Gicéron, De unecL
\. tf Hinc et iocupletes dicebant loci, hoc est, agri plenos ; pecunia ipsa « a pécore appellabatur. Etiam nunc in tabulis censoriis pascua dicun-
grand éloge d'un citoyen quand on l'appelait excellent colon ^; et cela ne s'entendait pas d'une simple direction des choses de la culture. Cincinnatus labourait sa terre de quatre arpents quand les députés du Sénat vinrent le saluer dictateur : et ses mains triomphales laissaient avec la même simplicité les armes pour la charrue dès que le salut public était assuré * • Le patrimoine du Romain était, dans les premiers temps, généralement contenu dans ces étroites limites : deux arpents ; puis sept'. On mettait en pratique à Rome une maxime que les Carthaginois mirent au moins en écrit : pour que le père de famille fût bien maître de son champ, on voulait que l'étendue n'en surpassât jamais la mesure de ses forces ^. C'est encore dans ses limites qu'étaient comprises les parts des citoyens envoyés en colonie, et Manius Curius, le vainqueur des Samnites, déclarait citoyen dangereux celui à qui cette mesure ne sufQsait pas*.
c tur omnia ex quibus populus reditus habet, quia diu hoc solum vecc Ugal fuerat. » (Pline, UiU. nat. XVm, m, 2.)
1. Caton, Dere ruit. Prœf., et Pline, lYIU, iy, 4-5. — Nous nous serrons, pour Caton, Vairon et Golumelle, de Tédition des Scriptores reiruiticœ de Schneider (Leips. 1794); poui* Pline et pour les auteurs latins en général, de la collection Lemaire.
%. • Ibi ab legatis seu fossam fodiens bipalio innixus, seu quum araf ret, operi cerle, id quod constat, agresti intentus... togam propere ex c (ugurio proferre uxorem Raciliam jubet. » (Tite Live, III, 26.)
3. « Binaque tune jugera populo romano satis erant, nullique majo- « rem modum atlribuil Romulus. » (Pline, XYIU, ii, 1.) Pour les 7 arpents, iy, 3 : « Uœc autem mensura plebei post exactos reges as- « signata est. » Cf. Varron, De re ruêL, l, x, 2, et Yalére Maxime, IY, m, 5.
4. f Imbecilliorem agnim quam agricolam esse debere » (Golumelle. De re ru$t. I, ni, 9.) — Sur Tagriculrure à Carlhage, voyez Pline, Hiit mi^.XYin, Y, i, où il dit qu'après la prise de Garthage le sénat fit traduire en latin d'x-huit volumes de Magon, traitant de cette matière.
5. Pline, XVJII, ▼, 3. G*était encore la mesure des champs de Regulus et de Fabius. (Yalère Maxime, lY, iy,6, et vm, 1.)
s LIVRE U. CHAPITRE I.
Tant que la propriété fut contenue dans ces limites, Tesclavage, on le comprend sans peine, dut être fort restreint. U fallait que ce petit champ suffit à (oute la famille :
Saturabat glebula talis Pati*em ipsum, turbamque casse, qua fêta jacebat llxor, et infantes ludebant quattuor, unus Vernula, très domini*.
Le père de famille ne pouvait donc guère avoir plus d'un aide dans ses travaux. Aussi Tesclave était-il suffisamment désigné par le nom de son maître. On disait l'esclave de Quintus, dcMarcus, Quintipor^ Marcipor (Q., M. puer) : ces vieilles dénominations n'avaient pas, selon Pline, d'autre origine*; et quand le citoyen était appelé au dehors par des devoirs publics, l'esclave prenait la direction de la ferme, secondé de quelque ouvrier- de louage. Jusqu'au temps de la première guerre punique, on trouva parmi les citoyens les plus illustres des exemples de cette antique médiocrité. Ainsi Regulus, à la tête de Tarmée d'Afrique, demandait son rappel, alléguant que la mort de son esclave et l'infidélité de son mercenaire laissaient son petit champ dans l'abandon et sa famille dans la détresse'.
i. Juvénal,XIV, 166.
â. « Quintipor, servile nomen frequens apud anliquos, a praenomine « domini ductum, ni Marcipor, scilicet a Quinto et Marco. » (Festus,De verb. sign, P. Diac. Exe p. 256, éd. C. 0. Mûller.) Cf. Pline, XXXIIl, vi, fO, et Val. Max. IV, iv, 8, sur la famillle iEiia, qui comptait seize membres et moins d*esclaves que de maîtres.
