‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 123 sur 196 · Glirys. De Virgin.^ § 52, t. I, p. 313, b · texte numérisé non relu

Glirys. De Virgin.^ § 52, t. I, p. 313, b

« II y a des femmes si cruelles et barbares, qu'elles frappent de verges leurs esclaves, et que le soir ne met pas fin au supplice... Elles dépouillent les jeunes filles, les enchaînent aux litières, et, plaçant là leurs stupides maris, elles s'en servent comme de I cteurs. Convient-il de voir de pareilles scènes dans des maisons de chrétiens? Mais, dite»vous, c'est une race insolente et effrontée. — Je le sais ; néanmoins, on peut la réformer et la corriger autrement, par la crainte, les menaces, les paroles ; ce sont des moyens qui auront le mérite d'avoir plus d'efficacité pour eux et moins de honte pour vous... Et puis, si vous allez au bain, on voit encore sur le dos de votre esclave la trace des verges. — Mais, dites-vous, c'est une race indomptable, si on lui pardonne. — Je le sais encore : cherchez donc à la prendre autrement, non-seulement par les coups et la crainte, mais parles caresses et lesbienfaits. Elle est votre sœur, si elle est chrétienne... C'est une honte pour un homme de frapper une femme : à plus forte raison à une femme qui est du même sexe. — Mais quoi ? si elle se dérange ? — Mariez-la ; ôlez-lui les occasions de tomber. — Si elle vole 1 — Gardez-la, observez-la. — 0 exagération ! je serais donc sa gardienne ! — 0 folie ! pourquoi ne le seriez-vous pas ? N'a-t-elle pas la même âme que vous, n'a-t-clle pas reçu de Dieu les mêmes dons, n'a-t-elle point place à la même noblesse d'oiigine? — Mais si elle est médisante, querelleuï^e, bavarde, ivrogne? — Eh ! que de femmes libres sont ainsi ^ I »

Dépravation des maîtres, dépravation des esclaves,

i. Chrys. in Ep. ad Ephe$. it, hom. xv, 3, t. XI, p. il5-ii4; et un peu plus loin encore : t £t maintenant elles en Tiennent à ce degré de cruauté et de folie, qu*eiles découvrent la tète des esclaves et les traînent par les cheveux. »

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voilà les fruits les plus 'ordinaires de l'esclavage ; voilà (selon les Pères, du moins) « ce qu'il vaut comme institution socialci au point de vue de la morale et de U religion. »

Maintenant on peut juger Tensemble de la doctrine chrétienne sur l'esclavage, on peut apprécier les effets possibles, les résultats réels de son application. Le christianisme établissait l'égalité de tous les hommes, en nature et en Jésus-Christ ; il proclamait leur liberté, au nom du droit et de la grâce. Voilà son dogme capital, et la base de tout son enseignement. Mais le christianisme, en faisant les hommes libres, ne prétend point les rendre indépendants entre eux. Il ne les isole point, il les rapproche, au contraire ; il les unit, il les assujettit les uns aux autres par les liens de la charité : et cette divine organisation de la société, supérieure à tout arrangement humain, n'en exclut aucune combinaison; elle s'applique sans effort à tous les systèmes des constitutions politiques. Elle ne veut qu'une chose, mais elle l'exige sans réserve : c'est que tous ces systèmes, quelque arbitraires qu'ils soient, se conforment à son esprit. A ces conditions, le christianisme acceptera même ces rapports de maître à esclave, contraires à son principe par leur nature ; car le maître et l'esclave, si distants que les fasse leur position, doivent se rapprocher dans une même servitude. C'est Jésus-Christ que Tesclave doit servir dans le maitre ; c'est Jésus-Christ que le maitre doit honorer dans son esclave, qu*il doit servir, comme Jésus-Christ lui-même voulut le faire envers les siens. Les rangs ne seront point confondus, ni les rapports déplacés, même dans ces devoirs de dépendance mutuelle. Chacun doit les services que son état comporte : la charité adoucit les différences et rétablit

le niveau. Esclave docile, maître bienveillant, yoilà Tesclavage chrétien. Ce sont deux choses aussi inséparables que les deux termes simples de maître et d'esclave dans ridée d'esclavage. Séparez-les : vous aurez encore un esclave religieux ou un maître selon l'Évangile ; vous n aurez point Fesclavage tel que le christianisme veut bien le tolérer.

Le christianisme, il est vrai, ne subordonne point nécessairement l'un de [ces devoirs à Fautre. L'esclave doit être docile, alors que son maître est brutal ; et le maître, dément, même envers un esclave rebelle : c'est pour l'un et pour l'autre un devoir de conscience. Toutefois, disons-le en passant, nul n'est en droit de revendiquer, en vertu de la loi chrétienne, l'obéissance [du serviteur, s'il n'accomplit, avant tout, ses devoirs de maître chrétien. L'Apôtre a parlé aux maîtres et aux esclaves : maîtres, suivez d'abord les préceptes qu'il vous donne, et vous aurez autorité pour rappeler :à vos esclaves les conseils qui leur sont adressés.

