‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècle (volume 2)Chapitre 15 sur 15 · o HisTomE · texte numérisé non relu

o HisTomE

fin dernière. De là le P. de Figuérédo le conduisit par degré jusqu'à la connaissance d'un Dieu créateur , et sauveur des hommes , rémunérateur de la vertu et vengeur du crime ; alors Dosam entrevit la nécessité qu'il avait d'embrasser le culte de Dieu , seul digne d'être adoré ; mais il fut effrayé des conséquences d'un tel engagement, et de la difiiculté d'une entreprise qui, à son âge , lui semblait même impossible. « Com- » ment , se disait-il , arriver à la pureté du Chris- )) tianisme avec des habitudes vicieuses de toute » la vie? le moyen de se réduire à redevenir )) disciple après avoir été si long-temps regardé » comme le maître des docteurs mêmes ? » D'ailleurs les préjugés de l'enfance , les entêtemens dont les savans ne se préservent guère , la crainte des discours des hommes , la perte d'une réputation si bien établie ; tout cela parut d'abord au docte médecin un obstacle invincible ; mais il ne se roidit point contre la grâce : son impuissance l'humilia , et Dieu que l'humiliation du cœur n'a jamais manqué de toucher, éclaira et fortifia tellement cet homme qui aimait sincèrement la vérité , que sans examiner davantage les suites de son changement , il se mit à s'instruire tout de bon des mystères de la Religion chrétienne. Le père Organlin se chargea de son instruction ; et dès qu'il le vit sulllsamment disposé , il le baptisa et le nomma Melcliior. L'étonnement où cette nouvelle mit tout le monde , ne se peut dire.

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Huit cents jeunes gens , qui tous les jours allaient prendre les leçons de Dosam , suivirent tous son exemple , et furent imités d'un si grand nombre de personnes de toutes conditions , que les églises ne les pouvaient plus contenir. On entendait dire partout : Le sage a embrassé le Christianisme , il faut que ce soit la véritable Religion. L'Empereur et toute sa cour ne s'entretinrent pendant plusieurs jours que de cet événement ; et les bonses au désespoir , ne sachant de quelle manière réparer une perte aussi considérable , voulurent engager le Dairy à contraindre Dosam de retourner au culte des idoles ; mais Dosam aurait plutôt converti le Dairy lui-même, que le Dairy n'eut pu venir à bout de le pervertir. IV. Il ne faut pas douter que tant de succès qui faisaient tous les jours triompher la Religion de l'erreur, ne servissent beaucoup à procurer aux fidèles la faveur et la protection de Faxi- La , mais la politique n'y avait pas moins de part que l'estime. Ce Prince voyait presque tous les grands qui l'approchaient de plus près , ou favorables au Christianisme , ou Chrétiens déclarés. Les deux villes dont la conservation lui importait davantage , était Sacay et Ozaca : le Gouverneur d'Ozaca était Chrétien , et Faxiba fut obhgé de se défaire de celui de Sacay qui était idolâtre , et de donner le gouvernement à un brave chevalier chrétien, nommé Joachim Riusa. Le premier capitaine de ses gardes, et Tliomme

de l'empire qui lui était le plus nécessaire , était Ucondono. Son Grand- Amiral , et le Colonel général de sa cavalerie , tous deux ses favoris , venaient de recevoir le baptême par les soins du même Ucondono. Le premier était fils du nouveau Gouverneur de Sacay , et se nommait TsucamiJono , il reçut avec le sacrement le nom d'Augustin ; et c'est ce trésor dont il est tant parlé dans les relations espagnoles et portugaises, sous le nom de Dom Augustin. Le Colonel général s'appelait Condéra , et fut nommé Simon au baptême. Enfin le premier Secrétaire d'état , le Grand Trésorier , le Vice-Roi de Boary et quantité d'autres Seigneurs également distingués par leur mérite et par leurs emplois , adoraient le vrai Dieu ; l'Empereur n'eût pas fait sagement de se déclarer contre une loi , que tant de gens en place avaient embrassée , et il était même d'autant plus dans la nécessité de se ménager avec ses grands officiers que sa domination n'étant pas encore bien affermie , il pouvait paraître douteux , si ces Seigneurs lui avaient plus d'obligation de les avoir honorés des emplois qu'ils occupaient , qu'il ne leur en avait luimême de les avoir acceptés.

Quoiqu'il en soit , Faxiba paraissait avoir une attention continuelle à faire plaisir aux Chrétiens -, il sut qu'Ucondono avait transporté chez lui à Tacacuqui , le séminaire d'Azuquiama , où l'on élevait un grand nombre d'enfans de la haute

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noblesse, et la plupart même de sang royal. Il offrit d'établir ce séminaire à Ozaca , et cela fut accepté. Cet établissement, et un autre que les pères firent en même temps à Sacay, furent dans la suite des plus utiles de tout le Japon , par la raison que ces deux villes furent toujours les plus considérables de l'empire sous le règne de Faxiba , et sous celui de son successeur. Quant au collège d'Anzuquiama , il y a de l'apparence qu'il fut transféré à Méaco ; car les mémoires qui parlent du collège de Méaco, lequel fut toujours très-florissant , ne disent rien de sa fondation.

La Chrétienté du Japon fit alors une perte à laquelle toutes les églises particulières qui la composaient, prirent beaucoup de part. Le père Louis Alméïda mourut dans l'ile d'Amacusa , trois ans après avoir reçu les ordres sacrés à Méaco ; il n'avait pas encore cinquante-neuf ans accomplis, mais il était cassé comme s'il en eut eu quatre-vingts; et plusieurs années avant sa mort, son corps n'était plus qu'un squelette vivant : aussi n'y avait-il guère de contrée au Japon que ce zélé missionnaire n'eut parcourue dans l'espace de vingt-buit ans , avec des travaux inconcevables. Il pouvait faire un dénombrement des dangers qu'il avait courus , assez semblable à celui que l' Apôtre des nations a fait des périls où il s'est trouvé, et l'on ne conçoit pas comment il a pu vivre si long-temps^ sans

un miracle continuel. J'ai dit jusqu'à quel point l'hiver est rude au Japon. Le père Alméïda fut obligé d'en passer plusieurs, logé dans une cabane , tantôt sur le rivage de la mer , tantôt sur le sommet d'une montagne , vêtu d'une simple soutane tout usée. Les bonses mirent sa tête à prix , et les fidèles furent souvent contraints de lui donner des gardes : il en coûta même la vie à un gentiliiomme du royaume de Saxuma , pour s'être fait le gardien du serviteur de Dieu. Au milieu de tant de risques et de fatigues, le saint ho nnne jouissait intérieurement d'un repos inaltérable, et nageait dans un torrent de délices. Le Ciel dans plusieurs occasions lui donna des marques évidentes d'une protection particulière. Un jour il fut pris par des pirates, dépouillé et laissé tout nu , et seul dans une barque sans voiles , sans rame et sans gouvernail. Il demeura ainsi vingt-quatre heures exposé à un vent de terre extrêmement froid, toujours entre la vie et la mort, les vagues le menaçant a toute heure de l'engloutir. Enfin comme si un ange eut conduit son bâtiment à terre, il aborda avec la même facilité que s'il eut eu les plus habiles rameurs de la côte. Parmi les vertus qu'on admira dans cet incomparable ouvrier , une des plus remarquables, fut une douceur mêlée de grandeur d'ame, qui en même temps lui gagnait les cœurs, et lui conciliait le respect. Il savait sur-tout s'attirer l'estime et la confiance

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des grands, et de tous les Princes et Seigneurs auxquels il avait eu occasion de faire connaître Jésus-Christ , il n'y en avait aucun qui n'eût pour lui quelque chose de plus que de la considération. Sa prudence paraissait sur- tout dans le discernement des esprits , et dans les mesures pleines de sagesse qu'il prenait pour donner aux églises, qu'il fondait, une solidité qui les mit à l'épreuve des plus rudes secousses. Enfin, outre les cures surprenantes que son hahileté dans la médecine et la chirurgie lui donna lieu de faire , la pureté de sa foi , et l'éminence de sa sainteté furent récompensées du don de guérir par des remèdes surnaturels , les maladies qui se trouvaient beaucoup au-dessus des forces de l'art.

