III
de la rigueur ^ En eux la vertu n'est guère estimée qu'en raison de Futilité dont elle peut être ^; et, sans les distinguer davantage, il les juge dignes d'être associés à tout ce qu'il y a de plus vil et de plus bas, dans la personne de cet ignoble Verres ^. Avec quelle indignation il parle de ces malheureux dont la présence a profané les fêtes Megalensia:* Si un essaim d'abeilles s'était abattu sur la scène, pendant les jeux, nous croirions devoir appeler les araspices de l'Etrurie ; aujourd'hui nous voyons ces essaims d'esclaves lâchés tout à coup jusque dans l'enceinte du peuple romain, et nous ne sommes point émus^! » Il les compare aux abeilles, Pline aux frelons; et il voit dans ces avortons de mouche, dans ces natures incomplètes, tardivement et à demi -ébauchées, une image de l'esclavage^. . . N'est-ce pas reconnaître aux maîtres un semblable
^ «Sed lis qui vi oppressos imperio coercent, sit sane adhibenda «sœviiia, ut heris in famuios, si aliter teneri non possunt.» (De off.
^ « Ut nos in mancipiis parandis , quamvis frugi hominem , si pro « fabro aut pro textore [ou lectore] emimus , ferre moleste solemus, ai «eas artes, quas in emçndo secuti sumus, forte nesciverit; sin autem « emimus , quem viilicuni imponercmus , quem pecori praefîceremus , « nihil in eo nisi frugaiitatem, laborem , vigiiantiam esse curamus... » (Pro Cn. Planco, 2 5.) Cette èomparaison, sans être aussi formelle, rappelle ia théorie d'Aristote.
^ «Hune (Yerrem) vestri janitores, hune cubicularii amant; hune ■«liberti vestri, hune servi ancillaeque amant. » (II, in Verr, m, 4.)
'' De harusp, respons. 12.
^ ttSunt autem fuci, sine aculeo, velut imperfectae apes novisstmc- « que a fessis et jam emeritis inchoatae , serotinus fétus et quasi serviiia « verarum apum ; quamobrem imperant iis , primosque in opéra ex- (rpeilunt, tardantes sine clementia puniunt. » (Pline, XI, xi, 1.)
droit de nature à commander et à punir ^P Les esclaves étaient une seconde espèce dlxommes : Florus les appelait ainsi non par dédain, mais par un reste d'égards, et pour les relever^; et, en effet, ils n étaient pas toujours si haut dans Topinion publique. A Pharsale, on massacra un L. César, qui , après avoir fait cruellement périr les affranchis et les esclaves du dictateur par le fer, par le feu, avait poussé Taudace jusqua égorger des bétes destinées aux spectacles du peuple romain^!
A ce dédain de lecole romaine d'Aristote et de Platon , Tesclave n avait à opposer que l'indifférence d'Epicure et les paradoxes du Portique. Lucrèce , après Epicure , rangeait l'esclavage et la liberté, comme la pauvreté et la richesse, la paix et la guerre, parmi ces accidents qui, n'altérant pas la nature de l'homme, doivent passer sans
' Des grammairiens tiraient l'un des noms les plus anciens et les plus familiers de Tesclavage, puer, du vieux mot puviare, qui voulait dire battre, et ils donnaient la même étymologie au moi pavimentam : esclave et pavé avaient même origine , comme également destinés à être battus. {Fest. De Verh, sign. XIII, ex P. Diac. excerpt v* obpuviat.) Nous avons vu , pour les noms grecs de Tesclave , de semblables étymologies. Ces grammairiens sont du même esprit, même quand ils ne sont pas du même temps.
* Florus, III, XX, 2.
^ « Libertis servisque ejus ferro et igni crudelem in modum enectis, ibestias quoque ad munus populi comparatas contrucidaverat. » (Suét. Cœs, 75.) — Rapprochons de cet exemple cette pensée de Cicéron , qui paraît y avoir quelque analogie : « Sed quae potest bomini esse polito de- « lectatio , quum aut homo imbecillas a valentissima bestia laniatur, aut tprœclara bestia venabulo transverberatur» (ad Div. Vfl, 1 ] ; et ce mot de Tacite, en parlant de la passion de Drusus pour les gladiateurs : . «Quanquam vili sanguine nimis gaudens. » (Ann. I, 76.)
rémouvoir ^; et Horace laissait à son esclave le privilège des saturnales pour railler en lui-même cet empire des choses et des hommes , cette domination de la peur, qu'un triple affranchissement ne saurait détruire, et cette aveugle docilité aux impulsions étrangères, comme on dirait de ce i bois nlobile qui tourne sous le fouet de Tenfant. « Qui donc
! est libre ? le sage , » dit-il ^ ; — et c'était aussi la réponse des
î stoïciens. Us niaient l'esclavage : à quel titre dès lors en
' murmurer? L'esclave est libre s'il supporte les fers; il ne
! cesse de l'être que s'il veut en secouer le poids : « Servir
malgré soi, disait un affranchi célèbre, c'est se faire mali heureux et servir encore; servir volontiers, c'est s'affran-
chir au moins de la contrainte ; bien ser\'ir, c'est presque participer au commandement ^. »
' Servitiam contra, paupertas divib'œquc ,
j Libertas, bellum, concordia, cœtera quorum
I Âdventu manet incolumis natura abituque,
} Hœc soUtei sumus, ut par est, éventa vocare.
j (Luer. 1.456.)
I ' Tu mihi qui imperîtas , aliis servis miser, atque
I Duceris , ut nervis alienis mobile lignum.
Quisnam igitur liber? sapiens.
I ( Horace , Sat. VII , ^b et saiv.)
! Sénèque (Êp, viii, 6), en formulant celte doctrine, en indique la
I source : « Phiiosophiae servias oportet , ut tibi contingat vera liberta». . .
« Non diifertur in diem qui se illi subgecit et tradidit, statim circum- « agitur. Hoc enim ipsum philosopbiae servire libertas est. Potest fieri « ut me interroges quare ab Epicuro tam multa bene dicta referam «potius quam nostrorum. Quid est tamen quare tu istas Epicuri voces « putes esse , non publicas? »
^ Publius Syrus le Mime, dans ses sentences (v. 43 1, 436 et 586) : I Qui invitus servit , fit miser , servit tamen. . . .
Si pares invitus , servus es ; ministor, si volcns. . . . Qui docte servit, partcm dominatus tcnet.
Voilà quelle trace laissait à Rome, dans cette transition de la république à Tempire, l'opinion de la philosophie grecque sur Tesclavage. Des quatre grandes écoles qui la représentent, il en est deux qui, plus pratiques, convenaient mieuxàVesprit romain : Tépicuréisme, dont la corruption romaine ne sut prendre et développer que les abus; et le stoïcisme auquel s'attacha ce qui resta de grave et de digne dans Tempire. Les circonstances nouvelles, où plaçait Rome cette révolution du pouvoir» devaient plus particulièrement mettre en honneur le point de la doctrine stoïcienne qui nous occupe ici. Sous la république, en effet, rhomme libre était maître chez lui ; la loi, qui régnait dans rÉtat, s'arrêtait devant les droits de son autorité domestique. Sous l'empire, l'État eut un chef, et son autorité, d'autant plus ei}vahissante qu'elle était moins définie, usurpa, l'une après l'autre, toutes les libertés. Ce chef devint un maître, dominas^; justes représailles de ce despotisme dont usaient les chefs de famille envers les leurs : « Tu t'emportes, disait Sénèque, si ton esclave, si ton affranchi, ta femme et ton client, osent te répondre; et pois, tu te plains que la liberté soit bannie de la république , quand tu la chasses de ta maison ^ ! » Dans l'une comme dans l'autre, il fallut bien accepter le fait.
^ Ce nom, qu Auguste et que Tibère, encore « repoussaient comme une malédiction et une injure (c ut maledictum et opprobriuni semper cexhorruit,» Suét. Aag. i3, cf. Tiber, 27), fut pris parCaligula, et reçu dans la suite par Trajan , sans aucune difficulté.
* cRespondisse tibi servum indignaris libertumque et uiorem et «dientem; deinde de repubiica libertatem subiatam quereris, quam idomi sustulisti, etc.» (Sén. De ira, III, 35.)
