Histoire de l'esclavage dans l'antiquité
DES PRINCIPES POSÉS PAR LE CHRISTIANISME , OU DEVELOPPES PAR LA PHILOSOPHIE ROMAINE, SUR LE DROIT ET LA CON- DITION DE L'ESCLAVAGE.
Au moment où Tempire . s'efirayant de la diminution de la classe libre et de Tenvahissement des affranchis dans la cité, cherchait à Tingénuité des garanties nouvelles, du fond d'une obscure province s'élevait une voix qui préparait à la liberté une base plus large et plus solide, la voix de l'Évangile, résumée tout entière dans cette parole de l'apôtre : « Plus de Juif ni de Grec , plus d'homme
ni de femme, plus d'esclave ni de libre : vous êtes tous une même chose en Jésus-Christ ^ >»
Ainsi se résolvent, en un mot, les questions tant agitées des philosophes et des politiques ; ainsi vont s'effacer toutes les ombres des systèmes, comme à Taurore d'un jour nouveau. Rien ne reste des distinctions factices d'origine et de condition : tous les hommes, nés du même père, reçoivent de J. C. une génération nouvelle ; la liberté de chacun a pour principe l'unité des races humaines, et pour sanction l'autorité de Dieu, de Dieu qui parle comme Créateur et comme Rédempteur.
Cette parole, destinée à gouverner le monde, ne s'imposait pourtant point avec l'appareil du commandement. C'est au dernier rang que le Christ était venu pour appeler à lui tous les hommes ; et il avait inauguré son règne en prenant la forme d'un esclave [ formant servi accipiens^). L'établissement du christianisme ne produira donc point, dans l'ordre social , un brusque renversement des choses établies. En proclamant l'égalité des hommes, il en a placé le niveau hors des mesures de la terre : c'est devant Dieu que les hommes sont égaux; c'est en Dieu que se trouve la source de la vraie liberté ^. Mais, pour avoir en Dieu leur prin-
^ Ad GalaL m, 28. Voyez encore ad Coloss. m, 1 1 : «Ubi non est «Gentilis et Judœus, circumcisio et pracputium, Barbarus et Scytba «servuset liber; sed omnià'^t in omnibus Gbristus;» et I, ad Corintk. \ii, i3 : oEtenim in uno spir^u omnes nos in unum corpus baptizati «sumus, sive Judaei, siveGentiles, sivc servi, siveliberi, et omnes in «uno spiritu putati sumus.» — Cf. Mattk xxiii, 9 : «Unus est enim « pater vester cœlestis. »
- Ad Philipp, II, 7.
•^ «Doroinusautem spiritus est; ubi vero spiritus Doniini,ibi liber-
cipe et leur sanction, ces vérités n en doivent pas moins avoir leur application parmi les hommes; car la doctrine évangélique est une parole de vie et veut être pratiquée. Le christianisme ne les abandonne pas seulement aux spéculations de la pure théorie, il ne les impose pas encore aux formes de la société, mais il les introduit en une région moyenne entre la théorie et l'application politique : il les fait entrer dans les mœurs. Cest là que cette révolution , comme toute révolution légitime, doit s'accomplir avant de s'écrire dans la loi.
Ainsi, Tégalité, la liberté, régneront dans le monde, et l'Eglise, dès le premier jour, commence à leur frayer la voie, la voie marquée par les traces du Christ.
Pour établir l'^alité parmi les hommes , c'est au degi^é le plus bas qu'elle va choisir sa place : Facti sumus parvuli in mediovestram, tanquam si nulrix foveat filios suos ^ Elle accepte la hiérarchie et les rangs de l'organisation sociale. L'humanité est comme un grand corps dont chaque membre a sa destination et sa fonction particulière-; chacun doit occuper son poste et le remplir fidèlement. Mais, « parmi les membres du corps, les plus faibles ne sont pas les moins nécessaires, ni les plus vils les moins honorés^; » et ce sont aussi les faibles que le Seigneur a choi-
« tas. *lly ad Cor, m , 1 7. « Non enim accepistis spiritum servitutis itet( mm in timoré, sed accepistis spiritum adoptionis filionim ... — Quia « et ipaa creatura liberabitur a servitute corruptionis in libertatcm gloirise filiorum Dei.» ad Roman, vin, i5-3 2. Cf. Petr. Il Epist, 11, 19.