Au reste ce n'était pas le P. Alméïda seul qui eut reçu le don des guérisons miraculeuses. Dieu l'avait abondamment comnuiniqué à tous les missionnaires. Dès qu'on savait qu'il en devait passer quelqu'un par une ville, ou par une bourgade , on ne manquait pas de mettre sur son passage tous les malades désespérés des médecins, et il était rare qu'ils ne fussent pas guéris. La vertu des miracles n'était pas même toujours attachée à la personne des missionnaires ; elle se répandait (piclquefois sur ce qui avait quelque rapport particulier à ces dignes ouvriers. Une croix que le P. de Torrez avait dressée sur le bord de la mer , auprès de Can- T. I. 26

goxima était devenue la source d'une infinité de prodiges. On remarqua d'abord avec étonnement que quoiqu'elle fût continuellement battue des vents , qui rendent ces mers si orageuses , et que quantité d'autres croix , que les Chrétiens avaient plantées sur la même côte, eussent fort souvent besoin d'être relevées, celle-ci demeurait toujours ferme : on se persuada qu'il y avait là quelque chose de surnaturel , on commença à en faire le terme d'un pèlerinage, les malades s'y firent porter , et le nombre de ceux qui y recouvrèrent miraculeusement la santé , monta en peu de temps fort loin.

V. Cependant le Roi d'Ava supportait patiemment la honte de voir un sujet, et un homme de néant occuper le trône de son père. Il fit une seconde tentative pour y monter, mais ses mesures se trouvèrent si courtes et si mal prises, que la réduction d'une seule place où il avait eu l'imprudence de s'enfermer , et que Faxiba fit inonder , mit fin à la guerre. Le vainqueur méprisa assez son ennemi pour lui donner la vie , et quelques pensions ; mais il ne lui laissa pas un pouce de terre. Ce fut après cette victoire que le nouveau Monarque , comme s'il n'eût fait que commencer à régner, prit le nom de Cambacundono , qui veut dire , Souverain Seigneur. Il est plus vraisemblable , qu'il songeait dès-lors à achever ce que Nobunanga avait si fort avancé, à savoir, la conquête de tout le

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Japon ! mais parce que tout commencement d'une domination usurpée , n'est pas propre à ces sortes d'entreprises , Cambacundono parut d'abord occupé de toute autre chose que du soin de s'agrandir.

Sa manie était de copier en tout Nobunanga, et de le surpasser dans les choses mêmes où ce Prince s'était fait une plus grande réputation ; car selon la coutume de ceux qui n'ayant rien d'original dans l'esprit, ni dans le goût, s'imaginent que pour surpasser les grands hommes, il suffit d'ajouter à ce qu'ils ont trouvé , Cambacundono se persuada qu'il n'y avait qu'à faire une plus grande ville qu'Anzu([uiama , et à y accumuler toutes les richesses de l'empire, pour effacer la gloire de son prédécesseur. Pour cela il choisit Ozaca , et résolut d'y faire en grand ce qu'Anzuquiama avait été en petit. Il commença par renverser toute la ville , puis il la rebâtit magnifiquement : ensuite, de l'autre coté d'un fleuve qui porte les plus gros vaisseaux , il fit construire une nouvelle ville plus vaste de beaucoup que l'ancienne. 11 lit contribuer pour ses édifices tout le pays d'alentour, et Ton compta jusqu'à soixante mille ouvriers qui travaillaient en même temps. Le palais impérial jilacé sur le bord du fleuve, et couvert de tuiles dorées était quelque chose de si auguste et de si éblouissant, que quand le soleil donnait dessus , il n'était pas possible d'en soutenir la vue.

Tous ces édifices furent achevés avec une promptitude prodigieuse , après quoi l'Empereur s'appliqua à gagner l'aflection de tous les ordres de l'empire , et il est vrai de dire que les missionnaires furent encore ceux à qui il fit le plus de caresses. Leur supérieur général le père Pierre Coëglio étant allé à Ozaca , Ucondono , Tsucamidono, Coudera et quelques autres seigneurs chrétiens , lui conseillèrent de demander une audience à Cambacundono ; le père suivit ce conseil, et commença par envoyer, selon la coutume, quelques raretés d'Europe, pour être présentées à l'Empereur et à l'Impératrice. Le Prince agréa les présens, et témoigna que le père serait le bien-venu. Le supérieur, après avoir reçu cette réponse, se rendit au palais avec tous les Jésuites qui se trouvèrent à Ozaca. A peine le Prince sut-il qu'ils étaient arrivés qu'il les envoya recevoir par son médecin, lequel leur fit bien des civilités , et les conduisit chez l'Empereur. Ce Prince qui voulait rendre cette audience solennelle , était sur son trône ; tous les grands officiers autour de lui , chacun dans son rang , et à ses pieds son secrétaire d'état qui lui nommait tous les missionnaires à mesure qu'ils entraient, ajoutant quelque terme obligeant pour chacun. Après les prosternemens et tout le reste du cérémonial, l'Empereur congédia les seigneurs, fit approcher les religieux et s'entretint familièrement avec eux. Au bout de quelque temps il

leur fit apporter un plat d'excellentes figues qu'on lui avait envoyées de Mino, et comme il vit que tous les pages de la chambre se mettaient en devoir de servir les pères, il fit retirer ceux qui n'étaient pas chrétiens.

Cette petite collation étant finie , Cambacundono se leva de son siège , s'approcha du père Coëglio , lui parla de ses grands projets de conquêtes , et ajouta que quand il serait venu à bout de toutes ses entreprises , il assujetterait au Dieu des Chrétiens tous les états qu'il aurait subjugués. Ensuite il fit rappeler Ucondono et les autres Seigneurs chrétiens , et il leur ordonna de conduire les pères dans tous les appartemens <lu palais. Un de ses religieux nous a laissé par écrit la description de l'intérieur de ce palais; ce qu'il en dit , paraîtrait fabuleux , si Ton ne faisait réflexion qu'un missionnaire n'a rien qui l'engage à en imposer ainsi au public de gaîté de cœur ; il est vrai qu'il paraît dans ce qu'il raconte bien plus de richesses accumulées que de goût-, mais rien n'est plus surprenant que ce qu'il rapporte , qu'au haut du palais on leur montra une petite chambre d'or massif, qui était à visses , et qui se montait et se démontait fort aisément. Il n'est pas étonnant , après cela , que ce Prince eut un revenu si immense que du seul ris qu'on recueillait dans les terres de son domaine , il tira tous les ans un million d'or : ce n'est pourtant là qu une partie des biens de TEm-

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pereur , et Cambacundono ne possédait pas encore la moitié du Japon.

