CHAPITRE VIII
RÉACTION DE l'eSCLàYAGE. — GUERRES SERVILE8, GUERRES CIVILES.
« Ce n'est pas seulement lorsque Ton est revêtu d'un pouvoir politique qu'il convienl de traiteravec douceur ceux qui dépendent de notre autorité ; mais, dans la vie privée même, la prudence nous prescrit d'user d'humanité envers nos domestiques ; car, si, dans la cité, Tarrogance et Textrême sévérité font naiire des discordes civiles entre les citoyens, de même, dans les maisons de simples particuliers, des vices semblables engendrent les complots des esclaves contre les maîtres, et quelquefois donnent lieu à d'effrayantes rébellions qui menacent le repos des villes : plus les maitres sont cruels et injustes, plus les hommes rangés sous leurs lois finissent par pousser le ressentiment jusqu'à la férocité. Celui que la fortune a placô dans une condition inférieure peut consentir à céder à ceux que le sort a mis au-dessus de lui les honneurs et la gloire ; mais, lorsqu'il se voit privé de la bienveillance à laquelle il a de justes droits, l'esclave révolté traite ses maîtres en ennemis* . »
1. Diod. Fragm. XXXIV, et XXXV, n, 35 (éd. Didot); trad.de Miot,
280 LîVHE lî. CHAPITHE Vlll. '
Voilà le jugement que Diodorede Sicile, éclairé par Thistoire, portait sur le régime de l'esclavage, voilà les garanties qu'il réclamait pour les esclaves, les dangers qu'il montrait aux maîtres, s'ils persistaient dans leurs habitudes de dureté etde mépris : et pourtant ces droits que la nature dertiommc laissait, avec son empreinte sacrée, dans les classes asservies, furent toujours méconnus, et les maîtres, en leur imposant leurs caprices, leur commandaient la résignation, le silence et la docilité. On voulait qu'elles souffrissent, qu'elles se résignassent aux duretés mêmes d'un commandement injuste :
Indigna, digna habenda sunt, herus quse facit ^ ;
etPhèdre,rafrranchi, avait une fable qui aboutissait aux mêmes conclusions. C'est un esclave qui se plaint à Ësope :
«J'ai des coups, dit-il, par-dessus les épaules, et le fouet ne manque jamais ; on m'envoie à la campagne servir la famille rustique; si le maître donne à souper dehors, je lui porte le flambeau sur la route ; j'ai mérité la liberté, et je blanchis dans l'esclavage: » il veut fuir. « Un mot, » lui dit Ésope. « Sans avoir rien fait de mal, tu éprouves tous ces inconvénients : que sera-ce, si tu manques au devoir, à quels maux ne dois-tu pas t'attendre ? » Celte réflexion le détourna de la fuite*.... »
Dans la fable ; mais, dans la réalité, il est douteux qu'elle
(. VII, p. 255. — Memmius lirait de ces révolles des esclaves conlre les commandements injustes un moyen d'exciter le peuple contre les grands : • Servi aère parati imperia injusla non perferunl-, vos,Quirites, • imperio uati, » etc. (Sali. Ju^. 31.)
1. Piaule, Capliv, II, i, 155. De même encore Sosie dit à son maitre qui veut le châtier, quoique sans raison (Amph, II, ii, 400) :
.... Tous suMi ; Proinde ut coramodum 'st et lubct quidque lacins.
S. Pha?dr. Fab. nov, xn*
nËAGTION 1)E L'ESCLAVAGE. 281
ait eu le même succès : témoin tant d'autres expédients par lesquels on voulait prévenir toutes ces tentatives de l'esclave, ou les faire avorter, l'anneau qui lui serrait le pied, le collier qu'il portait au cou, la flétrissure qui le marquait au front, et ces proclamations ou affiches, et ces chercheurs jurés (/ujfi/ivarii), et ces récompenses à qui le ramènerait, et ces peines à qui lui donnerait un asile ^ Ni le mauvais succès, ni les châtiments terribles dont il était suivi, n'eurent la vertu qu'on attribue au conseil d'Ésope. La douceur même n'y sufSt pas toujours, si l'on en croit les consolations de Sénèque à son ami Lucilius, dont il vantait ailleurs la modération et la clémence*. L'esclave, en général, ne restait indifférent que quand il ne pouvait que changer d'esclavage, comme cet âne de la fable : « Si je dois porter mon bât*I »
Hais ce n*était pas seulement une possession incertaine, c'était une dangereuse propriété. 11 y eut, sans doute, au sein des classes serviles, des exemples d'affection et de dévouement sincère ; tous les maîtres n'étaient pas cruels, et leur humanité pouvait quelquefois, contre l'influence même de resclavagc, réveiller les plus nobles sentiments de l'homme dans ces âmes si souvent dégradées. Ou citait les esclaves de Grumente, qui avaient fait sortir leur maitresse de la ville prise d'assaut, en feignant de la conduire au supplice; l'esclave de Vettius emmené captif, le tuant
i. Voyez le chapitre vi, qui précède, celui qui y correspond dans FHistoire de Tesclavage en Grèce, et la note 55 à la fin de ce volume.