La résignation que le stoïcisme prêchait aux esclaves convint dès lors aux citoyens asservis ; et cette doctrine devint la consolation de ceux qui, n'ayant point assez d'énergie pour être des Brutns, avaient trop d'élévation pour aller suivre le troupeau d'Epicure. La liberté, n'étant plus qu'un vain nom dans l'Etat, on la chercha ailleurs, et l'on dut, en conséquecce, placer aussi ailleurs la véritable servitude. Ainsi l'asservissement de l'homme libre réagissait en faveur de l'esclavage; et ce mouvement, si marqué dans l'opinion, ne devait point tardera se produire aussi dans les faits.
Ces opinions stoïciennes sont largement développées par Sénèque, le premier moraliste de l'empire; et quelles que soient les influences extérieures qui aident à les répandre , elles prennent pour base une idée de la nature de l'honmie qui peut se formuler ainsi. Dans l'homme, partout égal et identique à lui-même, il y a une double force : l'âme, principe de liberté, et le corps, principe d'asservissement; aussi la vie, qui est l'union de l'âme au corps, est-elle une véritable servitude, si l'on ne conserve le pouvoir de s'en afiranchir quand on veut^ L'homme vraiment esclave est donc celui qui se laisse aller aux influences du corps, aux passions mauvaises 2; l'hoDomae vraiment libre, celui qui s'élève au-dessus de leur atteinte,
^ « Omnis vita servitium est. » ( Sén. De tranq, an.x, 3. ] « Vita si mo- «riendi virtusabest, servitas est» (Ep. lxxvii, i3); et il s'écrie, d'un homme qui regrettait lâchement la vie : • 0 hominem dignum qui «vitae dederetarlw [Ep. lxxxii, 12 ; cf. lxx, passim,)
* De vit, beat v, vu, vin, xxti. «Sibi servire gravissima servitus « est. 9 ( Nat. quœst, III , prœf. 1 5.)
qui sait subir les iûjures et trouver partout coatenteaient , ne craignant rien des hommes ni de Dieu , digne et contenu dans &es désirs, maitre absolu de sa volonté ^ Par là , les distinctions sociales s'effacent; et, de même que rhonmie libre devient esclave, s'il accepte le joug des choses du monde ^ de même Tesclave est libre» si son âme ne connaît point de maitre : « Le libre esprit, dit Sénèque, peut se trouver dans le chevalier romain , dans Taffranchi ou dans Tesclave. Qu'est-ce que chevalier romain, affiranchi. esclave ? Des noms créés par l'ambition ou par la violence '. • Voilà bien le stoïcien , sa doctrine tranchante , ses consolations stériles ! Il a prononcé le néant des distinctions humaines et se repose dans sa théorie, plein de mépris pour ce noble, qui se croit plus grand par son rang, et pour cet esclave qui gémit de l'infériorité de sa condition ; comme il dédaigne l'envie, il défend
* « Lîbertas est, animam supponere injariis, eteum facere se, exquo
• solo sibi gaudenda Teniant. » (De const. sapient xix , 2.] «Quaerià qux
• sit ista? — Non homines timere , non deos; nec turpia veiie , nec nitmia; in se ipsum habere maximam potestatem. » (Ep. lxxv, i4.)
* c Périt libertas, nisi ea contemnimus, quae nobis imponunt ju- «gum.» (J^p. LxxxT, 34.)
' Sén. Ep, XXXI, 10. Et ce qu il dit encore (De benef. III, 20) : c C'est bien se tromper que de croire que la servitude tombe sur Tbomme tout entier : la meilleure partie de lui-même en est exempte. Le corps est soumis et assigné au maîti^e ; mais Tâme ne relève que d*elie seule : si libre et si mobile, que cette prison, où elle est renfermée, ne peut pas même Tempêcher de prendre son essor , d'agrandir son action et de se jeter dans Tinfini , sur la trace des céiestea essences. Le eorps donc est ce que la fortune a livre au maître : c'est ce qu^eU« achète et ce qu'elle vend. Mais cette partie intérieure de Thomme brave les eifetf de la mancipation : tout ce qui vient de là est libre. »
la pitié... Mais Sénèque n'en reste pas là. Cette identité des hommes que saint Paul établissait en Jésus-Christ, il la proclame un nom de la nature : « Cet univers que to vois, où sont compris les dieux et les honmies, est une même chose. Nous sommes les membres d'un grand corps; » et de ce principe, purement physique chez les stoïciens, il tire des conséquences morales : « La nature nous a créés parents, puisqu'elle nous a formés des mêmes éléments et pour les mêmes destinées; elle a mis en nous un mutuel amour et nous a fait sociables. . . Que ce vers soit dans tous les cœurs , comme dans toutef les bouches :
Homo sum , humani nihil a me alienum puto '. »
Ainsi cette fraternité du genre humain n'est point pour lui un vain mot : « Tant que nous sommes parmi les hommes, pratiquons l'humanité,» ditiP. Il leur applique, à tous, les devoirs qu'imposait la cité, la patrie : car « tous sont citoyens dans une patrie plus vaste ^. » Or il n'en excluait point les esclaves : « Qui oserait borner la libéralité à ceux qui portent la toge ? La nature nous coiùmande d'être utiles aux hommes; qu'ils soient esclaves ou libres, ingénus ou affranchis, libérés devant le magistrat ou devant des amis, qu'importe? Partout où est l'homme, il y a lieu de faire du bien*. » Même en l'agran-
> Sén. Ep, xcv, 53.
^ «Dum inter bomines sumus, colamus humanitatem. » (De ira, III fin.)
^ « Nefas est nocere patriae : ergo civi quoque , nam hic pars pairiac « est. . . ; ergo et homini , nam hic in majore tibi urbe civis est. » ( De ira, II, 3i.)
^ De vita heata^ xxiv, a ; et, avec plus de développements, dans ic traite
dissant, en la faisant vraiment humaine, il ne veut point borner là sa doctrine; mais, prenant l'esclavage tel quil est réellement, comme un état plein de misères, il cherche à radoucir : il prêche la modération dans Temploi des esclaves et dans la conduite des maîtres à leur égard. Plus sévère que les antiques magistrats de la république, il censure les esclaves de luxe ^ et surtout ces esclaves voués aux sanglants plaisirs de la foule , qu'elle aimait à voir combattre, qui devaient savoir mourir, sans trop marchander leur vie h Tamusement public. Cicéron en parle conmie de chose légitime, ou, du moins, s'en appuie- t-il pour légitimer une induction ^ : avec presque les mêmes paroles, comme Sénèque tient un autre langage! «Pourquoi, » dit-il, «cette colère du peuple contre les gladiateurs, colère aveugle qui tient pour une injure leur répugnance à mourir. On se croit insulté par là, et, la physionomie, le geste du spectateur, tout cet emportement qui s'y révèle leur montre en lui un adversaire ^. »
De heneJUiiss III , a8 : « Il y a , en tous , les mêmes principes et la même origine. Nui n est plus noble qu]un autre « hors celui qui a Tesprit plus droit et mieux fait aux arts honnêtes. . . Le monde est le père commun de tous. Suivez les marches les plus éclatantes ou les degrés les plus bas, c'est à lui que vous ramènent, tous, vos premières origines. Que vous comptiez parmi vos ancêtres des affranchis, des esclaves ou des étrangers, élevez hardiment vos âmes , et laissez là ce qui se rencontre de vil à vos pieds; vous trouverez là-haut une grande noblesse.»
" De tranq. an. I, 8 et 9.
^ « Etenim si in gladiatoriis pugnis et in inûmi generis hominuip tconditione atque fortuna, timidos et supplices et, ut vivere liceat, «obsecrantes odissesoiemus, fortes et animosos et se acriter ipsi morti «ofierentesservare cupimus...» (Cic. Pro Miloncj 34.)
