‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 325 sur 366 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

OPINIONS ET STSTÈ3IES DE l'aNTIQUITÉ GRLGQUE SUR l'eSCLAVAGE

Il a fallu bien des années pour que le principe de l'unité et de Tégalité du genre humain, posé dans la Genèse et consacré de nouveau par l'Évangile, s'introduisit dans les législations même chrétiennes; et aujourd'hui encore, combien de peuples où il souffre quelque exception! Ce principe, oublié de bonne heure, ne pouvait pas être facilement remis en mémoire, ni surtout en pratique, (ant les intérêts contraires étaient vieux et puissants. De bonne heure, en effet, l'homme, condamné à tout demander au travail, se révolta contre la loi de sa nature déchue, et, ne pouvant briser le joug, le plus fort le reporta sur le plus faible. Il se fit un partage, non pas seulement dans les fonctions de la société, mais dans les familles qui la composent, et ce partage fut proclamé nécessaire par ceux dont il servait le bien-êfre et les loisirs*. Ces besoins, qui répandirent et perpétuèrent l'esclavage chez tant de peuples barbares, dans tous les âges, s'impo-

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Ta; (puaet; (lléraclide du Pont, ap. Athénée, Xlf, p. 512 b).

ZbS LIVRE 1. CHAPITRE XI.

sèrent avec plus de force encore chez les Grecs, par l'influence de leurs constitutions politiques. Le loisir, et par conséquent Tasservissement d'une classe qui le renditpossible, parut nécessaire, non pas seulement au bien-éire de la vie privée, mais à Taccomplissemenl des devoirs publics, Le citoyen se devait tout entier au service de l'Étal : toute l'activité de son esprit était réclamée par les affaires de la cité ; toutes les forces de son corps, par l'obligation de h défendre. Avant Tâge d'y concourir efficacement, l'éducation devait le préparer à cette double fin; et, dans la maturité, cette préparation se continuait encore au milira des soins de la vie politique.

Telle fut, chez les Grecs, Tidée qu'on se fit de l'État, idée qui se produisit plusou moins complète dans toutes lesconstitutions, sous l'empire de l'aristocratie ou delà démocratie, et se réalisa tout entière à Sparte dans les lois de Lycurgoe. L'esclavage se trouve donc lié aux principes fondamentaui de rÉtat. Pour le supprimer, il eût fallu que l'homme fût sans devoirs, sans besoins, ou bien encore que la nalurc se mît elle-même à son service : double thème qu'avaient saisi et développé, selon leur génie propre, l'épopée et la comédie antique dans la peinlure de Tàgc d'or ; Tune, avec cette pureté de forme et cette noble simplicité que sut lui donner Hésiode*; l'autre, avec ces traits bizarres qu'elle emprunte aux raffinements d'un autre âge, pour en charger ses tableaux (55). A cette condition seule on admettait l'égalité des hommes, et, pour la rétablir dans le présent, on ne demandait pas moins que de lui rendre toutes les féeries des anciens jours. Ainsi, quand Cratès, auteur comique, dans un nouveau projet de constitution

i. Hésiode, Œuvres et jours, 109-119.

sociale, faisait dire à son réformateur : « En outre, personne ne possédera aucun esclave homme ou femme. — Un vieillard, répliquait l'autre, devra donc se servir luimême ? — Point du tout, continuait-il, je ferai marcher tout le service sans qu'on y touche. Chaque vaisseau approchera de lui-même quand on rappellera. (Il n'y aura qu'à dire :) table, dresse-toi; couvre-toi; huche, pétris; gobelet, remplis-toi ; coupe, où es-tu ? rince-toi bien ; gâteau, viens sur la table ; marmite, retire ces bêtes de ton ventre ; poisson, avance. — Mais (dira-til) je ne suis pas encore rôti des deux côtés. — Eh bien, relourne-toi, et» te soupoudrant de sel, fiotte-toi ensuite de graisse ^ »

Ces temps étaient bien passés et séparés des nôtres par des générations nouvelles, par de nouvelles créations, dans la série décroissante des âges. C'était l'âge de fer, âge d'oppression et de servitude, et le poète rappelait cette loi fatale du destin, qui courbait toutes les têtes*. Mais, dans ces conditions faites au genre humain, si la nécessité du travail cniraîne la nécessité de l'esclavage, qui en fera l'application aux sociétés naissantes, et à quel signe distinguer parmi les hommes le droit de commander et le devoir d'obéir ?