' Ad Tkessal, 11,7.
' «Sicut enim in uno corpore muita habemus membra, etc.» (Ad Boman, xii, 4-6.)
^ « Nam et corpus non est unum membrum sed muita — Sed
li PARTIE III, CHAPITRE I.
sis; ce qui n'oblient du monde que le mépris et le dédain est l'objet de ia prédilection de Dieu^ Il relève dans sa personne Thomme du peuple , le travailleur : « n'est^^e point là, disait-on du Sauveur, le charpentier, fils de Marie 2? » et 1 apôtre aussi avait voulu vivre du travail de ses mains; il avait refusé les secours auxquels lui donnait droit toute une vie de dévouement, et il trouvait, le jour ou la nuit, parmi les fatigues de l'apostolat, du temps pour gagner sa nourriture, afin de présenter son propre exemple aux fidèles, et de justifier cette condamnation, portée contre la stérile oisiveté de tant d'hommes nourris et servis par leurs esclaves : Celui qui ne veut point travailler ne doit pas manger^. Cela ne l'empêchait point de respecter, comme on l'a vu , les différences des conditions sociales et de com-
«multo magis quse videniur membra corporis infirmiora esse, necessa- «riora sunt; — Et qua? putamus ignobiiiora menibra esse corporis, bis « honorera abundiTntiorem circumdamus.» (I, adCorinth, xn, i4-22.)
* «Et infirma mùndi elegitDeus. ... — Et ignobilia mundi et con- «temptibilia eiegit Deus.» (I, ad Cûrinth. i, 27-28. — Cf. Jacob. Ep, Cath. V. 5 et Matth. vi, 26; xiii, 54-58, etc.)
' « Nonne hic est faber, filius Mari» ...» (Marc, vi , 3 ; cf. Matth. xiii , 55; Luc. II , 5 1) et encore : « Quicumque voluerit inter vos raajor fieri , «sit vester minister. — Et qui voluerit inter vos primus esse, erit « vester servus. — Sicut filius hominis non venit ministrari, sed minis- «trare.» (Matth. xx, 26; cf. xviii, 3-5; Marc, ix, 34; x, 43; Luc. XIV, Il ; Joann. xiii, 4, etc. Paul. I, ad Cor, i, 26-3o.)
^ «Neque gratis panem raanducavimus in aiiquo, sed in iabore et « in fatigatione , nocte ac die opérantes, ne quem vestrum gravaremus. — 0 Non quasi non habuerimus potestatem , sed ut nosmetipsos formam <i daremus vobis ad imitandum nos. — Nam et quum essemus apud vos (I lioc denuntiabamus vobis, quoniam, si quis non vult operari, nec «manducet, etc.i» (II, ad Thesstd, m, 8-12.)
mander à chacun d'acquitter sa dette envers les autres : tribut, crainte ou honneur ^ Ainsi l'esclave n'est pas violemment attiré vers le maître, ni affranchi, même au nom de la fraternité chrétienne, de tout respect à son égard 2; mais le maître est doucement ramené vers l'esclave, et détourné des rigueurs du commandement par ces sentiments d'humilité qui font la consommation de la vertu, par ces habitudes de travail réhabilitées en la personne du divin maître, prêchées et pratiquées par ses disciples. De même, pour ramener la liberté parmi les hommes, le christianisme enseigne le dogme de la sei-vitude volontaire. Il les appelle, libres et esclaves, au sentiment de leur vraie condition. « Es-tu esclave? n'en sois pas inquiet, mais, si tu peux devenir libre , profites-en davantage. Celui qui est appelé esclave dans le Seigneur est l'affranchi du Seigneur; et celui qui est appelé libre est l'esclave du Seigneur. » Ainsi Tordre des conditions est, en quelque sorte, renversé dans l'ordre de la grâce : l'esclave est l'affranchi, le libre est l'esclave. Plus on est libre, plus on doit servir; l'esclavage a moins de dépendance, moins de devoirs que la liberté : Sed et si potes liber fieri, magis utere^, L'a-
* « Reddite ergo omnibus débita : cui tributum , tributum -, cui vec- «tigal, vectigal; cui timorem, timorem; cui honorem, honorem. » {Ad Roman, xiii, 7.)
