CHAPITRE IX
mFLUENGB DE l'eSGLATAGE SUR IJSS CLASSES LIBRES.
Les dangers de l'esclavage pour les maîtres et pour les républiques furent un des premiers effets de cette condition contre nature où Thomme avait été placé par la force. Toutefois ces dangers furent toujours, sinon prévenus, au moins contenus à Rome : car Rome était encore assez puissante pour résister dans une lutte ouverte. Mais il y eut d'autres sortes d'influences, d'autant plus redoutables que Ton s'en d(^fiait moins, qu'on les acceptait même. Insinuées dans les mœurs, elles formèrent peu à peu les habitudes de la vie privée et les usages publics ; elles dominèrent alors toute cette société qui avait cru mettre lesclavage à son service : et ce fut, comme en Grèce, pour la dépravation de la famille et lu ruine de TÉtat.
L'influence de l'esclavage se marque dans la vie des hommes libres comme dans celle des esclaves, et les scènes de Piaule, qui nous l'ont fait voir pour ceux-ci, ne s'appliquent pas moins aux premiers. Les uns el les autres sont en parfait accord de caractère : c'est bien l'esclavage
en action et la société où règne Tesclavage ; et si, au temps de Plante, ces peintures peuvent n'avoir qu'une application restreinte encore, bientôt, nous l'avons dit, le progrès des mœurs nouvelles, apportées de la Grèce, aura élevé Rome entière au niveau de ce théâtre originairement emprunté.
Quel est le ressort de toute cette comédie ? C'est, comme sur le théâtre moderne, Tamour, mais Pamour de l'esclave, de la courtisane ; et toute l'action participe au ca^^actère de ce personnage : il ne s'agit plus de sentiment, mais bien d'argent; toutes les mœurs se conforment à ses habitudes de vie. Ainsi se groupent autour d*elles et le fils de famille, dont toute l'ardeur tourne à l'escroquerie, et le père de famille, dont la vertu consiste à ne se point laisser duper; puis ceux qui exploitent le premier aux dépens du second, le leno qui tient la courtisane, l'usurier qui offre de quoi l'avoir (les deux rôles sont parfois cumulés) ; et les esclaves dont l'industrie aide à l'obtenir à meilleur compte : car l'esclavage, qui fournit si souvent à la pièce l'objet de l'intrigue dans la courtisane, lui en donne aussi l'agent principal parmi tant de serviteurs empressés à conduire au but le jeune maître, moyennant l'entier sacrifice du devoir et de la dignité.
Ce sont les mœurs du théâtre, ce sont les mœurs de la société elle-même où Ton retrouvait les mêmes causes et les mêmes moyens d'action. A toutes les époques de la vie, l'esclave parait à côté de l'homme libre, avec le devoir de le servir, et, trop souvent, avec la force de le dominer ; et la loi, impuissante contre cet ascendant que la nature accorde, sans nul égard aux distinctions sociales, ne prit même aucune mesure pour éviter les occasions où la faiblesse de l'âge devait inévitablement livrer la race libre aux races servîtes.
L'esclaTe s'empara du Romain dès son enfance; il régna sur la jeunesse par Tèducation. Sous l'empire de cet esprit nouveau qui prétendait introduire dans la république les idées et les habitudes de la Grèce, on lui demanda des maîtres, on les trouvait parmi les esclaves, et on les accepta sans tenir compte de ce que le seul caractère de Tesclavage devait enlever à l'autorité morale de leur direction. Les meilleurs eurent le droit de donner un avis, mais non la force de le rendre obligatoire. C'est ce que Plante a exprimé dans les Bacchis par les doléances de cet esclave honnête :
c( Aujourd'hui, avant que Tenfant ait sept ans, si on le touche du bout du doigt, il casse la tète & son précepteur avec ses tablettes ; et, si Ton se plaint aux parents : a Oh ! a mauvais vieillard, si tu touches cet enrant qui se conduit a si bravement I » et le maître s'en va, la tète huilée comme une lanterne ^ »
Cette récompense de la morale n'engageait pas à y persévérer. Aussi beaucoup de précepteurs se montraient-ils plus accommodants, complices des désordres qu'ils auraient dû réprimer ; et le peu de soin qu'on prenait à les choisir devait rendre celte indulgence plus facile, cette complicité plus commune. Que demandait-on, en effet, à l'esclave à qui on remettait la charge d'élever les enfants? L'usage de la langue et des lettres, dans lesquelles le bon ton voulait qu'on les formât. Il semblait qu'on le méprisât trop pour lui demander d'autres garanties ; parce qu'on avait à proposer
i. At nunc, priusqoam septuenni 'st, si adtigas eum manu, Extomplo puer pœdagogo lubala disruropit eaput.