^ « Gladiatorihus quarc populus irascitur, et tam inique, utinjuriam
Bien différent encore de Gicéron qui ne voit à reprendre dans ces jeux que le caractère des personnes, et en accepte, avec d'autres acteurs, les formes sanglantes et renseignement ^ il sëlève contre les dangers de ces spectacles , où le vice pénètre plus facilement dans les âmes par Tattrait du plaisir. « De quels vices croyez-vous que je parle? De l'avarice, de l'ambition, de la luxure? Non, je reviens plus cruel et plus inhumain , pour avoir été avec les hommes^. » < L'honmie, » dit-il encore, « est une chose sacrée ; et l'homme se tue aujourd'hui , par forme de divers tissement : la mort d'un homme est tout un spectacle'. » Parmi les droits de l'homme que le philosophe veut assurer à l'esclave, est le droit de faire du bien à son
u putet,({uodDon libenter pereunt? Gontemni se judicat, et vuliu, gestu, «ardore, de spectatore in adversarium vertitur.» (Sén. De ira, I, s.)
* Cic. Tusc. Il, 17, S 4i. — * Sén. Ep. vu, 2.
^ Ep. xcv, 33. Il décrit avec une énergie singulière , dans la lettre que nous citions plus haut, ces luttes des meridiam, qui se donnaient, par manière de passe-temps, entre les combats réguliers du matin, bétes ou gladiateurs , et les scènes des mimes qui finissaient la journée : cQuidquid ante pugnatum est, misericordia fuit. Nunc, omissis «nugis, homicidia sunt; nihil babent quo tegantur;.. . omnia ista «mortis morse sunt. Mane leonibus et ursis homines, meridie specta- «toribus suis objiciuntur. . .; vietorem in aliam detinent caïdem. Exi- « tus pugnantium mors est; ferro et igné res geritur : baec fîunt dum « vacat arena. . . « Occide , verbera , ure ! Quare tam timide incurrit in «ferrum? qaareparum audacter occidit? quare parum libenter mori- « tur?» Plagis agitur in vulnera, ut mutuos ictus nudis et obviis pecto- «ribus excipiant. — Intermissum est spectaculum: intérim jugulentor cbomines, ne nihil agatur. » {îhiA, 3-5.) C'est le même sentiment qui lui inspire ses réflexions sur les combats d'éléphants, introduits par Pompée. (De hrevit vito, xiii, 6.)
maître : le maître le contestait, prétendant qu'un esclave ne pouvait faire que son devoir ^ Sénèque le réclame au nom de la loi naturelle, qui ne refuse à personne la vertu; il le réclame au nom du bon sens contre la logique du droit écrit 2; il le réclame au nom de l'intérêt du maître : refuser la bienfaisance à l'esclave, ne serait-ce point le renfermer dans le cercle étroit de son ministère? et parce que sa vie, comme ses œuvres, appartient à son maître, le dévouement, qui lui fait braver pour le salut de ce maitre et les supplices et la mort même, ne serait-il que le strict accomplissement d'un devoir? « Prenez-garde, » dit le philosophe, « qu'il n'y ait dans ce bienfait d'autant plus de grandeur, que l'exemple de la vertu est plus rare chez un esclave; d'autant plus de mérite, que, malgré l'odieux du commandement et l'insupportable poids de la contrainte, l'amour du maitre a pu vaincre, en une âme, cette haine commune de l'esclavage 3. »
En maintenant à l'esclave le droit commun de bien £ure, il imposait au maitre le devoir de la reconnais-
' tBeneficium, id est quod quis dédit, quum illi liceret et non idare; servus autem non habet negandi potestatem; ita non praestat, tsed paret; nec id se fecisse jactat, quod non facere non potuit. » (De benef.m, 19.)
' tServos qui negat dare aliquando benefidum, ignarus est juris «hmiiani, refert enim cujus animi sit, non cujus status. Nulli praedusa ivirtns. Si non dat benefidum servus domino, nec régi quisquam suo, «Dec dnd suo miles. . . . Potest servus justus esse, potest fortis, potest «magnanimus; ergo et benefidum dare potest.» [De henef. III, 18.) tQuandiu praestatnr quod a servis exigi soiet, ministerium est : ubi plus «quam qaod serve necesse est , beneficium. » (ïbid, a 1 ; cf. VII , 4.)
' /6id. III, 19; cf. 32.
sauce. Eu toute circonstance d'ailleurs il lui défend la dureté et lui commande la clémence; il lui parle au nom de sa dignité, de son intérêt même ^; il lui parle au nom de la justice et de Thumanité. « Il est beau de conmiander avec modération aux esclaves et d'observer à leur égard la mesure, non de ce qu'ils peuvent impunément souffrir, mais de ce que permet l'essence même du juste et du bien Quoique tout soit permis contre les esclaves, il y a dans l'homme une limite posée par le droit commun des êtres doués de vie; > et il voue à l'exécration publique la cruauté si connue de Védius Pollion^.
Les raisons d'humanité qui le font pencher vers un traitement plus doux et plus familier des esclaves, se résument avec une remarquable énergie d'expression dans cette belle lettre où il félicite Lucilius de sa conduite à l'égard des siens : «J'ai appris volontiers, » dit-il, «par ceux qui me viennent de toi la familiarité dans laquelle tu vis avec tes esclaves. Cela est digne de ta sagesse et de ton instruction. Sont-ce des esclaves? Non, mais des hom^nes. Des esclaves? des compagnons de vie. Des esclaves? d'humbles amis. Des esclaves? Dis plutôt des frères en servitude , si tu réfléchis que la fortune a le même empire sur eux et sur toi ^. » La question ainsi posée dès le début, il flé-
^ «Cum pare contendere anceps est; cum superiore, furiosam; ccum infçriore, sordidum.» (De ira. II, 34*] «Iracundas dominns cquosdam in fugam servos egit, quosdam in mortem : quanto plus cirascendo, quam id erat, propter quod irascebatur, amisit.» (De ira. III, 5; cf. I, i5; II, 25; 111,35.)
2 De clément I, i8.
^ «Servi sunt? imo bomines; servi sunt? imo contubernales ; servi «sunt? imo humiles amici; servi suntP imo conservi : si cogitaveris
trit ces excès de pouvoir qui faisaient des esclaves le jouet de la brutalité du maître dans les emportements de sa colère ou dans Tivresse de ses passions ^ et il revient avec plus de force à Tattaque de la doctrine qui ravalait leur nature, du préjugé qui flétrissait au moins leur état. Ce ne sont pas seulement des êtres de même sang, de même race, ce sont des êtres de même destinée; entre eux et nous , ce n'est pas seulement une égalité de nature : c'est, au milieu des vicissitudes de la vie, presque une égalité de condition ^. Un instant on peut croire qu'il abordera la question non plus du droit, mais de l'emploi même de l'esclavage. . . Il s'abstient; mais il résume son opinion dans cette formule de charité : « Vis avec ton inférieur conune ta désires que ton supérieur vive avec toi; et, quand tu te représentes ce qui t'est permis contre ton esclave, rappelle-toi que ton maître a la même licence sur ta per-
«tantumdem in utrosque licere fortunx. » (Ep, xlvii, i.) — Il rapporte ailleurs ce met de Chrysippe, que l'esclave est un mercenaire à \ie f perpetaus mercenarius. (De benef. III, 22.)
^ «Deinde ejusdem arrogantis proverbium jactatur, totidem esse *hostes, qnotservos. Non habemus illos hostes, sed facimus. Alia inte- « rim crudelia et inhumana praetereo , quod ne tanquam hominibus • quidem , sed tanquam jumentis abutimur. . . » et les détails. (Ep, xlyii, 3 et suiv.)