Tandis qu'on conduisait les missionnaires d'appartemens en appartemens , ces pères furent bien surpris de voir venir à eux l'Empereur en habits négligés. Ce Prince les aborda de la manière du monde la plus gracieuse ; leur dit qu'il était jaloux de ses courtisans, et qu'il voulait partager avec eux le plaisiç de leur montrer ses trésors. U les mena effectivement partout , et les fit monter jusqu'au dernier étage de son château , d'où l'on découvrait les deux villes d'Ozaca et la prodigieuse multitude d'ouvriers qui travaillaient à la ville neuve. Si ces religieux furent surpris d'une si excessive puissance , le peuple ne le fut pas moins de voir leur Souverain traiter si familièrement avec des étrangers pauvres et sans caractère. Enfin les pères comblés d'honneurs , de mille marques d'estime et de considération que leur donna l'Empereur , prirent congé de ce Prince , lequel pour dernière faveur fit venir toutes les dames chrétiennes du palais, ce qui au Japon ne se pratique jamais , et leur commanda de saluer leurs docteurs et les prêtres de leur loi.

Le lendemain le P. Organtin retourna seul au palais pour remercier Sa Majesté : l'Empereur lui demanda si les pères étaient contens ? //* sont charmés , Sire j et confus , répondit le missionnaire. J'en suis bien aise , répliqua le Prince ,

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mais l'Impératrice ne les a point vus , et souhaite de les voir. Cette Princesse était extrêmement superstitieuse, et les Jjonses ]a gouvernaient absolument. Le P. Coëglio fut ravi d'avoir une occasion de lui parler de Jésus -Christ : il se rendit au palais et fut introduit à l'audience de l'Impératrice par deux dames chrétiennes confidentes de cette Princesse , et dont l'une était mère du Grand-Amiral Tsucamidono. L'accueil que l'Impératrice fit au supérieur étonna d'autant ce missionnaire qu'il s'y était moins attendu. Mais la surprise augmenta encore , lorsque la Princesse à qui l'on avait dit que les pères avaient quelques grâces à demander à l'Empereur , voulut que le supérieur lui donnât sa requête par écrit ; elle la porta sur-le-champ à Cambacundono qui en signa deux copies, a L'une, dit-il, » en les rendant à l'Impératrice , pour tout le » Japon , où je prétends que ce que j'accorde » aux docteurs chrétiens soit regardé comme un )) arrêt irrévocable , et l'autre pour être envovée » aux Princes chrétiens de l'Europe , alin qu'ils » sachent combien j'honore leur religion , et jus- » qu'à quel point je considère ceux qui lu vien- » nent prêcher. »

Le troisième jour , le P. Coëglio et le P. Organtin allèrent encore au pahiis pour rendre à l'Eitq^ereur de nouvelles actions de grâces : Cambacundono les entretint au moins trois heures, et leur lit servir à souper dans sa propre cham-

]ire. Pendant le repas , l'Impératrice leur envoya les fruits les plus exquis qu'on avait pu trouver dans Ozaca -, et leur fit dire qu'elle était ravie d'avoir si bien réussi pour la premère fois qu'elle s'était employée en leur faveur , et qu'elle les priait de compter toujours sur sa protection. VI. Il n'eût rien manqué à la satisfaction des missionnaires , si le Ximo eût été tranquille , mais pendant que l'Empereur songeait aux moyens d'affermir et d'accroître sa puissance , les Rois da Ximo s'affaiblissaient en se faisant continuellement la guerre. Le Roi Civandono , après avoir rétabli les royaumes de Bungo , et recouvré même le Bugen et le Cliicungo , dont la réduction ne lui coûta presque rien après la mort de Riozogi , avait une troisième fois remis le Prince Joscimon , son fils aîné , sur le trône , et ne s'occupait plus que du soin de se sanctifier , et de faire connaître Jésus- Christ aux infidèles. Le Prince Sébastien , son second fils , Cicamoro le troisième , et Paul Scingandono , un des plus riches Seigneurs du Bungo , travaillaient de concert avec le Roi à procurer le salut de leurs vassaux ; et plus de cent cinquante mille idolâtres demandaient à être instruits et baptisés. Mais de nouveaux malheurs dissipèrent tant de belles espérances; Joscimon fut à peine remonté sur le trône de son père , qu'il tint une conduite qui lit verser des larmes de sang à tous les fidèles ; et l'on fut étrangement surpris de

voir tout d'un coup ce Prince , sans qu'on lui en eût donné le moindre sujet, se déclarer contre les Chrétiens , les maltraiter , et chasser les missionnaires de ses états.

Il fit plus , car le Roi de Saxuma et Aquézuqui , Roi de Chicugen , lui ayant déclaré la guerre , il se laissa persuader que le Prince Sébastien , son frère , qu'il n'aimait pas , était de concert avec ses ennemis \ et sur ce soupçon , il le dépouilla de ses biens et le laissa mourir de misère. De si grands excès ne demeurèrent pas long-temps impunis , l'armée des confédérés entra en action , le Bugen se souleva ; et le Roi Civandono voyant tous les états de son fds à la veille d'être envahis sans ressource , ne trouva point d'autre moyen de prévenir un si grand désastre que de demander du secours à l'Empereur : il alla lui-même à Ozaca, Cambacundono le reçut bien , envoya sur-le-champ proposer aux deux Rois alliés , sa médiation pour un accommodement , et sur le refus qu'ils firent de l'accepter , Simon Condéra , Général de la cavalerie , eut ordre de partir avec de bonnes troupes pour apprendre à ces deux Princes , que l'Empereur était en état de leur donner des ordres et de se faire ohéir.

Conféra défit d'ahord le Roi de Chicugen en bataille rangée; et le Saxuiiian resté seul, neùt pas long-temps tenu contre une armée victorieuse, si le jeune Roi de Bungo n'eût lui-même

rendu cette victoire inutile. L'Empereur qui voulait quelque chose de plus que secourir les Bungois , en même temps qu'il faisait partir Coudera , avait mandé aux Rois de Naugato et de Sanoqui , d'entrer dans les états des alliés , pour faire diversion : ces deux Princes s'étaient partagés , Moriiidono avait joint Condéra , son intime ami , à qui il avait l'obligation de n'avoir pas été dépouillé de ses royaumes , et en considération duquel il rétablit eiilin les missionnaires dans Amanguchi , et dans d'autres postes fort avantageux pour la propagation de la foi. Le Roi de Sanoqui était entré dans le Bugen avec le jeune Roi de Bungo , où ils s'amusèrent un temps infini à faire du dégât, sans songer que Condéra et le Roi de Naugato , qui étaient occupés à poursuivre le Roi de Chicugen , et à l'empéclier de se rallier, n'étaient pas à portée de garantir le royaume de Bungo d'une irruption. Après tout , la plus grande faute venait du Roi de Sanoqui , aussi jeune que le Roi de Bungo, et qui laisant sonner bien haut les ordres de l'Empereur , ne permettait pas qu'on suivit d'autres conseils que les siens. Le Roi de Saxuma profita , en habile homme , de l'imprudence de l'un et de la faiblesse de l'autre; il entra dans le Bungo, se saisit de Vosuqui, place trèt^-forte, tint bloquée la citadelle , qu'il ne put forcer , et alla mettre le siège devant Funay. Les deux jeunes Rois n'eurent pas plus tût appris ces