* «Quicumque sunt sub jugo servi, dominos suos omni bonore « dignos arbitrentur, ne nomen Domini et doctrina blaspbemelur. — fi Qui autem fidèles babent dominos, non contemnant quia fratres «sunt, sed magis serviant, quia fidèles sunt et diiecti, qui beneficii «participes sunt. Hœc doce et exhortare.» (Ad Timoth. iv, 1-2.)
^ Ces mots magis ulere (ndtXXop ;^prf<Tai) ont été pris comme se rapportant à i*esciavagc; ils se rapportent à la liberté : Profiles-en pour
pôtre encore avait donné l'exemple de cette nouvelle servitude, qui est la destruction non de la personnalité mais de régoïsme, servitude de charité et d'amour qui fait que Ton s'abdique, en quelque sorte, soi-même, pour gagner un plus grand nombre de ses semblables à la liberté des enfants de Dieu^ C'est comme le titre même de son apostolat^. Il lui est donc bien permis, dans cette naissante Eglise qui Thonore comme un père, de communiquer ces honneurs à ses frères en servitude , liés à lui par le nœud même de leur captivité^; il les recommande tout spécialement^ et les associe à leurs maîtres, comme « une Église domestique, » dans les compliments qu'il échange ^.
servir, sans doute , mais non pour rester esclave -, pour servir de cette senitude plus élevée qui est marquée au verset suivant : « Qui enim «vocatus est in Domino servus, libertus est Domini, similiter qui «liber vocatus est, servus est Ghristi. » (l, ad Corinth, vu, 2 3. Cf. ad Rom, VI, i8, 22 : cLiberati autem a peccato , servi facti estis justitia;. . . « servi autem facti Deo. » )
* «Nam quum liber essem ex omnibus, omnium me servum feci, «utplures ivicrifacerem. 9 (I, ad Corinth. ix, 19.)
^ fi Ego vinctus Christi. .. vinctus in Domino.» (AdGalat m, 1, et IV, 1.)
^ «Salutate, Andrean et Juniam concaptivos meos. » (Ad Rom. xv, 7.) — «Epaphra carissimo conservo nostro. » (Ad Cohss, i, 7.) — tMementote vinctorum, tanquam simul vincti, et iaborantium, tan- « quam et ipsi in corpore morantes. » (Ad Hehrœos, xiii , 3. )
* < Conmiendo vobis Phaeben sororem nostram , quas est in mi- «nisterio Ecclesûe, quae est in Cenchris.» (Ad, Romcui. xvi, 1.)
^ «Salutate Priscam et Aquilam, adjutores meos in C. J... — Et « domesticam Ecclesiam. » (Ibid, 3-5.) — « Salutant vos in Domino mul- « tum Aquila et Priscilla , cum domestica sua Ecclesia , apud quos et «hospitor;» (I, od Corinth. xvi, 19.) «ctNympbam, et quœ in domo « ejus est Ecclesiam. » (Ad Coloss. iv , 1 5.)