* «Vis tu cogitare istum, quem servum tuum vocas, ex iisdem se- « minibus ortum , eodem frui cœlo , sequc spirare , seque mori ? Tarn «tu iJlum videre ingenuum potes, quam iile te servum. Variana clade «midtos splendidissime natos, senatorium per militiam auspicantes « gradum , fortuna depressit : alium ex iltîs pastorem , alium custodem « casae fecit. Contemne nunc ejus fortunœ hominem , in quam transi re , «dum contemnis, potes.» [Ep. xlvii, 8; cf. xliv. 3.)
sonne ^ » A ceux qui s'indigoent d'une familiarité si humiliante, il oppose la servilité dont eux-mêmes, souvent, ne rougissent pas auprès des esclaves d*autrui ^ ; il cite l'exemple de ces anciens Romains dont le respect vivait encore, quand on avait laissé périr leurs coutumes, et, avec une exagération qui, du moins, trouve, dans Tintention, son excuse, il rappelle le soin qu'ils prenaient d'adoucir, jusque dans les noms, les rapports du maitre avec les esclaves, et ces fêtes qu'ils instituèrent, pour élever leur âme jusqu'à l'intelligence des devoirs et des droits de la république, dont chaque maison devait ofliir l'image en raccourci ^. Ces usages , il voudrait qu'on les remit en pratique, non dans la confusion de ces fêtes communes où l'esclave se consolait d'un excès par un antre, régnant en licence ce que le despotisme lui ôtait de liberté, mais par une sage et intelligente association de tel ou tel d'entre eux au commerce amical de son maitre : « Et ne crois pas, » ditSénèque, « que j'en rejetterai aucun pour son état, ce muletier par exemple ou ce bon-
* « Nolo in ingentem me locum immittere, et de usu servorum dis- « putare. . . *, hœc tamen praecepti mei summa est : sic cum iDferiore vivas, « quemadmodum tecum superiorem velles vivere. Quoties in mentem « venit quantum tibi in servum liceat, veniat in mentem tantumdem «in te domino tuo iicere.» (Ep. xltii, 9-10.)
^ « . . . Hos ego eosdem deprendam , alienorum servorum oaculantes « manam. • (Ibid. 11.)
^ « Dominum ;)a(rem/ami7iœ appeliaverunt; servos (quod etiam in «mimis adhuc durât) familiares. Institueruot diem festum, non que tt solo cum servis domini vescerentur, sed quo utique honores illis in «domo gerere, jus dicere permiserunt, et domum pusillam rempu- « blicam esse judicaverunt. » (Ibid. 12.)
vier; j'estimerai en eux non les fonctions, mais le carac- 1ère. On se fait son caractère, on tient ses fonctions du hasard. Admets tes serviteurs à ta table, les uns, parce qu'ils en sont dignes, les autres, pour qu'ils le soient ^ »
D a défini la conduite du maître par la ligne qu'il doit suivre; il en résume l'esprit par les effets qu'elle doit produire sur les esclaves : « Qu'ils t'honorent plutôt qu'ils ne te craignent. » Mais, dira-t-on, vous les appelez à la liberté et vous ôtez au maître le prestige du pouvoir par une semblable maxime : honorer le maître plutôt que de le craindre, c'est-à-dire, sans doute, honorer le maître comme des clients et des familiers! — Eh quoi] serait-ce donc si peu de chose pour le maître que d'obtenir de l'esclave ce qui suffit à Dieu : du respect et de l'amour^? »
C'est pour ces belles pensées que Sénèque a été jugé digne d'avoir connu l'apôtre dont le martyre précéda de peu d'années sa mort ; et cette lettre , qui se rapporte à la
^ «Non ministenis ilios aestimabo, sed moribus. Sibi quisque dat « mores ; ministeria casus assignat. Quidam cœnent tecum quia digni ffsimt; quidam, ut sini.» Et un peu plus loin : «Non est, mi Luciii, «quod amicum tantum in foro et in curia quaeras; si diligenter atten- « deris , et domi invenies. . . Servns est , sed fortasse liber animo. Servus «eit: boc ilii nocebit? Ostende quis non sit... Nulia servitus turpior «est<{«amvolantaria...i (Ep. xlvii, i3-i5.)
* tld dominis parum non esse, quod Deo satis est, qui colitur et «amatar;i et il ajoute, à l'adresse de ceux qui ne savent quun seul mode de châtiment pour les esclaves : < Non potest amor cum timoré «misceri. Rectissime ergo te facere j.udico, quod timeri a servis tuis «non vis, quod verborum castigatione uteris. Verbbribds muta admo- «NEMTOR.i (Ibid. 16-17.)
dernière période de sa vie , est irréprochable d un bout à l'autre pour la doctrine. Mais, quand on prend Tensemble de ses ouvrages, on y trouve, en plus d'un lieu, le fond de ces opinions stoïciennes qui relevaient l'esclave en théorie et le méprisaient souvent en réalité ; car cet esclavage extérieur, qui n'est rien, voilait souvent, chez eux, la servitude de l'âme qui dégrade , et c'est alors que l'on pouvait en dire : « Peu sont tenus par l'esclavage, beaucoup y tiennent ^ » Quelle estime faisait-il, d'ailleurs, de ceux même qui y restaient tenus par les seuls liens du corps, lorsque, après avoir cité l'exemple de ce jeune Spartiate captif, qui se brisa la tète plutôt que d'accomplir un acte servile, il s'écrie : « La liberté est si proche et il y a des esclaves ^I » La liberté dans la mort , l'afiranchissement dans le suicide, voilà le dernier mot des stoïciens ^.
Cela n'ôte point, du reste , à la philosophie de Sénèque ce caractère général d'humanité qui l'honore ; et , d'ailleurs , il ne se contente point de théorie , il veut que la prensée se traduise en action: «La philosophie, dit-il, apprend à agir et non à parler; prouve les mots par les choses*. »
^ « Ita est, Lucili; paucos servitus, plures servitutem tenent. » (Ep. XXII, 9.)
* « Tam prope libertas , et servit aliquis. » ( Ep, lxxtii, 12.)
^ « Quid autem melius potes velie , quam eripere te huic servitati , «quae omnes premit, quam mancipia quoque conditionis extrenue, et « in his sordibus nata, omni modo eruere conantur. . . etc. • [Ep, lxxx, 4.) Le mépris de la condition des esclaves s^associe au mépris de la vie, dans cette pensée d'un stoïcien, fort goûté de Sénèque (homo egregius) , et cité par lui : « Non est res magna vivere : omnes servi «vivunt, omnia animalia!» (Ep. Lxxvii, 6.)
* « Verba rébus proba. . . Facere docet pbilosopbia , non dicerc. . . »
Beaucoup , en effet , qui élaboraient les plus belles théories , qui sait, même? ceux qui, peut-être , parlaient le plus de philosophie pratique , pratiquaient fort mal , si Ton en croit Jnvénal , contemporain de Sénèque : « Avait-on besoin d'enseigner la cruauté pour se plaire au dur retentissement des coups et préférer le sifflement du fouet au plus doux chant des sirènes •? » Ce trait de la satire prouve , sans doute , que les déclamations philanthropiques n étaient pas si rares en ce temps-là. Du reste , ce n'est pas , en général , le caractère des philosophes du jour ; il leur est plus facile de se retrancher dans cette théorie superbe où les souffrances du monde |ie viennent point troubler le calme de leur raisonnement. Ils tranchent tout par une définition :
L'esclavage n*est pas ce qu'un vain peuple pense. C'est la thèse de Philon le Juif 2, et, de même, Dion
(fi|p. XX, I.) On trouve dans ie Satyricon de l'épicurien Pétrone, un mot qui résume toute cette théorie de l'égalité des hommes et le résultat où elle aurait dû aboutir : « Amici, et servi homines sunt, et aeque «unum lactem biberunt, etiam si illos malus fatus oppressent : tamen , • me salvo, cito aquam liberam gustabunt. » (C. 71 , p. 35o-35i.)
' Mitem animum et mores modicis erroribas aequos
Praecipit , atque animas servorum et corpora nostra Materia constare putat, paribusque démentis. An saevire docet Rutilus, qui gaudet acerbo Plagarum strepitu et nuUam sirena flagcllis Comparât , Antiphanes trepidi laris , ac Polyphemus , Tum felix , quoties aliquis , tortorc vocato, IJritur ardenti, duo propter jintea , ferro.
( Juvén. XIV , i4-}
* Philon le Juif , Que tont homme vertueux est libre, p. 873. Voyei lu tome I".