progrès , qu'ils accoururent au secours de la capitale ? mais le Saxuman leur étant allé présenter la bataille , ils l'acceptèrent et furent entièrement défaits. Après cette victoire, le Roi de Saxuma retourna à Funay qui ouvrit ses portée. D'un autre côté, une assez grande multitude de bonses s'était jointe à l'armée saxumane, pour venger sur les Chrétiens du Bungo, tous lies torts que le Christianisme, qui s'était répandu de là dans les autres royaumes , avait fait à leurs sectes. Par-là , cette belle et florissante chrétienté , qu'on regardait avec raison comme le modèle des autres, se trouva tout-à-coup exposée à la rage de ses plus cruels ennemis. Rien ne fut épargné de ce qui se rencontra sur le passage de ces furieux, et partout on ne voyait qu'églises ruinées, et que missionnaires en fuite. Ce qui consola ceux-ci dans un désastre si général , et si peu attendu, c'est qu'aucun fidèle ne se démentit, et qu'ils donnèrent tous, dans les rencontres , des preuves éclatantes de leur inviolable attachement à la foi , qu'ils avaient embrassée. On raconte à ce sujet, une action fort singulière d'une femme chrétienne, dont l'histoire aurait bien dû nous conserver le nom ; elle était dans une forteresse bâtie sur un petit bras de mer , à l'autre côté duquel était situé Vosuqui : après que cette ville eut été forcée par les Saxumans, ainsi que nous l'avons dit, les Chrétiens virent avec bien de la douleur, du haut

de la forteresse dont je parle , deux églises et le noviciat des Jésuites réduits en cendres. Ce qui irrita davantage notre héroïne , ce fut de voir un très-beau temple d'idoles , avec une magnifique rtiaison de bonses, qu'on avait conservée avec un grand soin. Quoi donc ! s'écriat-elle, souffrirons-nous ce triomphe de V impiété? et sur-le-charap , sans délibérer davantage , elle prend sa résolution, se met à la nage, traverse seule le bras de mer, entre dans la ville, met le feu au temple et à la maison des bonses , repasse la mer , et rentrant dans la forteresse , invite tout le monde à goûter avec elle le plaisir de voir les flammes consumer ces beaux édifices , dont elle regardait la conservation comme un opprobre que souffrait la religion.

VII. Pour revenir au Roi de Saxuma , ce Prince , maître de tout le Bungo après le grand avantage qu'il venait de remporter sur le jeune Roi , donna le royaune à son frère , nommé Nacacusa , et se disposait à poursuivre les restes de l'armée vaincue qui s'était réfugiée dans une forteresse de Paul Scingandono, lorsque Coudera parut à la vue de ce château. Les choses alors changèrent bien de face , le Roi de Saxuma ne songea plus qu'à se fortifier ; il ne demeura pas môme long-temps dans cette pensée , et il se retira , laissant à son frère le soin de conserver, comme il pourrait, son royaume. D'autre part , Condéra qui avait fait une marche forcée,

donna quelques jours à ses troupes pour se rafraîchir , et durant cet intervalle , entreprit une chose qui fit bien voir que sous le casque et la cuirasse , il avait le cœur et le zèle d'un missionnaire, et qu'en faisant la guerre, il avait bien moins en vue sa propre gloire que celle de Jésus-Christ.

On avait informé ce Général de la conduite du Roi de Bungo à l'égard des Chrétiens ; il en avait été indigné, et il n'eût pas plus tôt joint ce Prince , qu'il lui reprocha que ses excès avaient attiré la colère du ciel sur ses états ; mais il assaisonna ses- reproches de tant de sagesse et de force , qu'il fit aisément rentrer le jeune Prince en lui-même. Ce ne fut pas assez pour Condéra ; il fit entendre au Roi qu'étant aussi instruit qu'il l'était de nos divins mystères , il ne devait jamais se promettre le ciel favorable , qu'il n'adorât le Dieu qu'adorait toute sa famille , et qu'il ne pouvait refuser de reconnaître pour le seul véritable. La situation où était Joscimon le rendit docile , il promit tout ce qu'on voulut ; aussitôt Condéra fit savoir à Civandono , qui tenait la forteresse de Vosuqui , la disposition où était son fils , et le pria de lui envoyer un missionnaire. Le vieux Roi , à cette nouvelle , send)la oublier ses malheurs; il fit partir sur l'heure même le P. Pierre Gomez , lequel après avoir donné au Roi quelques instructions , poiu' lu rafraîchir la mémoire de nos mvstères , le bap-

tisa le vingt-septième d'avril , et le nomma Constantin. Cet exemple de Joscimon fut aussitôt suivi de la Reine son épouse , du Prince son fils unique, de deux jeunes Princesses ses filles, et de plusieurs grands que la seule crainte de déplaire au Roi avait jusque-là empêchés de se déclarer. Peu de jours après , on marcha aux ennemis ; le seul Nacacusa , assez mal accompagné , osa paraître : mais il fit peu de résistance , et Condéra n'ayant fait que parcourir le royaume, pour le remettre sous l'obéissance du légitime Souverain, apôtre et conquérant tout ensemble, il alla présenter à Civandono son fils chrétien et victorieux.

VIII. Les choses en étaient là , lorsque l'Empereur parut dans le Ximo , à la tête d'une armée formidable. Ucondono la commandait sous ses ordres , et le Grand-Amiral Tsucamidono côtoyait le rivage de la mer , avec une nombreuse flotte. Le Ximo se trouvant ainsi entre trois armées impériales, fut sommé de reconnaître Cambacundono pour son souverain Seigneur. 11 n'y avait pas moyen de rejeter une sommation faite avec tant de puissance, si imprévue, et après dix ans de guerre civile ; tout plia d'abord à la réserve de quelques places , dont la résistance ne fut pas même considérable : et l'Empereur ^ sans presque avoir tiré l'épée, se trouva maître de cette belle et grande île , que la commodité de ses ports rend une des plus importantes par* ties de l'empire japonnais.

Cambacundorio usa bien de sa victoire , car il laissa à la plupart de ces Rois soumis et humiliés , les états dont ils étaient en. possession. Pour les royaumes qui n'avaient point alors de maîtres , comme le Sanoqui , dont il avait dépouillé le Roi , pour avoir mal servi dans la guerre de Bungo , le Fiunga , le Bugen et le Fingo , il les distribua à ses serviteurs ; il donna au Grand- Amiral le royaume de Fingo , et la lieutenance générale du Ximo ; il fit Condéra Roi de Bugen , et donna de grandes terres à Ucondono ; il témoigna avoir de grands égards pour le Roi Civandono : et il lui offrit même le royaume de Fiunga ; mais ce Prince lui répondit qu'il n'avait plus d'ambition que pour régner dans le ciel. L'Empereur admira ce détachement des choses de la terre , partagea le royaume entre plusieurs , et deux Seigneurs , parens du Roi , y eurent la meilleure part : quant à la Religion , elle ne souffrit point pendant ces mouvemens , au contraire , elle ne fut jamais plus en crédit. L'Eni. pereur , dont les trois premiers officiers étaient Chrétiens , affecta de combler partout les missionnaires de mille marques d'honneur et de distinction , jusqu'à vouloir que le P. Gaspard Coëglio , supérieur des Jésuites , demandât la vie pour ceux qu'il avait condamnés à la mort , et l'on prétend que ce religieux obtint la grâce de plus de vingt mille personnes. Il est certain toutefois qu'en dégradant tant de Piinccs qui étaient

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les protecteurs et rornement du Christianisme , il sapa les Ibndemens de cette église , et lui lit une plaie dont elle ne guérit jamais ; car enfin , sur le pied qu'étaient les choses avant la réduction du Ximo 5 les Empereurs eussent eu beau faire des édits contre la Religion chrétienne , hors des terres du domaine impérial , ces édits n'auraient pas eu beaucoup d'effet ; et le Ximo eut toujours été une retraite assurée pour les Chrétiens et pour les missionnaires.

