LXVI INTRODUCTION
colons n'avait indignement abusé des forces des naturels*. Mais quoi! faudra-t-il aussi rapporter à la Providence cette conduite des maîtres et la destruction des indigènes, comme cet esclavage des nègres qui s'y trouve si étroitement lié? Dieu avait-il donc fait les Peaux-Rouges pour être exterminés, et les noirs pour être asservis par les blancs?
Passons à la race africaine. Était-il impossible de lui communiquer les bienfaits de la religion et de la vie européene sans la tirer des conditions où l'avait placée la nature? Loin de là. Ces rivages de l'Afrique, où se pratique la traite, offrent, sur beaucoup de
1. Montesquieu, après avoir donné Texemple des travaux des mines, où Ton reléguait jadis les esclaves et les criminels, tandis qu'aujourd'hui des hommes libres y sont employés et y vivent heureux, dit : « 11 n'y a point de travail si pénible qu*on ne puisse proportionner à la force de celui qui le fait, pourvu que ce soit la raison et non pas l'avarice qui le régie ; » et il ajoute : « Je ne sais si c'est l'esprit ou le cœur qui me dicte cet article-ci : il n'y a peut-être pas de climat sur la terre où l'on ne put engager au travail des hommes libres. Parce que les lois étaient mal faites, on a trouvé des hommes paresseux ; parce que ces hommes étaient paresseux, on les a mis dans l'esclavage » (XV, 8). Or, quel pays semblait mieux fait pour être une terre de liberté que ces îles dont on a pu dire : c Ceux qui ont vu l'agriculture européenne et l'agriculture tropicale, et comparé les fatigues du travailleur qui récolte le blé ou le vin, à celles du travailleur qui récolte le sucre, le café et les épices, sont forcés de reconnaître que Dieu a presque tout fait pour ceux-ci et presque tout fait contre ceux-là ; prenant peut-être en pitié l'insuffisaiice de la race noire qui amasse d'immenses richesses avec de petits efforts » {Voyage aux AntiUeSy I, p. 317). Les indigènes, si faibles qu'ils fussent, suCQsaient donc au tra* vail ; mais l'homme d'Europe n'en a pas eu pitié.
L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES (iS47). LITIl
points, la même force de végétation, la même fécondité que les Antilles ; et, dans plusieurs contrées de l'intérieur, plus heureusement protégées contre les atteintes de ce trafic, on trouve même des populations fixées au sol par l'agriculture et groupées en villages^ On pouvait donc fortifier en elles ces tendances par le contact de nos mœurs et de nos arts, et répandre dans leur esprit, avec les lumières de l'Évangile, toutes les bonnes influences de la civilisation moderne. Et en effet de pieux missionnaires, dès le temps des premières découvertes, y avaient établi des chrétientés ; ils avaient semé, d'autres voulurent la moisson. Les négriers profitaient de la réunion de ces hommes simples pour les saisir et les emmener en esclavage. Avant même la découverte de l'Amérique, dès 1462, avait paru une bulle de Pie II pour les protéger", et ce fut en vain. Ils durent fuir les missions comme autant de pièges, et redemander à leurs habitudes sauvages un asile contre les dangers de la religion et de la vie nouvelle qu'ils avaient adoptées.
L'esclavage a donc étouffé ou détruit les germes d'une civilisation libre et vraie, déposés par le christianisme au sein des races indigènes en Afrique et en Amérique. Après cela convient-il encore de l'exal-
1. Voyez Bitter, Afrique, passim; Desborough-Cooley, Histoire des Voyages; un Voyage en Afrique, publié par la Presse (août 1845), — et plus récemment les voyageurs qui ont traversé ces contrées : le docteur Livingstone, Stanley, Cameron.