Gbrysostome emploie deux fort longs discours à le prouver. L'homme libre, selon lui, est le sage qui sait distinguer et choisir ce qu'il est bon de faire ; Tesclave, celui qui est incapable d'un tel discernement. Et il rejette dans le domaine de l'opinion ce qu'on appelle vulgairement esclavage ou liberté , sans plus se soucier de laisser parmi les hommes des maîtres et des esclaves ^ N'oublions point, pourtant, que, tout en niant la réalité de l'esclavage, il ne néglige point de donner aux maîtres des leçons d'humanité : « Il faut commander avec clémence , disait-il ailleurs, et accorder quelque relâche aux justes désirs des esclaves; les loisirs préparent au travail; l'arc, la lyre et aussi l'homme se fortifient dans le repos ^. » Sachons-lui gré aussi d'avoir réfuté, quoique timidement, avec la doctrine de l'esclavage naturel , tous ces sophismes qui prétendent encore prouver la légitimité des voies par lesquelles se perpétue l'esclavage : « Si la nature n'a point constitué un esclavage héréditaire, ni la naissance, ni la guerre, ni la vente, n'établiront une race d'esclaves, sans usurper sur les droits de familles que la nature avait produites pour la liberté ^. »
* Dion Chrys. XIV, p. 233. Il montre ensuite qu'un roi peut être esclave, et un esclave libre, cfuand il aurait été plusieurs fois vendu, quand il porterait les plus lourdes chaînes. Il cite différentes coutumes , conférant, comme un signe d'honneur, des marques appliquées ailleurs à l'esclavage, ou faisant des fonctions vraiment serviles l'apanage de la royauté, etc.
» Âp. SuA. Florilc^. LXII, 46.
^ Or^t. XV, p. 238 et suiv. — Il conclut qu*il faut juger l'homme coomier-un cheval , comme un chien de chasse. S'il a des qualités , il le faut ctire noble et de bonne race, sans rechercher son origine.
Epictète qui, esclave jadis, aurait du mieux compatir à Tesclavage, semble avoir pris dans son ancienne condi- . tion le droit dy être plus insensible ^ Lui aussi, cepen^ dant, il comprend Thumanité autrement que le vulgaire et que les politiques ; il élai^t la sphère où Thomme se meut en cette vie ; il le proclame habitant du monde et enfant de Dieu ; et au-dessus de ta cité nationale, il élève cette cité plus vaste qui comprend les dieux et les hommes ^. Mais il porte si haut sa théorie , qu'elle devient inapplicable aux choses du monde; et, d'ailleurs, quand il assure à tous une si parfaite ^lité, comment s'émouvoir de pitié pour des distinctions imaginaires^? Cest la faute de celui qui les souffre, et elles ne peuvent plus inspirer au philosophe que de l'indignation et du mépris.
E y a encore, en effet, parmi les honmies, cette distinction de libre el d'esclave ; mais à quoi s'applique-t-elle et comment faut-il l'entendre ? C'est au pur stoïcisme qu'É-
p. 241-244. — Dans son dixième discours, Sur les esclaves, il met dans la bouche de Diogène divers arguments contre l^emploi des esclaves et sur la servitude des maîtres qui dépendent de leur service, etc.
' Epictète , né à Hiérapoiis , en Phrygie, fut esclave d^Épaphrodîte , affiranchi de Néron. Un jour, dit-on, que son maître s^amnsait à lui tordre la jambe : «Vous la casserez,» dit Epictète; et Tévénement suivit la prédiction : «Je vous Tavais \Àen dit,» ajouta sur le même ton le philosophe.
* Épict. Diss, I, IX, 6 et II, V, 26.
^ « .... Ne peux-tu pas écrire ? Ne peux4u pas instruire des enfants? garder la porte d'autrui? Mais, dis-tu, il est honteux d*étre réduit à une pareille nécessité. Commence par apprendre quelles sont les choses honteuses.» (Diw. III, xxvi, 7.)
pictète demande la solution de ce double problème. Et d'abord, le corps n'est point ici en cause, il s'agit exclusivement de l'âme ^ il s'agit de la volonté ; nul n'est esclave , s'il garde son libre arbitre , nul n'est libre , s'il n'a puissance sur lui-même ^. Mais comment réaliser cette domination de soi qui est la liberté absolue [aùreèoitaiàv re xai avràvoiiov crvai)?en la réduisant à ce qui est véritablement de son ressort, en ne cherchant point à l'étendre au delà^. Or ces limites sont faciles à poser : « Tout ce que tu ne peux pas te procurer ou conserver, lorsque tu le désires, test complètement étranger*. » Biens, amis, enfants, famille, rien donc n'est à nous; le corps même n'est pas à nous ^, et , non-seulement il ne faut pas essayer d'en retenir la possession , mais il faut rompre les attaches qui nous y lient pour être libres.
Ainsi l'homme doit se réduire à l'àme , à l'âme privée
' Koxdf êeafiès trcàftaros fièv r^^f f ^X^^ ^^ xaxia' o ftèv yàp rà aôyiOL "kÙM^Uvoç, r)iv èè >{^x^v êeSeftévos, êovkos* ô é'aZ ro aoùfta Seêefiévos, rilv êè^^ifv'kskviiévosy iX&jdepos. (Epict. Fragm, 9.)
' OCSeis yàp êovXoç, rfiv 'apooUpeatv ÙTtàpyjav iXeédepos. . . . oôSeif ikeCdepof, éavrov fi^ xpajûv. (Ibid, 8 et 1 14.)
^ « On est maître , quand on a en son pouvoir les choses qu on veut avoir ou rejeter, de telle sorte quon puisse les prendre ou les laisser. — Celui qui veut être libre doit ne vouloir et ne fuir que ce qu'il a ainsi en sa puissance; sinon il est esclave.» {Man, xiv, 2.)
'• Diss, VI, I, 78, 99-io3 et 107.
'-' « Tandis que nous pourrions ne nous occuper que d'une seule chose, nous aimons mieux nous embarrasser d'un grand nombre : de notre corps, de notre bien, d'un père, d'un ami, d'un fils, d'un esclave.» (Diss. 1,1, i4, trad. de M. Thurot. Nous nous en servirons généralement dans les citations un peu longues. Cf. IV, 1 , 66-68 , et i)fan. I, 1 et 7. )
de la sensibilité , privée presque de son activité : « La liberté, dit Ëpictète, ne consiste point à jouir des objets désirés, mais à ne point former de désira » C'est Fâme ramenée à la pure intelligence , isolée de tout , immobile. Cest à la condition de ne tenir, de ne toucher à rien qu'elle sera indépendante. Voilà la théorie de la liberté et le fondement du système entier de la philosophie d'Epictète ; aussi ridée principale s'en reproduit-elle dans ses écrits avec la plus grande variété de formes. L'homme n'a rien que son âme; on ne doit donc jamais dire qu'on a perdu mais qu'on a rendu ce qu'on avait. « Votre enfant est-il mort? il est rendu ; votre femme est morte? elle est rendue 2. » Nous n'avons sur toutes ces choses qu'un droit de jouissance, pas même un droit; et le philosophe offre à cet égard des consolations bien faciles ^. Indifférent à la privation comme à la jouissance, l'intéresserez -vous, au moins, à la conservation des siens par un sentiment de pitié, sinon d'attachement? La famine et sa lente agonie, la guerre et ses violences , quand elles frappent des êtres si chers, n'ont-elles pas le droit de nous émouvoir? « Venons aux règles , » dit-il ; et il fait entendre que cela n'est un mal que par l'opinion qu'on y attache *. Ces règles , il se
* Diss. IV, 1 , 175; cf. III, XXII , 47.
^ Tè wtdètov ditéBavev; âveSédri" -/i yvvil dicéSavsv ; diteèédrt, (Mon, I, 11; cf. XV et XVI : «Qui! ne faut compatir qu extérieurement à de. pareilles douleurs. •)
^ «Sache, dit-il, que le voleur et l'adultère ne peuvent toucher aux choses qui t'appartiennent en propre, mais seulement à celles qui te sont étrangères et ne relèvent pas de ta puissance. • ( Diss, I , xviii , 1 2 , et tout le chapitre. ]
* DissA, xxviii, 26 et suiv. cf. III, xxvi, 4-6 : «Mais les miens
les applique d^ailleurs à lui-même : ni i*exii, ni la prison, ni les fers, n*ont pour lui de terreur. L'exil, il est citoyen du monde. « Mais je f enchaînerai ! — O homme ! que distu P moiP ma jambe, veux- tu dirç; mais ma volonté, Jupiter lui-même n'en triompherait pas. — Je te jetterai en prison. — Ce corps misérable^. . . » Les supplices ne le touchent pas plus^; son corps, il l'appelle déjà un cadavre ! et la mort , qu'est-elle P la dissolution des éléments ; et ^n'estce point assez que ces éléments ne puissent pas périr ^ !