C'est dans cet esprit que la foî nouvelle, tant que ces distinctions devront durer parmi les hommes, prescrit à chacun sa règ^e de conduite. Elle^ réunit maîtres et esclaves, sur le modèle du Christ, dans la pensée du Christ. Au nom de THomme-Dieu dont ils sont les membres, elle demande aux uns de Tobéissance, aux autres de la douceur; elle veut, par 1 accomplissement même de leurs devoirs, développer en eux la charité (jui est 1 ame du Sauveur, afin que dès lors Tunion soit complète et que les chaînes tombent comme d'elles-mêmes : « Esclaves , obéissez à vos maîtres de la terre avec crainte et tremblement dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus- Chrit; n'agissez pas seulement sous leur regard, comme occupés de plaire au monde, mais comme les serviteurs du Christ, faisant la volonté de Dieu , de bon cœur et de bonne volonté , servant pour le Seigneur, non pas seulement pour les hommes, et sachant bien que chacun recevra de lui selon ses œuvres, qu'il soit esclave ou libre. Et vous, maîtres, agissez de même à leur égard, laissant les menaces, et sachant que leur maître et le vôtre est au ciel, et que, devant lui, il n'y a point d'acception de personnes ^ »
Elle recommande ailleurs encore l'obéissance aux esclaves, même envers les mauvais maîtres : car il faut obéir non pour les maîtres, mais pour Dieu'-^; mais elle rappelle aux maîtres aussi à quelles conditions leur est laissée provisoirement cette puissance. La résignation de
/ AdEphcs. VI, 5-1 o.
* Pelr. I, II, i8 et (u2 Coloss. m, 22 : «Nou ad oculuin scrvientcs, « quasi hominibus placcntes , sccl in simpliciiaic cordis timcntcs Deuni. »
Tesclave est une vertu; la modération des maîtres est un devoir, et il importait de ne point leur laisser oublier l'autorité suprême qur domine la leur : « Maîtres, dit encore l'apôtre, rendez à vos esclaves ce qui est juste et convenable, sachant que vous avez aussi un maître au ciel ^ » Le maître doit donc déjà reconnaître, au-dessus de son droit, le droit de Dieu , se former à obéir avant de commander: et ce commandement, ainsi restreint, n'est déjà plus le despotisme. L'esclavage est condamné en principe; il est limité dans l'usage général par ces tempéraments qui en diminuent les rigueurs; il est même supprimé dans la vie plus parfaite. Ce précepte : « Vends tes biens et donnes-en le produit aux pauvres, » impliquait bien, sans doute, l'affranchissement des esclaves, ces pauvres qui ne possèdent rien , qui ne se possèdent même pas^. Mais ce précepte était nécessairement exceptionnel, et la même doctrine, qui élevait l'esclave du rang de ces choses à vendre au rang du maître lui-même, ouvrait des voies plus larges et plus communes à sa libération. Saint Paul en avait donné l'exemple dans une épître qui est restée parmi les Saintes Lettres, conmie pour montrer aux ministres de l'Évangile ce qu'ils devaient tenter, et aux maîtres, ce qu'ils devaient souffrir en faveur delà liberté.
* Àd Coloss. IV , 11.
^ Les Esséniens aussi, parmi les Juifs, n'avaient point d'esclaves; mais ils n'avaient point de femmes non plus, ils n avaient point de famille. Si nombreux quils fussent, ce n'était point un peuple, c'était une congrégation. Or ce n'était point dans la retraite, c'était dans la vie commune qu'il importait que l'esclavage fût aboli. Voyez sur eux , Jos. Ant Jad. XVIII, i, 5 et De hclL Jiid. II, viii, /i-6.
