‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

J'ÉCRIS une histoire où l'on trouvera plus que dans aucune autre de quoi bénir et louer l'excès des miséricordes du Seigneur , et de quoi adorer la profondeur de ses jugemens. On verra d'abord avec étonnement dans une église particulière et d'assez peu d'étendue , ce que l'Eglise universelle a fait voir au monde de plus merveilleux. Ensuite, lorsqu'on fera réflexion qu'il reste à peine quelque vestige de cette belle chrétienté qui a fait l'admiration de tout l'univers, et qui fut regardée par les Souverains-Pontifes , comme une des plus précieuses portions

du troupeau de Jésus-Christ, on sera contraint d'avouer que les desseins de Dieu sont impénétrables. J'espère même qu'on fera , sur un si grand événement, des réflexions capables d'inspirer cette sainte frayeur que l'Apôtre nous recommande ; et une vive reconnaissance de ce que Dieu ne nous a pas traités comme il a fait un peuple qui paraissait si digne de ses bontés. Mais avant que de raconter les cliQses dans l'ordre que demande l'histoire , je vais instruire en peu de mots le lecteur de ce qui regarde la nature et la situation du pays dont j'ai à parler ; le caractère d'esprit de ses habitans , leurs manières , leur religion , leur gouvernement -, en un mot , je tâcherai de le prévenir et de le satisfaire sur tout ce qui pourrait ou exciter sa curiosité ou l'arrêter en lisant cet ouvrage.

I. A l'orient de la Chine et de la Corée, au milieu de cet espace de mer qu'on nomme l'Océan Chinois, et qui communique avec la mer du Sud , au midi de la Tartarie et de la terre d'Yesso; au septentrion des Philippines et de l'île Forinose , on trouve im noml)re presque infini d'îles de toutes grandeurs -, et c'est ce grand Archipel qui forme l'empire du Japon. Suivant le père Briet , celui de nos géographes , qui paraît s'être le plus applicpié à connaître la position de ce pays j les îles du Japon s'étendent en long du

sud-esl au nord -ouest, entre les 3o et les /[o degrés de latitude septentrionale : de sorte que sa largeur qui est fort inégale, et n'excède jamais 60 lieues, n'a nulle proportion avec sa longueur qui est de 3oo , selon Turselin , ou d'environ aSo , selon la plus commune opinion. Le même Turselin^ que je viens de citer, compare le Japon à l'Italie pour la grandeur et pour la forme. Effectivement ces îles sont tellement ramassées, et si proches les unes des autres, qu'on dirait que leur séparation est plus tôt l'ouvrage des hommes que celui de la nature : d'où il arrive que les gros navires ne peuvent point passer par tous ces détroits qui sont aussi peu profonds qu'ils sont peu larges.

On divise ordinairement le Japon en trois parties fort inégales , parce que , parmi cette multitude d'îles, il y en a trois qui sont plus grandes que les autres , et dont les autres paraissent en quelque façon des dépendances, La plus petite, qu'on appelle Xicoco , est à l'orient ; elle ne comprend que quatre royaumes. Le Ximo , qui est au midi , en a neuf , sans compter les îles adjacentes de Gotto, qui font un royaume particulier. Enfin le Niphon , qui s'étend de l'occident au septentrion , contient près de soixante provinces qui portent aussi presque toutes le nom de royaume. Plusieurs historiens donnent à cette grande île le nom de Japon, et disent que c'est d'elle qu'il s'est communiqué à tout le pays.

Quelques-uns prétendent que le Niphon n'est point une île , mais qu'il est contigu à la grande terre d'Yesso. On ajoute que depuis peu l'Empereur du Japon s'en est assuré d'une manière à n'en plus douter, et cette opinion devient tous les jours plus \raisemblable, sur-tout depuis qu'elle a été adoptée par un de nos plus habiles géographes.

Si la situation du Japon l'expose à de grandes chaleurs , les montagnes , dont il est couvert , principalement vers le nord , y causent de grandes froidures ; aussi convient-on que le froid et le chaud y sont excessifs. L'hiver sur-tout y est très-long, et la neige y tombe en si grande quantité , qu'en bien des villes on n'a de communication que par des galeries couvertes, malgré cela , on assure que les terres y portent deux fois l'année : premièrement du blé que l'on moissonne au mois de mai ; ensuite du riz dont la récolte se fait en septembre. A la vérité, il n'est peut-être point de pays au monde plus arrosé que celui-ci , car ce n'est de tous côtés que canaux formés par la mer , que lacs , que fontaines et que rivières.