Mais avant que les fidèles eussent eu le temps de faire ces réflexions sur les malheurs qu'ils pouvaient craindre dans la suite , ils eurent à pleurer des pertes présentes , dont rien ne les consola. Barlhélemi Sumitanda, Prince d'Omura, mourut après une fort longue maladie, qui acheva de le purifier, et qui donna un nouveau lustre à ses vertus. La première chose à quoi ce religieux Prince pensa , dès qu'il se sentit attaqué , ce fut à se demander à lui-même un compte exact de toute sa vie. Il appela ensuite le P. Alphonse Lucéna, son confesseur, et fit sa confession avec des sentimens de componction si vifs , et une si grande abondance de pleurs , que le père, au sortir de la chambre , ne put s'empêcher de s'écrier : 0 ! qu'heureuse serait l'Église, si elle avait un grand nombre de pareils pénitens. Le malade songea ensuite à quelques actions de charité et de justice; elles furent si agréables à Dieu, que le Prince en fut sur-le-

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champ récompensé d'une confiance très-sensible en la Lonté divine, qui lui répondait en quelque façon de son salut. Comme il ne souhaitait plus d'entendre parler que des choses du ciel, le père Lucena et deux autres religieux eurent ordre de ne le point quitter , et de l'entretenir continuellement de la passion du Sauveur des hommes; ces discours pénétraient le malade jusqu^au foud de l'ame, et ne manquaient jamais de lui faire verser des torrens de larmes.

Mais ce n'était point encore assez de tant de vertus pour un Prince , qui , depuis son hap. tême, avait presque toujours été en un danger évident de perdre sa couronne et la vie même pour la conservation de sa foi , et il paraissait convenable , pour la consommation d'une si éminente sainteté , pour l'Jionneur de la religion , que Dieu acceptât enfin le sacrifice volontaire que Sumitanda lui avait si souvent offert dans la sincérité de son cœur. La maladie du Prince d'Omura était une langueur, qui l'avait rendu élique : on lui parla d'un médecin fameux , qu'on prétendait avoir un remède infaillible contre son mal; mais par la seule raison que les médecins idolâtres, tel qu'était celui qu'on lui vantait si fort , étaient accoutumés d'user de magie dans fusage de leurs remèdes, le malade ne voulut jamais soullVir qu'on le fit venir. Dès qu'il sentit sa fin approclier, il fit appeler la Princesse son épouse , et les Princes ses

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enfans; il leur recommanda la fidélité envers Dieu , les conjura de réparer le tort que son peu de zèle, disait-il, et ses mauvais exemples avaient causé à l'Eglise , et , après leur avoir donné sa bénédiction, il leur ordonna de se retirer : il ne voulut plus ensuite penser qu'à Dieu, et ce fut dans les entretiens amoureux qu'il avait sans cesse avec son Créateur , qu'il lui rendit sa grande ame , le vingt-quatrième jour de mai mil cinq cent quatre-vingt-sept. Il eut, en mourant , la consolation de laisser , en la personne du Prince Sanchez , son fils aîné , un successeur qui s'était en toutes les rencontres montré digne d'occuper sa place, et qui avait même confessé Jésus-Christ dans la cour de Firando , où le Prince son père s'était vu obligé de l'envoyer en otage.

Le Roi Civandono suivit de bien près le Prince d'Omura \ ce fut le sixième de juin que ce Prince alla recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus. Dans le peu de temps qu'il avait été Chrétien, il était parvenu à une si sublime perfection , qu'il était l'admiration des fidèles : on peut dire qu'après l'apôtre de l'Orient, personne n'a plus contribué que Civandono à la conversion des Japonnais. Ce qu'on mandait tous les ans en Europe , des soins qu'il se donnait pour la propagation du Christianisme , faisait renouveler à chaque fois les vœux qu'on formait pour la conversion d'un Prince qui était presque

apôtre avant que d'être Chrétien ; enfin , le père Aquaviva , Général de la compagnie de Jésus , ordonna des prières publiques dans tout son ordre, pour obtenir du Ciel une chose qu'il croyait devoir être si avantageuse à la Religion , et le Pape Grégoire XIII, accorda à la môme intention une indulgence plénière en forme de jubilé. Le Roi de Bungo était bien persuadé du tendre el sincère attachement que les Jésuites avaient pour sa personne, et du zèle qu'ils témoignaient pour son salut éternel; c'est pourquoi , après son baptême, il était accoutumé de dire qii'il était enfant de la compagnie de Jésus. S'il disait vrai à l'égard de toute la compagnie , qui l'avait véritablement enfanté à Jésus-Christ , les Jésuites du Japon pouvaient, avec autant de justice, l'appeler leur père , car jamais il ne s'épargna en rien , quand il fut question de leur donner des marques ellicaces de sa bonté , et l'on ne pourra jamais se figurer jusqu'où allait son attention à rechercher toutes les occasions de leur faire plaisir.

Quant aux vertus particulières de cet incomparable Prince, on peut dire qu'il eut, dans un degré éminent , toutes celles qui font les plus grands Saints. Ses austérités étaient extrêmes , son oraison continuelle , sa patience invincible, sa douceur inaltérable. Nous avons dit qu'il s'était engagé par vœu à obéir aux moindres avis de ses confesseurs , en ce qui concernerait le

salut de son ame; il fut d'une fidélité étonnante à s'acquitter de cette obligation , qu'il s'était si généreusement imposée. Sa dévotion pour la Reine des anges était des plus tendres. Tous les jours au matin , il assemblait sa maison pour réciter en commun et à genoux la troisième partie du Rosaire, et il acbevait le reste en son particulier ; tout son temps était réglé ; il se confessait et il communiait tous les jours, et chaque année il se retirait l'espace de huit jours au noviciat des Jésuites de Vosuqui, pour y faire les exercices de saint Ignace. On peut juger de son zèle pour le salut des ames^ par ce que disaient les missionnaires qui l'avaient le plus connu, qu'il y avait peu de Chrétiens au Japon, dont il n'eût procuré directementou indirectement la conversion : par le nombre des temples d'idoles et des maisons de bonses qu'il renversa, quelques-uns le font monter à trois mille ; et par ce que lui-même assurait, qu'il n'était point de nuit qu'il ne s'éveillât en pensant à de nouveaux moyens d'étendre la religion. La pureté et la vivacité de sa foi passèrent tout ce qu'on en peut dire , mais ce qui fit son caractère dom.inant , et ce qui lui a mérité une place si distinguée parmi les héros du Christianisme , c'est son inébranlable constance dans les plus grandes adversités. Pendant la dernière guerre que le Roi de Saxuma fit au Prince son fils, la peste s'élant mise dans la citadelle de Vosuqui qu'il

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avait conservée , on le vit quel<|ue temps obligé d'errer presque seul , comme un autre David , par les bois et par les montagnes, plus touché de voir son fils révolté contre Dieu , qu'il ne l'était de voir toute sa famille et tous ses étals à la merci d'un ennemi cruel, et d'avoir à essuyer les reproches et les malédictions de plus d'un Séméï.