Le christianisme déjà, par Tapôtre des Gentils, accomplit dans la réalité cette œuvre d'afiranchissement : il reçoit Tesclave fugitif; il Tengendre à la foi et le rend à son maître, non plus comme un esclave, mais conmoïc un frère, comme un égal selon le monde et selon Dieu. Ces privilèges, Tapôtre les réclame au nom des fers qu'il a portés pour TEvangile, esclave du Christ et esclave enchaîné , vinctus Christi. Il transmet au fugitif ses propres droits, il prend sur lui toutes ses dettes, il se fait comme une même chose avec lui : c'est conmoie son sang et ses propres entrailles, c'est le fils qu'il a engendré dans les liens; et il parle à un maître qui, chrétien, se doit tout entier à lui, comme régénéré par sa parole. Il le prie, quand il peut commander, parce que, au lieu d'exiger un sacrifice de sa soumission, il aime mieux obtenir une faveur de sa bienveillance; et la lettre de l'apôtre finit, de même qu'elle a commencé , par le souvenir de ces chaînes qu'il a subies au nom du Christ, comme pour en afiranchir désormais l'esclavage : Salutat te Epaphras concaptivus meus in Chrislo Jesu^,
* Obsecro te pro mco filio, quem genui in vincuiis, Oneaimo. — . . . ut
• mea viscerasuscipe ! — Quem ego volueram mecum detinere ut pro te
• mifai'iiiiiiistraret in vincuiis Evangelii; — Sine consilio autem tuo «nihii volui facere, ut ne veiut ex necessitatc bonum tuum esset, sed «voluntarium.. . . — Jam non ut servum, sed pro servo charissimum «fratrem , maxime mihi : quanto autem magis tibi ,et in oarne et in Do- «mino? — Si ergo babcs me socium, suscipe iilum sicut me; — Si «autem aiiquid nocuit tibi aut débet : hoc mihi imputa. — Ego Paulus «scripsi mea manu : ego reddam, ut non dicam tibi, quod et te ipsum «mihi debes, etc.» (Ad Philcmon. i , lo cl suiv.) Saint Jean Cbrysos-
Mais c'était peu d'affranchir les esclaves , si ou ne leur assurait des moyens de vivre ; et les mêmes sentiments qui poussaient à leur libération devaient leur en offrir. L'esclave était le frère de son maître; il ne l'était pas moins, affranchi, sous ce joug commun du Seigneur*. Le travail qu'il partageait peut-être avec son patron , qu'il partageait au moins avec l'apôtre, avec Jésus-Christ luimême, n'avait plus rien de flétrissant. Il y trouvait une ressource honorable, sous la garantie des préceptes qui consacraient le salaire 2; et si, par quelque raison indépendante de sa volonté, elle lui faisait défaut, il en trouvait une autre dans ces trésors de charité qui faisaient le patrimoine commun des fidèles ^ : charité qui soulage le pauvre sans le dégrader, quand elle ne se borne point à une pièce d'or, jetée par la pitié à sa misère, mais quand elle fait qu'on se donne soi-même à lui par amour, comme Jésus -Christ nous a aimés*; et c'était Jésus-Christ luitome a fait de cette épître , en trois homélies , un commentaire plein (le sentiment.
* Les textes donnes ci-dessus ( ad Roman, xvi , 3-5 , etc. ) s^appliquent , sans aucun doute, autant aux affranchis qu aux esclaves.
^ « Dignus est operarius cibo suo. » ( iVf atth. x , i o. ) — « Scriptum est in « iege Moysi : Non alligabis os bovi trituranti. Numquid de bobus cura «est Deo, — An propter nos utique hoc dicitPNam propter nos scripta «sunt : quoniam débet in spe, qui arat, arare, et qui triturât, in spe « fructus percipiendi. 9 (l. Ad CoriniL ix , g.)
^ Matth. V, 6, XIX, 21, x, A2, etc. Marc, xii, 3i; Luc. xi, 4ii xii , 33 ; le denier de la veuve , xxi , 2 ; et la parabole du mauvais riche, xvi, i9-3i; Joann. v, 29, etc. Paul, II, ad Corinth, ix, etc.
^ Ad Ephes. i v , 32. « Charissimi , sic Deus dilexit nos et nos dcbemus «aiterutrum diligere. » (Joann. £/?. 1, 1 1 , et le fameux passage, I, ad Corinlh. xiii, 3 et suiv.)
EVANGILE ET PHILOSOPHIE. Il
même que la foi révélait dans ces malheureux à secourir K Tels furent les dogmes de l'Église naissante et sa règle de conduite. Elle pose le principe immuable de Fégalité, de la liberté sur les bases mêmes de la foi ; elle Tenvironne de toutes les influences qui peuvent le féconder, et attend que, avec leur concours, la foi elle-même en développe la bienfaisante action dans les âmes. Mais son attente n'est point passive. Comme le Christ, avant sa résurrection , descendait vers les limbes pour consoler les âmes saintes et captives qu'il allait introduire avec lui dans le ciel, l'Église descendit vers l'esclavage pour soulager ses misères jusqu'à l'heure de la délivrance. Elle relevait les espérances et soutenait les courages, elleefiaçait la trace des flétrissures , elle ôtait leur amertume aux humiliations. Dans cette tête demi -rasée du laboureur enchaîné au travail, elle voyait le Christ, et la trouvait assez belle, ainsi marquée du sceau divin 2. Elle-même, d'ailleurs, ne partageait-elle pas les mêmes soufirances aux jours de la persécution ? C'étaient les supplices des esclaves qu'enduraient les martyrs^ à l'exemple de celui qui était mort sur la croix.