Les grandes richesses du Japon sont les mines d'or et d'argent. Celles-ci sont en bien plus grand nombre, et bien plus abondantes. L'argent en est estimé le plus beau du monde , et à la Chine on le change pour de l'or au même poids. Les Japonnais font encore un assez gros com-

merce de leurs perles , qui , pour la plupart , sont rouges 5 et de leurs magnifiques étoffes de soie rehaussées d'or, qui sont d'un travail exquis.

On serait surpris si un peuple inconnu au reste du monde pendant un si grand nombre de siècles, et avec qui nous ne saurions avoir de commerce qu'en traversant huit mille lieues de mer, n'avait pas bien de manières différentes des nôtres. Ils en ont effectivement beaucoup ; cela paraît sur-tout dans leurs habillemens et dans plusieurs coutumes où l'on dirait qu'ils ont affecté de prendre le contrepied des Européens. Les grands seigneurs , et avec quelque pro}X)rtion , tous les gentilshommes portent de grandes robes de soie traînantes, où les fleurs d'or et d'argent, ménagées avec art , font le plus bel effet du monde : de petites écharpes qu'ils portent au cou , leur servent de cravates : leurs manches sont fort larges , et pendent à peu près comme celles de nos habits à la romaine ; mais la parure dont ils sont plus curieux, c'est un sabre dont la poignée et souvent même le forreau sont enrichis de perles et de diamans. Ils relèvent tout cela par une taille avantageuse , et un fort grand air qui leur est naturel- Pour la couleur du visage , ils l'ont moins olivâtre que les autres Asiatiques.

Les femmes japonnaises sont en réputation de beauté , et nos olliciers français qui allèrent à Siam , il y a trente ans , convinrent tous à leur retour qu'ils n'avaient point vu en Asie de plus

belle personne que Madame Constance , qui est Japonnaise , comme tout le monde sait. Avec cela, elles sont encore plus superbement et plus ricbement vêtues que les bommes. Leurs cbeveux négligés avec art tombent sur le derrière de la tête, où ils sont noués en toufib pendante. Audessus de l'oreille gauche , elles ont un poinçon à un bout duquel pend une perle ou quelque pierre de prix. Elles ont encore à chaque oreille un petit rond de perle qui fait un très-bel effet. Leur ceinture est fort large et semée de fleurs et de figures dont la beauté ne cède en rien au reste de l'ajustement. Sur quantité de longues vestes y elles ont une robe flottante qui traîne de quelques pieds. ( Je dis sur quantité de longues vestes) ; car au Japon, c'est par le nombre de ces vestes qu'on juge de la qualité de celles qui les portent. On dit que les dames japonnaises en ont quelquefois jusqu'à cent -, ce qui passerait le plus vraisemblable, si l'on n'ajoutait que ces vestes sont d'une soie si fine et si déliée , qu'on en peut mettre plusieurs dans la pocbe. Quand les dames de la première qualité vont par la ville ( ce qui est rare en général pour toutes les femmes) , c'est toujours un grand cortège. Une troupe de lilles les suivent portant, l'une des mules , l'autre des mouchoirs, d'autres des dragées et de toutes sortes de confitures dans de grands bassins. Ces filles sont précédées de femmce de chambre qui environnent leurs mai-

tresses , les unes avec des éventails , et d'autres avec un parasol en forme de dais^ dont le tour est d'une fort belle étoffe de soie. Les bourgeois, qui sont presque tous marchands , artisans ou soldats j ont des babils fort courts et fort simples ; mais tous portent les armes , et se piquent d'avoir un beau sabre et un beau poignard-, ils passent l'un et l'autre dans leur ceinture qui est fort large , et en forme d'échiquier. Us diffèrent encore des gens de qualité en ce qu'ils ont le derrière de la tête rasé , au lieu que les nobles se font raser le haut du front, et laissent pendre le reste de leurs cheveux par derrière, en quoi ils trouvent une bonne grâce dont ils sont si jaloux , qu'ils ont presque toujours la tête découverte.

Chez les Japonnais , le blanc est la couleur de deuil ; ils se couvrent lorsqu'ils saluent ; ils prennent leurs habits de cérémonie quand ils sont chez eux , et se mettent a leur aise quand ils vont dehors , ils montent à cheval du côté droit : nos mets les plus délicieux leur paraissent insipides ; ils ont horreur de ce qui fait notre nourriture la plus ordinaire et la plus naturelle. Voilà à peu près ce qui a fait dire que les Japonnais étaient encore plus éloignés de nous par l'opposition de leurs usages aux nôtres , que par la distance des pays , et c'est ce qui les a fait appeler par quelques-uns , nos Antipodes moraux. Pour moi , je ne sais si je me trompe ; T. I. 3