3. • Yillicum in agdio qnem septemjugerum in Pupinia habebat mor- < tuum esse, occasionemque nactum mercenarium, amoto inde ruslico f instrumento, discessisse. » (Val. Max. IV, iv, 6.) Au § il, il résume en ces term(>s la vie de Tancienne Rome : a Nullum aut admodum a panri ponderis argentum, paucos servos, septem jugera aridae lerr», f fndigeritia domestica impensa funera, inopes dolium filias, sed egre- « gios consulatus, miriticas dictaturas, innumerabiles triumphos cer- « nimus. »
Mais, il faut en convenir, ces exemples devaient être rares. En pareil cas, le petit propriétaire qui n'était pas Regulus, qui ne pouvait pas demander au sénat son coifgé, ni obtenir Texploilation de son champ aux frais de l'État, se voyait réduit, pour nourrir sa famille, à emprunter, du patricien, au taux de 12 pour 100. En garantie, il donnait sa terre et rarement il la reprenait : heureux quand il n'était pas lui-même entraîné dans ce domaine du riche où toute petite propriété vint s'abîmer. A ce domaine, accru par l'usure aux dépens des patrimoines du plébéien, joignez les possessions étendues par la conquête sur le territoire de Tennemi, terres publiques, affermées à long terme aux patriciens, mais qui, par une sorte de connivence entre les riches et les chefs de l'État, tendaient à se confondre de plus en plus avec Impropriété. Dés les commencements de la république, Sp. Cassius avait fait entendre le premier appel aux réformes agraires ; et plus de cent ans avant l'époque où Regulus exposait au sénat le péril de son petit bien, Licinius avait grand'peine à faire passer la loi qui réduisait les possessions domaniales du riche à cinq cents arpents !
Ce déplacement, celte extension de la propriété devait rompre Téquilibre entre le travail libre et le travail servile jusque dans la vie des champs, et entraîner les plus funestes conséquences. Mais le travail libre avant d'être détruit commença par se transformer. Le petit propriétaire dépossédé resta souvent sur sa terre à titre de colon ou de cultivateur à gages; et il partageait les soins rustiques avec les esclaves, sans que le père de famille et la matrone eussent abdiqué encore leurs fonctions de surveillance entre les mains du vUlicug et de la villica.
L'agriculture était donc loin de composer exclusivement
le lot des esclaves. Le citoyen y tenailla première et la plus large place, soit comme maître, soit, quand la misère Pavait dépouillé de son bien, comme simple ouvrier. Un travail dont s'honorait le noble riche ne pouvait pas être une flétrissure pour le plébéien ruiné.
Même les travaux de la ville, les métiers, durent rester en partie à la population libre. D^abord les choses les plus indispensables à la vie du ménage, le pain et le vêtement, se faisaient à Tintérieur, et c'était, comme Tagriculture pour les hommes, le partage des femmes, même dans les classes les plus nobles^ Lucrèce, dans un âge bien reculé sans doute, mais dans un rang élevé (et Télévation du rang rétablit le niveau entre les âges), donnait Texemple de ces habitudes laborieuses qui se continuèrent quelque temps parmii les dames romaines*, a Chez les Grecs d, disait Columelle, en rappelant les Économiques de Xénophon, « et, depuis, chez les Romains, jusqu^à Tâge de nos pères, le travail intérieur était le propre des matrones'. Ici donc il y avait encore au moins partage, et pour les métiers il n'en était pas autrement. Les métiers étaient peu estimés à Rome, et Denys d'Harlicarnasse dit même que Texercice en était interdit aux citoyens ^. Mais, à côté des patriciens investis de tous les droits politiques et par conséquent seuls vraiment citoyens à l'origine, il y avait, ne l'oublions pas,
i. c Panem faciebant Quintes mulierumque id opus erat olim sicut c etiam nunc in plurimis gentium. » (Pline, XVIII, zx?ui, 1.)
2. Koctem addens operi, famulagque ad lumina longo Ezercetpenso.
(jEneid, VllI, 410. Cf. Ovide, FasL III, 741.)
3. Golumelle, XII, Prœf. T.Livie en continuait Texeniple jusque dans le palais d*Auguste. (Suétone, Aug. 74.) Voyez Bœttiger, Sabina,
4. Ou^ivl iÇ^v ^a>p.aÎMv, cOrt xâTrnXcv, cGu x^p^*/.^^ ^X*^^ f^^^"*' (Den. d'Haï. IX^ 25. Cf. U, 28.)
ces familles nouvellement venues, admises au séjour de la ville, sans l'être au partage de la cité, et rattachées aux patriciens par les devoirs de la clientèle. C'est aux premières qu'il faut rapporter cet ensemble de croyances et de préjugés qui firent l'esprit romain, et, pour les temps postérieurs, la coutume des ancêtres. Les autres, si diverses d'origine, privées des droits de la cité, pouvaient bien n'en point partager encore tous les sentiments ; et, d'ailleurs, la plupart sans terre, comme les métèques à Athènes, il fallait bien qu'elles cherchassent un moyen de vivre dans les métiei-s où elles ne trouvaient ni la concurrence des citoyens, ni encore celle des esclaves ; car les Romains, trop pauvres pour entretenir chez eux un nombre d'esclaves capable de suffire à tous leurs besoins, étaient trop fiers alors pour en réunir, comme à Athènes, dans la pensée d'exploiter leur industrie. Ainsi les métiers euxmêmes eurent leurs travailleurs libres dans une partie de ces familles qui finirent par se faire adjoindre à la cité ^ Les arts indispensables au service du culte ou à la vie commune : les joueurs de flûte *, les fondeurs en or, les forgerons , les teinturiers, les cordonniers, les corroycurs, les ouvriers en airain, les potiers, formèrent autant de collèges dont l'origine était rapportée à Numa, et les forgerons firent passer dans la légende, célébrer même dans les chants populaires, un des leurs, Mamurius, qui sut forger des boucliers semblables, à s'y méprendre, au bouclier divin tombé du ciel*.