C'est par cette force d'inertie qu'il résiste à tout; insensibilité complète, indifférence absolue^, voilà sa philosophie : étrange quiétisme qui s'impose dans les âmes non par le triomphe de Dieu , mais par l'orgueil du moi; non par la domination de la grâce, mais par l'exaltation de la liberté] Quelquefois on pourrait croire à une assimilation plus entière : après s'être détachée de tout, l'âme va
endureront ia faim. — Quoi donc ! la faim qu'ils endurent les conduit-elle ailleurs? La descente ici-bas n*est-elle pas la même? Les enfers ne sont-ils pas les mômes? — Quelle dififërence y a-t-il , sinon que tu y descends à jeun , et qu'eux s*y rendent après avoir crevé d'indigestion et d'ivresse ? •
* Diss. I, II, 23; cf. I, XXIX, 26; II, XVI, 82; I, xix, 8-10 : « Jeté ferai mettre les fers aux pieds. — Celui qui fait grand cas de sa jambe s'écrie : Non , aie pitié de moi. Mais celui qui fait cas de sa volonté dit: Si cela te paraît plus avantageux, encbaîne-moi. — Tu ne t'en inquiètes point ? — Je ne m'en inquiète pas. — Je te montrerai que je suis le maître. — Et comment cela? Jupiter m'a créé libre. Penses-tu qu'il souffrira que son fils soit réduit en servitude ? Voici mon cadavre, tu en es le maître , prends-le. ».
* Diss. I, II, 29. — 3 Ibid. IV, vil, i5. — * Ibid, UI, xvii, 5-fin-, cf. IV, VII, 5.
se détacher d'elle-même, et, comme dans le quiétisme, son extase sera une réunion à Dieu ^ Cette volonté propre , où le philosophe a cherché le principe de la distinction des hommes, ne court-elle pas de bien grands périls? A force de se ramasser en elle-même, de peur de toucher encore aux choses étrangères, le terrain lui manque; et, pour ne rencontrer ni limite, ni gêne, elle s'interdit l'action : n'est-ce point cesser d'être? n'est-ce point s'anéantir elle-même que de s'abandonner, comme il le dit, à la volonté de Dieu^? Ne nons y trompons point, cependant. Le principe de sa liberté demeure avec toute son énergie, et cette résignation apparente cache une plus haute exaltation de l'âme. La volonté de Dieu à laquelle elle se livre, ce n'est même pas dans les choses extérieures , c'est en ellemême qu'elle en cherche la révélation : car « la raison est supérieure aux présages ^. » La raison veut que , pour toutes ces choses indifférentes de la vie, elle se laisse aller au cours des événements : qu'est-ce que la vie ? un rôle; chacun doit remplir son personnage sur cette scèi^e du monde, long ou court, important ou médiocre*. Mais faudra- t-il toujours l'accepter jusqu'au bout? « Eh quoi ! si l'on m'envoie à l'île Gyare? Si cela t'arrange, tu iras; autrement, tu sais le lieu où tu dois te rendre , bien loin d'aller à l'île Gyare : le lieu où doit arriver un jour, bon gré, mal gré , celui qui t'y envoie maintenant ^. » La raison demeure donc l'interprète suprême de la volonté divine ; et, si elle juge, n'est-ce pas elle qui commande, alors que l'âme ne semble qu'obéir? Ce privil^e, Épictète le lui
* Diss. IV, I, 99-io3. — * Ibid, 89-91 ; cf. vu, 17. — ^ Man. xviii. * Ihid. XVII. — * Diss. II, vi, 22.
réserve dans les passages même où il prêche la docilité et la soumission » comme pour en marquer plus nettement les conditions et le caractère. . . « Dans quelque poste que tu m'aies placé, je mourrai mille fois (comme dit Socrate) plutôt que de l'abandonner. Mais encore où veux-tu que j'aille.^ Ah! en quelque endroit que je sois, souviens-toi de moi. Si tu m'envoies dans un lieu où les hommes ne peuvent vivre d'une manière conforme à la nature, je me retire, non pour te désobéir, mais persuadé que tu me donnes ainsi le signal de la retraite ^ »
Ainsi il ne paraît s'élever contre le suicide que pour en éloigner la légèreté ou le caprice, et le remettre, conmie un droit sacré , sous la sauvegarde de l'inspiration divine : chez les animaux vraiment libres , cette inspiration , c'est l'instinct de la nature ; chez les hommes vraiment libres , c'est la voix de la raison 2.
Ces principes établis, rien de plus simple que de les appliquer aux conditions sociales; et ces applications se reproduisent partout dans le Manuel et dans les Discours d'Epictète , avec quelques variations de forme , selon qu'il considère l'homme libre ou l'esclave. C'est de l'homme libre qu'il parle, surtout, car c'est à l'homme libre qu'il s'adresse : on le reconnaîtrait au nom d'esclave {àvhpàirohov) qu'il prodigue à son interlocuteur. Il veut le désabuser, en effet, sur ces droits d'homme libre ou de maître, dont il se croit en possession. Il n'est pas maître, car l'homme n'a que deux maîtres dont il subit successivement le joug: la vie et la mort. Il n'est pas libre , car il est esclave des
' Diss. m, XXIV , 95-1 o3.
2 Ibid. IV, I. 2 5-3o.
sens, esclave du luxe, esclave de ranibition^ S'il fallait au philosophe quelque autre preuve de servilité, il la trouverait dans Tagitation, le trouble et la misère que ce prétendu libre éprouve dans son indépendance^; mais ces puissances toutes morales qui le dominent le ramènent à l'autre forme de la servitude: esclave de ses besoins, il deviendra l'esclave des autres hommes, de tous ceux qui ont le pouvoir de lui accorder ou de lui refuser quelque chose ^; au moins l'esclave de César : car il l'avoue pour maître. C'est le maître de tous. — Mais que lui fait la condition des autres? Il est esclave dans une grande maison, rien de plus * : et que de fois il devra flatter encore les vrais
* Diss, I, XXIX, 60; III, XX, S\ III, XXVI, 2i-a4, et IV, i, 8-12 : t Comment! je suis esclave, moi dont le père et la mère étaient libres, et qui n*ai jamais été acheté ! Mais, de plus, je suis sénateur et favori de César; j'ai été consul, et je possède un grand nombre d'esclaves. — D abord , 6 excellent sénateur! lui répondrai-je , peut-être que ton père, ta mère, ton aïeul et tous tes*ancêtres ont porté le même joug qae toi ; mais, quand bien même ils auraient été libres, qu est-ce que cela a de commun avec toi ? »
' c L'homme libre est celui qui vit comme il lui plaît. Personne ne veut vivre dans le péché, dans l'erreur, dans la crainte, etc. Or tel est l'état du méchant ; donc le méchant n'est pas libre. * Et plus bas : « La liberté est quelque chose de grand prix. . • Un homme en possession d'un bien aussi grand ne peut être misérable. Donc, si Ton voit un ho^me malheureux , c'est qu'il n'est pas libre. Ne recherche pas quels sont ses aïeuls ou bisaïeuls , s'il a été acheté ou vendu. Si tu lui entends dire du fonds de l'âme : a Hélas! Seigneur !» dis qu'il est esclave , quand on porterait douze faisceaux devant lui : c'est un esclave revêtu de la pourpre.» (Ibid. IV, i, 1-6 et 55-58.)
' Ibid. 59-60.