Quand ce signe de l'esclavage fut marqué sur les étendards de l'empire comme un signe d'honneur, ce ne fut point encore pour les esclaves le jour de l'afiranchisse-
^ « Esurivi , et dedistis mihi manducare. . . — Quamdiu fecistis uni ex this fratribus meis minimis, mihi fecistis, etc.» (Matth. xxv, 35-40.)
* « Semitonsi capitis capilliis horrescit : sed quum sit caput viri «Christus, qualecumque iilud caput dcceat neccsse est, quod ob Do- • mini nomen insigne est.» (S. Gyprian. mart. Epist. lxxvii.)
' Nicol. Gaiiiachius , De suppl. servorum.
ment, mais Tinfluence d'une révolution si grave dut se marquer dans leur condition. Disons plus : pour agir par les idées et par la loi sur la condition des esclaves, rÉglise n'attendit pas le moment où elle régna dans l'opinion publique, et prit place aux conseils de l'État. La charité chrétienne qui , en notre temps, laisse des traces encore dans les âmes d'où la foi s'est retirée, semble de même l'avoir devancée parmi les ténèbres du paganisme, comme cette douce lumière qui précède et qui suit l'éclat du jour. On croit en retrouver l'influence dans la philosophie , dans la jurisprudence de l'empire. On a dit que Sénèque avait communiqué avec saint Paul ^, et les moyens qu'on a pris pour l'établir, ces prétendues lettres de l'un à l'autre , sont bien propres à en faire douter 2. Mais qui oserait affirmer d'un ton aussi absolu que Sénèque n'a pu avoir aucune communication avec le christianisme? Pourquoi cet esprit curieux n'aurait-il pas eu l'envie de s'enquérir d'une doctrine qui, sous Néron, eut déjà, dans Rome, assez de partisans pour être ouvertement persécutée ? Et , si le doute est cependant fort légitime , quant à Sénèque, comment pourrait-il être permis à l'égard des empereurs et dçs jurisconsultes du siècle suivant? Quadratus, évêque d'Athènes, et Aristide, avaient présenté,
* « Seneca sspe nostcr, » dit Tertuiiien , De anima, 20. Saint Jérôme ( De scriptor, eccUs. ) va beaucoup plus loin . — Cette thèse est dévelopj)ée avec une grande chaleur de conviction , dans le mémoire de M. Troplong, sur rinfluence du christianisme dans le droit romain , p. 7 1 -79.
^ Il en est question dans les lettres de saint Augustin: «Seneca (qui «temporibus apostolorum fuit, cujus etiam qusedam ad Paulum apo- «stolum leguntur epistolœ) . . . » (Aug. Ep. cliii, 1 4, t. II, p. 791, 6.) Ne serait-ce point, pourtant, une glose introduite dans le texte?
dès Tan 1 26 , à Adrien , une apologie du christianisme , et c'est Adrien qui adopte, au moins à Tégard des esclaves, an système nouveau d'humanité. Justin le martyr soumit une semblable exposition de la foi chrétienne à Antonin, et une seconde à Marc-Aurèle. Quant aux jurisconsultes, tous formés, par la pratiqué, à la connaissance du droit, comme préteurs et gouverneurs de provinces, comment n'auraient-ils point connu le christianisme qu'ils devaient surveiller, contenir et si souvent juger? Dès le règne de Trajan, Pline, chargé du gouvernement de la Bithynie, déclarait combien il était déjà répandu : « Un très-grand nombre de personnes , dit-il , de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours en péril. Cette superstition contagieuse n'a pas seulement gagné les villes, elle court les villages et les campagnes ^ ; » et il prouve que , en condamnant la nouvelle Église, on n'en méconnaissait cependant pas toujours le caractère. Le tableau qu'il faisait des chrétiens est leur première apologie 2.