1. Non-seulemeot on les accueillit, mais on les attira quelquefois : « fabris undlque ex Ëtruria accitis. » (Tite Live, I, 56.) Cf. Pline, XXXV, xiT, 5.
2. La loi des XE Tables défendait *d*en avoir plus de dix aux funérailles. (Gic. de Leg., II, 23.)
5. c Qui praBmii loco petiit ut suum nomen iuter carmina Salii ca- « nerent. » (Festus, p. 131. Ed. Mûller.)
n LIVRE lî. CHAPITRE I.
Ce sont CCS familles d'ouvriers qui, plus lard, dans la constitution de la plèbe par Servius Tullius, formèrent les tribus urbaines ; le peu d'estime qu'on en faisait, parmi les autres, indique assez déjà quelles étaient leurs fondions (2).
Quant au service inférieur, la simplicité dévie des premiersRomains doit faire croire qu'il ne demandait point à lui seul un nombre bien considérable d'esclaves. Le temps de la royauté pourrait faire exception. Denys d'Halicarnasse, racontant la mort de Tullus Hostilius, parle de la foule de serviteurs qui périrent avec lui dans les flammes*, et l'histoire de Tarquin le Superbe montre un certain faste parmi ceux qui approchaient de la personne du roi. Mais, en supposant que ces descriptions n'aient pas été faites sur une idée conventionnelle de la magnificence royale, l'exception serait toujours assez limitée. Le peu d'esclaves demandés par les travaux des champs ou de la maison, l'homme qui aidait le père de famille à la culture, la femme qui partageait avec la matrone les ouvrages de laine, suffisaient, en général, à tous les autres soins domestiques. Les plus nobles Romains se servaient eux-mêmes à la tête des armées ; et, s'ils voulaient relever au dehors la grandeur de leur race de quelque pompe étrangère, les droiïs du patronage leur faisaient, de tant de clients, un cortège dont ils devaient êti*e plus tiers que les nobles plus nouveaux de leur suite d'esclaves achetés.
11 en fut de TÉtat comme des particuliers. Il y avait bien quelques esclaves parmi les serviteurs des magistrats ou
i. Denys d'Haï. lU, 35. — Le nom d'ancillœ dérivait, selon quelques grammairiens, d'Âncus Martius, qui avait fait un grand nombre de captives. (Festus ap. P. Diac. Excerpta,^,\9, Nous ne garantissons pas plus la tradition que rétymologie.
les exécuteurs des arrêts criminels : c*est un esclave qui précipita M. Capitolinus de la roche duCapitole^ Mais les hommes libres se partageaient les principaux soins du service public (apparitores) : licteurs, scribes, viateurs et crieurs (prseœnesy; et Ton retrouve, non pas seulement des compagnies d'ouvriers (tignarii), mais encore des compagnies de cors et de trompettes (comicines tibidnes), dans les centuries de Servius Tullius, c'est-à-dire parmi les citoyens*.
Ces rapides indications prouvent donc que les hommes libres occupaient une large place dans le travail de la cité. Les esclaves y figurent à côté d*eux ; mais quelle part y prenaient-ils, et dans quel rapport peut-on supposer les deux classes en ces premiers temps de Rome?Un texte de Denys d'Halicarnasse, cité et commenté par Dureau de la Malle, offre le moyen de Févaluer presque exactement. « En ce temps là, » dit-il (476 av. J.-C.), « les citoyens en âge de porter les armes étaient uu nombre de 110 000, comme le dernier recensement l'avait montré ; pour les femmes, les enfants, les esclaves, les marchands et les étrangers pratiquant les métiers (nul Romain ne pouvait vivre du commerce ou de l'industrie), c'était un nombre au moins triple de celui des citoyens \ » Dureau de la Malle, appliquante
i. Dion Cass. Fragm. XXXt, 2, p. 15, 1. 89, éd. Reimaros.
2. Voyez Mommsen, De appariloribus magistralum romanorum^ dans le Rheimsches Mu$œum, nouvelle série, t. Vi (1848).
3. Ainsi encore plus tard les viateurs des édiles. (Tite Live, XXX , 59, etc.)