Eho I senex minumi preU,
Ne adtigas puerum istac causa, quaudo feeit strenue. It magister, quasi lucerna, unclo expielus linteo.
(Plaute, Bacchid. UU m, 405.)
aux enfants les souvenirs des ancêtres et les grands exemples de la patrie, il semblait qu'il fût sans danger de les confier au contact des mœurs serviles : comme si l'inslinct du caractère national et le sentiment de la fierté romaine suffisaient pour les en préserver. Mais le mal, qui est dans la nature de Thomme, connaît peu ses dislinclions établies par le droit des gens : il accepte toute influence qui concourt à le développer, sans en demander Torigine ; et plus d'une fois lesclave communiqua à ces jeunes âmes le principe même de ses propres vices. Que ne devait-on pas craindre alors d'un système d'éducation appuyé sur des bases aussi corrompues que nous le montrent les auteurs de Tempire ? c Aujourd'hui, dit Plutarque, s'ils ont quelques bons es« claves, ils font les uns laboureurs de leurs terres ; les autres, patrons de leurs navires; les autres, facteurs; les autres, receveurs ; les autres, banquiers pour manier et trafiquer leui*s deniers ; et, s'il s'en trouve quelqu'un qui soit ivrogne, gourmand et inutile à tout bon service, ce sera celui auquel ils commettront leurs enfants^ d et Tacite flétrit le même abus avec l'autorité de sa parole : « A présent l'enfant, dès sa naissance, est abandonné à quelque servante grecque à qui l'on joint un ou deux esclaves pris dans la foule, et souvent c'est le plus vil et le moins propre à cet emploi*. » Telle fut l'éducation des derniers temps de la république, telle fut l'éducation de l'empire; et les empereurs
i. Plut. De VéducaL des enfanté, 7 (T. Vlïl, pMO de la trad. d'Amyot, reproduite par M. Naudet dans une note sur les ûemiBacchis).
"2, n Ai nunc natus infans delegatur graeculse alicui ancillae, cui ad- « jungitur anus aut alter ex omnibus servis, plerumque vilissimus, i nec quisquam ministerio accommodatus. » (Tacite, De catuiê corr. eloq. 29.) Qu'était-ce quand la jeune fille elle-même était confiée à un pédagogue de cette espèce? (Val. Max. VI, i, 5, et Suét. De gramm. iU. 16.)
ne durent point combattre ces tendances : car, sans nul doute, la servilité de renseignement contribua beaucoup à cette dégradation des âmes, qui avait plié et qui contenait Home sous leur joug.
L'esclave précepteur suivait son jeune maître au delà des limites mêmes de l'éducation; guide assez malmené, s'il prétendait retenir sur sa conduite le droit de censure : « Estu mon esclave ou suis-je le lien? » répondait Plistoclère aux remontrances de Lydus, son pédagogue *.Mais, s'il s'était fait une loi décéder à ses fantaisies, de flatter ses passions, c'était en le corrompantdavanlage qu'il maintenait sur lui sa vicieuse influence' : et que d'occasions de perle n'offrait point l'esclavage, sous l'empire de ces mœurs païennes qui avaient divinisé les plus honteux penclianls ! Ici Rome ne diffère point de la Grèce, si ce n'est par un progrès plus rapide dans la sensualitéet les plaisirs honteux. L'esclavage se prêtait sans effort à la complicité qu'ils demandent : il dispensait de l'honnêteté. Sur les esclaves tout était permis: la loi n'y voyait rien à reprendre', et l'opinion n'en détournait guère davantage. Entre la jeuneesclave, élevée pure dans le travail, et celle que son maître avait vouée à la prostitution, il n'y avait, pour ainsi dire, pas de différence dans l'estime publique : l'une comme l'autre accomplissait le