LIVRE SECOND
I. On s'était bien attendu que le Roi de Bungo ne se déterminerait pas aisément à embrasser le Christianisme. Le penchant qu'il avait au plaisir , sa passion pour les sales voluptés de la chair, la crainte d'une révolution , le crédit des bouses , les préjugés de la naissance , tout cela formait à sa conversion un obstacle qu'on prévoyait devoir long -temps durer. Mais personne ne se fut avisé de croire que ce Prince , qui avait de la résolution , un esprit ferme et droit^ €t de grands principes de religion , fût capable d'une conduite aussi peu suivie , que celle qu'il tint après le départ du père Xavier. Fondant des maisons des bonses , se déclarant pour la plus abominable secte du Japon , en étudiant les principes , en pratiquant les maximes ; tandis qu'il appelait et établissait des missionnaires , qu'il se faisait le protecteur des Chrétiens , qu'il prenait tous leurs intérêts en main , et qu'il permettait à ses enfans d'emljrasser leur religion. Malgré cela , Dieu le combla de prospérités ; il ne le laissa pas même s'égarer trop loin dans la voie de son cœur , et ce qui est plus surprenant , il ne dédaigna pas de se servir de lui pour l'établissement de son culte dans ces îles.
Cependant le P. Xavier sur reslhne que les Japonnais lui avaient paru faire de la sagesse des Chinois, s'était persuadé que l'idolâtrie tomberait d'elle-même au Japon , s'il pouvait l'exterminer de la Chine. Tournant donc toutes ses pensées du côté de ce vaste empire , il communiqua son dessein à Jacques Pereyra son ami, le plus riche marchand qui fût alors dans les Indes-, mais qui avait le cœur infiniment audessus de sa fortune , et un zèle pour le progrès de la foi qui convenait plus à un apôtre , qu'à un homme de sa condition. Le Saint trouva Pereyra si disposé à le seconder de tout son pouvoir , qu'il le fit nommer Ambassadeur du Yice-Roi à la cour de Pékin, mit tout son bien aux frais de ce voyage , et en magnifiques présens pour l'Empereur , les Princes et les principaux mandarins de l'empire. Les préparatifs d'une expédition , sur laquelle le saint Apôtre fondait l'espérance qu'il avait conçue de convertir tout l'Orient à la foi , se firent avec une diligence increvable , et rien ce semble ne devait faire obstacle à une entreprise si bien concertée, lorsque la jalousie de Don Alvare, comte d'Alayde , Gouverneur de Malaca , renversa en un moment de si beaux projets, et réduisit Pereyra presque à la mendicité.
Le P. Xavier ne se rebuta point d'un con- Ire-lemps si imprévu -, à la vérité il n'omit rien pour faire prendre au comte d'Atayde des sen-
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timens plus raisonnables , mais n'ayant pu rien gagner sur un cœur que l'avarice et l'envie possédaient entièrement , il excommunia ce malheureux , prédit Ja terrible vengeance que Dieu tirerait de son crime , et s'embarqua sur un vaisseau qui faisait voile vers Saucian , île déserte à la vue de la Chine. Il espérait y trouver quelque occasion favorable pour se faiie débarquer à Canton ; mais après avoir vu rompre toutes les mesures qu'il avait prises pour l'exécution de son dessein , il mourut d'une lièvre violente dans une cabane ouverte à tous les vents , et presque sans aucun secours. Ainsi finit ce grand homme devant qui toute la terre était en silence , pour appliquer à l'apôtre de l'Orient ce que l'Ecriture a dit du conquérant de l'Asie , après avoir étendu l'Eglise romaine plus de six mille lieues au-delà de ses anciennes bornes , et fait entrer dans le troupeau de Jésus-Christ plus d'infidèles , que tous les sectaires de son siècle , si fécond en ces sortes de monstres , n'en avaient séparé de fidèles. Il semble qu'une mort si obscure ne devait pas terminer une vie aussi éclatante. Mais ceux qui jugeront des choses selon les lumières de la foi , trouveront bien de l'éclat dans cette obscurité apparente , et avoueront qu'une telle fin était due, et convenait au disciple d'un Dieu naissant dans une étable , et mourant sur une croix.
Ayant que de partir de Malaca pour Sanciau,
le saint apôtre voulant tenir parole au Roi de Bungo , à <}ui il avait promis des missionnaires, avait fait partir pour le Japon le P. Ballhasar Gago , Edouard de Sylva , et Pierre d'Alcaceva , qui n'étaient pas prêtres. Ils arrivèrent au mois d'Août à Funay , le P. Gago présenta au Roi des lettres et des présens du Vice-Roi des Indes , et Civandono les regardant comme un effet de la reconnaissance du P. Xavier, y parut trèssensible. Quelques jours après les trois nouveaux missionnaires firent le voyage d'Amanguclii , à dessein de conférer avec le P. de Torrez , et de prendre tous ensemble des mesures pour agir par tout d'une manière uniforme. Dès qu'ils furent arrivés, on commença par faire une assemblée des plus distingués d'entre les Chrétiens , parce qu'on était bien aise d'avoir leur avis sur diverses choses. Après plusieurs conférences , on régla qu'on s'attacherait à soulager les pauvres de toute la ville , sans en excepter même les infidèles : qu'on établirait des hôpitaux , qu'on en donnerait la direction , et que Ton confierait la distribution des aumônes à ceux des fidèles , que leur vertu et leur naissance faisaient plus considérer dans la ville. Il fallait cela pour ôter aux bonses un prétexte de publier , comme ils faisaient déjà partout, qu'on n'embrassait le christianisme qii'afin de s'exempter de leur faire des aumônes ; les pères firent ensuite leurs réglemens particuliers , ils furent toujours depuis in-
violablement gardés , et l'on ne peut dire combien l'uniformité , qu'ils produisirent dans la manière de prêclier l'Évangile , contribua aux progrès de la religion.