Cette longue persécution, qui cherchait des crimes, et ne trouvait que des vertus, fut donc, dès le i*' siècle i une éclatante révélation du christianisme; et, si ses dogmes étaient encore repoussés, calomniés, sa grandeur morale
* Piine le Jeune, Ep, x, 97; cf. S. Justin, ApoL II, p. 96, et Dial. cam Tryph. cxvii , p. 210-211.
' lis assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points : Qu'à un jour marqué, ils s assemblaient avant le lever du soleil et chantaient tour à tour des vers à la louange du Christ, comme s'il eût été Dieu; quils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol et d'adultère, à ne point manquer à leurs promesses, à ne point nier un dépôt. (Pline, Ep, x, 97.)
se manifestait tout entière ^ Comment ses juges nen eussent-ils pas été frappés? Comment auraient-ils pu ne pas envier à leurs victimes ce sentiment du devoir, cet amom* du prochain , qui rend l'application des lois si facile? Plus ils s'attachaient à les combattre , plus ils devaient chercher à les égaler dans ces rapports; plus ils devaient élever par l'équité, épurer par la clémence, ce droit, jadis si rigoureux, dont ils étaient les interprètes 2. Et ainsi il se faisait une touchante communication d'humanité du martyr au bourreau; et le christianisme, comme son divin auteur, accomplissait son œuvre dans les soufirances et dans la mort.
Nous ne prétendons point aiBrmer pourtant que la philosophie et le droit de l'empire n'aient pu recevoir ces sentiments plus doux envers les esclaves que de cette religion persécutée. Sans doute il n'y a rien là qui réclame nécessairement une inspiration divine : c'est la voix de l'humanité; et l'humanité n'est point une vertu nouvelle, que le christianisme ait apportée au monde. Dieu l'a mise au fond du cœur de l'homme , et elle s'est produite par le seul élan de sa nature, toutes les fois qu'elle a pu se dégager des influences mauvaises qui l'obsèdent. Combien la philosophie grecque n'en a-t-elle point laissé de belles
* On connaît les belles pages où M. Villemain a montré l'influence du christianisme sur la société païenne. (Philosophie stoîque et chrétienne. Mélanges, t. II, p, 127 et suiv.) Ajoutez les preuves nouvelles qu en donne M. Troplong, mémoire cité, p. 85-89.
^ Uipien , qui signalait le christianisme comme l'innovation la plus menaçante pour Tempire, se distingue, entre les jurisconsultes, par son esprit libéral et humain. Voy. M. Troplong, ihid, p. 79.
et pures révélations? Mais il ne faut pas oublier avec quel art le sophisme sut pénétrer jusque dans la-philosophie. Comme on mettait l'étranger hors du droit civil, on laissait volontiers Tesclave hors du droit de l'humanité ; ou, si on Ty accueillait, on lui marquait sa place à un degré si bas, quil lui en revenait bien peu de chose; et nous avons vu avec quelfe réserve ce sentiment se faisait jour, non pas seulement dans Aristote , mais dans Platon luimême et dans Xénophon. Nous retrouvons ces mêmes réserves dans leurs premiers imitateurs à Rome; et, si l'époque suivante nous offre, jusque dans des esprits moins heureusement doués, quelque frappant contraste, il sera permis sans doute de demander s'il n'y faut pas voir l'effet d'une influence nouvelle , à laquelle les philosophes romains auraient obéi conmie à leur insu, et sans en faire l'aveu.
Toutes les doctrines de la philosophie grecque eurent leurs interprètes à Rome; on doit donc s'attendre à retrouver parmi les Romains cette opinion sur la nature et la condition des esclaves , mélangée de clémence et de mépris. Varron reproduit Aristote pour montrer que l'esclave n'est qu'un instrumenta Cicéron , tout en n'acceptant point sans restriction le droit de l'esclavage, incline vers des opinions d'où Aristote faisait sortir l'esclavage naturel et une justification trop facile de la réalité-.
' Varr. De re rast, I , xvii , i .