Après la réduction du Ximo , il se retira avec le P. François Lugana , son confesseur , pour ne vaquer plus qu'à Dieu dans la solitude -, mais son ame épurée par tant de tribulations , était un fruit mûr pour le ciel. Le chagrin qu'il avait eu de voir de toutes parts les églises renversées, les pasteurs en fuite et le troupeau dispersé , joint à la maladie populaire dont il avait été frappé , et dont il n'était pas bien guéri , fut ce qui contribua le plus à avancer ses jours , et Dieu se hâta sans doute de l'attirer au ciel pour lui épargner la vue des malheurs qui menaçaient la chrétienté du Japon. On peut dire que sa mort fut précieuse devant Dieu et devant les hommes , et les merveilles qui se sont faites à son tombeau , ont i'alt penser à lui rendre les honneurs des Saints. Au reste, on n'épargna rien pour rendre célèbres les obsèques du Roi de Bungo et du Prince d'Omura ; mais les larmes qui y furent répandues firent plus d'iionncur à la mémoire de ces deux grands Princes , ([ue les magnifiques mausolées qu'on leur érigea , et que les éloges dont on orna leurs tombeaux.

3g6 HISTOIRE

IX. Ces deux pertes furent d'autant plus sensibles aux missionnaires , qu'ils se trouvaient dans une situation fort chagrinante : quoique l'Empereur eut voulu paraître enchérir sur les bontés qu'avait eues pour eux son prédécesseur , il s'en fallait bien qu'ils comptassent sur lui , comme ils avaient fait sur Nobunaiiga. Ils savaient bien qu'un tyran est toujours ombrageux , et difficile à ménager : depuis peu même , une bagatelle l'avait mis de fort mauvaise humeur contre les Portugais , et ils appréhendaient avec quelque raison que le contre-coup de son mécontentement ne retombât sur eux. Il était arrivé au Japon un vaisseau si grand et si bien fait , que l'Empereur , devant qui on le vanta extrêmement , eut la curiosité de le voir , et fit prier le capitaine de l'amener où il était : celui-ci s'excusa sur ce que son navire tirait trop d'eau, et ne pouvait pas remonter jusques où était la cour , sans être en danger d'échouer. L'Empereur fit des instances qui donnèrent à connaître qu'il attribuait ce refus à la crainte qu'avait le capitaine qu'on ne se saisit de son navire ; effectivement cette crainte n'était pas mal fondée : Cambacundono avait assez témoigné , en quelques rencontres , qu'il souhaitait fort avoir deux ou trois grands navires à la façon des Européens. Quoiqu'il en soit , le Portugais tint bon , et l'Empereur ne dissimula point le ressentiment qu'il eut de cette résistance.

Mais ce (jui causait aux missiouiiaires de plus vives alarmes , c'est la vie dissolue que menaient quelques Européens au Japon : ce n'était plus cette vertu édifiante et austère , qui , dans les commencemens avait fait tant d'honneur aux Chrétiens ^ et avait été dqns l'esprit des Japonnais un préjugé si favorable au Christianisme , il y avait encore des gens de Dieu parmi ces marchands , mais plusieurs se livraient à des débauches qui étonnaient les infidèles mêmes ; et au grand scandale de la Religion , on entendait les idolâtres demander s'il fallait être Chrétien , pour se livrer à de si honteuses passions. C'est ainsi que les Japonnais perdirent insensiblement cette haute estime qu'ils avaient conçue de notre sainte Loi ; et peut-êt^ e que sans cette impression , qui commençait à se répandre de tous côtés , l'Empereur n'eût pas osé éclater sitôt qu'il le lit contre, la Religion.

En elïet, il n'y avait presque plus de Roi ni de grands Seigneurs à la cour de ce Prince , qui ne songeât à se faire instruire de nos divins mystères ; et l'on assure riiême que le cubo-sama , qui vivait encore à Mcaco en Ein]>creur , parlait de se faire baptiser. L'Empereur de son côté semblait vouloir garder la parole qu'il avait donnée , de réduire sous l'empire de Jésus- Christi tous les royaumes du Japon , à mesure qu'il les réduirait sous son obéissance : il n'en donnait presque point qu'à des Seigneurs chrétiens : les

SyS lUUTOlRE

Rois mêmes les plus éloignés demandaient des niissionnaires , et promettaient de les aider à rendre tous leurs sujets Chrétiens : enfin il semblait qu'on fut arrivé au moment que tout le Japon allait subir le joug de Jésus-Christ ; mais tant de. belles apparences s'évanouirent tout-àcoup , et de ce grand nqmbre d'illustres prosélytes , à peine en resta -t-il quelqu'un qui fût iidèle jusqu'à la fin. Un mot qui échappa un jour à l'Empereur ne contribua pas peu à ce fâcheux revers. Ce Prince dans un moment de chagrin , dit assez haut qu'il craignait bien que toute la vertu des religieux européens ne fut un masque d'hypocrisie , et pe servît à cacher aux peuples de pernicieux desseins contre l'empire : enfin qu'il était bien trompé , ou q'ir ces religieux avaient la mine de marcher sur les pas du tyran d'Ozaca. Il voulait sans doute parler de ce fameux bonse , dont nous avons fait plusieurs fois mention , qui , par une apparente sainteté , s'était acquis un tel ascendant sur les habilans d'Ozaca , et sur les peuples de plusieurs autres royaumes voisins , qu'il en était devenu Souverain ; et que Nobunanga avait eu besoin de toutes ses forces pour le soumettre.

X. Tout cela faisait assez connaître ce que Caml>acundono avait dans le cœur. Le Ciel , par plus d'un signe extraordinaire , avertissait les fidèles de se tenir prêts au combat ; plusieurs , et entr'autres Ucundono , avaient eu des près-

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sentimens qui tenaient toute celte église dans l'attente de quelque grand malheur •, et l'on était préparé à tout événement , lorsque l'orage , après avoir quelque temps grondé , creva tout-à-coup : l'occasion que prit le tyran pour éclater , ne lui fit pas honneur. Ce Prince en parcourant les provinces du Japon , ne se contentait pas de conquérir des royaumes ; mais comme il était le plus incontinent des hommes , et qu'un camp ne lui avait point paru propre pour loger un sérail , il avait laissé ses concubines à Ozaca , et faisait enlever tout ce qui se trouvait sur son passage de femmes et de filles en réputation de heauté. Un fameux débauché nommé Jacuin Tocun , qui de bonse s'était fait médecin , et suivait la cour, s'était engagé à l'Empereur pour cette infâme recherche , et se rendait la terreur de tout ce qu'il y avait de belles personnes à qui l'honïieur fut cher.

Cambacundono , après avoir ainsi traversé biea du pays, s'arrêta dans le Chicugen, fit rebâtir entièrement Facata, que les guerres avaient ruiné, et trouvant ce pays à son gré , parut y vouloir faire quelque séjour. Tacun cependant faisait ses courses accoutumées dans les villes les plus proches. Le royaume d'Arima , où il entra d'abord , ne manquait pas de beautés ; mais tout le pays était chrétien , et le minisire des plaisirs de TEmpereur y fut si mal reçu, qu'il crut a^oir beaucoup fait de s'en être retiré la vie sauve. Ou-

4oO HISTOIRE

tré de ses mauvais succès , il arriva un soir du vingt-cinquième juillet fort tard à Facata ; Cam- Lacundono qui était en débauche , avait bu excessivement : Tocun entra chez ce Prince en jurant contre les Chrétiennes d'Arima , et raconta les dangers qu'il prétendait avoir courus. L'Empereur , à qui le vin était monté à la tête , se leva en colère , et frémissant de rage , fit serment de faire couper la tète à toutes les femmes et les filles d'Arima.