Ce progrès était déjà fort considérable , et jamais surprise ne fut pareille à celle des nouveaux ouvriers, lorsqu'ayant un peu pratiqué les fidèles d'Amanguclii , ils eurent découvert les trésors de grâces dont Dieu avait enrichi cette église naissante. Sur-tout ils ne revenaient point de l'étonnement que leur causait la vue de ces fiers courtisans , qui , à peine régénérés dans les eaux du baptême , semblaient n'avoir plus d'autre ambition que de s'abaisser au-dessous des plus pauvres. Tous se portaient à des austérités qu'on avait de la peine à modérer. Les religieux les plus dégagés de la chair et du sang ne sont pas plus détachés de leurs proches , que ces nouveaux Chrétiens l'étaient de leurs parens idolâtres. Les biens étaient en quelque façon communs entr'eux , et les riches ne se regardaient que comme les économes des pauvres ; mais ce qui marquait plus (jue toute autre chose combien l'esprit de Dieu régnait dans cette chrétienté, c'est que l'on y admirait une vuiion, une paix , une charité , qui charmaient les inlidèles mêmes.
Tout étant réglé comme je l'ai dit , le P. de Torrez retint avec lui Edouard de Sylva , et Laurent, ce jeune Japonnais, que le P. Xavier
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avait reçu dans la compagnie. Le P. Gago parlit pour Funay avec Fernandez ; et Pierre d'Alcaceva fut renvoyé aux Indes pour informer les supérieurs du besoin qu'on avait de missionnaires au Japon. 11 est vrai , que parmi les fidèles Japonnais , la plupart étaient catéchistes , et Dieu donnait tant de bénédictions au zèle de ces néophytes , qu'en mil cinq cent cinquantequatre , on comptait jusqu'à quinze cents personnes baptisf^es dans le royaume d'Arima , où aucun prêtre n'était encore entré. Rien n'était plus ordinaire que de voir des familles entières recevoir tout à-la-fois le baptême. Naylondono , gouverneur d'Amanguchi s'étant fait Chrétien , plus de trois cents personnes , ses alliés , ou ses vassaux suivirent aussitôt son exemple. Mais rien ne contribua davantage à la conversion des infidèles , que ce qui arriva à deux bonses fort célèbres dans tout l'empire.
Ils étaient venus de Méaco à Amanguchi à dessein de voir les docteurs étrangers , dont on parlait déjà dans tout le Japon , et pour s'opposer au progrès de l'évangile. Leur réputation attira l'attention de toute la ville , et les premières conférences qu'ils eurent en public avec le P. de Terrez , quoique la vérité y eût triomphé, ne diminuèrent point l'estime qu'on avait pour eux. D'ailleurs la modération qu'ils faisaient paraître en toute occasion , leur douceur et leur honnùleté , donnaient un grand relief à leur mé-
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rite , et les missionnaires n'avaient point encore eu d'advei-sfiires «ju'ils dussent tant redouter , ni dont ils souliailassent j)lus la conversion. Un jour que le P. de Terrez precliait dans une place de la ville , les deux lx)rises vinrent à leur ordinaire lui proposer de très-bonnes diilicuités ; le père y répondit de manière qu'ils n'eurent rien à répliquer. Après quoi continuant son discours, et ayant cité un passage de saint Paul , un des deux bonses lui demanda ce que c'était que ce Paul, sur l'autoiité duquel il faisait tant de ibnds. Le père , avant que de répondre , raconta en peu de mots toute l'bistoire de l'Apôtre des gentils. Il avait à peine fini , que le bonse prenant la parole : « Ecoutez , Japonnais , s'écria-t-il , )) je suis Chrétien ; et puisque j'ai imité Paul » persécuteur, je veux l'imiter Apôlre. Et vous, » mon clier compagnon , dit-il, en s'adressant » à son confrère , suivez mon exemple , et puis- » que jusqu'ici nous avons été de société })our )) combattre cette sainte Religion , il faut (jue » désormais nous allions ensemble l'annoncer à )> ceux qui ne la connaissent point. Je prendrai )) le nom de Paul , prenez , vous , celui de Bar- » nabé son associé , à la publication de la loi » sainte. » Disant ces mots , il se jette aux pieds du P. de Torrez , son compagnon en fait de même , et tous deux sont baptisés à l'instant.
Dès qu'ils furent en état de travailler au salut des âmes , ils tinrent la parole qu'ils a> aient
puLliquemeiit donnée. Paul sur-tout s'étudia tellement à se former sur son patron, qu'on peut dire qu'il était comme une copie vivante du docteur des nations. Tout ce que la pénitence a de plus austère n'était pas trop rigoureux pour lui, sans cesse on le voyait avec Barnabe , parcourant les bourgs et les villages , et semant le grain de la parole de Dieu avec des fruits inconcevables, auxquels Dieu coopéra souvent par des miracles.
Tandis que ces choses se passaient à Amanguchi , les bonses de Funay , après bien d'inutiles efforts pour décrier les missionnaires qui travaillaient dans le Bungo , s'avisèrent de répandre par-tout que la loi des Chrétiens ne différait de la religion du pays, que par quelques pratiques extérieures, et de nulle conséquence. Ils tachèrent sur-tout de persuader que leur morale ne le cédait en rien à la morale chrétienne , mais le père Gago, Fernandez et Laurent , s'étant appliqués à faire connaître l'essentielle différence qu'il y a entre l'Évangile et les sectes du Japon, ce nouveau stratagème, qui d'abord avait assez réussi , n'eut point de suites.