mais je regarde celte diversité de coutumes et de manières , comme un pur effet du caprice , et je ne vois rien d'ailleurs dans le caractère d'esprit de ce peuple de fort étranger par rapport à nous ; il semble même que c'est aux Chinois, leui's voisins et leurs uniques alliés pendant plus de mille ans , qu'il fallait les opposer , si on voulait les faire connaître par opposition. Effectivement, en lisant les lettres que saint François Xavier a écrites du Japon et les mémoires de la Chine, on est surpris de voir que les Chinois et les Japonnais diffèrent tellement entr'eux, qu'on peut dire que les uns ont presque toutes les qualités bonnes et mauvaises opposées à celles des autres; de sorte que la Providence, en les bornant à eux seuls , l'espace de tant de siècles , semble avoir voulu qu'ils connussent par leur propre expérience tout ce qu'il peut y avoir de bon et de mauvais dans les mœurs et les coutumes des peuples civilisés. On ne trouvera peutêtre pas à redire que je donne ici quelque étendue à ce parallèle. Le commerce que nous avons avec la Chine , et mille occasions qui se présentent tous les jours d'eu parler , me font espérer que ce que j'en dirai ne paraîtra ni hors d'oeuvre, ni peu intéressant.

Voici donc , ce me semble , à quoi l'on peut réduire le caractère de ces deux nations. Le Chinois ne fait rien qui ne soit mesuré ; c'est la sagesse qui règle toutes ses actions. L'honneur

est le principe qui fait agir en tout le Japonnais. On dirait que le premier met toute sa gloire à suivre exactement les maximes d'une prudence presque toujours animée par l'intérêt , et que toute la sagesse du second consiste à ne jamais s'écarter des règles d'honneur quelquefois fausses , et souvent excessives qu'il s'est prescrites. De là naissent tous les défauts et toutes les vertus des uns et des autres. Le Chinois est modéré, paisible, circonspect, d'une exactitude la plus scrupuleuse et la plus embarrassante en tout, principalement lorsqu'il s'agit de marquer son respect envers ses maîtres, ses parens , et son Souverain. Mais dans les hommes du monde , les plus habiles à feindre, et les plus attentifs à rapporter tout à la politique , je ne sais si cette révérence extérieure doit toujours être attribuée à une véritable affection. D'ailleurs , cette nation est la plus intéressée de l'univers , la fraude dans le négoce , la tromperie dans le commerce de la vie , le larcin et le mensonge ne sont point diffamans à la Chine •, en sorte qu'un marchand surpris en falsifiant , croit en être quitte pour dire : vous avez plus d'esprit que moi.

Le Japonnais est franc , sincère , bon ami , fidèle jusqu'au prodige , olîicieux , généreux , prévenant , méprisant le bien , jusqu'à regarder le commerce comme une profession vile et abjecte : aussi n'y a-t-il point de peuple qui soit plus pauvre , mais de cette pauvreté que pro-

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duit l'indépendance, que la vertu rend respectable , et qui éleva si fort les premiers Romains au-dessus des autres hommes. On ne trouve , chez les Japonnais , que le pur nécessaire , mais tout y est d'une propreté qui charme , et leur visage respire un contentement parfait. Toutes les richesses de ce puissant état sont entre les mains de l'Empereur et des grands qui savent s'en faire honneur. La magnificence ne va nulle part plus loin qu'on la porte au Japon , et nous n'avons rien dans l'histoire des plus puissantes monarcliies, qui soit au-dessus de ce que les Hollandais ont écrit du palais des Empereurs et de la capitale de l'empire. La merveille est que le peuple voit tout cela sans envie : s'il arrive même qu'un grand Seigneur , par quelque accident funeste , ou par l'effet d'une disgrâce , tombe dans l'indigence , il n'est ni moins respecté ni moins fier , que dans le temps de sa plus grande élévation. Ce peuple aime la vérité, et quand on la lui a fait connaître , il ne craint point d'avouer qu'il était dans l'ignorance : il ne peut souffrir la moindre tromperie , et punit de mort , la médisance , le mensonge , et le larcin même le plus léger; toujours maître de luimême, il ne sait ce que c'est que ces emportemens de colère , oii les autres hommes se laissent si aisément aller. On n'a point d'exemple que dans un revers de fortune , un Japonnais ait blasphémé. On les entend même fort rarement

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se plaindre. Les querelleurs et les grands parleurs sont parmi eux dans un souverain mépris , et quoiqu'il leur arrive de fâcheux , ils conservent une fermeté et une égalité d'ame qui surprend. Ils ne souffrent point les jeux de hasard , qu'ils regardent comme un trafic , et une occupation indigne de gens d'honneur. Dans les hommages qu'ils rendent à leurs dieux, et dans les respects qu'ils portent à leurs parens et à leurs prêtres , ils font voir une ardeur où la crainte de l'enfer , dont ils ont une grossière idée , le désir d'être éternellement heureux , avec lequel ils naissent tous , l'éducation et le cœur ont une égale part. Quant aux Souverains , il n'y a que la crainte et l'honneur qui retienne leurs sujets dans l'obéissance , ce qui vient de ce qu'ils les traitent fort durement, et avec une hauteur insupportable. Une chose , au reste , contribue infiniment à la conservation de tant de vertus ; il n'y a pas un homme de qualité au Japon , lequel n'ait chez lui un domestique de confiance , qui non-seulement est en droit , mais qui est expressément obligé d'avertir son maître de toutes les fautes dans lesquelles il l'a vu tomber. D'un autre côté , le Japonnais est altier , remuant, vindicatif, plein d'estime pour lui-même, et d'un mépris pour les étrangers , qui va à l'excès. Sa modération n'est pas toujours vertu, et souvent il n'en est que plus à craindre quand il paraît tranquille et de sang-froid.

Le Chinois semble avoir substitué la politique à la place de la religion , à laquelle il donne beaucoup moins qu'on ne doit même donner à la politique. De là viennent d'une part , ces déférences si excessives , et qui vont presque à l'adoration des enfans envers leurs parens -, des disciples pour leurs maîtres , du peuple pour le magistrat , et de tous les ordres de l'état pour la personne du Prince ; et de l'autre , le mépris où sont les bonses , qiii sont les prêtres du pays; et la manière extravagante et ridicule dont les dieux sont traités. Le Japonnais donne à la religion autant qu'on peut désirer; il ne lui manque que de bien prendre son parti. On doit même reconnaître qu'il est fort éloigné de faire servir sa religion à la politique.

Mais comme l'honneur et la sacresse ne sont point deux principes contraires , il faut convenir que les Chinois et les Japonnais ne diffèrent pas absolument en tout ; ils sont les uns et les autres très -sobres. Le peuple au Japon ne vit que de ris , de fruit , de légumes -, quelquefois il mange un peu de poisson. Les grands n'ajoutent guère à cela que le gibier, et pour l'ordinaire , leurs repas ne sont ni délicats , ni somptueux j c'est à peu près de même à la Chine. Ces deux peuples ont encore un bon sens admirable , du zèle pour le bien public , de la politesse et de la douceur dans l'usage de la vie : cela n'est pus si universelle à la Chine , où la ca-

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naille s'accable d'injures les plus grossières , au lieu qu'au Japon , les plus petils gens se traitent avec une honnêteté et des égards que nous admirerions parmi des personnes élevées à la cour. Mais il faut tomber d'accord que jusque dans les vertus qui sont communes aux deux nations, on aperçoit la différence des principes qui les font agir.

Les sciences spéculatives sont plus cultivées à la Chine , bien que les Chinois n'y fassent paraître qu'un esprit médiocre. En récompense , ils ont le génie le plus perçant du monde , poui* la police et le gouvernement. L'éloquence et la poésie sont plus du goiit des Japonnais , peu de peuples y réussissent autant qu'eux et ce n'est point une exagération de dire qu'il n'y a point de nation qui connaisse mieux le cœur humain, ni qui s'entende plus à le remuer, que ces insulaires. Pour les arts , les Chinois sont inventifs, mais ils ne perfectionnent presque rien. Les Japonnais qui se sont toujours reconnus leurs disciples , n'ont quasi en rien la gloire de l'iftvejitioii , niais on peut dire que tout ce qui sort de leurs mains est fini : j'en excepte la peinture , OLi ils ne gardent aucun,e règle de perspective. On sait maintenant combien leur porcelaine et leur vernis l'emportent sur ce qui nous vient de la Chine , en ce genre ; nous avons aussi vu en France quelques-uns de leurs ouvrages en argent et en acier -, ainsi , je laisse à juger si c'est avec justice quils passent pour les

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meilleurs ouvriers de l'Asie. Personne n'ignore que rien ne résiste à leurs sabres ; aussi un sabre du Japon , quand il est d'une bonne main , estil un présent digne d'un Roi. Les Japonnais portent l'estime qu'ils en font, jusqu'à en orner leurs plus beaux appartemens. La délicatesse avec laquelle ils travaillent est surprenante ; j'ai lu dans un journal des savans, imprimé à Trévoux, la description d'un ouvrage fait au Japon , et que le journaliste , qui disait l'avoir eu entre les mains , ne faisait point diflicvilté d'opposer au fameux colosse de Rhodes : c'était une idole tout entière , bien proportionnée , distincte en toutes ses parties , assise dans une niclie , le tout fait avec la moitié d'un grain de riz; l'autre moitié faisant une manière de piédestal, sur quoi la divinité et la niche étaient posées.

Le commerce de la vie est beaucoup plus aisé au Japon qu'à la Chine ; les manières des Japonnais , leur sorte d'esprit , leur cérémonial , pour le fond, s'accordent assez à ce qui est d'usage parmi nous. C'est ce qui paraît par les lettres des premiers missionnaires qui ont travaillé dans ces îles : on y trouve aussi des descriptions de palais et de maisons particulières , qui , comparées avec celles que le père le Comte nous a faites des appartemens de Pékin , font voir que je n'avance rien sans fondement , quand je dis que le goût japonnais n'est pas fort éloigné du goût français. Au lieu de ces grands enclos incultes

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et sauvages que les Chinois font passer pour leurs jardins, on ne voit^ chez les Japonnais , que des terrasses et des parterres , où les fleurs et les arbrisseaux toujours verts jettent une odeur, dit le père Louis Alméïda, qui surprend toujours, quelque accoutumé que l'on y soit.

Nous avons en Europe une idée de la politique des Japonnais , qui ne me paraît pas bien fondée ; il est vrai qu'en cela les Chinois sont encore leurs maîtres ; mais ces grands politiques sont les plus lâches des hommes , et ne savent pas les premiers principes de l'art militaire. Ainsi, l'on peut dire que, s'ils n'ont rien à craindre du dedans , ils doivent tout appréhender du dehors. Un petit Roi tartare les a subjugués de nos jours, et les Japonnais leur ont souvent donné de grandes inquiétudes ; cependant le Japon est moins au prix de la Chine , que la Savoye , par rapport à l'Italie, la France et l'Espagne jointes ensemble. A juger du Japon par le temps dont j'écris l'histoire , on conçoit que la valeur de ses habitans, et leur expérience au fait de la guerre, le mettent bien à couvert d'une nation étrangère, mais que les défauts de sa politique l'exposent à de continuelles révolutions : ce qui a fait dire à plusieurs liisto riens que les deux tiers de ces insulaires périssaient par le fer ou par le feu. Si toutefois leurs histoires disent vrai , mille ans et plus de règne dans une même famille ne nous donnent pas une idée d'un gouvernement

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bien turbulent. Nous savons d'ailleurs que depuis quatre-vingts ans tout est en paix dans cet empire , et l'on n'y peut guère compter qu'environ six vingts ans de troubles. Or il me semble que d'en conclure , comme font la plupart , que ce pays est mal gouverné , ce n'est pas mieux raisonner que si l'on prétendait prouver qu'un homme n'est pas d'une bonne complexion, parce qu'à l'uge de quarante ans il a eu une longue maladie , qui pourtant ne lui a laissé aucun fâcheux reste. Le Japon a même tiré cet avantage des révolutions qui l'ont si cruellement agité , qu'il s'est aguerri des troupes , avec lesquelles il a fait depuis peu de grandes conquêtes , et soutenu avec bien de la gloire tous les efforts du grand Prince qui gouverne aujourd'hui la Chine et la Tartarie occidentale. Après tout , la monarchie chinoise a cet avantage sur la japonnaise, et même sur toutes les autres de l'univers , qu'elle a commencé peu de temps après le déluge. D'ailleurs , elle est si bien fondée et si solidement étal)lie , qu'encore (ju'elle ait souvent changé de maître, elle n'a jamais rien perdu de la beauté de son gouvernement : en sorte qu'après avoir été la conquête des étrangers, elle a toujours, pour ainsi dire, maîtrisé ses vainqueurs , en les assujettissant à la gouverner selon ses propres lois et ses anciennes coutumes.

Pour nous arrêter à ce qui regarde le Japon

en particulier, ses premiers législateurs n'avaient rien omis , ce semble , de ce qui pouvait y maintenir le bon ordre. La subordination dans toutes les parties de l'État, dans les familles et parmi les ministres des faux-dieux , est admirable. De plus , le soin des pères et des mères pour l'éducation de leurs enfans , et réciproquement le respect , la soumission , la tendresse des enfans pour leurs pères et mères. L'exactitude des bouses , ainsi appelle-t-on au Japon , comme à la Chine , les prêtres du pays , à instruire les peuples , et la vénération des peuples pour les bouses , tout cela va parmi les Japon nais aussi loin qu'il peut aller. Les seigneurs, les maris et les pères ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux , leurs femmes et leurs enfans , et cepen-^ dant c'est moins par crainte que par amour , et par principe d'hoimeur , que tout demeure dans le devoir. Ces deux principes , qui sont propres à des grandes âmes , inspirent aux Japonnais des sentimens si tendres et si élevés, que saint François Xavier n'en parle qu'avec admiration, et en des termes qui marquent combien il en était touclié. ce Je ne saurais fmir , dit-il dans une de ses )) lettres , lorsque je parle des Japonnais , qui )) véritablement font les délices de mon cœur. » Les relations de l'année i6o4, racontent une chose qui fait bien connaître le beau naturel de ce peuple. Je crois qu'on me saura bon gré de l'avoir rapportée, et je la mets ici parce quelle

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n'a aucune liaison avec l'histoire de ce temps-là. Une femme était restée veuve avec trois garçons , et ne subsistait que de leur travail : ils étaient tous idolâtres. Or, comme ces jeunes gens, ou faute d'être employés, ou peut-être pour n'avoir pas été élevés à ce genre de vie, ne gagnaient pas suffisamment, ils prirent une étrange résolution. On avait depuis peu publié que quiconque saisirait un voleur , et l'amènerait au magistrat , toucherait une somme fort considérable. Les trois frères , que la pauvreté de leur mère touchait encore plus que leur propre indigence, s'accordent entr'eux qu'un des trois passera pour voleur , et que les deux autres le mèneront au juge : ils tirent au sort pour voir qui sera la victime de l'amour filial , et le sort tombe sur le plus jeune , qui se laisse lier et conduire comme un criminel : il subit l'interrogatoire , il déclare qu'il a volé , sur quoi on l'envoie en prison ; et ses frères touchent la somme promise. Ceux-ci , avant que de s'en retourner chez eux, trouvèrent moyen d'entrer dans la prison -, là , croyant n'être vus de personne , ils se mirent à embrasser tendrement le prisonnier, et les trois frères ne purent se séparer sans verser beaucoup de larmes. Le magistrat , qui par hasard était en ce lieu , d'où il pouvait les apercevoir , fut extrêmement surpris de voir un criminel de si bonne amitié avec ceux qui l'avaient livré à la justice -, il appela un de ses gens , lui donna or-

dre de suivre les deux délateurs jusqu'au logis où ils se retireraient , et lui enjoignit expressément de ne les point perdre de vue , qu'il ne fut bien instruit de tout ce qui pouvait le mettre au fait d'une chose aussi étonnante que celle dont il venait d'être témoin. Le domestique obéit , fit toutes les diligences qui lui avaient été recommandées , et rapporta à son maître qu'ayant vu entrer les deux frères dans une maison , il s'en était approché, et leur avait entendu raconter à leur mère tout ce que je viens de dire ; que la pauvre femme , à cette nouvelle , avait jeté des cris lamentables , qu'elle avait dit à ses enfans qu'ils pouvaient reporter l'argent qu'on leur avait donné , et qu'elle aimait mieux mourir de faim , que de se conserver la vie aux dépens de celle de son fils. Le juge fort surpris de ce récit , fait venir le prisonnier , l'interroge de nouveau sur ses prétendus vols , lui fait diverses questions pour voir s'il ne se couperait point, enfin , voyant que toutes ses réponses s'accordaient parfaitement , et qu'il ne pouvait en rien tirer par adresse , il lui déclara ce qu'il savait , et l'obligea ainsi d'avouer tout. Il alla ensuite faire son rapport au Cubo-Sama ; et ce Prince , frappé d'une action si héroïque , voulut voir les trois frères , les combla de caresses , assigna au plus jeune quinze cents écus de rente, et cinq cents à chacun des deux autres.

IL Mais la principale source du bon ordre qu'on

admire au Japon , c'est la religion qui peut certainement plus sur l'esprit de ce peuple, que sur celui de presque tous les autres. Tous les Japonnais, à la réserve de quelques athées, qui croient les âmes mortelles , sont idolâtres , et reconnaissent une infinité de dieux. Les plus anciens sont les Camis , qu'on prétend être descendus du soleil. Ce sont tous les Empereurs du Japon depuis la fondation de cet empire jusqu'à nos jours : leur race subsiste encore , du moins nous n'avons point de nouvelles qu'elle soit éteinte. Les Fotoques de la Chine sont aussi adorés au Japon ; mais outre ces deux espèces de divinités, il y en a quatre principales, qu'on peut regarder comme les dieux du premier ordre. Le plus considérable de tous , est Amida , une des plus anciennes idoles de la Chine. Les Japonnais l'adorent sous diiférentes formes toutes mystérieuses , mais ridicules ; ils en content aussi quantité de fables, dont on amuse le petit peuple , et que je crois pouvoir me dispenser de rapporter.

Xaca est après Amida , le dieu le plus révéré au Japon. Il naquit , disent les bonses , d'une mère vierge ,. qu'il fit mourir en naissant; il se retira tout jeune dans les déserts de Siam , et il y vécut plusieurs années dans les exercices de la plus austère pénitence. De là, étant passé à la Chine, il y prêcha Amida, et publia une espèce de théologie qui n'a pas eu moins de cours

dans cet empire, que la morale de Confucius. Le terme de toutes ses courses fut le Japon , dont il a été le premier législateur. Il y fit connaître Amida et les Fotoques , car les Japonnais n'adoraient alors que les Camis , auxquels même ils ne demandaient que des biens temporels , et les démons à qui ils faisaient des sacrifices uniquement pour se garantir de leur fureur. Dans la vérité , Xaca était un grand philosophe ; les Japonnais tiennent de lui la métempsycose , et la théologie des Chinois. Le nombre des livres qu'il a composés est prodigieux. Le dernier de tous qu'il intitula Foquequium , et dont il rendit ce témoignage à la mort , qu'il ne contenait rien de vrai, non plus que les autres, est d'ailleurs si obscur , qu'apparemment l'auteur n'y entendait rien lui-même. Cette oljscurité n'a pourtant servi qu'à rendre l'ouvrage plus respectable , et il a parmi ces insulaires -, la même autorité qu'ont parmi nous les livres saints.

Les deux autres divinités qui tiennent le premier rang avec Amida et Xaca , sont Canon et Gizon , dont il n'y a rien à dire de fort particulier. Je n'ai même trouvé nulle part qu'elle est leur origine. Les bonses prétendent que le Dieu Canon vivait il y a deux mille ans, et qu'en ce temps-là il créa le soleil et la lune ; on lui a élevé à Ozaca , un temple qui est un des plus beaux du Japon. On s'étonnera sans doute, après ce que j'ai dit de l'esprit et du bon sens des Ja-

ponnais , qu'ils aient donné clans de si grandes absurdités en matière de religion. Mais n'y a-t-il pas encore plus lieu d'être surpris que les Romains , dans un siècle aussi éclairé que le fut celui d'Auguste , aient dressé des autels à tous les monstres de l'Egypte , et offert de l'encens à toutes les bizarres divinités des nations qu'ils avaient subjugées ! C'est de tous temps qu'on a reconnu que les plus grands esprits sont ceux dont l'égarement va plus loin , quand une fois ils se sont écartés du droit chemin, et que, parmi les idolâtres , les nations policées sont celles dont la Religion renferme plus d'extravagances.

Pour ce qui est du culte que les Ja ponnais rendent à leurs idoles , il est vrai de dire que rien n'est plus semblable à celui que nous rendons au vrai Dieu. Je parlerai bientôt des raisons qu'on a de croire que les premiers habitans du Japon ont eu quelque connaissance du christianisme; mais quand cette opinion serait encore mieux établie qu'elle ne l'est , il faut nécessairement recourir ici à ce que dit Tertullien , à savoir qu'un des moyens les plus ordinaires dont le père du mensonge se serve pour séduire les peuples , est de leur faire illusion , en contrefaisant la vérité. Je ne sais même si la conduite qu'il a tenue à l'égard des Japonnais , ne pourrait point passer pour une assez bonne preuve de la sainteté de nos pratiques de Religion , puisqu'il semble qu'il n'a pu entraîner dans l'erreur.

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la nation du monde dont la raison s'est trouvée la plus naturellement chrétienne, selon l'expression du même Tertullien , qu'en déguisant ses mensonges sous l'extérieur de notre culte religieux. Les bonses du Japon composent une espèce de hiérarchie fort semblable à celle de l'Eglise catholique. Ils ont un grand prêtre qu'on nomme Xaco, apparemment parce qu'il est le successeur du grand Xaca. Ce premier prêtre a au-dessus de lui des Tundes qui répondent à nos Evêques, ce sont eux qui font les prêtres , en leur donnant pouvoir d'oflVir des sacrilices. Ces Tundes sont tous les supérieurs des maisons des bonses, car tout le clergé du Japon , s'ils est permis de se servir de nos termes , est régulier , et peut être considéré comme un ordre religieux , divisé en plusieurs congrégations , mais sous un même Général. En effet , les bonses sont partagés en plusieurs sectes , toutes , quoique reconnaissant un même chef, irréconciliablement ennemies les luies des autres. On les distingue par la couleur de leurs habits , car pour la forme , elle est partout la même , et approche assez de celle de nos hermites. La même diversité de sentimens qui règne parmi les bonses , s'étend sur tous les ordres de l'Etat, chacun étant en droit de faire à sa fantaisie le choix de la secte qui lui plaît davantage ; d'où il arrive que non-seulement les provinces et les villes , mais les maisons même particulières sont souvent partagées sur le culte des T. L 4

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dieux. Mais comme l'animosité des bonses ne passe point à leurs . disciples avec leurs senlimens, cette variété sur la doctrine ne trouble en aucune manière le repos des familles , et ne fait aucun tort à la société civile.

Je ne crois pas qu'il soit à propos de m'étendre beaucoup sur les dilîérentes sectes du Japon , je dirai seulement deux mots des principales : la première est celle des grands ; elle tient l'ame mortelle , et les bonses qui la professent , se nomment Xenxus. La seconde , qui est la plus suivie de ceux qui se piquent de probité , enseigne l'immortalité des amcs , et rend un culte spécial à Amida. On appelle Xodoxins les bonses qui en sont les docteurs. La troisième est celle des adorateurs de Xaca , on y donne à ce faux prophète le premier rang parmi les dieux. Leurs prêtres sont les plus réglés du Japon ; ils se lèvent à minuit pour clianter les louanges de leurs dieux, et pour méditer sur quelques points de morale , que le supérieur explique auparavant. Saint François Xavier , qui a assisté à ces explications , dit qu'elles se font d'une manière très-toucliante et très-pathétique. Ces bonses ont pris le nom de Foquexus. La quatrième n'est pas tant une secte particulière , qu'un corps de bonses (jui font la guerre : on les a nommés Négof'es , et rOrient n'a point de soldats, ni mieux disciplinés, ni plus aguerris; aussi les Empereurs Japoimais , dans les différentes révolutions de

l'empire , xmt toujours eu grand soin de se les attacher , ou du moins de les engager , par des avantages considérables , à demeurer dans une exacte neutralité. Ces quatre sortes de bonses sont les plus considérables -, il y en a d'autres qui usent de sortilèges ; ce sont les Icoxus ; d'autres sont des espèces de pénitens et de contemplatifs qui demeurent dans les forêts , et n'ont point d'autres maisons que le creux des arbres. Nous leur avons donné le nom à'^rbori Bonses. Enfin il s'en trouve dans les montagnes septentrionales , que l'on connaît sous le nom de Jenguis et de Guoguis. Ces derniers n'ont point d'autre occupation que de conduire et de diriger ceux qui entreprennent de certains pèlerinages , dont le récit a quelque chose de si ridicule et de si fabuleux, qu'encore que tous les historiens s'accordent à en parler, je n'ai pu me résoudre à leur donner place dans cette histoire. Dans les lettres de saint François Xavier , il est fait mention de certains bonses qui sont habillés à peu près comme les ecclésiastiques de son temps , et comme le sont encore aujourd'hui les Théatins , les Barnabites et les Jésuites. Il faut bien , puisque le Saint est le seul qui en parle , que celte secte ne soit ni fort étendue , ni fort considérable. On voit aussi au Japon des fdles régulières , qui font , comme autrefois les Vestales de Rome, profession de garder la continence : elles vivent en communauté, et sont sous la direc-

lion des bonses dont elles ont adopté la secte. Elles se distinguent, ainsi que les bonses, par la couleur de leurs habits ; et d'ailleurs elles sont presque velues connne nos religieuses.

A l'extérieur rien n'est plus dur que la vie des bonses; on les voit presque toujours avec un visage déterré , et ils ont quelque chose d'affreux dans leur extérieur. Mais il s'en faut bien que la réalité réponde à ces apparences , les peuples savent même assez que ces prêtres sont très-dissolus , et entretiennent de honteux commerces avec ces fdles retirées qui sont sous leur conduite. Ce qui est étrange , c'est que , malgré cette persuasion où l'on est de leurs déréglemens , ils sont dans une vénération qui n'est pas concevable. On se dépouille de ce qu'on a de plus précieux pour le donner à ces imposteurs qui ne vivent que d'aumônes, et sont cependant formidables aux Princes mêmes par leur puissance. Il n'y a pas jusqu'à l'Empereur , qui ne se trouve lionoré d'avoir un fds bonse. En un mot , le respect qu'on a pour eux passe tout ce qu'on en peut dire.

L'instruction de la jeunesse est une des plus sérieuses occupations des bonses. Ils enseignent la poésie , Téloquence , la philosophie et ce qui regarde le culte des dieux. Les académies, dont le nombre égale celui des bonnes villes , sont remplies d'un nombre infini d'écoliers. Saint François Xavier eu nonnue quatre auprès de Méaco,

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