2. Sénèque, Ep. cvu, i et 5. Cf. les éloges qu'il donne à son humanilé, dans sa lettre xlvii, i. — De même Symmaque voyait fuir ses esclaves ; il écrit à un de ses amis pour qu'il 1 aide à les ramener. (Ep, X, 13.)
3. Ergo quid refert mea Gui serviam, clilellas dum portem meas?
(Phèdre, I. xv, W.)
pour rafTranchir, et se tuant après lui (56) ; et de semblables traits pouvaient surtout se recueillir aux jours les plus mauvais des guerres civiles. Il y eut des esclaves qui non seulement résistèrent aux provocations et se turent sur la retraite des pix)scrits, comme les esclaves de Varron, mais qui se firent eux-mêmes leurs gardiens et leurs protecteurs. On en vit se prêter à leurs stratagèmes, se constituer les satellites d'un Apuleiuset d'un Aruntius» quand, pour mieux fuir, ils prirent Thabil de centurion et feignirent de poursuivre les traîtres ; ou encore, accompagner comme licteurs Pomponius qui, revêtu des insignes de la préture, osa traverser Rome, monter à la porte de la ville sur un char de TÉtat, parcourir l'Italie et passer en Sicile, au camp de Pompée, sur un vaisseau des triumvirs *. D'autres fois, leur affection ne se borna point à seconder, elle inventa des ruses : ainsi, pendant les massacres de Marins, les esclaves de Cornutus- jetaient dans les flammes du bûcher un cadavre inconnu qu'ils donnèrent aux soldats comme leur maitre*; et, dans les proscriptions du second triumvirat, un esclave de Rcstion faisait plus : devenu tour à tour l'objet des bontés et des rigueurs de ce Romain, qui, pour certains crimes, l'avait fait marquer, il le rejoignit dans sa fuite et, loin de le trahir, le cacha dans une grotte ; puis, comme cette retraite allait être découverte, il se jeta sur le premier passant, le tua et le présenta aux bourreaux comme son maître, appelant en témoignage de sa vengeance les stigmates qu'il portait au front '. Quelquefois les esclaves ne livrèrent point aux
i. Appien, G. civil. IV, 47, 45. 46, 45. — 2. Ibid. l 75.
5. Ibid. IV, 45. Cf. Dion Cass. XLVtl, 10, p. 498, 1. 68; Val. Max. VI, vm, 7 ; Macrobe, Sai. I. xi, p. 247. Martial y fait aussi allusion. (Ep. in, XXI, 1.)
meurtriers d'autres viclimes qu'eux-mêmes ; on en vit qui sauvèrent leurs maîtres au prix de leur tête, changeant de vêlement avec lui et attendant la mort ^ Âppien rapporte quelques autres exemples du temps des guerres civiles, et Sénèque, qui en avait cité plusieurs, en prend de plus récents à Tépoque, non moins redoutable, des délations, sous Tibère*. Mais ces exemples sont des faits particuliers, auxquels on peut opposer leurs contraires. La vengeance des esclaves ne s'arrêta pas toujours devant la crainte des plus cruels supplices ' : comment se fût-elle contenuedevant rimpunité ? Comment n'eût-elle point cédé aux entraînements des proscriptions, qui faisaient appel à toutes les mauvaises passions de leur race, et les soulevaient contre leurs maîtres par Tappât du sang, de Foret de la liberté ? Combien de fois l'esclave ne se fit-il pas lui-même le bourreau de celui qui prétendait disposer de sa vie ? Combien de fois des mères éplorées tendirent vainement les bras à leurs servantes furieuses ^ ? Appien mêle aux exemples de dévouement que nous avons cités des exemples de ces trahisons d'affranchis ou d'esclaves' ; et pourtant, en plus d'une occasion, le sentiment public s'en émut et les fit réprimer. Un esclave qui apportait à Crassus des preuves écrites contre Carbon lui fut renvoyé chargé de chaînes* ; un autre, qui dénonça son maître pendant la rivalité de Mariuset de
i. App. G. civ. IV, 29. Cf. Sén. De benef. III, 25.
2. • Sub Tiberio Câesare fuit accusandi frequens et pêne publica • rabies, quse omni civili bello grayius togatam civitatem confecit. » (Ibid. 26.)
3. € Cnidelitatem piÎTatorum serviles quoque manus, sub certo cni- « cis periculo, ultse sunt. j» (Sén. De clem. I, 26.)