Dès que Tocun et les courtisans qui faisaient la débauche avec l'Empereur, virent ce Prince si mal disposé à l'égard des Chrétiens, ils songèrent à profiter de cette occasion pour l'engager à se déclarer une bonne fois contre une religion qu'ils ne pouvaient souffrir , parce qu'ils n'avaient pas le courage de l'embrasser. Ils n'omirent donc rien pour persuader à Cambacundono , que désormais il ne devait pas se promettre beaucoup de soumission de la part des Chrétiens, que cependant cette secte croissait tous les jours, et que si Sa Majesté voulait conserver quelqu'autorité dans l'empire , il fallait qu'elle se hâtât d'exterminer une religion qui faisait autant de rebelles de tous ceux qui l'embrassaient. Tocun qui haïssait personnellement Ucondono , ajouta beaucoup de clioses contre ce Seigneur , qu'il tâcha de rendre suspect à l'Empereur ; et comme il n'y avait là aucun Chrétien pour prendre la défense du Généralissime , ni de la religion , on

peut concevoir qu'il ne fut pas dilUcile à ce furieux de faire entrer son maître dans tout ce qu'il voulut lui suggérer. L'Empereur y entra en efïet si aisément , qu'avant la fm de la nuit les infidèles avaient obtenu tout ce qu'ils souhaitaient , et peut-être plus qu'ils n'avaient osé espérer.

Le premier coup de foudre tomba sur Ucondono qui était campé avec l'armée impériale aux environs de Facata. Un envoyé de TEmpereur vint lui déclarer qu'il choisit, ou d'abjurer le Christianisme , ou d'aller sur l'heure en exil. Si Cambacundono eût été de sang-froid , il eût pris des mesures plus justes que celles qu'il prit dans cette occasion. Le Généralissime était aimé et estimé des soldats et des olliciers , et il lui était fort aisé de faire repentir l'Empereur de son imprudence et de ses emportemens ; mais par bon^ heur pour ce Prince , il avait à faire à un homme qui savait vaincre et qui ne savait pas se révolter. Ucondono reçut l'ordre de l'Empereur sans paraître surpris ni déconcerté , il répondit qu'il ne balançait pas à choisir l'exil , et qu'il clioisirait même la mort plutôt que de manquer à la fidélité qu'il devait à Dieu ; et sur-le-champ il se disposa à partir.

Dans le même temps , le P. Coëglio , supérieur des Jésuites, que l'Empereur avait l'aprèsdiner du même jour honoré d'une visite de deux heures, et à qui il avait donné dans la nouvelle

ville de Facata, un fort bel emplacement pour y bulir une maison , quoiqu'il n'eût pas permis aux bonses d'y avoir ni temple ni monastères, reçut ordre d'assembler au plus tôt tous ses religieux à Firando, et de s'embarquer avec eux pour les Indes dans six mois. On peut juger quel fut l'étonnement de ce missionnaire quand on lui signifia cet ordre, il crut que le plus sage était de se mettre en devoir d'y déférer; il le fit avec toute la promptitude possible; et ce ne fut pas une petite surprise dans les provinces , lorsqu'on sut qu'il n'y avait plus de missionnaires au Japon , excepté à Firando , et que le Généralissime était proscrit pour sa religion.

Tacayama , père d'Ucondono , n'apprit cette nouvelle que par Ucondono lui-même. Ce vertueux vieillard , qui , loin de la cour menait une vie angélique, fut plus cbarmé de voir son lils confesseur de Jésus-Ciu'ist , qu'il ne l'avait été de le voir en quelque façon la seconde personne de l'empire ; il l'embrassa tendrement , et il ne pouvait exprimer sa joie d'être lui-même avec toute sa famille réduit à cliercber une retraite dans les forêts et dans les déserts. Enfin après avoir rendu à Dieu de très-humbles actions de grâces d'un bienfait si signalé : (( Seigneur, )) s'écria-t-il , il ne me reste plus rien à désirer » en ce monde, sinon qu'après que je vous aurai » fait le sacrifice de ma fortune et de tous mes » biens, vous daigniez accepter encore celui de

» ma vie. y> Il se mit aussitôt en marche sans avoir de terme fixe, et se laissa guider par la Providence. Tous les vassaux de cette illustre famille, et quantité d'officiers qui avaient longtemps servi sous le père et sous le fils les suivirent , et aimèrent mieux abandonner leurs biens, et renoncer à leurs charges, que de manquer à ce qui leur semblait que l'honneur et la religion demandaient d'eux.

Les missionnaires de leur côté avaient cru qu'en affectant une prompte obéissance aux premiers ordres de TEmpereur , ils radouciraient 5 mais ce Prince se fit un point d'Iionneur de soutenir ce que l'emportement lui avait fait commencer. On espéra quelque temps que llmpératrice, qui avait promis de parler en faveur des pères, et que la douceur et la vertu des dames chrétiennes de sa cour avait rendue la protectrice déclarée du Christianisme , lui ferait prendre des sentimens plus modérés; mais cette espérance se dissipa bientôt. Alors les pères songèrent à ce qu'ils devaient à Dieu , et au troupeau qui leur était confié; et ils résolurent de mourir plutôt que d'abandonner leurs églises, et de ne pas continuer à s'acquitter comme auparavant des fonctions de leur ministère.

XI. Ils apprirent en même temps que le procédé de Cambacundono avait révolté tout le monde, jusqu'aux païens. Un des frères de ce Prince, qui était Lieutenant-Général de la Tense, le

4o4 HISTOIRE

Gouverneur d'Amanguchi , et quantité d'autres seigneurs idolâtres leur firent mille complimens et mille offres de service : on leur manda que tout le monde leur saurait fort mauvais gré s'ils sortaient du Japon. En(in , ils reçurent de tous côtés des lettres des Princes chrétiens , qui les pressaient de se retirer chez eux; et ils ne balancèrent point à prendre ce parti. Le Roi d'Arima témoigna en cette occasion un zèle qui a peu d'exemples , non-seulement il obligea en cette occasion les pères à fixer dans ses états leurs principales retraites, mais avec un courage digne d'un héros chrétien^ il entreprit de faire embrasser le Christianisme à ceux de ses sujets qui faisaient encore profession de l'idolâtrie. Il y réussit au-delà même de ses espérances -, car à sa sollicitation , le Seigneur d'Isafay , le même que nous avons vu prendre les armes pour obliger le feu Prince d'Omura à renoncer au Christianisme, se soumit au joug de la croix, eu quoi il fut imité par tous ses vassaux.

A l'exemple du Roi d'Arima , tous les autres Princes prirent hautement la protection des missionnaires. Les Rois de Fingo et de Bugen , que l'Empereur par un caprice assez bizarre , ou plutôt par un ordre secret de la Providence , ne chagrinait point, servirent aussi très- utilement la Religion dans ces temps de troubles. Le premier dont la mère , qui était dame d'hopneur et favorite de l'Impératrice , venait d'être chas-

sée de la cour comme Chrétienne trop déclarée ^ sans appréhender pour soi le même sort , retira Ucondono et toute sa suite dans l'île de Junogima , qui lui appartenait , et pourvut avec un soin admirable à leur subsistance. Cette île devint bientôt célèbre par le concours d'une infinité de personnes de marque , qui allèrent visiter ces illustres bannis , et j)lusieurs furent si charmés de la paix et de la douceur que goûtaient tant de personnes de qualités dépouillées de tout , qu'après s'être défaits des charges qu'ils avaient à la cour , s'établirent dans l'île.

