'il ne demandait point à lui seul un nombre bien considérable d'esclaves. Le temps de la royauté pourrait faire exception. Denys d'Hali-
* Non-seulement on les accueillit, mais on les attira quelquefois : cfabris undique ex Ëtruria accitis. » (Tite-Live, I, 56.) Cf. Pline, XXXV, XLV. 3.
' « Il constitua à part dans la cité les arts des joueurs de flûte , des fondeurs en or, des forgerons, des teinturiers, des cordonniers, des corroyeurs, des ouvriers en airain, des potiers; il réunit tous les autres arts en un même corps, leur donna une même organisation, et leur attribua des collèges, des assemblées et des rites sacrés, appropriés à chaque genre, n (Plut. Numa, 17.)
carnasse, racontant la mort de Tullus Hostiiius, parle de la foule de serviteurs qui périrent avec lui dans les flammes^, et l'histoire de Tarquin le Superbe montre un certain faste parmi ceux qui approchaient de la personne du roi. Mais , en supposant que ces descriptions n'aient pas été faites sur une idée conventionnelle de la magnificence royale, l'exception serait toujours assez limitée. Les quelques esclaves demandés par les travaux des champs ou de la maison, l'homme qui aidait le père de famille à la culture, la femme qui partageait avec la matrone les ouvrages de laine, suffisaient, en général, à tous les autres soins dômestiques. Les plus nobles Romains se servaient eux-mêmes à la tête des armées; et, s'ils voulaient relever au dehors la grandeur de leur race de quelque pompe étrangère, les droits du patronage leur faisaient, de tant de clients, un cortège dont ils devaient être plus fiers que ces nobles plus nouveaux de leur suite d'esclaves achetés.
Il en fut de l'État comme des particuliers. Il avait bien quelques esclaves comme serviteurs des magistrats où exécuteurs des arrêts criminels : c'est un esclave qui précipita M. Capitolinus de la roche du Capitole^. Mais les hommes libres se partageaient les principaux soins du service public; et l'on retrouve, non pas seulement des compagnies d'ouvriers (tignarii), mais encore des compagnies de hérauts et de trompettes (cornicines , tibicines )
^ Denys d*Hal. III, 35. — Le nom d'ancillœ dérivait, selon quelques grammairiens, d'Âncus Martius, qui avait fait un grand nombre de captives. (Festus ap. P, Diac. p. 19, Excerpt.) Nous ne garantissons pas plus la tradition que fétymologie.
' Dion Cass. Fragm. XXXI, 2, p. i5, 1. 8g, éd. Heimar.
\li PARTIE 11, CHAPITRE 1.
dans les centuries de Servius TuUius, c'est-à-dire parmi les citoyens ^
Ces rapides indications prouvent donc que les hommes libres occupaient une large place dans le travail de la cité. Les esclaves y figurent à coté d eux ; mais quelle part y prenaient-ils, et dans quel rapport peut-on supposer les deux classes en ces premiers temps de Rome? Un texte de Denys d'Halicarnasse , cité et commenté par M. Bureau de la Malle , oflFre le moyen de l'évaluer presque exactement. « En ce temps-là, » dit-il (476] , « les citoyens enâge de porter les armes étaient au nombre de 1 1 0,000, comme le dernier recensement l'avait montré; pour les fenmies, les enfants, les esclaves, les marchands et les étrangers pratiquant les métiers (nul Romain ne pouvait vivre du commerce ou de l'industrie) , c'était un nombre au moins triple de celui des citoyens^. » M. Dureau de la Malle, appliquant à ces données les tables de la population calculées pour la France dans l'Annuaire du bureau des Longitudes , trouve que les 1 1 0,000 hommes de l'âge militaire, c'est-à-dire de dix-sept à soixante ans, supposent le chifire de ig5,i45 pour toute la race mâle; et, en doublant pour les femmes, une somme totale de 390,290 citoyens. Or la population entière, comprenant, avec les citoyens, tous ceux qui ne l'étaient pas, étrangers, affranchis, esclaves, était, selon Denys, de 44o,ooo; la diflFérence 49,710 représentera donc cette dernière catégorie. M. Dureau de la Malle y distingue 32,524 étrangers ou affranchis, et 1 7 , 1 8 6
* Ainsi encore plus tard les viateurs des édiles. (Tite-Live, XXX, -39, etc.)
* Denvsd^Halic. IX,25.
esclaves^. Mais nous ne voyons pas de bien solides preuves à lappui de. ce partage, et, pour une époque où Rome avait encore si peu de relations avec l'étranger, nous serions plutôt tenté de faire aux esclaves la plus large part dans ce chiffre commun. Quoi qu'il en soit, on voit que le rapport de leur nombre à celui des hommes libres serait toujours assez faible, puisqu'il ne s'élève pas, au maxtmum, à un huitième, et qu'il ne dépasse peut-être pas de beaucoup un seizième.
Ainsi partout l'esclavage est associé au travail libre, et le travail libre domine d'abord : il suffit, dans la ville, aux besoins des classes inférieures, il honore dans les champs les citoyens les plus considérables. Mais la servitude va s'étendre. Elle avait reçu, dès le commencement de la république, une foule de citoyens dégradés par l'usure, ce mal rongeur qui, après avoir dévoré leur patrimoine et leur fortune acquise, gagnait jusqu'à leur corps ^. Elle enveloppa, dans des conditions bien plus dures et sans retour, une masse de populations italiennes, à chaque époque de ces guerres opiniâtres qui soumirent la pénin-> suie à la domination des Romains. Le nombre des esclaves s'était accru à mesure que s'étendait la propriété; il s'était accru par les mêmes moyens et sous l'influence des mêmes causes , et déjà il était assez considérable pour que le trésor cherchât une ressource dans un impôt du
* M. Dureau de la Malle, Économie politique des Romains, 1. II, ch. I , t. I,p. 325.
^ «Primo se agro paterno avitoque exuisse, deinde forlunis aliis « postremo velut tabem pervenissead corpus.» (Tite-Live, TI, 23.)
vingtième mis sur les affranchissemtsnts ^ Mais ce furent les guerres du dehors qui, entraînant les Romains vers une nouvelle civilisation , leur communiquèrent ce goût du luxe, ces habitudes de loisir, ces besoins plus multipliés d'esclaves, avec tant de facilités pour en accroître le nombre ^. Ce nouvel esprit se propage parmi eux dans la période où se développe et se maintient la grandeur de Rome, depuis 200 ans avant J. C. jusqu'au 11' siècle de l'ère chrétienne. C'est alors aussi que l'on voit l'esclavs^e s'étendre et s'organiser sous sa forme la plus complète , alors que se manifeste l'influence qu'il dut exercer sur les classes libres et les classes asservies. C'est donc surtout dans les limites de cette période que nous devons reprendre les questions posées ci-dessus.
^ « Manlius legem novo exemple ad Sutrium in castriSf tributim, de «vicesima eorum qui manumitterentur, tulit. » (Tite-Live, VII, 16.)
* Aux temps des guerres puniques, Flaminius avait appuyé une loi qui défendait à tout sénateur ou père de sénateur d avoir un vaisseau de plus de 3oo amphores, mesure jugée suffisante au transport de leurs produits rustiques : cette loi , fort goûtée du peuple , irrita vivement les sénateurs. Ils commençaient à ne plus croire, comme tout le monde, que toute sorte de gain était déshonorant pour eux. (Tite- Live,XXI,63.)