Aux premières origines de la civilisation, quand les

1. Aihén. VI, p. 267. c Au temps d'Actéon, disait-on encore, les hommes travaillaient tous de leurs propres mains, ils n'avaient absolument pas d'esclaves, mais labouraient eux-mêmes ; et le plus riche était celui qui labourait le mieux et avait le plus d'ardeur au travail. » Mais c'est une tradition de Palaephnte, dans le Traité deê choses iti' croyables (nepl àTrivrcûv), c. m et iv, p. 274 Ed. Westermann.

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(Philémon, ap. Stob. Floril. UII, 8

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mœurs porlent encore l'empreinte de la barbarie, rien de plus simple et de plus clair. Ce qui domine, c^est le droit de la force, droit facile à reconnaître, et qui se manifeste par des actes. L'esclavage, en s'établissant par la force, portait donc en soi-même sa légitimité. Le fait était le droit, et le vainqueur asservissait le vaincu, non par suite de ce raisonnement que, maître de sa vie, il pouvait la lui rendre à de certaines conditions et sous certaines réserves, mais en vertu de ce droit de supériorité imposé par la victoire; et ce titre ne changeait point de nature en passant à sa postérité sur celle des peuples subjugués. L^homme libre commanda toujours, non comme plus noble, mais comme plus fort. Une illustre origine ne donnait pas plus, par elle-même, le droit de maître, qu'elle ne repoussait la dure condition d'esclave. Les fils des dieui, les fils des rois, pouvaient également en subir le joug. Hercule servit, et aussi la race illustre des enfants de Priam et la noble lace des héros qui les avaient assujettis. La plus jeune des tribus helléniques, la tribu dorienne, qui n'est pas même nommée dans Homère, établit et maintint son despotisme sur la nation fameuse des Achéens, inscritela première au livre d'or de la Grèce, et qui, aux temps héroïques, couvre toutes les autres de la gloire de son nom. Que sont les fils des compagnons d'Achille? des péncstes ; que sont les fils des nobles soldats de Ménélas cl d'Agamemnon? des hilotes.

Celle brutale suprématie delà force, alors même qu'elle se perpétuait dans le droit des peuples, ne pouvait pourtant pas se maintenir dans l'opinion, et le progrès de la civUisation devait en faire justice. L'inteHigence se dégagea de plus en plus et conquit son légitime ascendant sur les choses humaines ; le meilleur cessa d'être le plus fort : il

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se dit du plus habile et du plus sage; et l*on a pu marquer le progrès de l'opinion dans les nuances successives du mot qui Tcxprimait, àpiTco;*.

Mais, si le droit de commander n'appartient plus à la force, la légitimité de rcsclavage ne se justifie plus par le fait seul qui le produit et le maintient. On la chercha dans la nature ; et, parce qu'on se trouvait disposé à commander, on voulut croire que la nature avait fait des êtres tout exprès pour servir, La servitude dégradait l'homme :

'Avspoç, sÎt 'àv jAtv xaià SouXiov r^^ap SXyjœ'.v. *.

On supposa que l'homme était dégradé, non par l'esclavage, mais pour l'esclavage, sophisme qui se continue, au profit de cette cause, jusque dans l'interprétation de ce passage d'Homère. On fit littéralement des races libres et des races esclaves. Ainsi l'esclavage, établi par le droit public et par les lois civiles, cherchait encore un fondement dans le droit naturel, et les consciences reposaient tranquilles sous cette Iriple consécration.

Telles élaient les idées qui dominaient les esprits ; et quand il y avait, pour croire à la légitimité de l'esclavage, des intérêts si positifs et si pressants, on comprend que le sentiment de l'égalité primitive des hommes se soit obscurci et voilé dans la conscience du genre humain. Après tout, cet oubli ne prouverait pas plus contre l'unité des races humaines que les erreurs presque universelles

i. M. Guizot, Hi$L de la civilisation en France, W leçon/ 1. I, p. 5f (1846). Thrasymaque, dans la République de Platon (I, p. 340) Joue de cette manière sur les deux sens du comparatif xpttTruv, meilleur, le plus fort et le plus vertueux,

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