* Ibid. IV, 1 , 1 2-1 4 ; cf. 47 et 178 : « Eusses-tu été mille fois consul , et cussos-tu l'entrée du palais , comme ami de César, lu n'en seras pas
esclaves du logis, les esclaves des empereurs , les esclaves de tous ceux qui peuvent le conduire à ces dignités pour lesquelles il est prêt à se vendre lui-même ^
Nous avions vu d'abord où était la vraie liberté, voilà maintenant l'esclavage véritable. C'est assez dire que l'affranchissement légal ne suffit pas pour en tirer. « Le maître n'a-t-il donc rien fait quand il présente et fait tourner son esclave devant le préteur? Oui, sans doute, il Ta fait tourner devant le préteur. Rien autre chose? Si; il lui a imposé l'obligation de payer le vingtième. Mais quoi! à ce prix n'a-t-il pas gagné la liberté? Pas plus qu'il n'a gagné le calme de l'âme ^, » et il montre les déceptions et les chutes nouvelles de l'affranchi. Jusque-là il s'était figuré qu'il avait été entravé , malheureux , faute d'avoir la liberté conmie les autres. . . Le voilà mis en liberté. « Mais bientôt , n'ayant pas de qupi vivre, il cherche quelqu'un qu'il ira flatter et chez lequel il soupera. Ensuite il travaille à quelque ouvrage de peine et endure de grandes fatigues; et, s'il trouve quelque bon râtelier, le voilà retombé dans une servitude pire que la première. Ou bien, s'il est dans l'opulence, homme grossier et sans éducation, il devient amoureux d'une esclave, il déplore son infortune et regrette sa première servitude : car quel mal avais-je sous
moios esclave parmi d autres esclaves , et tu reconnaîtras que les philosophes avancent peut-être des choses contraires à l*opinion, ainsi que disait Cléanthe, mais non contraires à la raison. »
^ «Lorsque, pour obtenir ces grandes et illustres magistratures, ces honneurs distingués , tu baises les mains des esclaves d'autrui, et n es pas même esclave d'hommes libres. . . » (Diss, ÏV, i, i48 ; cf. I, XIX, 19-22.)
^ Diss. II, I, 26^28.
EVANGILE ET PHILOSOPHIE. (i3
mon maître? Lun me fournissait des vêtemenls, lautre des chaussures, un autre me nourrissait, un autre me soignait dans ma maladie, et je lui rendais peu de services! Maintenant, malheureux, que n^aije pointa souffrir, ayant plusieurs maîtres au lieu d*un seul. Si j avais f anneau d'or, si j'allais à Tarmée , si j'étais sénateur . . ! Alors le voilà au nombre des esclaves qui assistent au conseil ^. •
Ainsi l'esclave a passé d'une servitude à une autre ; il n'a £sdt que changer de chaînes, et souvent il en a reçu de plus pesantes et de plus dures. Que ne cherchait-il plutôt sa liberté en lui , que ne suivait-il l'exemple de Diogène? Dîogène, dans la captivité, ne connut aucune des craintes de l'esclave, gourmandant les pirates qui l'avaient pris sur leur conduite envers les prisonniers , et reprenant le maître qui l'acheta de leurs mains^. Pourquoi ? C'est qu'il avait la liberté en lui , bien avant d'être tombé en servitude. » U disait à ce sujet : « J'ai cessé d'être esclave depuis qu'Antisthène m'a affranchi. » Et comment l'a-t-il rendu libre? Écoute ses paroles : « Il m'a donné la connaissance des choses qui m'appartiennent, et de celles qui ne m'appartiennent pas^. »
Quelles sont les conclusions pratiques de cette doctrine touchant l'esclavage ? Elles sont également simples pour l'esclave et pour le maître. L'esclave qui veut être libre n'a point à changer d'état ; qu'il change de sentiments ^ et le maître n'a pas à s'en préoccuper davan^ tage pour la raison bien simple que nous avons déjà vue:
» Diss. IV, 1 , 33-Ai . — * I6ûf. 1 1 4- 1 1 7. — ^ Ibid. III , xxiv , 66-69. ^ E/ jSouXei SoCiXûùv èxjàs vvdpx,eiv , auTÔ$ avoXti^Ti SovXeias * éai^ ^ iXsùOepof, âv dvo}<\i6vis èïïtÔvpiias. (£pict. Fragm. 44-)
Tesclave qui comprend sa position n a pas besoin de pitié ; celui qui s'en afflige n'en mérite pas. Cela n'empêche pas Ëpictète de conseiller la modération dans Tusage et dans le traitement des esclaves ; c'est même une suite de sa doctrine au point de vue de l'homme libre : il ne faut pas qu'il se rende esclave de sa colère, esclave des mille complications d'un service étranger ^ Il ne réclame rien, d'ailleurs, au nom des esclaves, et il y a même, chez Ëpictète, comme un fond de mépris dans cette maxime qui, pourtant, eût supprimé leur condition : « De même que l'homme sain ne voudrait pas être servi par des malades, de même l'homme libre ne devrait pas se laisser servir par des esclaves, ou laisser en servitude ceux qui vivent avec lui 2. » Ne lui demandez pas d'exciter la compassion sur les injustes rigueurs de l'esclavage; il établit des vérités, il soutient des principes : c'est sa manière à lui d'aimer et de servir le genre humain ^. Ne lui demandez même pas de porter parmi les hommes ces lumières de régénération et de vie : la philosophie est dans le monde comme le soleil; aveugles, qui ne la voient point. Ainsi la liberté et l'esclavage du monde sont des chimères; la vraie manière d'être libre, qu'on soit libre ou esclave selon les hommes, est un art dont Ëpictète prétend avoir le secret; mais les esclaves ne viennent pas le lui demander, et le philosophe croirait se dégrader en allant le leur offrir luimême, comme ces médecins qui, de son temps, à Rome, allaient chercher les malades, au lieu de les attendre*.
^ Diss. I, XIII, 2 ; Man. xxxiii, 7 ; et ie comm. de Simplicius , 46 1 p. 871. — * Épict. Fragm. 43. — ^ Diss. III, xxiv, 64-66.
^ Le philosophe doit-il inviter les hommes à venir l'entendre? De
Ce dernier trait achève de caractériser la doctrine d'Epictète en regard de celle de l'Évangile. Épictète (il en témoigne lui-même) a connu le christianisme ^ et, peut-être, rinfluence des idées chrétiennes s'est-elle manifestée dans ses pensées comme malgré lui. Il s'en sépare, en effet, et Ton voit combien, sous des formes qui semblent analogues, il en diffère au fond. L'Évangile ne nie point la réalité , mais il en montre une autre au delà de la vie présente. Enfermée dans le temps, la philosophie ne pouvait trouver de consolation à l'esclavage qu'en le payant de mots. Cela suffit à Épictète, et il dédaigne tout le reste. Mais ce que nous avons vu ne nous ôte pas le droit de demander s'il y avait lieu de tant rabaisser la foi et la pratique de l'Église devant les théories de son austère et sèche raison.
Cette impassibilité stoïcienne qu'on trouve dans l'ancien esclave Épictète se reproduit dans l'empereur Marc-Aurèle, son disciple. Il y a, sans doute , de la grandeur dans un prince qui sut user du trône , comme Épictète de ses fers; il y a de l'élévation dans cette pensée qui posa si généreusement les grandes questions morales de l'âme et de la Providence, et n'en dit rien qui ne fut digne de la condition de l'homme et de la nature de Dieu (i). Comme
même que le soleil, la nourriture et la boisson attirent les hommes à eux , le philosophe doit-il attirer de la même manière ceux auxquels il veut être utile? Quel est le médecin qui demande A un malade de venir le soigner? Et cependant, Rapprends que maintenant, à Rome, les médecins font celte demande à leurs malades. {Diss. III, xxiii, 27.). . . Il se moque d'une invitation de ce genre de la part d*un philosophe. » /fciUlV, Yii, 6.
Épictète , il sent bien que lliumanité ne se renferme pas dans les murs de la cité ; il lui reconnaît une plus vaste patrie. « Un poctefait direà son personnage-: « O bien-aimée « ville de Cécrops! » Et toi ne peux-tu pas dire : Salut, chère cité de Jupiter ^ ! » Mais cette cité comprend , comme l'autre , ses libres, ses esclaves; et, adoptant la doctrine d'Epictète, il rejette la liberté et la servitude dans le domaine de l'âme, dans le ressort de la volonté. Qu'il disserte, après Épictète, dans le langage du Portique, sur la servitude du corps et sur cette liberté de l'âme , élevée , par sa nature , au-dessus de l'atteinte des brigands ^ , il n'en maintient pas moins, dans le domaine du droit, le fait social de l'esclavage ; et on pourrait douter de ses sentiments envers les esclaves , quand on le voit parier avec tant d'égalité d'âme de ces chasses organisées contre les hommes ou contre les bétes ^, ou avec tant d'indifférence et d'ennui de ces combats de gladiateurs, qu'il aurait dû flétrir comme philosophe, s'il ne pouvait les supprimer comme empereur^. Mais le devait-il comme stoïcien, et pouvait-il tenir compte des préjugés vulgaires? Heureuse-
* Marc-Aurèle, Comment IV, 28 ; cf. XII, 36.