XII. Ce fut alors que les fidèles ne doutant plus que l'Empereur n'employât le fer et le feu pour abolir le Christianisme, se préparèrent tout de bon à la mort. La joie qui éclatait sur leurs visages causa de l'admiration aux infidèles ; et il n'est pas aisé de dire l'effet (jue produisirent partout ces premières saillies de ferveur : jamais on ne vit tant de conversions , et jusque dans Ozaca même , où la cour faisait son séjour ordinaire , il s'en fit qu'à peine on eut osé espérer avant l'édit de tayco-sama ; mais il n'y en eut point qui fit plus de bruit (|ue celle tle la Reine de Tango.

Cette Princesse était lille d'Aquéchi , celui-là même qui avait fait mourir Nobunanga. Jécundono , Roi de Tango , à qui elle fut donnée fort jeune en mariage, craignant pour sa beaule, qui était rare , ce qu'Abraham avait tant appréhentlé

pour celle de Sara , la tenait toujours enfermée dans un de ses palais , soit à Ozaca , soit à Tango. Comme il était des amis d'Ucondono , et qu'il lui entendait souvent parler de la Religion chrétienne, il en entretenait quelquefois la Reine. Cette Princesse qui avait l'esprit excellent, n'oublia rien de tout ce qu'elle apprit dans ces conversations 5 et comme l'innocence de sa vie avait préparé son coeur aux impressions de la grâce , elle se sentit bientôt fortement portée à embrasser la vérité qu'on lui avait fait connaître. Il s'a-^ gissait de faire agréer au Roi cette démarche ^ ou de la lui cacher : ce dernier parti parut le plus sûr. Le voyage du Ximo , où Jécundono fut obligé de suivre l'Empereur , dont il était la créature , fit naître à la Reine l'occasion d'exécuter son dessein. Par bonheur elle se trouvait alors à Ozaca , où le Père de Cespédez cultivait une très- florissante chrétienté sous la protection de Cambacundono.

Il est vrai que d'abord elle fut embarrassée à trouver le moyen de sortir du palais sans qu'on s'en aperçût , et la chose lui paraissait presque impossible : il y avait encore moins d'apparence d'y appeler quelqu'un des missionnaires : voici le parti qu'elle prit. On élevait auprès d'elle une Princesse de la maison roj^ale , qu'on regardait comme un des plus grands partis d'Ozaca. La sympathie encore plus que l'alliance, avait forme entre ces deux Princesses une très-tendre amitié j

ensorte qu'elles n'avaient rien de secret l'une pour l'autre. La Reine découvrit donc à sa cousine la peine oii elle se trouvait , et la pria de l'aider à en sortir : la jeune Princesse qui avait toute liberté d'aller et de venir , fit ce que la Reine souliaitait. Elle prit si bien ses mesures , que par une porte secrète dont elle avait la clef, elle la conduisit aux Jésuites, sans que personne en sût rien; et dès qu'elle fut entrée dans l'église, elle fit prier le P. de Cespédez de venir baptiser une dame de qualité qui avait des raisons pour ne pas se faire connaître. Le père n'eut pas plus tôt commencé à entretenir la Reine de Tanco , qu'il la trouva parfaitement instruite; mais quelqu'instance que fit cette Princesse, pour engager le missionnaire à la baptiser , il le refusa constamment. Il a depuis avoué qu'il avait apprébendé qu'on ne lui eût amené quelqu'une des concubines de Cambacundono. Cependant on s'aperçut dans le palais que la Reine n'y était point ; aussitôt les gardes se mirent à courir toute lu ville pour la cbercber; et quelques-uns d'eux entrèrent dans l'église des Clirétiens ; on peut juger combien ce contre-temps cliagrina les Princesses; mais le P. de Cespédez fut bien mortifié de ne reconnaître la Reine de Tango, qu'au moment qu'il perdait toute espérance de la revoir jamais.

Le lendemain cette Princesse envoya sa cousine au père , pour lui proposer qucl({ucs duotes; il les éclaircit, et baptisa la jeune Princesse T. L 28

4o8 HISTOIRE

qui n'avait pas moins d'ardeur que la Reine pour embrasser le christianisme , et qui fut nommée Marie : toutes les filles et les dames d'honneur allèrent successivement de la part de leur maîtresse conférer avec le missionnaire , et en revinrent toutes chrétiennes. Un gentilhomme qui y fut envoyé ensuite , en revint changé comme les autres : enfin la Reine déclara qu'elle ne pouvait plus se souffrir esclave de l'enfer, au milieu d'une cour à qui elle avait procuré la liberté des enfans de Dieu; et qu'elle était résolue de se faire encore une fois conduire à l'église des Chrétiens quoiqu'il lui en coûtât.

Sur ces entrefaites , la persécution éclata , et le père de Cespédez ne voulant point partir pour Firando où il avait ordre de se rendre avec tous les autres missionnaires, sans avoir baptisé la Reine de Tango, fit dire à cette Princesse de lui envoyer une personne de confiance qu'il piit instruire de la manière d'administrer le baptême. La Reine lui envoya sa cousine, qui s'instruisit parfaitement bien de tout , et s'acquitta de sa commission avec une ferveur dont les effets eurent de grandes suites. La Reine fut nommée Grâce au baptême, et le Saint-Esprit remplit dès le moment son cœur d'une consolation et d'une suavité qu'il ne fait sentir qu'aux âmes qu'il possède absolument. Pour la Princesse Marie , en exerrant un si saint ministère , elle fut tellement enflammée de l'amour divin , que dès-lors elle se regarda comme une

DU JAPON , LIV. yi. 4^9

personne consacrée à Dieu , et à qui tout commerce avec le monde devait être désormais interdit. A peine eut-elle baptisé la Reine , qu'elle alla trouver le P. de Cespédez, se prosterna en sa présence, aux pieds de l'autel, fit vœu de chasteté perpétuelle , et dés le même jour parut dans Ozaca avec toutes les marques des personnes qui ont renoncé au monde.

Quelque temps après le Roi de Tango de retour à Ozaca , fut bien surpris d'apprendre ce qui s'était passé j il conçut qu'il n'en fallait pas davantage pour le perdre auprès de l'Empereur ; il commença par déclarer à la Reine et à toute sa cour , qu'il fallait songer à abjurer au plus tôt une religion qui le t'hu(|ue , et que l'Empereur avait proscrite ; comme il vit que ni ses représentations ni ses menaces n'avaient aucun effet, il n'est point de mauvais traitemens qu'il ne mît en usage pour se faire obéir. La Reine fat encore moins épargnée que les autres , et Ton peut dire que son barbare époux la lit souffrir à proportion de l'amour passionné qu'il lui portait. Mais ce Prince trouva partout une constance qui le déconcerta •, alors voyant qu^à ces fureurs ou n'opposait ([u'une patience invincible , et une douceur inaltérable , les armes lui tombèrent des mains : il se lassa de tourmenter des personnes <|ue dans le fond il ne se pouvait défendre d'aimer et d'estimer , et prit le parti de dissinuiler : à (pioi ne contribua pas peu lui miracle , dont

4lO HISTOIRE DU JAPON , LIV. VI.

Dieu récompensa la ferveur et la foi de ces illustres Chrétiennes. Un des enfaris du Roi étant à l'extrémité , la Reine pria la Princesse Marie de le baptiser en secret : la Princesse le fit , et aussitôt l'enfant qui était moribond, se trouva en parfaite santé.

FIN DU l'REMlER VOLUME.

BR Charlevoix, Pierre François

1305 Xavier de

Q.U3> Histoire de l'établisse-

1828 ment, des progrès et de la t.l décadence du Christianisme

dans l'empire du Japon

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