^ «EIst enim genus injuste servitulis , quum lii sunt alleriusqui siii ='pos8unt esse; quum antem hi famuiantur qui sibi moderari nequeunt ,
Disciple de rAcadémie, il exalte les droits derhumanité et parle dans un noble langage des influences qui peuvent étendre le patrimoine commun des hommes^; mais il retient la dignité du citoyen dans cette sphère élevée qui exclut tout labeur; il ne lui permet que Tagriculture, protégée par les souvenirs de la vieille Rome; il tolère le commerce , quand il se fait en grand, le travail , quand il s'applique aux œuvres de TinteUigence, et n*a que du mépris pour les trafics de détail et la pratique des métiers , pour tous ces mercenaires dont le salaire est comme un gage de servitude^. Ce mépris pèse donc sans réserve sur les esclaves , dont la vie entière est consacrée à ces œuvres dégradantes. Lorsqu'il rejette, avec les stoïciens, Tesdavage et la liberté dans le domaine de la conscience, lorsqu'il proclame le sage seul vraiment libre , et le méchant esclave, esclave de Tamour, du luxe, de Tambition, de toutes les passions mauvaises^, il n'entend point toucher à cet esclavage réel, qu'il maintient, jusque dans ses paradoxes, à côté de l'esclavage moral; car il ne s'aventure point dans la théorie philosophique, sans tenir encore au
«nuUa injuria est.» (Cic. De rep, lïl, cité par Nonius, au motyàmalentur, et rapporté au chap. a 5.)
* De rep, 1 , 2 ; cf. De legib. 1 , 1 7 : « Inler quos porro est communio «legis, inter eos communio juris est. Quibus autem haec suntinter « eos communia, et civitatis ejusdem habendi sunt. . . ut jam universus « hic mundus una civitas communis dcorum atque hominum cxistiu manda. »
^ « Auctoramentum servitutis. » (De off. I, ki,) Voir dans son entier ce chapitre dont nous avons cité quelques fragments dans le volume précédent.
^ Cic. De finib. III, 22; Paradoxa, ad M. iWiim, V, i-3.
droit civil par quelque côté^ et il en prévient les esclaves. Il ne faut pas qu ils se trompent d'école, et prennent une sentence de Zenon pour une réponse de Scaevola. Les maîtres brutaux qui leur commandent ne sont esclaves que philosophiquement, et ce n'est pas à d'autre titre qu'eux-mêmes , s'ils sont meilleurs , peuvent se dire libres : ils restent au fond la propriété du citoyen. Ce faux droit, qui altérait les rapports naturels des honmies entre eux, dans cette vicieuse association de l'esclave et du maître, dénaturait, dans les âmes, jusqu'aux sentiments les meilleurs. Comme il autorisait la cruauté , il pouvait corrompre l'affection , en y mêlant une sorte d'égoîsme. Cicéron, qui sut élever son cœur au-dessus de ces influences , n'en garantit pas toujours son esprit. Lui, si humain pour ses esclaves, si plein de sollicitude et d'égards lorsqu'ils étaient malades , comme le prouve l'exemple de Tiron^ il se fit quelquefois scrupule de les r^etter lorsqu'il venait à les perdre; car ces esclaves étaient à lui, et n'était-ce pas trop d'attache pour des biens périssables? Il s'en excuse comme d'un reste de faiblesse'. Tout en vantant, pour les hommes libres, les bons effets de la bienveillance, plus fidèle à la théorie qu'à sa pratique personnelle , il accepte pour les esclaves le régime
^ «Non enim ita dicunt esse servos ut mancipia, quas sunt domiinorum facta nexu, aut aliquo jure civili. » (Paradox, ibid, S 35.)
* « Innumerabilia tua sunt in me officia . . . Omnia viceris si , ut «spero, te validum videro. » (Cic. Ad diversos, XVI, 4, et tout ce seizième livre, auquel nous avons déjà renvoyé.)
' « £t mehercule eram conturbatior. Nam puer festivus , anagnostes «Qoster, Sositheus decesserat, moque plus, quam servi mors debero tvidebatur, commoverat. » (Ad Att. l , 1 2.)