II. Une révolte, qui mit le Roi en danger de sa vie , et dont ou accusa les bonses d'être les auteurs , fit courir un plus grand péril au Christianisme. Le bonheur et la résolution de Civandono le tirèrent de ce mauvais pas : il marclia contre les rebelles avec une fermeté qui les
étonna et leur fit tomber les armes des mains. Il se saisit lui-même des chefs, et les ayant fait punir selon la rigueur des lois , le calme fut bientôt rendu à l'état. Fernandez fit paraître en cette occasion une intrépidité dont on voit peu d'exemples. Le Roi enfermé , et en quelque façon assiégé dans son palais , ne savait sur qui il devait compter. Il ne faisait pas plus sûr pour les missionnaires de se montrer dans une ville où tout était armé autant contr'eux que contre le Souverain. Fernandez, persuadé que le plus grand service qu'on put rendre au Roi , dans cette occasion , était de l'instruire de l'état des choses , et convaincu que le bien de la religion demandait qu'il risquât sa vie pour un Prince qui en était l'unique soutien dans le Japon , passe généreusement au travers des troupes rebelles , entre chez le Roi , lui donne avis de tout ce qui se passe , et le met par-là en état d'agir contre les séditieux. Cette action et le zèle que les Chrétiens firent éclater pour leur Prince , ne servirent pas peu à confirmer Civandono dans les sentimens d'estime et d'affection où il était à l'égard du christianisme. Il assura même après sa victoire , qu'il croyait en être unicpiement redevable au Dieu que le père Xavier lui avait annoncé , et que dans le fort du péril il avait mis en lui toute sa confiance , comme Fernandez le lui avait recommandé.
La tranquillité était à peine rétablie dans ce T. L 10
royaume , qu'on y apprit des nouvelles bien affligeantes du Naugato. Il y avait près de quatre ans que Facharandoiio , frère puîné de Civandono , gouvernait cet état plutôt en père qu'en Roi. Amanguclii , sous une domination si paisible , avait bientôt réparé ses ruines , et était devenu plus ilorissant que jamais. Le Roi , au milieu d'une paix si profonde , n'était pourtant pas sans inquiétude. Depuis son avènement à la couronne, il n'avait encore pu réconcilier deux seigneurs de sa cour, dont il prévoyait bien que la division ne pouvait manquer de causer tôt ou tard de grands désordres. Ce qu'il avait appréhendé arriva , l'orage qui grondait depuis si longtemps , creva tout-à-coup ; chacun prit parti , et avant que le Roi eût pu pourvoir à la sûreté de la ville , il s'y trouva deux armées toutes prêtes à s'entr'égorger. Le pauvre Prince se vit donc obligé d'attendre , dans son palais , quelle serait l'issue de cette guerre. Elle fut bien funeste ; on en vint aux mains dans toutes les places et dans toutes les rues d'Amangurhi , et après que de part et d'autre on se fut lassé de répandre du sang, quelques soldats ayant mis le feu à plusieurs quartiers de la ville, en moins de rien , plus de dix mille maisons furent réduites en cendre. Un spectacle si triste désarma les plus mutins, et l'on ne songea plus qu'à garantir de l'incendie ce que les flammes n'avaient point encore consumé. Mais Amanguchi n'avait
pas expié tous ses crimes , et la Justice divine ne jugea pas à propos de différer plus longtemps la vengeance qu'elle en voulait tirer.
Un mois était à peine écoulé , que Morindono , Prince voisin de Sacai , jeune et entreprenant , voulant profiter du désordre où se trouvaient les affaires de Naugato , vint camper à une lieue d'Amanguchi , où il reçut bientôt un renfort très-considérable que le. Roi de Cliicugen et quelques autres Princes du Ximo lui envoyèrent. Il n'y avait qu'une victoire qui pût préserver le Naugato d'une invasion ; car outre l'état où était réduit ce royaume , on ne sait ce que c'est au Japon que de faire traîner les guerres en longueur ; temporiser , demeurer dans un camp des mois entiers, faire des marcbes précisément pour s'observer , s'enfermer dans des lignes , faire des trancliées , aller à la sappe , tout cela n'est guère du goût des Japonnais. Ils ne l'ignorent pas-, mais ils le pratiquent rarement : les querelles entre les Souverains se terminent à peu près comme les différends entre les particuliers , et les plus grandes révolutions sont souvent le fruit d'un coup de main. Cela vient encore de ce qu'il y a peu de villes fortes dans cet empire , et de ce que les tremblemens de terre , qui y sont fort fréquens , obligent à ne se servir que de bois pour la construction des maisons. Le vernis et les peintures, qui rendent les maisons des personnes aisées si riantes
et si propres , et qui les conservent contre les injures de l'air , produisent encore un autre inconvénient : c'est que quand le feu a pris à cette gomme , il n'est presque pas possible d'en approcher pour l'éteindre , et souvent il ne faut qu'une maison en feu pour brûler toute une ville.
Pour revenir , Facliarandono comprit bien qu'il ne fallait pas attendre , dans une place à demi ruinée , un ennemi puissant. Il leva donc des troupes , et alla présenter la bataille à Morindono qui ne la refusa point. Il avait une armée fort leste , et celle du Roi , formée à la bute , n'était ni aguerrie , ni disciplinée. Aussi futelle aisément défaite , et l'infortuné Facharandono perdit , dans un seul combat, la couronne et la vie. Morindono profitant de sa victoire , entra dans Amanguclii qui ne fit point de résistance , en permit le pillage à ses soldats , et passa au fil de l'épée tout ce qu'il trouva les armes à la main. Les Chrétiens , dans ce massacre, furent encore moins épargnés que les autres , et les missionnaires eurent bien de la peine à se sauver dans le Bungo , où une nouvelle révolte les fit bientôt rentrer dans le danger auquel ils venaient d'échapper. Une ligue fort secrètement tramée entre plusieurs grands de la cour, éclata tout- à-coup; mais la précaution que prit le Roi de s'enfermer avec tous ses trésors dans une forteresse qu'on croyait inaccessible,
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obligea les rebelles à se désarmer, pour n'avoir pas sur les bras toutes les forces du royaume. L'état commença dès-lors à jouir d'une paix qui dura long-temps , et qui fut très-avantageuse au christianisme.
III. Cependant , Pierre d'Alcaceva , que le père de Torrez avait renvoyé aux Indes pour solliciter un renfort d'ouvriers apostoliques , était arrivé à Goa avec un gentilhomme du Roi de Bungo , qui allait de la part de son maître appuyer auprès du Vice-Roi des Indes la demande du missionnaire. Dom Alphonse de Norogaa, qui gouvernait alors les Indes, ayant reçu les lettres que Civandono lui avait écrites, fut surpris des avances que ce Prince y faisait en faveur de la religion , et dans le moment , le père Melchior Nugnez , provincial des Jésuites, étant entré dans sa chambre : <c Que faites-vous aux Indes , mon » père , lui dit-il ; suivant ce que me mande » le Roi de Bungo , quand vous iriez tous au 7) Japon , vous ne seriez pas encore assez pour 7) recueillir l'abondante moisson qui s'y prépa- » re. )) Rien ne pouvait être plus au gré du père Nugnez , que ce discours du Vice-Roi. « Mon- » seigneur , répondit-il , je venais pour consul- » ter Votre Excellence sur ce voyage que je me » sens fort porté à entreprendre. » Or, voici ce qui avait fait naître cette pensée au P. Nugnez.
Fernand Mendez Pinto , Portugais , un des plus fameux négocians de toute l'Asie , qiii avait
été fort lié avec le père Xavier, et qui s'était trouvé avec le Saint à la cour du Roi cleBungo, las de mener une vie errante et toujours agitée, songeait à repasser en Portugal , pour jouir tranquillement dans sa famille des biens qu'il avait amassés dans TOrient. Avant que de s'embarquer , il voulut mettre sa conscience en repos , et fit une confession générale au père Nugnez. Ce père, après l'avoir entendu , s'entretint quelque temps avec lui des grandes vertus , des prophéties et des miracles du père Xavier. Tout en retentissait alors, parce qu'on avait reçu nouvelle que le corps du Saint , demeuré incorruptible malgré la chaux vive où on l'avait enterré par deux fois, devait arriver incessamment à Goa. Il y arriva en effet conduit par Pierre d'Alcaceva, un autre Jésuite , le gentilliomme du Roi de Bungo , et Jacques Péreyra , et il fut reçu dans cette capitale de l'empire portugais dans les Indes , avec une pompe digne d'un Apùlre , que le ciel semblait prendre plaisir à illustrer tous les jours par les plus étonnans prodiges.
Pinto , après avoir raconté au père Nugnez tout ce qu'il avait vu faire de plus merveilleux au serviteur de Dieu , fit tomber la conversation sur l'éminente sainteté des fidèles Japonnais, et sur les dispositions admirables qu'avait toute cette nation à embrasser le Christianisme. Voyant que ce discours faisait impression sur l'esprit de son confesseur, et se sentant lui-même
extraordinairement ému : (c Ah ! mon père s'é- » cria-t-il, comme s'il eût été inspiré, seriez-vous y) bomme à aller au Japon? Je vous y accom-r )) pagnerais volontiers, et que je serais heureux, )) si Dieu me faisait la grâce d'y répandre mon » sang pour la gloire de son saint Nom ! » Le père , surpris de ce qu'il entendait , douta quelque temps si Pinto parlait sérieusement. Pour s'en éclaircir , il lui proposa les difficultés d'une telle entreprise , et les exagéra le plus qu'il lui fut possible. Pinto, après y avoir un peu pensé, répondit que rien ne l'arrêterait, qu'il prévoyait tout : que son intention était d'envoyer deux mille écus en Portugal à quelques parens pauvres qu'il y avait, de fonder un séminaire à Amanguchi, d'où la foi pourrait se répandre dans tout le Japon , et d'employer le reste de son bien en aumônes, aux frais du voyage; et en de magniliques présens, qu'il avait dessein de faire aux: Princes japonnais , qui lui paraîtraient les mieux disposés à favoriser les Chrétiens.
Le provincial , après avoir donné à son pénitent le temps de réfléchir encore sur ce qu'il proposait, et pris les avis de tout ce qu'il y avait à Goa de peisonnes zélées et prudentes , crut que Dieu l'appelait au Japon ; le discours du Vice-Roi le condinia plus que toute autre chose dans cette pcînsée , et dès le jour même il commença à ])rendre des mesures pour son départ. 11 nomma un vice-provincial en sa place , régla
aat) HtSTO:tiE
toutes choses clans les missions des Indes, prit pour raccompagner le père Gaspard Viléla , et quelques jeunes religieux , qui n'étaient pas prê- ,tres , et s'embarqua avec Pinto , que Dom Alphonse de Norogna avait nommé son Ambassadeur vers le Roi de Bungo. Ils arrivèrent à Malaca le cinquième de juin mil cinq cent cinquantequatre , et ils ne purent en partir pour le Japon qu'au mois d'a\ ril de l'année suivante. Leur navigation fut longue et périlleuse. Plusieurs tempêtes les assaillirent coup-sur-coup , et mirent leur vaisseau en si mauvais état , qu'ils furent contraints de relâcher à la Chine. Le père Nugnez y reçut des lettres de Goa , par lesquelles on lui mandait que sa présence était nécessaire aux Indes. On lui en rendit aussi une de saint Ignace , dans laquelle le saint fondateur témoignait qu'il n'était pas à propos que les provinciaux des Indes entreprissent de ces longs voyages qui les empêchaient de veiller aux affaires dont ils étaient chargés. Sans doute que la mort des pères Xavier et Barzée , arrivée presque en même temps , avait fait juger à Rome ^ que les missions des Indes , ayant fait tout d'un coup deux pertes aussi considérables , avaient besoin de la présence d'un supérieur général , et sur-tout d'un homme du mérite du père Nugnez. Quoiqu'il en soit , ces nouvelles et les traverses que le provincial avait eu à essuyer depuis son départ de Goa, le faisaient songer à
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reprendre la route des Indes , lorsqu'Edouard de Gama étant venu mouiller dans le port où il était arrêté , lui rendit une lettre du Roi de Firando.
Ce Prince avait appris que le père Nugnez était eu chemin , et savait le crédit que sa naissance , son mérite et son emploi lui donnaient parmi les Portugais : il crut que pour attirer dans ses ports des marchands de cette nation , il fallait engager ce missionnaire à faire un établissement dans son royaume. Rien n'était plus obligeant que la lettre dont il avait chargé Gama, il laissait même entrevoir qu'il n'était pas éloigné de se faire Chrétien , et il représentait de quelle conséquence c'était pour l'établissement de la religion des Européens , qu'on ne négligeât point les offres avantageuses qu'il faisait. Ces avis déterminèrent le provincial à passer outre malcré les lettres de Goa et celle de son Général -, il prit donc la route de Firando ; mais les vents contraires le forcèrent de tourner du côté de Bungo , il débarqua à un port qui n'est pas loin de Figen , et se rendit par terre à Funay. Le Roi de Bungo n'était pas encore rentré dans sa capitale depuis la dernière conspiration dont j'ai parlé , mais il ne tarda pas à s'y rendre dès qu'il sut que le successeur du père Xavier y était arrivé. On dit que le père Nugnez fit son entrée avec autant de magnificence , et fut reçu chez le Roi avec autant d'appareil que le père
Xavier au jour de sa première réception dans Funay. Civandono dit au missionnaire en l'embrassant tendrement , qu'il lui semblait voir le père François , qu'il avait aimé comme un autre lui-même , et dont il venait d'apprendre la mort avec bien du chagrin. Ensuite prenant le père Nugnez par la main , il le fit entrer dans son cabinet avec Fernandez. Ils y furent au moins deux heures , et l'on ne parla que de religion ; il ne se peut rien de plus fort que ce que le père dit au Roi par la bouche de Fernandez pour l'engager à se déclarer ouvertement , puisqu'il était convaincu des vérités qu'on lui avait prêchées , et il parut bien par les fréquens sou- ])irs qui échappèrent à ce Prince, qu'il était louché. Mais il lâclia de convaincre le père , qu'il n'était ni de la prudence , ni de l'intérêt de la religion, qu'il fît sitôt cette démarche, qu'il la ferait quand il en serait temps , et qu'il se tenait bien assuré, que Dieu qui connaissait la droiture et la sincérité de ses intentions, disposerait les choses de telle manière qu'elles tourneraient à sa gloire.
Après cet entretien , le père Nugnez ne voyant rien qui demandât sa présence à Funay , se mit en devoir d'aller trouver le Roi de Firando ; mais comme il se disposait à ce voyage , il tomba dans une langueur <[ui , l'obligeant à retourner aux ï.ides , sans avoir converti un seul idolâtre , lui lit comprendre qu'il aurait fait plus sagement
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de se rendre aux ordres de son supérieur , que d'écouter un zèle qu'il devait soumettre à l'obéissance. Il a depuis fait de grandes choses aux Indes , mais Dieu ne le voulait pas au Japon , et il ne permit pas même que rien réussît de ce qu'il avait projeté. Car, toutes ces grandes espérances que Pinto lui avait données de fonder un sémi^ naire , et de se consacrer lui-même au salut des Japonnais , s'en allèrent en fumée. Il y eut plus , touchant Pinto : mais pour achever le récit de ce qui regarde ce fameux aventurier, il est bon de reprendre la chose de plus haut.
La nuit qui précéda son départ de Goa , le P. Nugnez, et ceux qui devaient l'accompagner au Japon , s'étant retirés dans une chapelle consacrée à la Sainte-Vierge , y renouvelèrent leurs vœux , comme il se pratique tous les six mois chez les Jésuites. Au milieu de la cérémonie, Pinto , qui ne quittait point les missionnaires , se trouva saisi d'un sentiment de dévotion assez extraordinaire , et sans se donner la peine d'examiner à quoi il allait s'engager ; dès que tous les religieux eurent récité la formule de leurs vœux , il se mit à la réciter aussi à haute voix. Quelqu'un voulut l'arrêter ; mais le provincial ayant fait signe de la main qu'on le laissât achever , il la prononça juscju'au bout , et y ajouta un quatrième vœu , par lequel il consacrait sa personne et ses biens à la mission du Japon. Quand il eut Uni, le provincial déclara qu'il re-
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cevait sa profession ; toutefois , comme Pinto était Ambassadeur du Vice -Roi, il fut résolu qu'il ne changerait point son habit , qu'après qu'il se serait acquitté de son ambassade.
Quelques heures après la cérémonie, chacun s'étant retiré pour prendre un peu de repos, on s'aperçut que Pinto n'était point avec les autres ', on le chercha et on le trouva dans la chapelle, à genoux devant une statue de la Vierge, tirant les bagues dont il avait tous les doigts garnis, et les mettant dans ceux de l'enfant Jésus , que la Vierge tenait entre ses bras. Cette ferveur dura tout le voyage ; Pinto ne bougeait point des hôpitaux, et l'on voyait avec étonnement un des plus opulens particuliers de l'Asie, devenu en un moment pauvre pour Jésus-Christ , s'appliquer avec charité et avec humiUté à rendre aux malades les services les plus bas. Il n'y avait pas jusqu'aux infidèles qui ne fissent sur une conduite si édifiante des réflexions très-avantageuses à la véritable Religion.
Mais Pinto , ainsi qu'il arrive à ceux qui commençant à goûter Dieu , veulent marcher sans guide dans la voie de la perfection , avait pris un mouvement de dévotion sensible pour une inspiration céleste , et sans consulter ni ses forces ni son courage , s'était engagé à plus qu'il ne pouvait tenir. Il soupira bientôt après la liberté , dont il avait fait à Dieu un sacrilice si généreux, et comme il ne fut pas possible de
lui faire reprendre ses premiers senlimens , il fallut enfin le dispenser de ses vœux. Il retourna aux Indes avec le P. Nugnez , et quelque temps après il repassa en Portugal. Il y fit imprimer une relation de ses voyages , qu'on lit avec bien du plaisir , et qui a été traduite en plusieurs langues. Mais il s'est bien donné de garde d'y apprendre au public l'aventure dont je viens de parler.
IV. Le P. Nugnez ne laissa point avant son départ de rendre ïin service fort considérable au Japon en recevant dans la compagnie , et en laissant sous la conduite du P. de Torrez trois jeunes Portugais qui l'avaient suivi au Japon ; et qui ne s'attendaient peut-être pas en y venant trafiquer , d'y être des iiégocians du royaume des deux. Il y avait parmi eux un gentilbomme nommé Louis Almeïda qui , ayant de bonne beure quitté ses études , était passé aux Indes pour réparer par le négoce ce qui lui manquait du côté de la fortune. Il savait la cliirurgie en perfection , et il parut bien dans la suite que ce n'était pas sans iin dessein caclié de la Providence , qu'il avait cultivé cet art. En effet , la réputation où il était d'y exceller lui donna moyen de faire de grandes conversions , et quoiqu'il eût assez peu de lettres , il fut toujours regardé avec justice comme un des plus illustres ouvriers de l'église du Japon. Avant que d'entrer en religion , il employa cinq mille écus,
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qu'il avait apportés des Indes , à bâtir dans Funay deux hôpitaux , l'un pour les lépreux , et l'autre pour les enfans que leurs parens ne pouvaient pas nourrir, et cette action de charité plut tant au Roi de Bungo , qu'il fonda ces mêmes liôpitaux avec une libéralité digne de lui. On peut juger si , avec tant de secours , le christianisme était florissant dans ce royaume. Il est vrai qu'il ne se pouvait rien ajouter à la ferveur des nouveaux fidèles; aussi méritèrentils que Dieu confirmât leur foi par des miracles ; je n'en rapporterai que deux. Un Chrétien voyant sa fille attaquée d'une maladie qui venait de lui enlever son fils , fut inspiré de s'adresser à Dieu pour obtenir de sa seule bonté , ce qu'd n'espérait plus des remèdes : il dit à sa fille de mettre toute sa confiance en la divine miséricorde ; il fit ensuite sa prière , mais avec «ne foi si vive , qu'il mérita d'être exaucé ; dès le lendemain la malade fut parfaitement guérie. L'autre miracle a quelque chose de plus singulier : parmi les catéchumènes , il y en avait un qui était né aveugle , le sacrement de la régénération en lui dessillant les yeux de l'ame , lui ouvrit ceux du corps.
V. Cependant le Roi de Bungo se trouvant paisible dans son royaume, songea à venger la mort du Roi de Naugato son frère. Il fit ses préparatifs si secrètement qu'il parut en campagne avec soixante mille hommes , avant que Morin-
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dono sut qu'il armait. L'usurpateur surpris n'eut pas assez bonne opinion de lui-même pour croire qu'il pût tenir tête à un Prince de lu ré})utation de Civandono. Il se retira dans les montai^nes où on l'aurait bientôt affamé , si le daiiy n'eût . offert sa médiation pour un accommodement. La paix se fit au grand avantage du Roi de Bungo. Morindono demeura Roi de Naugato ; mais ce fut en cédant à son ennemi quatre royaumes, dont une partie était à lui , et l'autre avait armé en sa faveur , et qui étant tous aux environs de Bungo , faisait à Civandono un fort grand état. La religion profita de ces succès de son protecteur ; car elle ne tarda pas à s'établir dans toutes ces nouvelles conquêtes.
D'un autre côté le Roi de Firando ne cessait point de demander des prédicateurs de l'Évangile , et faisait toujours espérer sa conversion. Enfin , le P. Gago lui fut envoyé avec Fernandez , et cet illustre Paul qui de bonse était dévenu un zélé missionnaire. Il s'en fallut bien que le Roi leur parût dans les dispositions où ils croyaient le trouver, ce Prince intéressé avait ses vues ; mais ses sujets ne demandaient <juVi être instruits, et en très-peu de temps la chrétienté du Firando fut une des plus ferventes et des plus nombreuses du Japon. Ce qui contribua le plus à cet heureux succès , fut la conversion d'un Prince de la maison royale, qui le premier de tous embrassa le christiaiiisme avec
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la Princesse sa femme, et le Prince son frère* Il prit au baptême le nom d'Antoine , et les relations de ce temps-là nous le représentent comme un apôtre toujours rempli d'un zèle dévorant pour la propagation de la foi, qu'il prêchait lui-même avec une ardeur que rien ne fut jamais capable de rallentir. Il possédait deux îles , Tacuxima et Iquizeuqui. Il y mena les missionnaires , et il les seconda si bien , en instruisant lui-même ses vassaux , qu'en moins de deux mois, on comptait dans ces îles jusqu'à quatorze cents Chrétiens , pour lesquels le Prince fit bâtir plusieurs églises à ses frais. Sur ces entrefaites, Paul tomba malade, et jugeant d'abord que Dieu le voulait appeler à lui , il témoigna qu'il souhaitait de mourir entre les bras du P. de Torrez. Il n'y avait pas encore de danger à lui faire entreprendre le voyage , et il y aurait eu de la dureté à lui refuser cette consolation. On le mit sur un bâtiment qui allait à Funay , où à peine fut-il rendu , qu'ayant reçu tous les sacremens de l'Église , il alla jouir dans le ciel de la récompense due à ses travaux , et à son éminente vertu, que Dieu avait autorisée par plus d'un événement merveilleux.
VI. Le P. Viléla fut aussitôt envoyé à Firando pour remplacer ce zélé missionnaire , et le père Gago , qui , dans le même temps , était allé à Facata. Il trouva , dans cette nouvelle église , une ferveur qu'il n'avait encore vue nulle part :
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tous ces néophytes étaient catéchistes, et l'on ne pouvait suflire à baptiser ceux qu'ils gagnaient à tout moment à Jésus-Christ. Un jour le père Viléla passant dans une rue , aperçut un enfant qui accourait pour lui parler : il l'attendit , et l'enfant étant proche , lui demanda le baptême. Le P. lui répondit qu'il le baptiserait dès qu'il serait suffisamment instruit. Ce se?'a donc tout à l^heure , reprit l'enfant , car je sais tout ce (j[uil faut savoir. Le père l'interrogea , et trouva qu'il disait vrai. Il le voulait pourtant remettre au lendemain ; mais l'enfant ayant protesté qu'il ne s'en irait pas qu'il n'eût été baptisé , il fallut le satisfaire. Quelques jours après , le P. Viléla fut fort étonné de voir son petit néophyte qui lui amenait son père , sa mère , ses frères et ses sœurs qu'il avait convertis et parfaitement instruits de nos mystères.
Dieu donna encore dans cette chrétienté naissante des marques surnaturelles de sa puissance et de sa bonté. Un idolâtre , des premiers du pays , était malade depuis long-temps , et ne tirait aucun secours des médecins. Uu Chrétien qui l'alla voir , lui conseilla de renoncer au culte des dieux du pays , de se faire conduire au lieu où s'assemblaient les fidèles, et d'y boire de l'eau bénite. Le malade fit tout ce. qu'on lui avait suggéré , et fut guéri dans le moment. Fernandez, qui rapporte ce miracle dans ses lettres , ajoute que ces sortes de guérisons , par la vertu de l'eau- T. L II
bénite, étaient fort communes à Firando. Ce même missionnaire fut appelé chez un Chrétien qu'il trouva à l'extrémité. Le marchand le pria de réciter sur lui les psaumes de la pénitence ; il le lit , et le néopliyte recouvra en un moment sa santé et toutes ses forces.
Les bonses de Firando voyant ces progrès de la religion , et la prévention des peuples en faveur des missionnaires , crurent , comme avaient fait ceux de Funay et d'Amanguchi , qu'il fallait une bonne fois les convaincre dans des disputes réglées ; mais ne s'étant pas tirés avec honneur des premières conférences , ils jugèrent (jue le plus court était de décrier les mœurs de ceux dont ils se voyaient contraints de publier eux-mêmes le savoir. Ce second expédient n'ayant point encore eu l'effet qu'ils prétendaient, ils entrèrent en fureur j ils la déchaînèrent d'abord sur une croix où les fidèles étaient accoutumés de faire leurs prières, et ils la firent abattre pendant la nuit. Véritablement les ministres d'une telle impiété ressentirent sur-le-champ tout le poids de la vengeance divine. De trois qu'ils étaient , deux s'étant querellés sur la place , s'entr'égorgèrent l'un l'autre ; le troisième ne parut plus, et quelque temps après un jeune homme ayant été lout-à-coup possédé du démon , l'esprit malin qui le tourmentait déclara que c'était lui qui avait abattu la croix , et qu'en punition de ce sacrilège attentat , il souflrait dans l'enfer des peines inexprima] >les.
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Les fidèles cependant voyant le lendemain leur croix abattue , firent grand bruit , et quelquesuns , suivant le premier mouvement qui les saisit , allèrent mettre le feu à une maison de bonses , tirèrent les idoles d'un temple qui était proche, en brûlèrent une partie, et jetèrent l'autre à la mer. Les bonses , qui sans doute ne s'étaient pas attendus que les choses iraient si loin , se promirent pourtant de tirer un grand avantage de ce malheur. Après avoir délibéré entr'eux , ils vont trouver le Roi , lui font une peinture très-vive de l'entreprise des Chrétiens contre les dieux , et leurs ministres demandent que le P. Viléla soit banni du royaume , et menacent , si l'on refuse de les écouter , qu'ils se feront eux-mêmes justice. Le Roi appréhendant quelque trouble , après avoir assuré les bonses qu'il les satisferait , fit prier le P. Viléla de se retirer , et lui fit dire qu'il n'en usait ainsi que dans la crainte qu'il ne lui arrivât quelque accident , et qu'il pourrait revenir dès que les esprits des bonses ne seraient plus si aigris. Le père qui connaissait le Roi , et qui savait bien que ce Prince n'était pas d'humeur à faire un coup d'autorité en sa faveur, songeait à partir de Firando ; mais le Prince Antoine ne put soufiVir cette espèce de triomphe de ceux qui avaient le premier tort. Il va trouver le Roi^ lui demande s'il y a bien pensé de faire sortir de ses états un homme de mérite que lui-même y avait
appelé ; et cela pour satisfaire le ressentiment de quelques séditieux qui ont contrevenu aux ordres de leur Souverain, a Car enfin , Seigneur, )) ajouta-t-il d'un ton un peu ému , n'avez-vous )) pas défendu de troubler ces docteurs étrangers » dans leurs fonctions? C'est pourtant ce que » jusqu'ici les bonses n'ont cessé de faire, et ce » qu'ils font même juscju'à l'outrage. Malgré cela » on a vu ces religieux souffrir sans se plain- )) dre, et parce qu'au] ourd'bui quelques Chrétiens » sans aveu se sont crus en droit de repousser » l'injure par l'injure , il faut que leur prêtre » soit indignement chassé d'un royaume où il » n'est venu qu'à la prière du Roi même ! » Le Prince dit encore bien des choses que lui fournit son indignation : il tâcha sur-tout de piquer le Roi d'honneur -, mais il ne savait pas que la cour se trouvait dans des circonstances où il lui était important de ménager les bonses. Un seigneur , parent ou allié du Roi , ayant fait la guerre au Roi de Bungo , s'était vu contraint de subir la loi du vainqueur. Civandono informé que le Firandais avait sous main donné du secours à son ennemi , se préparait à entrer en armes dans le Firando : le Roi avait besoin de toutes ses forces, et il crut que c'était une assez bonne raison pour ne pas mécontenter des gens aussi puissans et aussi séditieux que les bonses. Dans le même temps le père Yiléla reçut une lettre du Roi de Bungo , par laquelle ce Prince
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lui mandait de sortir incessamment de Firando; il n'en disait pas la raison ; mais le missionnaire l'apprit peu de jours après du père de Torrez. Il fut donc obligé d'abandonner son église qu'il confia à Jean Fernandez ; il y a de l'apparence que ce missionnaire était dans les terres du Prince Antoine , ou qu'il se tenait caché à Firando. Quoi qu'il en soit , il parut bien dans la suite aux traitemens que le Roi fit aux Chrétiens, qu'il n'avait jamais sincèrement aimé leur religion ; mais ils demeurèrent inébranlables dans la foi , et leur constance leur mérita la gloire de donner à l'Eglise le premier martyr qui ait arrosé le Japon de son sang.
Les fidèles n'ayant point d'église , allaient faire leurs prières en commun au pied d'une croix qu'on avait dressée hors de la ville. Une femme, esclave d'un païen , y allait comme les autres ; son maître s'en étant aperçu, le lui défendit, et ajouta qu'il lui en coûterait la vie si elle y retournait. L'esclave répondit généreusement que la mort ne faisait point de peur aux Chrétiens, et dès le lendemain elle se rendit avec les autres à la croix. L'idolùtre l'ayant appris, sortit en fureur de sa maison pour aller chercher son esclave*, et l'ayant vue de loin qui s'en revenait , il courut à elle le sabre à la main. La courageuse chrétienne , sans s'émouvoir , se mit à genoux au miUeu de la rue, et le barbare lui trancha la tète.
VII. Le p. Viléla s'étant retiré k Funay , y trouva le P. Gago qui avait aussi été obligé de quitter Facata pour les raisons que je vais dire. Ce père , assisté de Guillaume Péreyra , l'un de ces jeunes Portugais que le P. Nugnez avait admis dans la compagnie, faisait dans le Chicugen , dont Facata est la capitale , les mêmes fruits qu'on faisait ailleurs , et cela sans la protection du Roi de Bungo à qui ce royaume avait été cédé par le traité d'Aman guchi. Lorsqu'on s'y attendait le moins , l'ancien Roi de Chicugen , assisté de Morindono dont l'alliance lui avait; attiré la perte de ses Etats , leva fort secrètement des troupes , et vint brusquement insulter Facata. Le commandant , bien que surpris , fit si bonne contenance , et sut ménager si adroitement les esprits des habitans , que l'ennemi ayant tenté une escalade , fut repoussé partout. La place était conservée au Roi de Bungo , si le gouverneur avait su se défier des traîtres; mais la nuit étant venue , les bonses qui ne pouvaient souffrir un Roi protecteur déclaré du cliristianisme, ouvrirent les portes de Facata , et y introduisirent le Roi de Cliicugen. Il y entra comme dans une ville prise d'assaut , et ce fut une désolalion qui ne se peut exprimer. Le père Gago et son compagnon y souffrirent ce qu'on doit attendre d'une soldatesque abandonnée à elle-même , et dans la fureur d'un pillage : l'on regarda même comme un miracle, qu'il ne leur en eût pas coûté la vie.
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Cependant la révolution du Chicugen , et ce qui était arrivé à Firando ayant réuni à Funay presque tout ce qu'il y avait dans le Japon d'ouvriers évangéliques , le P. de Torrez songea à exécuter un dessein qu'il avait fort à cœur. Voici de quoi il s'agissait. Assez près de Méaco, il y a une montagne appelée Frénoxama , qu'on peut regarder comme le sanctuaire de la religion japonnaise. Elle a huit lieues de long, et je trouve qu'on y comptait autrefois jusqu'à trois mille maisons de bonses, apparemment qu'on y comprenait celles des environs. Quoi qu'il en soit , dans le temps dont je parle , il n'y en avait plus que six cents. Au reste Frénoxama est un lieu délicieux ; ce ne sont que vallées entrecoupées de ruisseaux et de fontaines, qui vont se perdre dans de petits bois très-agréables. Le tout est une espèce d'île que forme un lac appelé Domi , qui fait comme une couronne à la montagne.
Parmi le nombre infini des bonses qui habi^ taient ce beau pays , il y eut un tioide qui , ayant entendu parler de la religion des Européens , souhaita d'en être instruit. