‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècle (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · LIV. I · texte numérisé non relu

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l'ancfenne capitale de l'empire , dont il assure que chacune a bien trois mille cinq cents écoliers, et ce n'est rien, ajoute le Saint, en comparaison de ce qu'il y en a dans l'université de Bandoue , la plus considérable du Japon. Les bonses prêchent aussi assez souvent dans les temples , et c'est toujours en grand appareil. Le docteur , revêtu d'habits magnifiques , monte sur une estrade couverte ordinairement de riches tapis de la Chine. Sur une table qu'il a devant lui est un exemplaire du Foquequium. Il ouvre ee livre , en lit quelques lignes , le referme , et après une courte explication aussi énigmatique que le texte même , il tombe tantôt sur la morale, et tantôt sur les fins de l'homme. Quelques missionnaires, qui ont assisté à ces prédications, assurent dans leurs lettres qu'ils n'ont rien entendu de plus éloquent, de plus beau, de plus fini , de plus touchant ; et que , pour l'ordinaire , tout l'auditoire fond en larmes. La dernière conclusion que le prédicateur tire de ce qu'il a exposé avec tant d'énergie , c'est qu'on ne peut assurer son bonheur pour l'autre ^vie, sans faire de grandes libéralités aux bonses.

Je n'entrerai pas dans le détail des pratiques de religion , en quoi les Japonnais semblent avoir voulu nous copier. Je dirai seulement que ces inlidèles ont leurs apôtres et leurs docteurs , dont ils ont canonisé la mémoire, si j'ose parler ainsi, et leurs martyrs à qui ils rendent des honneurs

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presque divins. Ces derniers sont des malheureux qui se font écraser sous les roues des cliariots sur lesquels on proniùne de temps en temps les idoles dans les rues, ou qui se laissent fouler aux pieds, et étouffer dans la presse , lorsqu'aux jours de grandes solennités , le peuple va offrir des sacrifices dans les temples; ou enfin , qui, de gaîté de cœur , s'en vont pesamment chargés se précipiter au fond des eaux pour arriver plus-tôt , disent-ils , au paradis du dieu Canon.

Avant que de finir ce qui regarde la religion des Japonnais , il faut dire deux mots de la manière dont ils en usent à la mort de leurs proches. Les obsèques se font toujours avec une pompe extraordinaire. On conduit en grande cérémonie le corps du défunt hors de la ville ; on le pose sur un bûcher fort élevé , et , après bien des prières et des grimaces , on met le feu au bois : quand le feu est éteint , on recueille ce qui reste des osseraens , et on les enterre avec les cendres. Le deuil dure deux ans , et pendant un si long-temps, on s'abstient de toutes sortes de plaisirs. Les habits mêmes que l'on porte , n'inspirent que la tristesse. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'alors les hommes et les femmes sont habillés à peu près de la même manière. Les uns et les autres portent une coiffure qui consiste en une espèce de bandeau carré , auquel est cousu un grand linge qui flotte par-derrière en manière de crêpe. La robe de dessus est d'une lar-

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geur e xtraordinaire , et se ferme sur l'estomac. Elle doit être tout unie et sans doublure. La ceinture , qui est fort large , fait ordinairement deux tours ; et il faut que le tout soit fait de toile écrue. Cette simplicité est accompagnée d'une admirable modestie; on marcbe lentement, les yeux baissés et les mains dans les manches. Je passe sous silence les fêtes ridicules qu'on célèbre au Japon en l'honneur des morts , aussi bien que toutes les folles superstitions dont le culte des dieux est rempli , et où je ne trouve rien qui puisse intéresser.

III. Le gouvernement du Japon a de tout temps été monarchique, et toutes choses y ont toujours été réglées par la volonté absolue du Souverain. Il n'y a point de cour de justice , mais le Prince a dans chaque ville un officier, ou magistrat dont la juridiction ne s'étend guère qu'au criminel : la croix et le feu sont le supplice des petites gens; celui des personnes de condition, c'est d'avoir la tète tranchée. Parmi ceux-ci, lorsqu'on veut faire quelque grâce au coupable , on permet à son plus proche parent d'être son exécuteur; et cette mort, qui n'a rien d'infâme pour celui qui la fait souffrir , déshonore aussi bien moins celui qui la souffre. Mais le plus grand nombre des gentilshommes , qui meurent par l'ordre du Prince, se fend le ventre avec une espèce de couteau. Quehjues-uns attendent que l'arrêt en soit porté , la plupart le prévieu-

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ncnl ; et c'est le parti que prennent tous ceux qui se piquent d'avoir du cœur. Lorsque quelqu'un est condamné à mort, ou envoyé en exil, tous ses proches et tous ses domestiques , en quelque lieu qu'ils soient , doivent subir la même peine ; il y a cependant apparence que cette loi ne s'observe pas toujours à la rigueur.

Les difTérends qui naissent sur les biens entre les particuliers , se terminent souvent par arbitrage , et plus souvent encore par la volonté absolue du Souverain , du maître ou du seigneur. Ainsi les procès ne traînent point ; car , comme il n'y a point d'appel de ces sortes de jugemens , on s'y soumet sans réplique. Il n'en est pas de même des sentences de mort : il n*est pas aisé de se saisir d'un homme de qualité pour le faire monter sur un échafaud ; souvent il faut livrer un combat où il y a bien du sang répandu ; mais parce qu'on a attaché à cela quelque sorte d'ignominie , ceux qui veulent passer pour gens de cœur, n'attendent pas que leur arrêt soit prononcé , et se fendent le ventre , ainsi que je l'ai dit , dès qu'ils se sentent coupables , et qu'ils savent qu'on les recherche.

On n'a encore pu rien découvrir touchant les commencemens de la monarchie japonnaise. Elle n'est pas ancienne , ses annales ne lui donnent qu'environ douze cents ans. Néanmoins on n'a que de très-faibles conjectures sur son origine. Il y a des auteurs qui prétendent que quelques

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familles chinoises des plus considérables de cette nation , ayant conspiré contre l'Empereur, et la conspiration ayant été découverte , les coupables furent exilés , et allèrent peupler les îles du Japon qui étaient désertes. D'autres veulent avec plus de vraisemblance , que les premiers liabitans de cette île aient été une colonie de la Tartarie Occidentale : en effet le naturel des Japonnais et celui des Tartares ont tant de conformité, qu'un Japonnais, pour être bien défini , doit être appelé un Tartare poli et civilisé.

Je ne voudrais pourtant pas rejeter absolument la première opinion , et il me semble qu'on peut réunir les deux sentimens. Il est presque certain qu'avant saint François Xavier, l'évangile n'avait point été prêché au Japon ; cependant nous avons vu que les cérémonies du culte superstitieux des Japonnais paraissent copiées d'à-près les nôtres. D'ailleurs le saint Apôtre trouva que le Roi de Saxuma , dont nous parlerons bientôt , portait une croix dans son écusson , ce qui est surprenant dans un pays où la croix est un supplice iniïime. Gela me fait croire qu'il y a au Japon quelques familles originaires chinoises , qui avaient eu à la Chine connaissance de notre sainte Loi. Ce qui confirme ma conjecture, c'est que le temps auquel le Japon a commencé d'être habité , suit d'assez près celui de la publication de l'évangile à la Chine par les Nestoriens de Syrie : il se peut faire aussi que Xaca

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ait eu quel<iiie teinture du Christianisme par ces iiiissioiuiaires syriens; cela est certain au moins des lamas ou sacrilicateurs tartares, dont quelques-uns ont pu suivre leurs com2)atrioles au Japon , et les instruire de ce qu'ils avaient appris de la loi chrétienne.

On ne peut guère douter que les premiers habitans du Japon n'aient eu un chef qui fonda la monarcliie, et dont les descendans ont été les Daos et Dairis qui ont régné jusqu'au seizième siècle. Leur trône serait d'autant mieux affermi, qu'outre une si longue et si paisible possession , ils avaient eu le secret de se faire croire enfans du soleil , et que tous aussitôt après leur mort étaient placés au rang des dieux-camis. Cela toutefois n'a point empêché que les Dairis n'aieiit été détrônés. Voici ce qu'on sait de cette révolution qui a donné lieu à lant d'autres. La première dignité de l'empire était celle de cubo-sama. Cuho veut dire chef de la milice , et sama signifie Seiijfneur. Cette addition au titre de cubo ne s'était pas faite d'abord , et elle avait mis le généralissime à la tête de tous les conseils et de lonles les affaires. Une grâce ne manque jamais d'en faire souliailer une plus grande , et Tambilion est un torrent qu'il est aisé d'arrêter dans sa source , mais dont il n'est pas possible de modérer le cours. Celle des cubo-samas et la facilité des Empereurs allèrent toujours croissant , et insensiblement le sujet et le Souverain n'eu-

rent plus que le nom de ce qu'ils devaient être , le ministre donnant des ordres auxquels le Prince n'osait refuser de souscrire. Les ciibo-siinias n'avaient plus qu'un pas à faire pour monter sur le trône , mais il fallait une occasion pour le franchir ; le temps et les conjectures l'amenèrent. Un dairi eftéminé se rendit méprisaLle ; le cubo-sama qui gouvernait sous son nom erut voir les peuples assez disposés à ne pas trouver étrange, que portant tout le poids de la souveraineté , il en eût aussi les honneurs, et il se jugea d'autant plus autorisé à s'emparer du sceptre , que persoime ne s'y opposa. Il se fit donc proclamer Empereur ; mais il laissa au dairi , en considération de son origine céleste , et peut-être pour ne pas rendre son usurpation trop odieuse, il lui laissa, dis-je , toutes les prééminences extérieures de sa première dignité. Cette ombre de majesté contenta uii Prince qui ne connaissait que cela de la souveraine puissance , et la distribution des grâces purement honoraires qu'on lui abandonna encore, ayant laissé sa cour aussi grosse qu'elle était auparavant , parce que les Japonnais sont extrêmenient avides des moindres marques d'hqnneur , à peine s'aperçut- il qu'il y avait un autre maître que lui dans l'empire. Cependant le cubo-sama ne fut pas universellement heureux, à la vérité il s'empara de la Tense ; mais au-delà des cinq cantons ou provinces qui sont comprises sous ce nom , et qui

font le domaine impérial , il ne fut pas reconnu. Les Gouverneurs des outres provinces, prévoyant qu'il lui faudrait du temps pour affermir sa domination, se firent autant de petites souverainetés de leurs gouvernemens : de sorte qu'on en compta jusqu'à 68 ou 70 , qui portaient presque toutes le nom de royaume ; néanmoins , ces petits Rois ne furent jamais si indépendans de la cour impériale , que le cubo-sama ne fut à leur égard à peu près ce qu'est l'Empereur en Allemagne , par rapport aux électeurs. Pour ce qui est du temps auquel arriva ce grand changement, il est assez diflicile de le marquer au juste, et les historiens varient fort sur ce sujet; je ne crois pas la chose assez intéressante pour m'arrêter à de grandes dissertations. Je me contenterai de dire qu'il y a de l'apparence que le cuI)o-sama, qui régnait vers le milieu du seizième siècle, était le fils de l'usurpateur, qu'il avait fort aidé son père à monter sur le trône , et que l'un et Tautre avaient été long -temps inquiétés dans Méaco , capitale de l'empire , par des Seigneurs fidèles au dairi , ou qui voulaient sous couleur de fidélité partager sa dépouille.

Voilà quel était le Japon , lorsqu'on en fit la découverte. Je ne me suis pas amusé à décrire mille petites manières des Japonnais , dont les notices de ce pays sont remplies, et qui ne m'ont point paru fort capables de })iquer la curiosité. Je n'ai point non plus parlé de quelques rare-

tés qu'on trouve au Japon, et que je crois pouvoir trouver place dans une relation ; mais non pas dans une histoire. Je ne dois pourtant pas omettre ici deux ou trois choses fort singulières. Le Pape Urbain VIII , dans un de ses brefs aux Chrétiens du Japon , parle de quelques oiseaux fort rares et d'une grande beauté , qui avaient été envoyés à son prédécesseur , Paul V , mais il ne nous dit pas ce que c'est que ces oiseaux. L'historien de la révolution de Siam nous l'apprend , en disant que la poule du Japon est sans contredit le plus bel oiseau du monde , de l'aveu même des Indiens qui en ont de si beaux. Rien n'est plus vif, ni de plus varié , que le plumage de cet animal , qui relève encore beaucoup cet avantage par une certaine démarche noble et fière , par laquelle il paraît sentir qu'il est le roi des oiseaux.

L'exact et judicieux auteur, qui nous a donné une histoire très-ample de l'église du Japon , fait la description d'un arbre fort extraordinaire. C'est une espèce de palmier qui ne saurait croître dans une bonne terre; jamais il n'est plus sain, ni mieux nourri que lorsqu'en guise de fumier, on lui a mis au pied de la limaille de fer, ou d'autres matières semblables. L'humidité fait, sur cet arbre , le même effet que le feu sur le parchemin , lorsqu'une de ses branches a été rompue , on n'a qu'à l'attacher avec un clou , au tronc ou à la racine, et elle reprend.

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Les médecins au Japon sont tout à la fois chinirçiens , dro<];uistes et botanistes , mais ce qu'ils ont de plus singulier , c'est la science du pouls qu'ils possèdent dans la perfection, jusque-là qu'après avoir considéré une demi-heure le pouls d'un malade , ils connaissent tous les symptômes et les causes de la maladie.

Le thé du Japon ne difière point de celui de la Chine ; les Japonnais en font un grand usage. Ils le nomment cha , apparemment du mot chinois , Tcha , qui en langue mandarine signifie le thé ; on connaît assez parmi nous la vertu et les propriétés de cet arbrisseau , dont peut-être nous ne faisons tant de cas qu'à cause de celui qu'en font deux peuples chez qui nous l'allons chercher. On sera peut-être aussi bien aise de savoir qu'il n'y a point d'autre monnaie du Japon que des pièces de cuivre ou d'argent , battues au coin et non monnoyées : c'est le poids qui en règle la valeur -, mais sans m'arrêter davantage , je viens à mon histoire.

Quoiqu'il en soit , du temps de la première révolution du Japon , que les uns approchent peut-être un peu trop du siècle passé , et que les autres font apparemment trop ancienne , il est certain que soit que le trône des cubo-samas ne fût pas encore bien aifermi , où qu'il commençât à s'ébranler , le centre de l'empire était agité de troub)es et de factions , et les Rois par-

liculiers, contens de ce qu'ils possédaient, jouissaient d'un parfuit repos , lorsque Dieu fit , pour Ja première fois , luire le soleil de justice sur ce peuple infortuné, qui jusque-là avait été enseveli dans les plus épaisses ténèbres de l'infidélité. Voici quelle fut l'occasion dont la divine Providence se servit pour l'accomplissement de ce «[rand dessein.

IV. En 1542 , trois marcliands portugais , nommés Antoine Mota , François Zeimot et Antoine Pexot, étant partis de Dodra au royaume de Sion , dans l'île Céléhès , ou Macazar , pour aller à la Chine , furent poussés par la tempête sur les côtes du Japon , et prirent terre à Cangoxirna , la même année que Dom Martin Alphonse de Sosa , Vice -Roi des Indes , fit son entrée dans Goa , menant avec lui François Xavier , un des dix premiers prêtres de la compagnie de Jésus , et que le Pape Paul ITI envoyait aux Indes, avec la qualité de légat du Saint-Siège. Les trois marchands ne furent pas long-temps à Cangoxima sans faire des habitudes qui nouèrent assez promptement le commerce entre les deux nations -, mais ils firent une connaissance , qui dès-lors , si elle eut été bien ménagée , eût introduit le Christianisme dans le Japon : Un homme de trente - cinq ans , appelé Angeroo , et que nos historiens français nomment Anger , fort riche et d'une des meilleures maisons du royaume de Saxuma , où est situé Cangoxima , se lia d abord

avec les trois Européens , et ceux-ci étant insensiblement entrés dans sa confidence , apprirent de lui que le souvenir des péchés de sa jeunesse , lui causait de violens et de continuels remords de conscience ; que pour les appaiser, il s'était retiré dans une maison de bonses, dans la pensée que l'entretien et les bons avis de ces ministres des dieux pourraient calmer ses inquiétudes ; mais que ce remède , au lieu de le guérir, n'avait servi qu'à augmenter sa peine , et que de jour en jour il sentait son mal empirer.

Ceux à qui il s'ouvrit de la sorte firent apparemment ce qu'ils purent pour le soulager; mais ils le quittèrent sans y avoir réussi. Deux ans après un autre Portugais , nommé Alvare Vaz , étant allé trafiquer à Cangoxima , Anger lui communiqua ses peines intérieures , comme il avait fait aux trois autres marchands. Vaz qui avait connu le P. François Xavier à Malaca , et qui était plein de ce qu'il lui avait vu faire de merveilleux , voulut engager le Japonnais à aller trouver aux Indes le S, Apôtre. « C'est un » homme chéri du ciel , lui dit-il , je ne doute •» nullement que par les cliarmes de sa conver- » sation et la sagesse toute divine de ses con- 9D seils , il ne dissipe en un moment celte hu- )) meur noire qui vous dévore. )) Anger se sentit véritablement pressé de suivre cet avis ; mais la pensée qu'il lui fallait abandonner sa famille ,

s'exposer sur une mer qui tous les jours devenait fameuse par les naufrages qu'on y faisait , et s'exiler en quelque façon clans un pays inconnu, l'empêchait de se résoudre, lorsqu'ayant tué un homme dans une rencontre, la crainte d'être recherché l'obligea de s'embarquer sur le premier vaisseau qvii fit voile vers Malaca.

Il y arriva en i5^6 ; mais ayant appris en débarquant que le P. Xavier venait d'en partir pour les Moluques , il se remit en mer sur le champ, et reprit la route du Japon sans faire aucune attention au sujet qui l'avait contraint de prendre la fuite. Il fat près de deux ans à errer sur ces mers, les vents contraires et ses irrésolutions l'arrêtant tantôt dans un port , et tantôt dans un autre. Enfin, Dieu qui en voulait faire le chef des prédestinés de sa nation , permit qu'étant sur le point de prendre terre au Japon , une tempête, après l'avoir mis en danger de périr , le repoussa au port de la Chine d'où il était parti , il y rencontra Alvare Yaz , qui s'en retournait aux Indes. Ce marchand lui reprocha doucement son inconstance , le prit sur son vaisseau , et le ramena à Malaca, où le P. Xavier était de retour des Moluques.

Dès la première fois qu'Anger vit le Saint , il en fut charmé , et l'homme de Dieu en l'embrassant lui ayant dit que pour obtenir ce qu'il souhaitait, il fallait rendre au Souverain du ciel et de la terre , les hommages qui lui sont dus. T. I. 5

An<^er demanda qu'on l'instiuisît an plus tôt des vérités chrétiennes j il savait déjà un peu de portuaais , et dans ses courses , les marchands de cette nation qu'il avait fréquentés , lui avaient donné quelque connaissance de nos mystères. Le père Xavier quitta tout pour achever de l'instruire , mais une affaire de conséquence l'ayant appelé à la côte de la Pescherie , il prit le dessein d'envoyer son prosélyte et deux serviteurs qui l'avaient suivi au séminaire de Goa.

De la manière dont ils entrèrent d'ahord dans toutes les pratiques qui étaient en usage dans cette sainte maison, d'où sont sortis depuis presque tous les apôtres, et une bonne partie des jnartyrs du Nouveau-Monde, on s'aperçut bientôt que ce n'était point là des Indiens ni des barbares , et le père Xavier s'étant rendu au bout de quelques mois à Goa, fut extrêmement surpris des progrès qu'ils avaient faits. Il ne laissa pourtant pas de différer encore leur baptême , quoiqu'ils le demandassent avec les dernières instances. Le Saint juj^ea même à propos, que Côme de ïorrez, qui venait de se déterminer à quitter le grand vicariat de Goa , pour entrer dans la compagnie de Jésus, recommençât à les instruire de nouveau. Il avait remarqué dans ce nouvel ouvrier, un des plus grands esprits, et des plus savans honmies de son siècle , des qualités fort propres à la mission du Japon , qu'il méditait dès-lors; il voulut lui procurer un moyen

d'apprendre la langue et les manières des Japonnaiâ, en l'obligeant de converser souvent avec ces trois catécluimènes. D'ailleurs , ce n'était pas assez d'une connaissance superficielle des articles de notre foi , à des gens aussi éclairés et aussi spirituels que l'étaient ceux-ci, pour être baptisés. Ils le furent enfin le jour de la Pentecôte, par les mains de l'Evéque des Indes , Dom Jean d'Albuquerque. La grâce du sacrement se rendit sensible dans l'ame d'Anger, et elle y produit en un moment cette paix , qui depuis tant d'années faisait l'unique objet de ses vœux. Il prit le nom de Paul de Sainte-Foy, en mémoire de la maison où il avait reçu tant de bienfaits du ciel , et qu'on appelait indifféremment le collège de saint Paul, et le séminaire de Sainte-Foy. De ses deux serviteurs, l'un fut nommé Jean et l'autre Antoine. Aussitôt après leur baptême , le père Xavier trouvant dans le maître et dans les domestiques de grandes dispositions à une érainente sainteté , leur fit commencer à tous trois les exercices du père Ignace , sous la conduite du père de Torrez.

Pendant cette retraite qui dura trente jours, il est étonnant avec quelle profusion le ciel communiqua à ces fervens néophytes , ses faveurs les plus singulières : le père Xavier s'en exprime dans ses lettres avec admiration , et ne craint point de dire que par leur fidélité à correspondre aux grâces qu'ils recevaient d'enliaut sans

mesure, ils faisaient honte aux missionnaires, ©t lui donnaient à lui-même de la confusion. Paul de Sainte-Foy ne parlait et ne pouvait parler que de Dieu, aussi le faisait-il en homme inspiré. On l'entendait souvent lorsqu'il était seul , témoigner tout haut avec des élans d'amour trèssensibles , le désir qu'il avait de mourir pour son Dieu , et le zèle dont il brûlait pour le salut de ses concitoyens. Le saint apôtre emplovait à le visiter tout le temps qu'il pouvait soustraire à ses occupations, et pour étudier davantage le génie de cette nation , il s'informait en même temps des Portugais qui avaient été au Japon, si les Japonnais étaient tous du caractère de ceux rju'ils avaient devant les yeux , et dont il ne se laissait point d'admirer la pénétration d'esprit et le bon sens. Tous l'assurèrent qu'il n'était pas possible de trouver un peuple qui eut plus de raison , ni qui fut plus ingénieux , et qu'ils ne doutaient point que le christianisme ne s'établit solidement et en peu de temps dans ces îles. Paul de Sainte-Foy qui parlait fort aisément le latin et le portugais , lui confirma la même chose, et en écrivit même au fondateur de la compagnie de Jésus. Sur quoi riionmie apostolique prit enfin sa dernière résolution , que ni les inslances de ses amis , ni les dangers d'une si longue et si périlleuse navigation , ne purent jamais lui faire changer : « La crainte du naufrage, disait-il » à ceux qui lui exagéraient le péril auquel il

» allait s'exposer , ni toute la fureur d'une mer )) toujours agitée , ne sauraient vous retenir un )) jour ; il n'est rien que vous ne fassiez , point » de risque que vous ne soyez prêt de courir , )) pour aller chercher un peu d'or et d'argent : » et moi qui sais qu'une infinité d'ames rache- » tées du sang de mon Dieu périssent , faute » d'instruction et de secours , je serais assez lâche )) pour craindre une tempête : je n'ai qu'un re- )) grét, ajoutait-il , et il le répéta souvent depuis )) dans ses lettres , c'est que vous m'ayez pré- )) venu. Quelle honte pour un ministre de Jésus- )) Christ , d'avoir été moins ardent et moins di- » ligent à lui procurer de nouveaux adorateurs, » que des négocians ne l'ont été pour un petit » gain , et pour un intérêt temporel ! »

V. Mais comme le temps n'était pas propre pour la navigation, le saint Apôtre qui se trouva un peu de loisir, l'employa aux exercices de la vie intérieure : on peut dire que tout ce temps fut pour lui une contemplation continuelle, où les extases et les ravissemens le tenaient continuellement uni à Dieu , qu'il était plus au ciel que sur la terre. Ce fut alors que , ne pouvant plus soutenir l'abondance des consolations célestes dont son ame était incessannneut inondée , on l'entendit si souvent s'écrier : C'est assez , Seùjneur , c'est assez : ou faites cesser des faveurs qu'une créature mortelle n'est pas en état de supporter j ou bien mettez-moi dans le séjour

de gloire. En disant ces paroles , il ouvrait sa soutane comme pour faire un passage libre aux flammes du divin amour , qui embrasaient son cœur. Par-là, Dieu lui faisait connaître à quels travaux et à quelle entreprise il le préparait.

Enfin le temps du départ approchant , le serviteur de Dieu nomma pour l'accompafrner , le père Côme de Torrez , et le frère Jean Fernandez , à qui Paul de Sainte-Foy et ses deux serviteurs avaient appris un peu de japonnais. Fernandez était un saint religieux , dont l'éminente et solide vertu causait de l'étonnement au père Xavier. A l'âge de vingt-deux ans , il avait quitté une fortune très-bien établie , pour embrasser la pauvreté de la croix. Le père Simon Rodriguez, un des premiers compagnons de saint Ignace , l'avait reçu dans la compagnie de Jésus, à Lisbonne, et au bout de quelques mois l'avait envoyé aux Indes. Quoiqu'il n'eût point de lettres il était parfaitement instruit de sa religion , ce qui joint à un grand sens , une éloquence naturelle , et beaucoup de facilité pour les langues, le rendit très-utile à la mission du Japon.

VI. Le père Xavier ayant mis les derniers mois de cette année, et le commencement de la suivante à régler ses affaires , s'embarqua au mois d'avril, et arriva à Malaca le dernier jour de mai. Il y apprit des nouvelles du Japon, qui lui causèrent bien de la joie. On lui dit qu'un Roi de ces îles se disposait à envoyer au Vice-Roi

des Indes une ambassade pour obtenir des prédicateurs de la loi chrétienne , et voici comme l'on racontait ce qui lui en avait fait naître la pensée. Des Portugais ayant pris terre dans ses États , on les avait logés par son ordre dans une maison , ou , disait-on , tous les appartemens étaient infestés de malins esprits; on ne se trompait pas. Les Portugais passèrent deux ou trois fort mauvaises nuits , et l'un d'eux fut très-maltraité. Enfin , ces marchands eurent recours au Ciel , et firent peindre des croix sur toutes les portes et les murailles du logis. Dieu bénit leur dévotion, ils ne virent et n'entendirent plus rien. Cela fit du bruit dans la ville, les idolâtres n'apprirent qu'avec admiration le moyen dont on s'était servi pour chasser le démon ; la nouvelle en alla jusqu'au Roi, qui ayant fait venir les Portugais pour s'assurer de la vérité et des circonstances de cet événement , trouva la chose fort singulière. Il fit même dresser partout des croix , sur les grands chemins, dans les carrefours , et jusque dans son pahiis : de sorte que l'ennemi de notre salut fut cause le premier , que le signe adorable de notre rédemption fut exposé publiquement à la vénération des peuples , dans cette terre infidèle. Le Roi n'en demeura pas là; il \oukit savoir d'où venait à la croix tant de vertu , la réponse des Portugais n'ayant servi qu'à exciter davantage sa curiosité, il forma le dessein de faiie venir des

docteurs de leur nation, et c'était-là Tunique sujet de l'ambassade dont on parlait.

Il y a lieu de s'étonner qu'aucun des Iristoriens du Saint ne nous ait appris la suite de cette nouvelle , ni quel était ce Roi du Japon dont il est ici parlé , ni enfin ce qui empêcha le père Xavier d'aller trouver ce Prince , connue il était naturel qu'il lit. Cela me ferait douter qu'on eût ellectivement reçu de pareils avis , si le témoignage de tant d'écrivains, tous dignes de foi, qui rapportent ce fait , n'était appuyé de l'autorité de l'Apôtre des Indes , qui dans ses lettres nous en a laissé le détail tel que je viens de l'exposer. On a encore passé sous silence , je ne sais pourquoi , une chose que je trouve bien digne d'avoir ici sa place. Depuis que le Saint avait entendu parler du Japon , il avait conçu un si ardent désir d'y prêcher l'Evangile , qu'il semblait y voler plutôt qu'y courir , et que le moindre retardement lui était un véritable supplice, toutes ses pensées, tous ses entretiens n'étaient plus que du Japon , le jour et la nuit , il s'en occupait , et l'on ne peut lire sans être ému , les lettres qu'il écrivait sur cela au père Ignace , et au père Rodriguez. Plus on lui exagérait les dangers (ju'il allait courir , et plus son zèle augmentait ; on lui dit que les Chinois ayant lompu avec les Portugais , et n'étant pas possible d'aller au Japon sans prendre terre à la Chine, il s'exposait à être mis aux fers , ou à être la

proie (les corsaires : tout cela n'avait servi qu'à convaincre tout le monde , que si on voulait engager le père Xavier à quelque entreprise , il fallait la lui représenter comme presqu'impossible -, cependant , soit qvie Dieu pour éprouver son serviteur le voulût traiter^ comme il traita son Fils unique au commencement de sa passion-, soit que l'enfer , qui ne put voir sans frayeur quelles seraient les suites de l'expédition du Japon , eût obtenu le pouvoir de faire sentir au Saint toute la ferveur de son ressentiment. Le père Xavier fut à peine arrivé à Malaca , qu'il se trouva dans un dégoût par rapport à son voyage , et dans un découragement qui tenait quelque cliose de l'agonie du Sauveur au jardin des Olives. Il n'y a que ceux qui ont éprouvé ce pénible état , qui sachent ce que soutFre une ame dans ces combats intérieurs , un cœur lidèle à la grâce y est l'objet des complaisances du Seigneur; mais il s'en faut bien que lui-même se rende le témoignage que Dieu lui rend sans le lui faire connaître. Le ciel semble être de fer , la foi paraît s'éteindre , la confiance s'évanouit. Le serviteur de Dieu qui eut besoin d'une grâce spéciale et de toute sa vertu pour sortir victorieux de ce combat , et qui prévit sans doute que peu d'ouvriers évangéliques seraient exempts de cette épreuve , a voulu y préparer ses frères, en leur faisant une peinture très-naïve de la triste situation oiV il se trouva pour lors ; et

j'aurais cm manquer à un devoir essentiel , si j'avais omis une circonstance qui peut être pour les ministres de l'Evangile , un fonds inépuisable d'instruction et de consolation.

Ce fut dans la prière que l'homme apostolique retrouva , à l'exemple de Jésus-Clu'ist , cette grandeur d'ame , dout le sensible lui avait été soustrait pour quelque temps j et vainqueur de lui-même et du démon , plein d'impatience d'arriver dans un pays où il comprenait , parce qu'il venait de souffrir , que la moisson était mûre et abondante , il ne songea plus qu'à se remettre en mer. Plusieurs marchands portugais se préparaient à faire le même voyage , et tous marquaient beaucoup d'empressement pour avoir le Saint sur leurs bords ; mais par la seule raison qu'ils n'allaient pas en droiture , le père Xavier leur préféra un petit bâtiment chinois de ceux qu'on appelle joncs. Le capitaine qui le commandait , nommé Nécéda , était le pirate le plus fameux de ces mers , et si décrié pour ses brigandages , que son navire n'avait point d'autre nom , que celui de fond du voleur. Ce ne fut pas sans peine qu'on vit le serviteur de Dieu se livrer ainsi entre les mains de ce corsaire ; ou n'omit rien pour l'en dissuader , mais ce fut en vain. D'ailleurs, on savait que le Ïoul-Puissant le favorisait d'une protection particulière ; on le laissa donc faire. Toutefois , le gouverneur Doni Pedro de Sylva prit une précaution à laquelle

vraisemblablement Dieu attacha la conservation de ses serviteurs. Il fit jurer Nécéda qu'il mènerait les pères droit au Japon , et pour l'assurer encore plus de sa fidélité , il l'obligea de lui donner en otage quelques-uns de ses enfans.

Le quatrième de juin , le père Xavier s'embarqua avec ses deux compagnons, les trois Japonnais qu'il avait amenés de Goa , et quelques Chrétiens , apparemm.ent du séminaire de Sainte- Foy. Le même jour , le vent se trouvant favorable , on appareilla , et l'on perdit bientôt les terres de vue. Après avoir fait environ cent lieues, il fallut songera se fortifier contre les typhons; on appelle typhons un composé de vents qui viennent en même temps de tous côtés , et qui dominent fort sur les mers de la Chine. Comme ils investissent un navire de toutes parts , il est étonnant avec quelle violence ils le font pirouetter , lorsqu'on n'est pas sur ses gardes , et avec quelle rapidité ils le coulent à fond. Ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que ces tourmentes durent deux ou trois jours , de sorte qu'il faut qu'un vaisseau soit bon et bien gouverné , pour résister jusqu'au bout. On ne laisse pas d'avoir quelques moyens de se précautionner contre ces tempêtes ; car lorsqu'il y a quelque chose de semblable à craindre, on ne manque jamais d'en être averti par un phénomène fort singulier. On voit un peu auparavant , vers le nord , trois arcs-en-ciel , de couleur de pourpre, dont le

5o HISTOIRE

premier borde l'horison , et dont le dernier est le plus grand.

Nécéda s'étant prémuni contre les typhons , leva l'ancre ; il avait encore sept cents lieues à faire ; néanmoins on s'aperçut qu'il n'allait point en route. Il s'arrêtait même à toutes les iles , tantôt sous un prétexte , tantôt sous un autre. Le plus souvent cela dépendait des réponses d'une idole qu'on avait exposée sur la poupe du vaisseau , et qu'on consultait à chaque instant. Ainsi les missionnaires avaient la douleur de se voir à la discrétion de ces mêmes puissances infernales , dont ils allaient ruiner l'empire au Japon. Outre cela , on leur faisait tous les jours mille avanies , et ils coururent plus d'une fois risque de la vie. Deux choses sur-tout , contribuèrent à ces mauvais traitemens. Nécéda s'avisa de demander un jour à son idole si son voyage serait heureux : l'idole répondit que le navire arriverait heureusement au Japon , mais que jamais il ne re verrait Malaca. Une autre fois que le vaisseau était à l'ancre vis-à-vis de la Cochinchine , un jeune Chinois Chrétien de la suite des missionnaires , badinant auprès de la sentine , que par mégarde on avait laissé ouverte, tomba dedans ; mais connue il fut promj)tement secouru , il en fut quitte ])Our une blessure assez considérable à la télé. Tandis qu'on le pansait , la fdle du capitaine tomba à la mer , et quoique tout l'équipage s'empressât de la sau-

DU JAPON , I.IV. I. 5l

ver , elle fut engloutie par les vagues , à la vue (le son père. Ou peut juger quelle fut la douleur de Nécéda ; il s'y abandonna sans mesure, et l'on eut bien de la peine à le faire revenir à lui. Ses premiers transports étant calmés , il voulut savoir de son idole la cause d'un accident si triste. Le démon fit réponse que si le jeune Chrétien n'eût pas été retiré de la sentine , la fille idolâtre n'aurait pas péri. Alors le pirate, enragé contre les Chrétiens , entra dans une fureur qui fit croire qu'il allait les immoler tous aux mânes de sa fille ; mais un bon vent qu'on attendait avec impatience , s'élant levé tout-àcoup , on ne songea plus qu'à en profiter , pour se retirer d'un parage où il ne faisait pas sûr de rester long-temps, et qui n'ofifrait à l'esprit que de tristes images,

VIII. Enfin , après bien des détours , Nécéda tourna vers la Chine, et entra dans le port de Canton , résolu d'y passer l'iiiver ; mais à peine avait-il mouillé qu'il changea de pensée , remit à la voile , et fit dessein d'aller hiverner dans une autre rade. Il n'en était pas loin , lorsqu'il reçut avis par un bâtiment chinois , que toute cette côte était infestée de forbans. Les corsaires ne se cherchent pas , et s'évitent même le plus qu'ils peuvent; Nécéda eût bien voulu retourner à Canton , mais le vent était contraire. Le seul parti qu'il eût à prendre , fut d'entrer , comme il fît , dans la mer du Japon , à la faveur d'un

1)011 vent qui, en peu de jours, le conduisit au port de Caiigoxima. Ce fut le quinzième d'août que les serviteurs de Dieu entrèrent dans ce port après sept semaines de navigation sur la mer la plus orageuse du monde , ayant eu pourtant beaucoup moins à souffrir de la fureur de cet élément , que de la férocité de leurs conducteurs, et de la malice du Prince des ténèbres.

Ce ne fut pas un léger sujet de joie pour la famille de Paul de Sainte-Foi , que de le revoir après une si longue absence , et lorsqu'on le croyait absolument perdu. Mais ce qui combla les missionnaires de consolation , ce fut de voir que , dès les premiers entretiens , ce fervent néopliyte eut fait de sa femme , de sa fille , et de la plupart de ses parens , autant de catécbumènes. Le père Xavier les baptisa , et un si beau commencement lui faisant tout espérer , il s'appliqua sérieusement avec ses deux compagnons à l'étude de la langue. Les caractères du Japon, aussi bien que ceux de la Chine , sont assez semblables aux iéroglypbes des Égyplieiis. Les Japonnais-, poulies tracer, se servent d'un poinçon , et font leurs lignes perpendiculaires. On prétend que les langues que nous connaissons les plus abondantes, sont stériles en comparaison de celle-ci. D'ailleurs elle est tellement variée , qu'il semble que chaque province ait la sienne propre , ce qui augmente l'embarras des étrangers , c'est que les mots et les plirases ont des signilications dillé-

rentes , selon la diversité des personnes à qui l'on parle , des sujets que l'on traite , de la dignité des matières et du ton de la voix. Enfin, cette langue n'a aucune analogie avec les nôtres; chaque mot est une proposition entière , et les noms propres y ont , comme chez les Hébreux , et chez Leaucoup d'autres nations de l'Asie et de l'Amérique , des significations figurées.

Cependant Paul de Sainte-Foi fut obhgé d'aller rendre ses respects au Roi de Saxuma , son Souverain , et lui demander sa grâce pour le meurtre qui l'avait obligé à disparaître. Il fut bien reçu , et il obtint aisément ce qu'il demandait : le Roi lui fit mille questions sur les aventures de son voyage, sur le commerce et la puissance des Portugais dans les Indes , et sur la religion qu'ils y avaient établie. Paul de Sainte- Foi , satisfit le Prince sur tous ces articles , et s'étendit beaucoup sur le dernier. Se voyant écouté avec plaisir , et apercevant qu'on était touché , il tira un tableau qu'il tenait caché sous sa robe, et le montra à l'assemblée. C'était une Vierge très-bien peinte , ayant entre ses bras l'eniant Jésus. Le Roi fut si fiappé à cette vue , que , dans le moment , il mit les deux genoux en terre, pour rendre hommage au Fils et à la Mère dont les visages lui parurent respirer quelque chose de divin. La Reine sa mère, à qui il voulait qu'on portât cette image, se trouva saisie du même sentiment de rehgion , dont il avait été

pénétré, et se prosterna pareillement avec toutes ses filles , pour adorer le Dieu des Chrétiens. Il fallut encore expliquer à cette Princesse les principaux mystères de notre sainte Foi; elle en parut charmée , et le père Xavier ayant appris ce qui s'était passé à cette audience , en fit demander une pour lui-même.

IX. Il n'eut pas de peine à l'obtenir ; Paul de Sainte-Foi avait donné à la cour de Saxuma une grande envie de le voir. Le père se prépara à cette action par de ferventes prières , et se rendit à Saxuma le vingt-neuf de septembre ; après avoir recommandé son entreprise à saint Michel , et mis tout le Japon sous la protection de ce chef de la milice céleste , auquel ce jour est consacré dans l'église. Le Roi et la Reine mère recurent le Saint comme un homme extraordinaire •, le jour ne parut pas suilisant pour l'entretenir, et on le retint bien avant dans la nuit; on ne se lassait point de l'entendre parler de la religion, parce qu'il en parlait d'une manière qui ravissait; et l'on ne revenait point de la surprise où jetait la vue d'un homme qui, avec tant de mérite, avait renoncé à tout, entrepris de si pénibles voyages , pour donner à des inconnus et à des étrangers , la connaissance du vrai Dieu.

Le Roi , qui avait un grand sens , fit au père quantité de questions très-subtiles , et lui ajouta que si sa religion était la véritable, il devait s'at-

tendre que les démons feraient d'étranges efforts pour s'opposer à son établissement. Enfin , il congédia le serviteur de Dieu avec mille marques de bonté et de distinction, et lui donna un ample pouvoir de prêcher la loi chrétienne dans ses Etats , ce qu'il rendit authentique peu de jours après par un édit. Aussitôt les missionnaires qui , par leur application à l'étude de la langue , s'étaient mis en état de se faire entendre, parurent dans les places publiques. La nouveauté de ce spectacle, et la réputation que les prédicateurs s'étaient déjà acquise par la sainteté de leur vie , et par leurs entretiens particuliers , leur attirèrent une foule d'auditeurs à qui ils annoncèrent la parole divine. Il est vrai que le mystère d'un Dieu en trois personnes , et celui du Verbe incarné, et mort sur une croix, furent d'abord d'étranges paradoxes pour un peuple qui veut tout réduire aux principes du bon sens naturel. Quelques-uns , sans vouloir examiner davantage , traitèrent les docteurs de visionnaires, et leur doctrine d'extravagance; d'autres suspendirent leur jugement , ne pouvant , disaient-ils , se persuader que des hommes , d'ailleurs si raisonnables , eussent voulu courir tant de risques , pour leur venir débiter des liibles ; et cela sans aucun intérêt. Ils se rendirent même plus assidus aux instructions des pères , et Dieu bénissant leur zèle à chercher la vérité, ils la trouvèrent et s'y soumirent. Le premier qui de- T. I. Q

manda le baptême , fut un homme de basse naissance ; le père Xavier lui donna le nom de Bernard, et ce fervent néophyte quitta tout pour se mettre à la suite des missionnaires.

Une conversation que le père Xavier eut avec le tunde, ou supérieur des bonses de Cangoxima , servit beaucoup à donner du crédit au christianisme. Le prêtre idolâtre , qui passait pour l'oracle du pays, fut surpris de trouver un homme qui en savait plus que lui , et il ne put s'empêcher de publier que personne au monde ne surpassait en science et en esprit , le chef des religieux d'Europe. A l'exemple , et sur le témoignage du tunde , qui par excellence avait été surnommé Ningit , c'est-à-dire , le cœur de ja vérité , tous les bonses de Cangoxima parurent faire une estime toute particuHère du Saint; mais le dérèglement de leurs mœurs les retint dans l'idolâtrie, et parmi tant d'endurcis , il n'y eut que deux élus , dont la conversion ne laissa pas de faire un grand efl'et sur le peuple.

Les choses en étaient là , et le saint apôtre s'attendait à de nouvelles conquêtes , lorsque les bonses qui venaient de fermer les yeux à la lumière , les ouvrirent tout-à-coup sur leurs intérêts temporels. Ils firent réflexion que si de bonne lieure ils ne s'opposaient au progrès de la nouvelle doctrine, ne recevant plus les aumônes qu'on avait accoutumé de leur faire, ils n'auraient plus à la fin de quoi subsister; sur cela

DU JAPON , LIV. 1. Sn

ils prirent leur parti : on les vit aussitôt courir dans toute la ville pour décrier les missionnaires ; ils n'assistèrent plus à leurs instructions , que pour les tourner en ridicule , et ils en vinrent jusqu'à les maltraiter de paroles. Une conduite si violente ne leur réussit pas ; on comprit aisément quel en était le motif, et on leur en fit de sanglans reproches. On leur remontra que c'était par de solides raisons , et non par des injures , qu'il fallait combattre leurs adversaires ; enfin, on leur fit remarquer que les religieux d'Europe menaient une vie exemplaire, ce qui était un préjugé bien fort en faveur de la doctrine qu'ils annonçaient ; rien n'était effectivement plus dur que la manière dont vivaient les missionnaires, et l'on était même persuadé qu'ils étaient dans le fond encore plus austères qu'ils ne le paraissaient.

Les miracles que le père Xavier fit alors en grand nombre , furent encore plus eflTicaces que tout le reste , pour faire taire les bonses , ou du moins pour rendre inutiles toutes leurs invectives. Le procès de la canonisation du Saint, parle d'un pêcheur qui, après avoir long-temps travaillé sans rien prendre , encouragé par l'homme de Dieu, jela de réchef avec confiance ses fdets dans la mer , et les retira si excessivement chargés , qu'il lui fallut de l'aide pour en venir à bout. On ajoute que cette côte de Cangoxiina, qui jusque-là n'avait pas été fort pois-

sonneuse , le fut toujours depuis plus qu'aucune autre de ces mers.

Une femme avait un enfant qu'une enflure de tout le corps rendait monstrueux ; elle le porta au père Xavier qui , ayant invoqué sur ce petit innocent le nom du Seigneur, le rendit à la mère parfaitement guéri , et si beau que la pauvre femme en demeura tout interdite. Un des compagnons du père fit la même chose à un lépreux , après lui avoir fait dire, selon l'ordre exprès du Saint, qu'il croyait en Jésus-Christ.

Mais le plus éclatant prodige que fit l'apôtre à Cangoxima, fut la résurrection d'une fille unique que la mort venait d'enlever à un homme de condition. Cette fille étant toute la consolation du père, cet homme fut frappé de sa perte, jusqu'cà faire craindre pour sa vie. Des Chrétiens qui étaient allés pour le consoler , touchés de l'état déplorable où l'avait réduit sa douleur , lui conseillèrent de s'adresser au grand docteur des Portugais. Il le fit, et s'é tant allé jeter aux pieds du Saint , il lui demanda les larmes aux yeux qu'il lui rendit sa fille : le père se trouva tellement attendri , qu'il ne put lui répondre un seul mot. Il se retira même assez brusquement, en jetant un grand soupir, s'enferma avec Fernandcz , et tous deux firent à Dieu une de ces courtes prières qui pénètrent les cieux. Le Saint se senta exaucé , retourna oii il avait laissé le vieillard afiligé , et l'abordant d'un air inspiré,

DU JAPOU , UV. 1. 5^

il ne lui dit que ces deux mots : Allez y Monsieur, vos vœux sont accomplis. Celui-ci ne pouvant ajouter foi à ce qu'on lui disait , et ne comprenant rien à toutes ces manières qui lui paraissaient peu honnêtes , sortit fort mécontent. A peine avait-il fait quelques pas, qu'un de ses domestiques lui cria en accourant de toutes ses forces, que sa fille était vivante 5 il ne fut pas long-temps sans la voir elle-même qui venait au devant de lui. Comme il ne savait encore si ses yeux ne le trompaient point , sa fille l'aborde , se jette à son cou, et le tient étroitement embrassé. Quand il fut revenu du saisissement que lui avait causé une chose si surprenante, sa fille lui raconta qu'au même instant qu'elle avait rendu l'esprit , deux horribles démons s'étaient jetés sur elle , et l'avaient voulu entraîner dans les enfers ; mais qu'elle avait été arrachée d'entre levirs mains par deux hommes vénérables qui heureusement s'étaient rencontrés là , el qu'aussitôt elle s'était retrouvée pleine de vie et de santé, sans pouvoir dire comment cela s'était fait. Le vieillard pleurait de joie tandis que sa fdle parlait; et comprenant qui étaient les deux hommes qui lui avaient rendu la vie, il la mena sur-le-champ au logis des missionnaires. Sitôt qu'elle aperçut les pères Xavier et Fernandez , elle s'écria que c'étaient- là ses deux libérateurs, et courut se prosterner à leurs pieds. Son père en fit autant , et l'un et l'autre , au même rao-

6o HISTOIRE

ment , demandèrent à être instruits et baptisés. Tant de merveilles rendirent le saint Apôtre cher et respectable aux Japonnais. Une cliose qui arriva dans le même temps , fit connaître jusqu'à quel point le Ciel prenait en main ses intérêts : Un idolâtre lui ayant un jour parlé insolemment et avec insulte , le père ne lui répondit que ces deux mots : Mon ami , Dieu vous conserve la bouche. Et aussitôt il parut à ce malheureux un chancre sur la langue , qui la lui rongea avec des douleurs et une infection qui le rendirent insupportable à tout le monde. Il y avait lieu de croire que des événemens si inouïs , et des prodiges dont on ne s'était point encore avisé au Japon de croire les dieux mêmes capables , seraient suivis de la conversion de toute la ville. Les bonses en jugèrent ainsi, et l'appréhension qu'ils en eurent leur ayant persuadé qu'il n'y avait plus de temps à perdre, ils convinrent qu'il fallait aller trouver le Roi , l'intimider, et à quelque prix que ce fût, l'engager à abolir une religion qui s'établissait visiblement sur les ruines de leurs sectes. Us choisirent les principaux d'entr'eux, lesquels s'étant présentés devant ce Prince , celui qui portait la parole , lui dit au nom de tous :

« Seigneur, nous venons de la part d'Ami- )) da , et de toutes les autres divinités qu'on » adore dans cet empire , vous demander si vous » êtes résolu d'abandonner leur culte , et de

DU JAPON , LIV. I. 6l

» VOUS rendre adorateur d'un Dieu crucifié , dont

» les ministres sont trois misérables qui , ne

» trouvant point de quoi vivre aux Indes, sont

» venus chercher du pain au Japon? Le soin

)) de nos personnes exposées tous les jours à la

» rage d'une populace que ces enchanteurs ont

» séduite , n'est pas ce qui nous fait parler ;

» mais pouvons-nous voir sans douleur les tem-

» pies profanés , les autels renversés , les dieux

y> déshonorés ? Aucun de nous , Seigneur , ne

)) s'est encore pu persuader 'que vous ayez quitté

» la religion de vos pères , et qu'il vous soit

» venu seulement à l'esprit , que la Chine et

» le Japon , les deux nations les plus éclairées

» de l'univers , aient été l'espace de tant de siè-

)) clés dans l'erreur sur la chose du monde dans

)) laquelle il est moins excusable d'errer. Mais si

» vous avez rendu sur cela justice à vos ancê-

)) très , permettez -nous de le dire , vous n'en

» êtes que plus coupable. Vous adorez nos dieux,

ï) et vous favorisez une loi qui les dégrade de

)) la divinité ! Vous reconnaissez qu'ils ont des

» foudres en main^ et vous protégez des impies

)) qui lèvent contr'eux l'étendard de la rebelhon !

)) Et que diront les autres Rois ? que dira l'Em-

» pereur , quand il saura que , de votre propre

» autorité , vous avez introduit dans cet em-

» pire une loi qui en sape tous les fondemens ?

)) Mais (jue n'eiitreprendra-t-on pas contre vous?

» Et animé du zèle de la religion , assisté du

y) secours du ciel, que n'exécutera -t- on pas? » Attendez- vous , Seigneur, à voir tous ceux de y) vos voisins entrer à main armée dans vos » états, et porter partout la désolation. Atten- » dez-vous à voir tous ceux de vos sujets qui » n'ont point encore fléchi le genou devant le » Dieu des Chrétiens , se joindre à vos ennemis, » persuadés qu'ils doivent encore plus de fidé- » lité aux dieux tutélaires de leur patrie , qu'à » vous mortel et homme comme eux. Tout est » permis dans ces rencontres , et si les Rois n'ont » de pouvoir que ce qu'ils en ont reçu des dieux , » en privant ces êtres souverains des hommages » qui leur sont dus , ils se dépouillent eux-mêmes » de cette haute dignité qui les distinguait du » reste des hommes. Songez donc. Seigneur, à » profiter de cet avis que le ciel vous donne par » notre bouche , ne nous obhgez pas à fermer » nos temples , et à nous retirer avec nos dieux; » car alors n'y ayant plus rien dans le Saxuma » qui fut capable d'arrêter la colère divine , nous » ne répondrions pas de ce qui arriverait. »

11 faut connaître toute la fierté des bonses du Japon, et savoir le crédit qu'ils ont sur l'esprit des peuples , pour se persuader qu'une remontrance aussi insolente , et aussi remplie de maximes séditieuses , ait été faite à un Roi jaloux de son autorité, au point que le sont tous les Monarques de l'Asie. Rien pourtant n'était plus propre à établir solidement le Christianisme dans ce

royaume , que cette audacieuse démarche des boiises , s'ils n'eussent trouvé le Roi disposé à leur accorder tout. On venait d'apprendre à la cour que les navires des Indes, qui avaient accoutumé d'aborder à Cangoxima , étaient allés mouiller à Firando. La seule commodité du mouillage était la cause de cette conduite des Portugais ; mais il ne fut pas possible de faire entent dre sur cela raison au Roi de Saxuma. Ce Prince perdait doublement ; car , outre que ses états ne profitaient plus du commerce , le Roi de Firando, son ennemi , en allait devenir plus puissant. La harangue , ou pour mieux dire , la menace des bonses , quoiqu'il en fût choqué dans le fond , lui vint fort à propos pour se venger des Européens , sans qu'il parût agir par un autre motif que celui de la religion. Il dit donc à ces prêtres séditieux , que dans peu ils seraient contens de lui. En effet, quelques jours après, il fit publier un édit qui portait défense , sous peine de la vie , de quitter l'ancienne religion de l'empire.

Il n'est pas possible d'imaginer avec quelle promptitude on déféra partout à cet arrêt. Dès qu'il parut , on n'eut plus de commerce avec les missionnaires ; il est vrai que la piété des nouveaux Chrétiens consola bien les pères d'une si soudaine révolution. Parmi ce petit troupeau qui n'était guère composé ({ue de cent personnes, il n'y eut pas un lidèle qui ne témoignât une

reconnaissance infinie d'avoir été choisi préféra- Llement à tant d'autres. C'était une chose admirable que de voir sur cela les transports de leur ferveur ; on ne pouvait les entendre sans être attendri jusqu'aux larmes , et sans être étonné de l'abondance de grâces dont le Saint- Esprit avait rempli leurs cœurs. Mais, quoique le père Xavier fût persuadé qu'ils donneraient tous plutôt mille vies que de renoncer au Christianisme , il les assembla plusieurs fois pour les aiTermir dans leurs bons sentimens , en leur expliquant les principaux mystères de la passion de Jésus -Christ ; et avant que de partir de Cangoxima , il recommanda à Paul de Sainte -Foi de veiller à la conservation de cette petite église. Paul se sentant infiniment honoré d'un si haut ministère , quitta tout pour y vaquer uniquement ; mais Dieu n'avait pas comblé ce fervent néophyte de tant de grâces, pour n'en faire qu'un Chrétien ordinaire. Les bonses ne purent souffrir que le départ des missionnaires n'eût ramené au culte des idoles aucun de ceux qui l'avaient abandonné : ils s'en prirent à Paul de Sainte- Foy , et lui suscitèrent tant de persécutions , qu'ils l'obligèrent à se bannir volontairement de son pays. Ce petit trionqihe fut pourtant le fruit de leur vexation , et de tous les mouvemens qu'ils se donnèrent pour pervertir les fidèles. Ceux-ci se choisirent un nouveau chef, sous la conduite duquel ils se multiplièrent considérablement, comme nous le verrons dans la suite.

DU JAPON , r.iv. I. 65

IX. Cependant le père Xavier jugeant bien que la même raison qui avait changé le Roi de Saxuma à son égard , engagerait celui de Firando à le bien recevoir, se mit en marche au commencement de septeniljre pour aller trouver ce Prince. A six lieues de Cangoxima , il trouva une forteresse dont l'aspect le frappa ; elle appartenait à un tono , nommé Ekandono. On appelle tonos au Japon , les Seigneurs particuliers qui , étant maîtres de quelques places fortes ou de quelques îles , relèvent des Rois , dans les états desquels leur domaine est enclavé. Le château dont je parle , quoique d'une grandeur immense , n'était qu'un roc d'eau vive , le plus escarpé et le plus inabordable qu'on ait peut-être jamais vu. Les fossés mêmes , quoiqu'extraordinairement larges et profonds , avaient été creusés dans la pierre vive. Ces dehors ne promettaient rien que d'aflreux, mais lorsqu'on avait passé un chemin fort étroit , qui conduisait à la forteresse , on était tout surpris de trouver un palais également vaste , superbe et délicieux : galeries, portiques, terrasses, jardins, apparlemens , tout élait enclianté , et l'œil , ravi de voir tant d'ouvrages d'une délicatesse intinie , élait presque tenté de croire que tout ce château avait été jeté en moule , ne pouvant se persuader que le ciseau eut pu rien faire de si fuii. Le père Xavier fut invité d'entrer dans celle forteresse , et il y fut reçu d'une manière qu'il n'avait pas

lieu d'espérer ; il profita de cet accueil pour prêcher la parole de Dieu. Tous les domestiques du palais et les soldats de la garnison étaient accourus pour le voir-, car on savait les merveilles qu'il avait opérées à Cangoxima. Le Saint parla avec tant de force , et Dieu donna tant d'efficace à ses paroles , que le même jour il baptisa dix -sept personnes , qu'il trouva suffisamment disposées. La plupart des autres auraient suivi, si le tono , qui craignit qu'on ne lui fit une affaire auprès du Roi de Saxuma , dont il était vassal, ne s'y fut opposé. Mais comme lui-même était convaincu de toutes les vérités qu'on lui avait annoncées, il voulut bien que sa femme et son fils aîné fussent baptisés en secret. Le serviteur de Dieu demeura dans cette forteresse autant de temps qu'il lui en fallut pour former cette nouvelle chrétienté ; il la recommanda ensuite à l'intendant de la maison d'Ekandono, vieillard d'une prudence et d'une vertu au-dessus du commun ; il lui laissa une copie de son catéchisme , qu'il avait mis en japonnais à Cangoxima , régla toutes les pratiques de piété qu'il crut convenir à ces néophytes , et jusqu'aux exercices de pénitence, auxquels il trouvait les Japonnais fort portés ; il donna même sa discipline à l'intendant, afin que l'on en fît de semblables , et à la dame du château un petit livre 3 où il avait écrit de sa main quelques prières. Dans la suite , la discipline , le catéchisme

DU JAPON , LIV. r. 67

et le livre de prières furent les instrumens de bien des miracles. Ekandono et sa femme éprou- TCrent la vertu de ces saintes reliques , dans des maladies mortelles , et même au milieu des convulsions de la mort , l'un et l'autre ayant été subitement guéris , dès qu'on leur eut fait toucher , au tono j le livre , et à la dame , la discipline. Enfin , le père Xavier et ses compagnons continuèrenr leur route vers Firando , où ils arrivèrent en peu de jours.

Le royaume de Firando n'a de considérable que sa capitale , dont il a pris le nom , et quelques îles assez peuplées ; ce qui a rendu ce port célèbre , c'est que le mouillage y est fort bon , et que les navires y sont à l'abri de tous les vents. Le père Xavier fut reçu dans cette rade au bruit de toute l'artillerie des vaisseaux portugais. Ensuite , les principaux négocians le menèrent malgré lui , comme en triomphe , chez le Roi. En le présentant à ce prince , ils lui dirent qu'il voyait devant lui l'homme du monde , pour qui le Roi leur maître avait le plus de considération; et ayant ajouté qu'il venait de Cangoxima , et pourquoi il en était sorti , le Roi de Firando lui fit mille amitiés , et lui donna plein pouvoir de prêcher Jésus-Christ dans ses Etats. Aussitôt les missionnaires conmiencèrent leurs prédications , et le succès dès les premiers jours ayant surpassé leur attente , le père Xavier conçut que si la faveur d'un Roi particulier pouvait tant

pour la conversion de ces peuples , ce serait encore toute autre chose si l'on avait la protection de l'Empereur. Il ne lui en fallut pas davantage pour le déterminer au voyage de Méaco, capitale de l'empire , et séjour de l'Empereur. Il laissa donc à Firando le père de Torrez , et accompagné de Fernandez et de deux Chrétiens, Bernard et Matthieu, qu'il avait amenés de Cangoxima, il se mit en marche sur la fin d'octobre , gagiia par mer Facata , capitale du royaume de CJiicugen , et après avoir marché quelque temps , il se rembarqua pour Amanguchi. Cette ville , capitale du royaume de Naugato était alors une des plus grandes , des plus peuplées , des plus riclies , et par une suite presque nécessaire , une des plus déréglées des villes du Japon. On y comptait vingt mille familles , et ce qui la rendait si considérable, c'était son commerce, la fertilité de son terroir, et les mines d'argent qu'on trouve en grand nombre dans son voisinage. Bien que le saint apôtre ne fût venu à Amanguchi qu'en passant ; toutefois au récit qu'on lui fit de l'état déplorable où cette ville était réduite , il ne put retenir son zèle. Il se montra au peuple le crucifix en main , et il parla du royaume de Dieu avec cette liberté , que le Sauveur du monde a tant recommandée à ses disciples : un certain air plus qu'humain , qui paraissait dans toute sa personne , les étonnantes vérités qu'il prêchait, l'autorité qu'il savait

se concilier, tout cela le fit écouter d'abord : on goûta sa doctrine , on la trouva fondée en raison , on s'informa qui était cet liomine si extraordinaire , on apprit ses travaux , ses voyages , la sainteté de sa vie , son désintéressement, ses miracles ; on l'admira , mais le jour du salut n'était pas encore venu pour ce peuple. La populace même qui n'examine jamais les choses à fond , et qui juge beaucoup sur l'extérieur , se moqua du docteur étranger , l'outragea, et alla jusqu'à le poursuivre à coups de pierres , joignant les railleries à ces mauvais traitemens. Une audience que le père Xavier eut d'Oxindono, Roi de Naugato , et dans laquelle il confondit un fameux bonse , en présence de toute la cour^ calma un peu cette fureur : quelques infidèles mêmes demandèrent le baptême , mais le nombre de ces élus fut très-petit, et les missionnaires, après un mois de séjour dans Amanguclii, poursuivirent leur route vei*s Méaco.

C'était sur la fin de décembre : les pluies , les vents , les neiges , les ravines rendaient les cliemins impraticables , à chaque moment les quatre voyageurs s^égaraient et couraient risque de tomber dans un précipice , ou de se noyer en passant des torrens et des rivières, ou enfin d'être écrasés par des glaçons d'une grosseur énorme , qui pendaient aux arbres. Avec cela, leur nourriture n'était qu'un peu de ris que Bernard portait dans un sac. A seize lieues de Méaco , le

ro UlSTOlRB

père Xavier tomba malade : il manquait de tout, et néanmoins il guérit en assez peu de temps ; à peine la fièvre l'eut-elle quitté qu'il se remit en chemin, fort mal vêtu, marchant presque toujours pieds nus comme auparavant , quoique le froid fût intolérable ; mais c'était une nécessité, à cause des ruisseaux et des ravines quil fallait continuellement passer. Un jour de grand matin , les voyageurs se trouvant embarrassés pour éviter certains endroits dangereux dont on les avait avertis ( quelques auteurs disent qu'ils s'étaient égarés ) , le père Xavier aperçut un cavalier qui allait du côté de Méaco, il courut à lui , le pria de vouloir bien lui servir de guide , et s'offrit à lui porter sa malle. Le cavalier y consentit, et ne laissa point d'aller le trot, ce qui dura presque tout le jour. Sitôt que les dangers furent passés , le père fut contraint de s'arrêter, et ses compagnons, qui a grand'peine l'avaient suivi de fort loin, le trouvèrent sur le soir dans un état à faire compassion , les ronces et les cailloux lui avaient déchiré les pieds, et les jambes lui crevèrent en plusieurs endroits. On ne put toutefois l'obliger à se reposer un seul jour , il tirait tant de force de son union avec Dieu , qu'il était toujours le premier à encourager les autres. Les historiens de sa vie disent que , dans les villes et les bourgades où. il passait , il ne manquait jamais de dire à ceux qu il pouvait alrouper , quelque chose

de son catéchisme, mais que pour l'ordinaire il ne relirait point d'autre fruit de son zèle que des injures ; qu'on le maltraitait même souvent, et qu'il fut deux fois sur le point d'être lapidé, n'ayant été préservé de la fureur des infidèles que par des orages qui survenaient toute coup, et écartaient la multitude.

X. Enfin , il arriva à Méaco vers la fin de février. Cette ville , dont le nom signifie chose digne d'être vue , n'avait plus rien de grand que ses ruines , et la guene qui y paraissait plus allumée que jamais, la menaçait d'une entière désolation. Méaco en cet état n'était pas propre à recevoir la lumière de l'Evangile ', le père Xavier s'en aperçut bientôt , et pour surcroît de disgrâce , il ne put jamais obtenir une audience, ni de l'Empereur , ni du dairi , ni du xaco. Il se vit donc réduit à faire dans les quartiers les plus fréquentés , ce qu'il avait fait ailleurs ; mais sentant bien qu'il perdait son temps à parler à un peuple tout occupé du tracas des armes , il reprit , quoiqu'avec bien du regret , la route de Firando. Il se consola dans la pensée qu'il avait au moins prêché Jésus-Christ dans la capitale du Japon , et qu'il y avait beaucoup soutfert : ce qui dans les honunes apostoliques est un vrai dédommagement , lorsque leurs entreprises n'ont point d'ailleurs le succès qu'ils espéraient : il lui fut même dit intérieurement, que cette semence de la parole divine , qu'il sendjlait avoir jetée T. I. n

dans une terre ingrate , ne serait pas perdue , mais produirait des fruits qui répondraient aux fatigues qu'il avait essuyées dans une si pénible expédition.

Le saint liomme arriva à Firando en assez bonne santé , et sans aucun accident fâcheux ; il n'y resta qu'autant de temps qu'il lui en fallut pour changer son extérieur trop négligé ; il avait eu le loisir de se convaincre que ce changement était nécessaire au Japon , et il savait qu'une des premières règles d'un prédicateur de l'évangile , est de se faire tout à tous pour gagner tout le monde à Jésus-Christ ; il ne dédaigna pas de se charger aussi de quelques raretés que le Vice-Roi des Indes et le Gouverneur de Malaca lui avaient données pour faire des présens aux Princes japonnais , et dont il avait cru d'a- Lord pouvoir se passer , aussi bien que des lettres de recommandation que ces deux seigneurs lui avaient encore mises entre les mains. Après quelques jours de repos , il partit pour Amanguchi avec ses mêmes compagnons. La manière dont le serviteur de Dieu avait été reçu la première fois dans cette ville , et le peu de disposition qu'il y avait trouvé à l'écouter, ne devait pas ce semble l'engager à y retourner : mais les Saints ont des lumières que les autres hommes n'ont pas , et la suite fit voir que c'était l'esprit de Dieu qui conduisait le père Xavier à Amanguclii.

Oxindono voyant les missionnaires dans un autre équipage qu'ils n'avaient paru d'abord , les reçut bien ; agréa les présens que le père Xavier lui fit , témoigna qu'il aurait égard à la recommandation du Vice- Roi des Indes et du Gouverneur de Malaca , et le même jour envoya au père une forte grosse somme d'argent. L'homme apostolique la refusa constamment , et le Roi , touché d'une vertu si rare , marqua sa surprise en des termes qui ne plurent pas aux bonses. Dès le lendemain, il accorda aux deux prédicateurs la permission de publier la loi du vrai Dieu , et en fit même afllcher les patentes à tous les carrefours. Peu de jours après , ayant su que les docteurs étrangers n'avaient point de demeure fixe , et étaient même assez en peine où se retirer , il leur donna une maison de bonses , qui depuis quelques temps n'était pas occupée. Alors tout Amanguchi s'ébranla , et comme si ce peuple fut sorti d'une profonde léthargie , ce fut chez les serviteurs de Dieu une aflluence qu'on aurait peine à imaginer. Le père Xavier a écrit au père Rodriguez et au père Ignace, que du matin au soir son logis ne se désemplissait point, et que les missionnaires qui viendraient au Japon , devaient s'attendre à de grandes importunités : qu'on ne leur laisserait souvent pas le temps ni de dire la messe , ni de réciter leur bréviaire , encore moins de reposer et de prendre leur repas. Ce qui faisait la plus grande peine

du saint homme, c'est que tous voulant à la fois qu'on éclaircît leurs doutes , et qu'on répondît à leurs questions , ce n'était qu'un bruit confus de gens qui parlaient tous ensemble , et qui criaient à pleine tête. Dieu tira son serviteur de cet embarras par un prodige inouï jusque-là : le père Xavier avait , dans les Indes , renouvelé le miracle qui surprit si fort Jérusalem dans les apôtres le jour de la Pentecôte , lorsque prêchant dans leur langue , ils se firent entendre à des personnes de tant de différentes nations ; ici le Saint étant interrogé sur des matières fort opposées entr'elles, on aperçut que d'une seule réponse il satisfaisait à tout. Au commencement, la confusion empêcha qu'on ne fît réflexion à une chose aussi merveilleuse , et bien des gens même ne songeant qu'à ee qui les regardait, ne s'avisèrent jamais de penser qu'il y eût rien de miraculeux dans la manière prompte et précise dont on leur répondit. De là vint que comme les compagnons et les successeurs du Saint mettaient plus de temps à satisfaire ceux qui les interrogeaient , on disait qu'ils n'avaient pas tant de savoir ni d'esprit que lui. L'homme apostolique reçut encore à Amanijuchi le don des langues qui lui avait été tant de fois communiqué aux Indes : car outre qu'il parlait le japonnais avec une facilité et une élégance qui surprenaient tout le monde , il prêchait tous les jours en chinois , aux marchands de cette nation qui ira-

Tiquaient à Amanguchi , quoique jamais il n'eût étudié leur langue.

Ce n'était plus seulement le peuple qui voulait entendre les docteurs étrangers, les grands les invitaient à venir chez eux. Ce fut en cette occasion que le père Xavier s'apercevant qu'on lui parlait avec trop de hauteur et un certain air méprisant, qui lui parut rejaillir sur son ministère , il montra de son côté une grandeur d^ame , et une sainte et noble fierté qui imprima dans l'ame de ses auditeurs un profond respect pour le Dieu qu'il leur annonçait. Il recommanda la même chose à Fernandez , qui marquait un peu trop de timidité. Cela lui réussit : on s'accoutuma à regarder les missionnaires comme des gens qui étaient beaucoup au-dessus du commun , et on les écouta avec une soumission , et une docilité qui fit oublier au Saint ses fatigues , et sembla lui redonner une nouvelle vigueur : « Je suis tout blanc, écrivit-il » alors en Europe, cependant je suis plus ro- » buste que jamais. Aussi faut-il convenir que » les fatigues qu'on prend pour instruire un » peuple raisonnable , qui aime la vérité , et qui » veut sincèrement son salut , causent une joie )) bien sensible. » Au bout de quelque temps les missionnaires se trouvant un peu plus en repos , entreprirent les bonses , qui , malgré l'animosité des sectes, s'étaient tous réunis contre l'ennemi commun. Après bien des conférences

OÙ ces prêtres idolâtres furent confondus, cette \-icloire achevant ce que l'autorité du Saint , la force de ses raisoniiemens et les miracles qu'il fit en grand nombre, avaient commencé, en moins de deux mois , plus de cinq cents personnes , la plupart gens de marque , reçurent le Baptême.

On voyait sur-tout ceux qui dans les disputes avaient paru plus animés contre notre sainte Religion , témoigner plus d'empressement à l'embrasser, et travailler ensuite eux-mêmes avec plus de zèle à la conversion des infidèles. Ce zèle du salut des âmes fut toujours dans la suite la vertu favorite des Japonnais , et Ton aurait dit qu'ils ne se croyaient Chrétiens, qu'autant qu'ils avaient d'ardeur pour la propagation du Clnistianisme. Le plus grand avantage que le père Xavier tira de ces premières saillies de ferveur, ce fut d'être instruit à fonds des endroits faibles par où l'on pouvait attaquer les bonses , et il en profita avec un grand succès. Toutefois , une chose arrêtait un peu le progrès de l'Évangile; on avait eu de la peine à prouver aux Japonnais , que ceux qui pendant leur vie n'auraient pas adoré le vrai Dieu , souffriraient éternellement dans les enfers. Ils ne pouvaient concilier ce point de foi avec la bonté infinie de Dieu. Les nouveaux baptisés mêmes en revenaient toujours là , et quand ils n'avaient plus rien à opposer aux raisons qu'on leur apportait pour les

convaincre : « Quoi donc , s'écriaient-ils fon- » dant en pleurs , nos pères , nos enfans , nos » amis seront pendant toute une éternité les )) mallieureuses victimes , et l'objet des vengean- » ces d'un Dieu qu'ils auraient sans doute adoré » s'ils l'eussent connu ! Et ce grand Dieu , la » bonté et l'équité même n'aura aucun égard )) à leur ignorance ? » Tout retentissait de leurs sanglots , et des cris que cette pensée leur faisait pousser vers le ciel ; et les missionnaires ne pouvaient s'empêcher de mêler leurs larmes avec celles de leurs chers néophytes.

Une belle action de Fernandez contribua beaucoup dans ces circonstances à déterminer quantité de gens qui flottaient entre l'erreur et la vérité. Ce saint religieux prêchant dans une place publique, un homme de la lié du peuple s'approcha comme pour lui dire un mot. Le prédicateur s'étant arrêté , se tourna de son côté , et dans le moment ce malheureux lui couvrit le visage d'un crachat ; il s'éleva aussitôt (quelques éclats de rire : néanmoins , presque toute l'assemblée fut indignée ; mais Fernandez s'étant essuyé sans paraître ému, et continuant son discours comme si rien n'eût été : la sotte joie des uns et l'iiuHiînation des autres se tournèrent en admiration , et le sermon fini , chacun se retira plus persuadé par Fexemple d'une vertu si héroïque , que par toutes les raisons dont le prédicateur avait appuyé sa doctrine. Un jeune docteur

qui passait pour le plus habile homme cl'Amanguchi , fat si frappé de cette action , que dès le lendemain il demanda le Baptême , et sa conversion fut la source d'une infinité d'autres. Entre ces nouveaux prosélytes , il y en eût un dont le changement causa bien du chagrin aux bonses , parmi lesquels il était sur le point de s'engager. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans , d'un génie supérieur et d'une naissance très-distinguée ; il avait toujours été fort assidu aux instructions du père Xavier -, son esprit était convaincu, la patience de Fernandez l'avait ébranlé ; mais la conversion du jeune docteur dont je viens de parler , fut ce qui le détermina. Le père Xavier lui donna, au Baptême, le nom de Laurent, et peu de temps après le reçut dans la compagnie de Jésus ; la suite fit voir que le Saint avait fait un bon choix.

Laurent ne fut pas le seul qui manqua alors aux bonses, personne ne prenait plus parti parmi eux, et leurs jeunes gens désertaient par troupe. Les missionnaires , instruits par ces transfuges des mystères d'iniquité que ces imposteurs cachaient sous les dehors de la plus austère vertu, les démasquaient aux yeux du peuple, et montrant en même temps la corruption de leurs mœurs et la laiblesse de leurs raisonnemens, ils invitaient les lidèles à entrer en dispute avec eux. Cela eut un tel succès, qu'on voyait à tous moniens des enfaus et des femmes faire tomber

DU JAPON , LIV. 1. 'jg

en contradiction les plus célèbres bonses, ce qui est parmi les Japonnais le dernier afTront. Pour se rétablir dans l'esprit du public , ils tentèrent de nouveau la voie de la dispute , et proposèrent d'assez bonnes dillîcultés ; mais on y avait déjà répondu en plusieurs occasions , ils réussirent un peu mieux à la cour , par une intrigue qu'ils ménagèrent, et l'on s'aperçut qu'ils avaient gagné le Roi. Oxindono ne révoqua point ses édits ; mais il dépouilla quelques fidèles de leurs biens , ce qui ne fit qu'augmenter le nombre de ceux qui demandaient le Baptême, et exciter la ferveur de ceux qui l'avaient reçu : jusque-là que le père Xavier écrivit en Europe , que de trois mille Chrétiens qu'on pouvait bien compter dans Amanguchi , il n'y en avait aucun qui ne fût dans la disposition sincère de perdre tout pour conserver sa Foi. Il arriva même que les bonses ayant écrit de tous côtés pour décrier le serviteur de Dieu , ces lettres engagèrent les peuples des royaumes circonvoisins à s'informer de ce que c'était que ce docteur étranger qui commençait à faire tant de bruit dans le Naugato, et qu'apprenant par voies plus sûres que celles des bonses, les grandes choses qu'il y faisait , son nom devint très-célèbre dans tout l'empire.

XI. Cependant, l'homme apostolique songeant à établir solidement une mission qui prenait un si bon train , résolut de retourner aux Indes

8b HISTOIRE

pour y chercher des ouvriers tels que le Japon en demandait ; car il avait remarqué qu^il y fallait des prédicateurs d'un caractère particulier, laborieux, savans, humbles sans bassesse : souples , mais fermes , irréprochables dans leur conduite, maîtres d'eux-mêmes, jusqu'à ne laisser entrevoir aucun mouvement de passion : enfin d'un esprit très-subtil , pour savoir se démêler des sophismes des bonses. Le Saint eut en même temps nouvelle qu'un vaisseau portugais , commandé par Edouard de Gama , son ami particulier , venait d'arriver au port de Figen , dans le royaume de Bungo , et qu'il ne tarderait pas à reprendre la route des Indes , où il apprit que sa présence était nécessaire. Sur ces avis , il fit Tenir de Firando le père de Torrez , l'établit en sa place à Amanguclii , et partit pour Figen , accompagné de Matthieu et de Bernard qui ne le (piitlaient point; il fit ce voyage à pied, quoiqu'il pût le iaire presque tout entier par mer. A une lieue de Figen , il se trouva si mal qu'il fut contraint de s'arrêter. Ses deux compagnons prirent les devans pour avertir les Portugais de sa venue : Gama , à cette nouvelle , monte à cheval avec environ trente Portugais , tous ofliciers ou gros négocians , et va au-devant du saint Apûlre. Le père s'était déjà remis en chemin, et les Portugais furent bien surpris de voir un homme si renoniiné dans tout l'Orient, marchant à pied, et portant sa chapelle sur son dos.

DU JAPON , LIV. I. 8l

Ils descendirent de cheval dès qu'ils l'aperrnrent, et l'ayant joint, ils le saluèrent de la manière la plus respectueuse. Ensuite on lui présenta un cheval qu'on lui avait amené. Mais ils eurent beau le presser de le monter , il ne leur fut jamais possible de l'y faire consentir , ce qui les obligea de marcher aussi à pied , et de faire suivre leurs chevaux. Sitôt que l'homme de Dieu parut à la vue du port , le navire orné d'étendar4s et de barideroles , le salua de quatre décharges de toute son artillerie , l'équipage paraissant en armes sur les bords. Le bruit du canon, qu'on entendit à Funai, capitale de Bungo, et qui n'est qu'à une lieue de Figen, fit craindre au Roi que les Portugais ne fussent attaqués par des corsaires qui couraient la côte , et il leur envoya ofïiir du secours ; mais il fut bien étonné , lorsqu'il sut que l'arrivée d'un seul prêtre avait causé tout ce fracas , et que les Portugais s'estimaient plus heureux de le posséder , que si leur navire eut été cliaigé des plus précieuses marchandises de l'Inde. Ce Prince a tant de part à l'histoire que j'écris , que je crois nécessaire d'en faire ici le caractère.

Civandono , Koi de Bungo , était alors âgé de vingt-deux ans, et dans une si grande jeunesse il n'était pas seulement considéré connne un des plus braves et des plus spirituels monanjues du Japon , 'mais il passait encore pour un des plus sages. Il possédait presque toutes les vertus mo-

raies , une grande équité , beaucoup de modération , une prudence consommée ; il était sobre , libéral , bienfaisant ; il avait les inclinations nobles, un naturel lieureux , l'esprit excellent, les sens droits •, mais les passions "vives , et une très-grande faiblesse pour les plaisirs bonteux. Toutefois , au milieu de ses déréglemens , il n'était pas tranquille, et autant que le feu de l'âge et le tempérament l'y portaient , autant sa raison semblait faire effort pour l'en retirer. Dans ses amitiés , on remarquait tout à la fois , et le sincère et cordial altacbement des particuliers, et cette générosité élevée qui distingue les Souverains j ainsi l'on peut dire que le Roi de Bungo avait une belle ame , et une grande ame , une ame vraiment royale, et digne d'un trône plus éclatant.

Il y avait long-temps que ce Prince connaissait la Religion cbrétienne ; et voici quelle fut l'occasion qui la lui fit connaître. Des Portugais avaient pris terre à un port de Bungo , leur navire était ricbement cbargé , et quelques courtisans voulurent engager le Roi , père de Civandono , à le confisquer. Le Roi y était presque résolu , lorsque le jeune Prince , touché également de compassion pour des étrangers qui n'avaient pas mérité un traitement si injuste , et du déshonneur qu'une action si indigne allait attirer sur la Famille royale , parla si fortement au Roi , qu'il lui lit prendre des sentimens plus

désintéressés. Les Portugais apprenant le danger qu'ils avaient couru , et à qui ils avaient obligation de l'avoir échappé, en témoignèrent leur reconnaissance au jeune Prince qui les reçut bien, leur marqua qu'il les verrait volontiers, et les engagea par ce favorable accueil à lui faire souvent leur cour. Comme ces marchands étaient fort gens de bien , leurs bons exemples d'abord et ensuite leurs discours édifians touchèrent Civandono ; il voulut savoir quelle était la religion que professaient des gens d'une vertu si singulière , et un nommé Diego Vaz lui donna quelque teinture du Christianisme. Depuis il avait entendu parler du père Xavier , et sans trop s'arrêter à ce que les bonses d'Amanguchi en écrivaient de tous côtés , il le regardait comme un homme extraordinaire. Il eut d'autant plus de joie d'apprendre que le saint homme était à Figen , qu'il désirait passionnément de le voir et de l'entretenir. Aussi songea- t-il d'abord à l'engager de venir jusqu'à Funay. Il lui écrivit la lettre du monde la plus aimable et la plus honnête, et la fit porter par un jeune Prince de sa maison , à qui il donna pour l'accompagner , trente jeunes seigneurs , l'élite de la cour, avec un train fort leste et un équipage magnifique. L'homme de Dieu fut surpris d'un honneur si inouï : il reçut la lettre du Roi avec un profond respect ; mais il fit paraître dans cette rencontre tant de grandeur d'ame , que Civandono,

sur le rapport de son ambassadeur, ordonna qu'on n'omît rien pour fiiire au grand docteur des Portugais la plus magnifique réception.

Edouard de Gama, de son côté, remontra au Saint de quelle importance il était pour la gloire de la Religion de rendre cette action la plus célèbre qu'il serait possible ; que lui-même avait éprouvé combien les Japonnais méprisent la pauvreté : qu'il était nécessaire de les convaincre une bonne fois , que si les ministres de l'Évangile n'étaient pas toujours environnés de ce faste qu'affectaient leurs prêtres , leur pauvreté ne venait point d'une indigence forcée , mais qu'elle avait un motif dont ils ne connaissaient pas la grandeur. Enfin , qu'il fallait une bonne fois détromper la populace , et lui faire quitter les idées extravagantes que les bonses tâcliaient partout de donner des religieux d'Europe. Quoique de Gama et les siens pussent dire, ils s'aperçurent assez qu'ils n'avaient pas persuadé ; mais ils déclarèrent au Saint qu'il n'en serait pas le maître, et après avoir* concerté entr'eux de quelle manière ils le mèneraient cbez le Roi, ils travaillèrent toute la nuit aux préparatifs.

Dès que le jour parut , on partit au bruit du canon, sur deux barques et une chaloupe, toutes couvertes de tapis de la Chine, et ornées de bannières de toutes les couleurs; une très-agréable symphonie annonçant de fort loin la venue du serviteur de Dieu. On remonta ainsi une ri-^

"vière qui baigne les murs de Funay. Le pèie fut reçu à la descente de sa chaloupé, par un officier de marque , à la tète d'un corps de troupes. Cet officier offrit au père une litière pour se rendre au palais ; mais le père la refusa. Alors les Portugais commencèrent leur marche en cet ordre. Edouard de Gama paraissait le premier, tète nue, et une canne de Bengale à la main; quatre autres Portugais suivaient, portant tous quelque chose à l' usage du père. Le saint homme marchait ensuite ayant sur une soutane de camelot, un surplis et une étole d'un fort grand prix. Environ trente Portugais , tous gros marchands ou officiers du navire , venaient après , superbement vêtus , portant des chaînes d'or , ayant une contenance fort noble , et chacun son valet derrière soi. On traversa ainsi toute la ville au son des fliites , des trompettes et des hautbois. Tout Funay était accouru à ce spectacle , les rues, les fenêtres et les toits étaient remplis d'une multitude inconcevable de peuple , et fair retentissait de bénédictions que l'on donnait à Thomme apostolique, dont la majesté, qui brillait sur son visage , et qu'une certaine modestie religieuse relevait encore infiniment, attirait tous les regards.

A l'entrée de la place du palais , le j)ère trouva six cents gardes, qui, par la richesse de leurs vestes, et par la variété et l'éclat de leurs armes, faisaient un spectacle charmazit. A la

vue du Saint, ces gardes firent plusieurs évolutions en très-bel ordre , et après lui avoir rendu tous les honneurs militaires , ils se rangèrent en haie pour lui laisser le passage libre au milieu d'eux. Avant qu'on entrât dans la première cour , les cinq premiers Portugais s'étant mis à genoux devant le serviteur de Dieu , Gama lui présenta la canne de Bengale , un autre lui chaussa des mules très-précieuses , un troisième étendit sur sa tête un magnifique parasol ; et tout cela se fit d'une manière si aisée, si noble, et si respectueuse , qu'on y applaudit de tous côtés. Il s'éleva en même temps un assez grand bruit de gens qui disaient : ce Est-ce donc là ce » misérable dont les bonses d'Amanguchi ont » publié que la vermine dont il était couvert, » semblait avoir horreur de se nourrir d'une » chair aussi infecte que la sienne , ont-ils quel- » qu'un parmi eux qui ait l'air aussi grand et » aussi auguste que lui ? »

Après avoir passé une longue galerie, on entra dans une grande salle, où un enfant de sept ans, qu'un vénérable vieillard tenait par la main, complimenta l'homme de Dieu , et lui dit avec une srâce toute sinj^ulière, des choses fort surprenantes. Le père qui ne douta point que ce compliment n'eiU été appris par cœur , répondit à l'enfant selon que le demandait son âge, mais il trouva dans ses répliques une élévation et une solidité qui lui causa une très-grande

DU JAPON , LIY. I. 87

surprise et jeta tout le monde dans l'admiration. Le Saint a toujours cru que cet enfant avait été, en ce moment, inspiré par l'Esprit divin.

De cette première salle , l'enfant qui servait au père d'introducteur , le fit entrer dans un autre appartement qui était tout rempli de noblesse. Dès que le Saint parut , tous se prosternèrent jusqu'à frap])er 1^ terre du front, ce qu'ils recommencèrent jusqu'à trois fois. Cette manière de saluer est la plus respectueuse qui soit en usage au Japon , c'est ce qu'on appelle , faire la G7^omenare ; ensuite deux jeunes seigneurs s'a- "vançant vers le ])ère , lui firent un compliment en vers d'ini style extrêmement figuré et métaphorique. On passa de là sur une terrasse toute bordée d'orangers , et de la terrasse on entra dans une troisième salle fort spacieuse , où Facharandono , frère unique du Roi, attendait le Saint, accompagné des principaux olliciers de la couronne. Alors l'enfant se retira un peu , et Facharandono fit au père toutes les civilités qu'on est accoutumé de faire aux grands du Japon. Entre plusieurs choses obligeantes qu'il lui dit , il l'assura que ce jour était pour le Roi et pour toute la cour , un jour de réjouissance : il le conduisit ensuite jusque dans l'antichambre , et lui donna toujours la main.

Enfin , la chambre du Roi fut ouverte , et tous les yeux furent éblouis par l'éclat de l'or qui y brillait de tous côtés. Le Monar([ue était T. L 8

debout et paraissait souffrir impatiemment que sa grandeur l'eût arrêté ; il fit trois ou quatre pas dès qu'il vit le serviteur de Dieu , fut frappé de je ne sais quoi de majestueux qui paraissait dans toute sa personne , et au grand étonnement de tout le monde , il s'inclina par trois fois jusqu'à terre. Le père , tout confus , se jeta aux pieds du Roi et les voulut toucher du front selon l'usage du pays , mais le Roi ne le lui permit pas , et l'ayant pris par la main , il le fit asseoir auprès de lui , sur la même estrade. Le Prince son frère au-dessous, et vis-à-vis, les Portugais mêlés avec les courtisans. Le Roi dit d'abord au père tout ce que l'on peut dire d'honnête , et jamais il ne l'appela que son ami -, le père après avoir répondu à tant de bontés , par toutes les marques de respect qu'il put imaginer, parla de Jésus-Christ, et le fit avec tant de grâce , d'éloquence et de solidité , que le Roi charmé, s'écria :fws bon ses ne parlent point comme cela. Il ajouta quantité de choses à l'avantage du Christianisme, et retombant sur les bonses, il parla vivement contre les fables qu'ils débitent avec impudence , et sur les contradictions où on les voit si souvent tomber; pour peu qu'on entre en raisonnement avec eux.

Il y avait parmi les courtisans un de ces prêtres idolâtres, nommé Faxiandono, homme vain, et capable des plus grands emportemens. Il prit la liberté d'imposer silence au Roi, et dit que

c'était uniquement aux bonses à parler , lorsqu'il s'agissait de religion. Civandoiio d'abord se prit à rire ; mais cette modération du Prince n'ayant fait qu'accroître l'insolence du bonse , il n'est point d'absurdité qu'il ne dit. Il s'étendit principalement sur la grande sainteté des bonses , sur la profondeur de leur doctrine , sur les austérités qu'ils pratiquaient , sur les insignes faveurs dont les dieux les honoraient , sur les ^isites célestes qu'ils recevaient très-souvent; enfin, sur la prééminence de leur profession qui les mettait en quelque façon au-dessus des Rois et des Empereurs mêmes. De là il s'emporta jusqu'à parler au Roi fort insolemment. Civandono, sans s'émouvoir , fit signe au Prince son frère de le faire taire et de lui ôter son siège , ensuite il lui ordonna lui-même de se retirer, ajoutant d'un ton un peu railleur, « vous avez fort bien y) prouvé la sainteté des bonses; » puis prenant un ton plus sérieux : a allez, ajouta-t-il, des » hommes comme vous ont plus de commerce » avec les démons qu'avec les dieux. »

Alors le bonse tout hors de lui-même s'emporta comme un furieux , jvisqu'à ce que le Roi lassé de l'entendre, le fît chasser. Il se relira, mais écumant de rage , et disant de si grandes extravagances , que sa folie lit compassion aux plus sages. Civandono fut toujours celui qui fit paraître plus de sang froid, e.t le bonse étant sorti, il continua jusqu'au dîner de s'entretenir

familièrement avec le père Xavier. Dès qu'on eut servi , le Roi se leva , et prenant le saint homme par la main , il lui dit . « Les Souve- )i rains du Japon ne peuvent donner une plus )) grande marque de dislinclioii à ceux qu'ils 3) ont dessein d'honorer , qu'en les faisant man- » ger à leur tahle , mais pour vous , mon cher )) père , je vous demande en grâce de me faire » cet honneur, et je vous conjure de ne pas me le » refuser. Le père s'inclina profondément , et )) dit qu'il priait Dieu de reconnaître pour lui )) tant de faveurs, en éclairant un si grand Prince )) de ses plus vives lumières. Plaise au Maître )) et au Seigneur du ciel et de la terre , reprit » Civandono , d'accomplir vos desseins , ce sont )) aussi les miens. »

Jamais deux personnes ne mangent au Japon à la même table , chacun a la sieiuie ; elles sont fort petites , et on ne les couvre point de napes , mais le beau vernis qu'on y a répandu ne prend point la graisse , avec cela , on les lève et on en ciiange à chaque service. Pendant le repas, le père mangea seul avec le Roi , qui fit toujours les honneurs de sa table , tandis que les courtisans et les Portugais étaient à genoux , connne c'est la coutume au Japon. Le repas liai, le père prit congé du Roi et s'en retourna au logis des Portugais, dans le même ordre qu'il était venu au j)alais. Dès le lendemain , il prêcha en public , et toute la ville accourut pour

DU JAPON , LIV. ]. gi

l'entendre. On ne le regardait qu'avec ravissement , et l'on était à demi convaincu avant qu'il eût parlé. L'iiomnie de Dieu profitant de cette heureuse disposition , annonça le royaume de Jésus-Christ avec une autorité qu'il n'avait point encore prise ; cela lui réussit , et il ne se passait point de jour qu'il ne se fit quelque conversion d'éclat.

Mais il n'y en eut point qui fit plus d'honneur à la Religion, que celle d'un honse nommé Sacai Eiran , la meilleure tète et le plus habile homme de sa secte. Il avait entrepris de disputer contre le père Xavier, et s'était fait un point d'honneur de soutenir la cause des dieux. A peine la dispute était commencée , qu'il entrevit la lumière ] il ne se rendit pas pour cela , et voulut faire bonne contenance. Mais il ne put tenir longtemps contre la grâce qui agissait puissamment dans son cœur : on le \it tout-à-coup comme un homme interdit , sans parole et sans mou- Ycment , un moment après il se jeta à genoux, leva les yeux et les mains au ciel , et d'une "voix forte , s'écria : « Je me rends à vous , Jé- » sus-Christ, Fils unique du Père éternel : Je » confesse que vous êtes le Dieu tout-puissant. » Mes frères, pardonnez-moi, si jusqu'à présent )) je ne vous ai débité que des mensonges. J'a- » vais été trompé le premier. » Il est plus aisé d'imaginer (jue d'exprimer combien une aclion si surprenante émut toute la \ille ; plus.. de cinq

cents personnes demandèrent avec instance d'être Laptisés sur le champ, mais le père Xavier n'était pas dans un pavs où ce fut assez d'un bon inonient et d'une léi»ère instruction pour faire des Clnélieus. Il savait les combats que les bonses livraient aux néoplivles, et pour l'ordinaire, hors d'une grande nécessité , il ne conférait le Baptême à aucun adulte, qu'il ne l'eût auparavant bien fortifié contre les chicanes de ces sophistes idolâtres.

Cependant il ne se passait point de jour que le Saint n'allât au palais , et il s'appliquait avec soin à pioliter des bontés du Roi pour la conversion de ce Pruice. Il lui fit aisément concevoir de riiorieur pour ses déréglemens , et s'il ne le rendit ])as tout-à-fait chaste , il lui inspira de l'estime j)0ur la chasteté, et lui fit rompre «pichpies commerces scandaleux qui le déshonoraient. Ensuite il le détrompa de mille fausses opinions que les bonses suggérèrent, sur-tout aux grands ; une des plus absurdes et que l'homme apostolique combaltiL plus \i\ement, c'est que la pauvreté rend les hommes criminels , qu'on pèche en faisant du bien aux pauvres , et qu'il y a de la justice à les maltraiter. Le Saint fit voir sans peine à Civandono le ridicule de cette doctrine , et le fit changer de conduite à l'égard des misérables , pour lesquels il fut toujours dej)uis plein d'une compassion tendre et elficace. Une suite du principe des bonses touchant les

pauvres, était que les femmes qui n'avaient pas assez de bien pour élever de nombreuses familles , se croyaient en droit d'égorger leurs propres enfans dès qu'ils étaient nés, ou de se faire avorter. Le père se déclara hautement contre ce désordre , d'où s'ensuivait un étrange liberlinase , et il obtint un édit très-sévère du Roi pour y remédier. Enfin, le serviteur de Dieu trouva, pour la réforme de la cour et de la ville, des facilités qu'on ne trouve pas toujours dans bien des états de la Chrétienté. Le Roi avouait qu'il se sentait ému jusqu'au fond de l'ame , dès qu'il le voyait, et que cette émotion ne manquait jamais de produire un sentiment d'horreur pour toutes les abominations de sa vie.

Les bonses , de leur côté , ne s'endormaient pas , et voyant que leur crédit s'en allait bientôt tout-à-fait ruiné, ils mirent tout en usage pour prévenir ce malheur -, ils tachèrent , mais envain, de décrier le saint Apôtre dans l'e&prit du public ; ils ne réussirent pas mieux auprès du Roi , qu'ils entreprirent d'intimider -, ils crurent qu'il leur serait plus aisé de faire soulever le peuple , et il se llaltèrent que dans la confusion d'une émeute populaire , rien ne les empêcherait d'égorger leur ennemi. Mais le Roi averti de leur dessein , mit un si bon ordre à tout , que personne n'osa se remuer.

Ce stratagème , qui fut employé pour les mêmes raisons par les bonses d'Amanguchi, eut

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«les suites bien plus funestes. Le père de Torrez ne donnant pas moins d'alarmes à ces faux prêtres , que le père Xavier en donnait à leurs confrères de Funay , ils tentèrent d'abord , pour le confondre ou pour le perdre , la voie de Ja dispute , des calomnies et des remontrances : voyant que tout cela était inutile, et que le Roi, qui ne voulait point d'éclat , se contentait de faire mauvais visage aux Chrétiens , ils engagèrent un seigneur, mécontent de la cour, à prendre les armes. Celui-ci trouvant une belle occasion de colorer sa révolte du prétexte de la religion , leva des troupes et vint brusquement fondre sur Amanguchi. Le Roi pris au dépourvu, et croyant mal à propos , tout désespéré , s'enferma dans son palais , ordonna qu'on y mît le feu , poignarda de sa propre main son fils unique , et se lendit lui-même le ventre. Tel fut le déplorable sort d'Oxindono, qui ayant voulu se ménager entre -les Chrétiens et les bonses , s'attira la colère divine , et fut la malheureuse victime de la fureur de ces prêtres séditieux. Cependant les rebelles ne trouvant nulle pari aucune résistance , firent main basse sur tout ce qui se rencontra , et mirent le feu à plusieurs quartiers de la ville ; ce qu'il y eut de surprenant et ce qu'on ne saurait guère attribuer qu'à un miracle , c'est qu'aucun Chrétien ne périt dans ce carnage , et que le père de Torrez et Jean Fernandez , qu'on cherchait partout pour

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les immoler à la haine des Lonses , trouvèrent un asile chez leurs ennemis mêmes. Ce fut par la protection d'une Princesse que les honses avaient un fort grand intérêt à ménager, elle les rendit responsahles de ce qui arriverait de fâcheux aux deux missionnaires qu'elle honorait, toute païenne qu'elle était , et ohligea ainsi ces religieux idolâtres d'être eux-mêmes les gardiens de ceux contre qui ils avaient excité cette sédition.

■ Enfin l'orage cessa comme il avait commencé, les conjurés disparurent sans qu'on ait bien su, ni ce qui les y avait contraint , ni ce qu'ils étaient devenus : alors les principaux seigneurs s'assemblèrent pour élire un Roi , et l'élection tomba sur Facharandono, frère du Roi de Bungo, jeune Prince en qui l'on admirait une grande douceur et beaucoup de mérite. La cour de Bungo reçut avec joie les députés du Naugato, et célébra l'élection du Prince avec toute la magnificence possible. Le père Xavier ne manqua pas d'aller féliciter les deux Rois, et Facharandono lui donna parole qu'il ne serait pas moins favorable aux Chrétiens que le Roi son frère. XII. Il y avait plus d'un mois que le père Xavier était à Funay , attendant pour partir que la saison fût propre. Enlin , le jour du départ étant fixé , le serviteur de Lieu alla en cérémonie prendre congé du Roi. Toute cette audience , qui fut fort longue, se passa en regrets

de la part du Roi , lequel témoigna plusieurs fois aux Portugais qu'il leur portait enyie d'avoir si long- temps à jouir de la compagnie d'un homme qu'il s'estimerait iniiniment heureux de pouvoir conserver dans sa cour. Le père , après avoir donné à ce Prince toutes les marques de respect et de reconnaissance que méritaient tant de faveurs, lui remit en peu de mots devant les yeux tout ce qu'il lui avait dit dans les différens entretiens qu'il avait eus avec lui. Sur-tout il insista fort sur la brièveté du temps , et le terme fatal où aboutissent toutes les grandeurs de la terre- Il le pria de penser souvent ce qu'étaient devenus tous les Empereurs du Japon qui avaient régné avec le plus d'éclat et de prospérité : que bientôt lui-même ne serait que ce qu'ils étaient, c'est-à-dire , un peu de poussière , avec cette différence qu'étant instruit , et convaincu des vérités qu'on lui avait annoncées de la part de Dieu , il aurait un terrible compte à lui rendre d'une grâce que personne n'avait reçue avant lui au Japon. Le Roi touché jusqu'aux larmes, embrassa tendrement le père , et se relira sans pouvoir répondre.

Le père se rendit dès le même jour à Pigen, je ne sais ce qui arrêta l'embarquement •, mais il est certain qu'il fut différé, et que ce retardement eut de grandes suites. En effet, le père Xavier étant retourné au palais pour prendre encore une fois congé du Roi , à peine élait-il

entré dans la chambre, qu'on vint avertir que Fucliarandono demandait une audience en présence du docteur des Portugais. Fucharandono était alors le plus fameux Lonse de tout le pays. Après avoir professé trente ans la théologie japonnaise, il était parvenu à être regardé comme un oracle , et ses décisions passaient pour des vérités incontestables. Les bonses de Funay lui avaient mandé les progrès du Christianisme , et le danger qu'il y avait que cette rehgion étrangère ne prit entièrement le dessus, qu'ils ne voyaient point d'autre remède à un si grand mal, que sa profonde érudition , qu'il vint donc au plus tôt au secours des dieux et de leurs autels. Le docteur, sans se faire beaucoup prier, s'était rais en chemin sur cette lettre, et se flattant d'une victoire qui lui semblait facile, il se hâta de joindre son adversaire , qu'il apprit être sur le point de s'embarquer.

Le Roi, au nom de Fucharandono, parut un peu déconcerté : il vit bien quel était le dessein de ce bonse , et il a depuis avoué que quelque idée qu'il eût du père Xavier , il avait appréhendé de le commettre avec un homme qu'il croyait invincible. Le serviteur de Dieu s'aperçut de l'embarras du Prince , en devina la cause, et fit instance pour qu'on fit entrer le bonse. Le Roi assuré par la résolution que fit paraître le Saint , consentit à ce qu'il souhaitait , et Fucharandono introduit dans la chambre du Prince ,

après lui avoir rendu ses devoirs , prit sans façon et d'un air fort suffisant, la place que le père Xavier lui céda par modestie. Il regarda ensuite fixement son adversaire , et lui demanda s'il le reconnaissait? Le serviteur de Dieu répondit qu il ne se souvenait pas de l'avoir jamais vu. Alors Fucharandono faisant l'étonné : « cela est-il possible ! lui dit-il , tu ne te souviens » pas qu'il y a cinq mille cinq cents ans que nous )) trafiquions ensemble à Frénoiama ? je vois bien , » ajouta- 1 -il d'un ton moqueur, et regardant » l'assemblée avec un air triompbant , je vois » bien que j'aurai bon marché de cet bommey) là. » Le Saint aperçut aisément que le bonse tenait la transmigration des âmes. Pour le tirer de ses principes d'une manière qui fut à la portée de son auditoire , il lui rappela d'abord dans l'esprit ce qui est constant au Japon , à savoir qu'on comptait à peine mille ans depuis la fondation de la monarchie , et sur-tout que Frénoiama , il n'y avait que neuf cents ans , n'é tait qu'un désert.

Le bonse ne se tira point de là , et comme pour cacher son embarras , il se fut attaché à prouver que de ne pas se souvenir du passé était une punition des dieux pour avoir mal vécu , il ne s'aperçut pas qu'il mettait contre lui le Roi et toute la cour , et donnait au père un grand avantage pour détruire son système , aussi le Saint en sut-il bien profiter. Fucharandono n'a-

vançant donc point de ce côté- là , fit quantité de questions que la pudeur ne permet pas de rapporter; il espérait par-là se rendre favorables les courtisans qu'il savait être pour la plupart plongés dans les plus infâmes débauches. Mais ayant été trompé dans son attente , il battit quelque temps la campagne, comme un homme qui se perd , et enfin il s'emporta , de sorte que tout le monde en fut choqué. On l'avertit de faire réflexion que l'étranger , sans sortir des bornes de la modération , sans s'échauffer , sans rien dire qui ne fut dans le bon sens , prouvait solidement tout ce qu'il avançait , et donnait à ses objections des réponses qui satisfaisaient. Bien loin de profiter d'un avis si sage , Fucharandono parla avec tant de hauteur , que le Roi le fit chasser.

Il n'en fallait pas tant pour faire entrer en fureur tous les bonses ; ils ferment les temples, ils refusent les offrandes , ils publient que les dieux sont irrités : enfin ils viennent à bout d'émouvoir la populace. Les Portugais voyant les esprits disposés à un soulèvement général , et ne se croyant pas en sûreté dans une ville où l'autorité du Souverain ne serait plus respectée, rentrèrent dans leur navire , et s'éloignèrent de terre. Mais Gama faisant réflexion que le père Xavier était resté à Funay où leur retraite l'exposait à la fureur des bonses , il se mit , sans perdre de temps, dans la chaloupe, et courut

chercher le saint homme. 11 le trouva dans la maison d'un pauvre catéchumène , où quelques Chrétiens s'étaient assemhlés. L'apôtre les consolait , les animait au martyre , et ne cloutant point qu'on ne vînt incessamment pour l'égorger, il bénissait le ciel de lui avoir enfin accordé ce qui faisait , depuis si long-temps , l'unique objet de ses vœux. Gama n'omit rien pour l'obliger à chercher un asile dans son bord. Y pensez-vous, luidit le Saint? quoi! j'abandonnerais mon troupeau à la merci des loups ! a A Dieu » ne plaise que je déshonore ainsi mon minis- » tère , et que je donne lieu aux bonses de se » vanter qu'ils m'ont fait céder le champ de )) bataille. » Gama , touclié d'une grandeur d'ame si peu commune , se retira sans dire mot , rentra dans son navire , assembla ses officiers et ses associés, leur déclara la résolution du père Xavier , leur ajouta qu'il était dans le dessein de suivre jusqu'au bout la fortune du saint homme; que, pour eux, ils pouvaient prendre leur parti, qu'il leur cédait tout ce qui lui appartenait des effets du navire , et le navire même ; qu'ils avaient de bons pilotes , et qu'il ne s'était point engagé à les conduire en personne -, il finit eu disant qu'il allait mourir avec l'Apôtre, ou lui sauver la vie au péril de la sienne. Ce discours que Gama accompagna de quelques larmes, attendrit les Portugais. Ils eurent honte de leur fuite précipitée ; ils rapprochèrent le navire ,

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descendirent à terre , et rentrèrent dans la ville, déterminés à périr pour la conservation du père Xavier. On fut surpris à Funay de voir que la considération d'un seul homme eût obligé tant de riches marchands à s'exposer à tout , plutôt que de l'abandonner. Les fidèles en furent édifiés , les mutins intimidés , le tumulte cessa , et les bonses se virent encore une fois réduits à confier leur cause au hasard d'une dispute.

Ils eurent bien de la peine à en avoir l'agrément du Roi qui ne l'accorda , après bien des instances , qu'à des considérations fort dures. La principale était que ce qui serait une fois décidé à la pluralité des voix serait regardé comme certain , et qu'on n'y reviendrait plus. Les autres renfermaient de fort bons régleniens pour éviter le bruit, et mettre de l'ordre dans les questions et dans les réponses. Le lendemain de grand matin ; on vint avertir le Roi que Fucharandono paraissait dans la première cour du palais , à la tète de tous les bonses de Funay et des environs. Les historiens en font monter le nombre jusqu'à trois mille. Le Roi , pour se défaire de gens qui semblaient avoir d'autre dessein que de disputer , leur fit remontrer qu'il n'était ni raisonnable , ni même de leur honneur qu'ils fussent tant de gens contre un seul homme ; qu'il voulait bien néanmoins que Fucharandono entrât avec trois ou quatre de ses confrères , mais qu'il n'en souffrirait pas davan-

tage. Il fallut se soumettre , et à peine les bouses étaient entrés , que le père Xavier arriva avec encore plus d'appareil qu'au jour de sa première audience. Les Portugais le traitèrent comme ils eussent traité leur Souverain , et ne lui parlèrent qu'à genoux. Cette espèce de triomphe du Saint fit bien du dépit à ses ennemis : les discours qu'ils entendirent qu'on tenait dans l'assemblée , ne les chagrinèrent pas moins ; mais ce qui acheva de les déconcerter , ce fut l'accueil que le Roi fit au serviteur de Dieu. Ce Prince fit plusieurs pas pour recevoir le père , et l'ayant fait asseoir auprès de lui, il l'entretint quelque temps avec beaucoup de famiharité.

Enhn , on commença la conférence; elle roula d'abord sur l'existence et l'unité d'un Dieu. Le père Xavier prouva solidement l'une et l'autre. De là il s'étendit sur les principaux attributs de la Divinité , sur les mystères de l'Incarnation et du Verbe , et de la Rédemption des hommes, et, après avoir répondu aux objections qui lui furent faites, il insista fort sur le mérite de la foi et sur la nécessité des bonnes œuvres. C'était pour détruire certaines fables dont les bonses amusaient les peuples, en leur faisant accroire que , pour être heureux en l'autre vie, ils n'avaient qu'à emporter avec eux dans le tombeau des lettres de change , que ces imposteurs vendaient fort cher. Comme un des points de leur morale, quils avaient un plus

grand soin d'établir, était que les femmes naissaient maudites des dieux, on ne saurait dire ce qu'ils en tiraient par le moyen de ces billets , l'unique ressource , disaient-ils , qui restât au sexe pour éviter les tristes effets de la malédiction prononcée contre lui. On en demeura là pour le premier jour ; l'homme apostolique fut souvent interrompu par les applaudissemens de ses auditeurs , et il parut qu'il leur avait ôté comme un bandeau de devant les yeux. Ils furent surpris d'avoir été si long-temps les dupes de tant d'impostures grossières, et sur-tout d'avoir regardé et adoré comme des dieux des hommes morts , aussi faibles et plus vicieux que la plupart des autres.

Nous ne savons pas bien ce qui se traita dans la seconde séance ; le Portugais , dont je suis les mémoires , et qui était présent , avouait que presque tout avait été beaucoup au-dessus de sa portée. Il ajoute seulement que le père Xavier, surpris de la subtilité des questions qu'on lui fit , dit aux Portugais qu'il avait besoin , pour y répondre , d'un secours extraordinaire du ciel , et les pria de joindre leurs prières aux siennes. Ce marchand ajoute , qu'après que le Saint eut parlé , les bonses mômes furent surpris de la solidité de ses réponses , et se confessèrent vaincus. On passa ensuite à ce qui regardait les pauvres ; et les bonses prétendirent prouver que la conduite de Dieu à leur égard T. ï. 9

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était une démonstration qu'il les avait maudits. Le Saint réfuta si aisément, et d'une manière si plausible , tout ce raisonnement , en faisant voir que ce qu'on appelait les biens et les maux de la vie , n'étaient ni de véritables biens , ni de véritables maux, que ses adversaires furent encore contraints de se rendre. Comme on était prêt de se retirer, ces faux prêtres ne pouvant s'accorder entr'eux sur un point de doctrine, se querellèrent assez vivement , et en allaient venir aux mains , si on ne les eût fait soilir.

Sur le soir , le Roi qui voulait fmir ces conférences, alla prendre le père Xavier à son logis, et le conduisit au palais parmi les acclamations du peuple , après avoir fait avertir Fucbarandono de s'y rendre. D'abord tout se passa en excuses et en civilités réciproques : le Roi fut charmé de cette conduite des bonses, et il leur en témoigna de la satisfaction. Dès que chacun eut pris sa place, un bonse demanda au père, comment il accordait le péché originel, et la chute des anges avec la bonté infmie , la suprême sagesse, et la toute-puissance de Dieu? «Car en- » fin , dit-il , ou Dieu ])révoyait ces péchés , ou » il ne les prévoyait pas. S'il ne les prévoyait pas, » ses lumières sont bornées : s'il les prévoyait , » pourquoi n'a-t-il pas empêché ce qui devait » être la cause de tant de maux ? » Un autre prenant la parole , demanda jx)urquoi Dieu n'avait pas racheté le monde aussitôt après la déso-

béissance du premier homme , et ce qu'avaient fait ceux qui étaient morts avant Jésus-Christ , pour être frustrés d'une rédemption , qui a ouvert le ciel à tous leurs descendans?

Le père fut encore surpris sans être embarrassé de ces objections ; il savait ce que disent sur cela les pères et les théologiens , et ce que l'on trouve si souvent répété dans les apologies des anciens défenseurs du christianisme : à savoir , qu'il était de la gloire de Dieu , qu'il fut servi et adoré par des créatures libres et intelligentes , c'est-à-dire , qui connussent le bien qu'elles devaient pratiquer , et le mal qu'elles devaient éviter, et qui pussent prendre leur parti par une détermination libre et nullement forcée. Que notre intéiêt même demandait que cela fût ainsi ; nos mérites ne croissant qu'à mesure que nous usons bien de notre libre arbitre , et notre lx)nheur éternel étant la récompense de nos mérites , auxquels il faut qu'elle soit proportionnée. Que pour convenir de tous ces points , il suilisait d'avoir de la raison , et de supposer Dieu équitable. Que tous les maux qui ont suivi le péché du premier homme , et celui des anges , se réduisaient à deux sortes , au péché , et aux misères de la vie. Que Dieu en permettant l'un , et en nous envoyant les autres , ne faisait rien dont nous eussions droit de nous phiindre, puiscju'il nous donne assez de glaces pour pouvoir éviter le péché , et que les

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calamités présentes, si nous les souffrons avec patience , et avec une résignation parfaite à ses ordres, sont autant de degrés qui nous élèvent à une souveraine félicité. Quant au délai de la rédemption , qu'il n'avait apporté aucun préjudice à ceux qui avaient précédé le Rédempteur, par la raison , qu'on pouvait avoir part à cet inestimable bienfait, avant que ce grand ouvrage fût consommé. Le Saint prit de là occasion de parler des nations auxquelles l'Evangile n'avait pas été prêché d'abord. Il montra qu'elles étaient inexcusables de n'avoir pas adoré le vrai Dieu, puisqu'elles avaient la loi naturelle, dont l'exacte observation les aurait mises en état d'être éclairées des plus essentielles vérités de la religion, a Je suppose donc , ajouta-t-il , qu'un infidèle » cité au tribunal de Dieu , et obligé de dire )) pourquoi il n'a pas rendu à son Créateur les » hommages souverains qu'il lui devait, s'avise y> de répondre : Seigneur, je ne savais pas ce » que c'était que ces hommages que vous exi- )) giez de moi. Votre raison , lui dira Dieu , )) Yous apprenait une partie de vos devoirs , si )) vous les aviez remplis , je vous aurais fait » connaître les autres. Qu'aurait-il à répliquer? » Voilà où en seront tous ceux qui mourront )) hors de la véritable Religion ! » Toute l'assistance se récria dès que le Saint eut lini , et on l'admira d'autant plus , que d'abord on avuit cru sans réponses les dillicultés qui lui avaient élé j)r(>posécs.

Personne ne doutait qu'à ce coup les bonses ne se rendissent ; mais leur oLsUnatiou et l'endurcissement de leur cœur leur tenant lieu de raisons, ils passèrent à des excès, dont on eut honte pour eux. Ils niaient tout , jusqu'aux principes : et ils ne s'apercevaient pas q^iie le père tirant avantage de ce qu'ils avançaient inconsidérément , les faisait tomber en de continuelles contradictions. Enfin , le Roi se lassa et leur fit imposer silence 5 il s'éleva aussitôt parmi les courtisans un petit sourire accompagné de quelques railleries , dont les bonses se tinrent étrangement offensés; ils s'en plaignirent au Roi. Quoi y Seifjneur , lui dirent- ils , vous souffrez qu'on nous insulte en votre présence ? Alors le père Xavier prit la parole , et par son entremise il se fit une espèce d'accommodement, qui engagea tout de nouveau à disputer. Mais on ne proposa rien de fort considérable , et le Roi ne •vit pas plus tôt les bonses sur le point de retomber dans leur premier désordre , que se levant sans dire mot , il prit le père Xavier par la main , et le ramena chez lui.

Tel fut le succès de ces fameuses disputes de Funay : la véritable Religion y triompha d'une manière bien éclatante , mais le saint Apôtre n'en recueillit point le fruit : et le Roi ne se déclarant point , aucun des courtisans ne parla d'embrasser une loi à laquelle ils venaient tous de donner hautement la préférence sur toutes

les autres : Le vinglièrae de novembre , le serviteur de Dieu alla dire le dernier adieu au Roi , et fit encore tout ce qu'il put pour engager ce Prince dans les voies du salut; mais il n'en put tirer que des larmes et des soupirs. Dès le même jour on leva l'ancre. Matthieu et Bernard , ces deux Cangoximains si attachés au père Xavier, s'embarquèrent avec lui. Le premier mourut presque en arrivant à Goa , Bernard passa en Europe , alla jusqu'à Rome , puis s'étant retiré en Portugal , il entra dans la compagnie de Jésus, et linit saintement ses jours au collège de Conimljre.

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