Mais cette double conformité est-elle vraiment possible? est-il naturellement donné à l'homme de vivre en de tels rapports ? 11 ne faut pas se le dissimuler : si le renoncement à soi-même est la perfection du christianisme, cette vie chrétienne de maîtres et d'esclaves en est le plus haut degré. Servir un homme dont on est l'égal, selon la nature et la religion, le servir, comme on servirait Jésus-Christ lui-même, avec vénération et amour, n'estce point le comble de l'abnégation ? User chrétiennement du despotisme, c'est-à-dire mettre de la patience, de la douceur, de l'humilité, dans l'enivrement du pouvoir absolu, nest-ce point la plus admirable abstinence? C'est l'homme placé en face des deux passions les plus fortes,

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celle de l'indépendance et celle de la domination, et contraint de les combattre, de les dompter, de les transformer en vertus contraires, de baiser la main qui roppriroe, de servir celui qui le doit servir ! — Nul triomphe n'est refusé à la grâce, nulle perfection n'est audessus du niveau où l'homme peut arriver avec Taide de Dieu : les apôtres, au milieu d'une telle société, ne Yii*ent point dans cette association contre nature un obstacle insurmontable à la vertu chrétienne ; et les Pérès de l'Église conjuraient les esclaves et les maîtres de donner, par cette application des préceptes de l'Évangile, l'exemple le plus propre, en effet, à confondre la sagesse des païens: « Si l'on voit l'esclave philosopher en Jésus4]lhrist et montrer une puissance sur soi-même (iY^piteiav) plus grande même que celle des philosophes, si on le voit servir avec simplicité et bienveillance, le gentil sera touché de la force de celte prédication ; car ce ne sont point les paroles, ce sont les actes qui révèlent aux gentils la valeur de nos dogmes ^ i»

Nobles sentiments! et pourtant, quoi qu'ils fissent, leurs efforts semblaient déjà convaincus d'impuissance. Ne les accusons point dans cette entreprise, et gardons-nous surtout de n'y voir que de la condescendance pour les maîtres ou de l'indifférence pour les esclaves. Ces efforts étaient inspirés par des vues pbis larges ; ils avaient dans les desseins de la Providence un but plus élevé. Si, en effet, quand la foi était encore si vive, à une époque où Ton sortait de la persécution, où l'on vivait au milieu des souvenirs tout récents du martyre et parmi les merveilles pré-

1. CSirysost. in Ep. ad TH. n, homiL iv, 5, t. XI, p. 753; Âug. m Ps. cxxiY, § 7, t. IV, p. 2018 : k Non ideo christîanus effectus es, ul « dedigneris senrire, etc. »

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sentes encore de l'établissement derÉglîse,le christianisme fut impuissant à rapprocher l'esclavage des conditions qui seules pouvaient le mettre en harmonie avec l'Évangile et eu faire un état rigoureusement chrétien, c'est donc que l'œuvre, sans ëlre au-dessus de l'efficacité de la grâce dans un cercle étroit de vrais fidèles, était en dehors de toute application générale dans une société nécessairement mélangée. Mais dès lors que devient la vie chrétienne, et la règle que la foi lui impose? L'esclavage, en effet, est un état extrême : il n'y a de milieu que dans l'égalité. Si l'on ne pouvait en soutenir le régime à ce degré surhumain de la perfection chrétienne, il fallait s'attendre au débordement des vices qn'il entraînait après lui parmi les païens : et c'était là qu'on en revenait au temps des Pères. Vainement on avait voulu établir entre les serviteurs et les maîtres celte société évangélique, toute d'humilité, de fraternité et d'amour ^ Il fallut bien reconnaître que, pour élever l'homme à ce sublime état de la grâce, la meilleure chose à faire était de le ramener d'abord aux simples lois delà nature; et, quelles que soient les figures empruntées par les Pères à l'esclavage pour humilier les maîtres, ce n'est pas comme esclaves, c'est comme libres que le Seigneur avait initié ses disciples aux mystères du royaume de Dieu : « Je ne vous appelle plus serviteurs, leur avait-il dit, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés mes amis : car ce que je tiens de mon Père, je vous l'ai enseigné *. » Aussi, tout en montrant

i. «Tu dominis servos non tam conditionis necessilate, quamofOcii « delectatione, dores adhœrere. Tu dominos servis, summi Dei cotiimu- « nis domini consideratioiie , placabiles , et ad coaisulendum, quam ad t coercendum, propensiores facis. » (Aug. De mor. Eccleg, caih. § 65, 1. 1, p. 1146, d.)

^. « lam non dicam vos servos, quia servus nesdt quid faciat do-

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au-dessus de Tesclavage la liberté des enfants de Dieu, les Pères de TÊglise ne négligèrent point d'y conduire par les voies plus humainesl de raffiranchissement. C'était le devoir d'une religion qui yeut joindre la pratique à la théorie; c*était le complément de Toeuvre du christianisme. Nous dirons dans le chapitre suivant quels Turent retendue et les résultats de leurs efforts.

fl minus ejus. Vos autem dixi amioos, quia omnia quaecunque audivi « a Paire meo nota feci vobis. » (loann. xw, 15.)

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