* Ibid. XI , 36 : kift/lM ^poaipéffeœs oC yivereu • rd rov Èmxn^rov. Voyez ie développement dans Épictète. (Diss, IIF, xxiv,etl, xviii.) Cf. M. Aur. VI, 28. — Julien développe la même doctrine sur ie véritable esclavage. (OrcU. VI, adv, imper, canes, p. 195-196, éd. Spanb.)
^ « Une araignée est fière quand eUe a pris une mouche ; tel homme s'enorgueillit d'avoir pris un levraut; tel autre, des sardines au filet-, tel autre, des sangliers; tel autre, des ours; tel autre, des Sarmates. » ( Marc-Aurëie , Comm, X , 10.)
* Le vain appareil de la magnificence, les spectacles de la scène, les troupeaux de petit et de grand bétail , les combats de gladiateurs,
ment, Marc-Aurèle a fait plus que des pensées; il a fait des lois ; et on le voit, avec plaisir, apporter, à radoucissement de la condition des esclaves et aux intérêts de leur libération , une faveur que sa philosophie ne lui demandait pas ^
Malgré le fond de mépris qui restait dans Topinion générale contre les esclaves, malgré Tindifférence affectée de la philosophie systématique à leur égard» les âmes gêné* reusement douées incliiuient à la douceur. Plutarque disait avec bonhiNaiie que, d'abord, il avait cessé de s'emporter contre les siens, préférant les laisser devenir mauvais que de le devenir lui-même; mais, ensuite, il s'était aperçu que la douceur avait la même influence que la sévérité 2. Il avait commencé par le stoïcisme, il finissait par l'humanité pure et simple. Il en donne une touchante et noble leçon , à propos de cette dure maxime économique de Caton le censeur : qu'il faut vendre ses vieux hœufs , ses vieux esclaves, avec la vieille ferraille. «Pour moi, dit-il, je trouve que se servir de ses esclaves comme de bêtes de somme . et , après qu'on s'en est servi,
tout cela est comme un os jeté en pâture aux chiens, un morceau de pain qu on laisse tomber dans un vivier; ce sont des fatigues de fourmis trdnant leur fardeau, une déroute de souris effrayées, de marionnettes mises en mouvement. Assistes-y donc avec un sentiment de bonté, sans orgueil insolent; réfléchis que la valeur de chaque homme est en raison de celle des objets quil aflfectionne. [Ibid, VI, 46.)
' Voir au chapitre suivant , passim,
* Plat. De compesc, ira, 1 1 , p. iSg. Sa pratique valait bien celle des Tyrrhéniens, qu'il cite en exemple, dans ce même traité, Sar la manihv dt^çomprijner sa colère : (ihid. p. 46o) Us ne fouettaient leurs esclaves cf/^ son des flûtes et haatbois!
les chasser ou les vendre dans leur vieillesse , c'est la marque d'un méchant naturel et d'une âme basse et sordide, qui croit que Thomme n'a de liaison avec l'homme que pour ses besoins et pour sa seule utilité. ... Je sais que, pour rien au monde, je ne me déferais d'un bœuf qui aurait vieilli en labourant mes terres ; à plus forte raison ne pourrais-je jamais me résoudre à renvoyer un vieux domestique, en le chassant de ma maison, comme de sa patrie , et en l'éloignant du lieu où il serait accoutumé, et de sa manière de vivre ordinaire *. »
Pline, qui connut les chrétiens, et qui, tout en les condamnant pour crime de religion , rendait à leurs vertus un si éclatant témoignage, se montre, par sa vie domestique , digne d'avoir pu les apprécier. Il était pour les esclaves un maître tout débonnaire, jusqu'à souffrir de sa douceur même , par les négligences qu'elle autorisait 2. Mais il en trouvait une sorte de compensation dans le sentiment qu'il avait de sa bonté, pensant au mot d'Homère: « comme un père indulgent , » et pratiquant à la lettre le mot romain : père de famille^. Ses esclaves, en eflFét, étaient pour lui comme des enfants : il veillait avec sollicitude à leur bien-être , n'épargnant rien pour leur santé ,
* Plut. Cat Maj. 5 (trad. de Dacier).
' l\ invite un de ses amis à visiter une de ses campagnes : « ut mei « expergiscantur aliquanto, qui me secure ac prope negligenter ex- « spectant. Nam mitium dominorum , apud servos , ipsa consuetudine «metus exolescit. » (Pline, Epist. 1,4.)
^ « Video quam moHiter tuos habeas : quo simplicius tibi confitebor «qua induigentia meos tractem. Est mihi semper in animo et Home- «ricum illud : IlaTT^p S' as ijntos ^evy et hoc nostrum, «p^j^milias.» (i6.rf.V. 19.) " ^
ni les loisirs ni les plus coûteux voyages^; et, quand il était menacé de les perdre , il ne se consolait lui-même qu*en donnant, par rafTranchissement, à leur dernière heure, les consolations de la liberté 2. Il ne cherchait point, du reste, à dissimuler la peine que lui causait leur mort. Car ces pertes, il en a la conscience, n'étaient pas seulement pour lui un dommage, comme pour ces philosophes qui se croient hommes si grands et si sages par cette façon de penser : « Qu'ils soient grands et sages, je ne le sais, dit Pline, mais ils ne sont pas hommes^; » et il se résigne à avoir moins de sagesse avec plus d'humanité. Félicitonsle et de cette préférence et de sa douleur : car ces faiblesses^ si hautement méprisées des philosophes du temps, renferment en elles plus de vertu que leurs austères principes; et ces simples pages, où on le voit épancher dans le sein d*un ami les confidences de sa vie de famille, durent avoir pour les mœurs une plus heureuse influence que
^ Témoin TaffraDchi , littérateur et comédien , dont il est ({uestion dans la lettre citée (V, 19]. Pour rétablir sa poitrine fatiguée, il lavait envoyé sous le climat d'Egypte.
' flVideor enim non omnino immaturos perdidisse, quos jam li-
• beros perdidi.» (Pline, Ep, VIIJ, 16.) Ainsi fait Martial à son secrétaire Démétrius mourant :
Sensit deficiens sua prœmia , meque patronum Dixit, ad infemas liber iturus aquas.
{Epigr. I, cii, 4.)
^ «Nec ignoro alios hujusmodi casus nihil amplius vocare quam
• damnum, eoque sibi magnos bomines et sapientes videri. Qui an imagni sapientesque sint, nescio : bomines non »unt. v (nine, Ep. VITÎ, 16.)
toutes les dissertations d'Epictète et les pensées de Marc- Aurèle sur Fesclavage et sur la liberté.
On retrouve la trace de ces bons sentiments dans les moralistes d'un temps postérieur, par exemple, dans les Distiques moraux de Dionysius Caton , auteur du ii* ou du III* siècle : « Lorsque les fautes des esclaves te poussent de l'indignation à la colère , sache te contenir toimême, afin d'épai^ner les tiens. — Lorsque tu achètes des serviteurs pour ton usage privé, quoique esclaves, souviens-toi qu'ils sont hommes ^ » On en retrouve aussi l'influence non pas seulement dans ce vague domaine de la poésie ou de la spéculation philosophique, mais à des sources où elle devait se traduire, non en actions, mais, mieux encore, peut-être, en mesures générales, en règles obligatoires pour tous : dans la loi et dans la jurisprudence. C'est là que nous allons suivre cette mystérieuse impulsion qui déjà remuait, entraînait les esprits.
' Servorum culpis quum te dolor urget in iram ,
Ipse tibi moderare , tuis ut parcere possis. — Quum famulos fueris proprios mcrcatus in usus , Ut scrvos dicas , homincs tamen esse mémento.
(De morihttt, adJUium^ I, 3? et IV, 44.)
Ces vers rappellent les ïambes grecs de Philémon , déjà cités :
KAi> SovXoç ^ ris, ovdèv ^rrov, èiattotoL, AvdpujTtos ovtSç èoTtVf èiv ivBpddisoç jji.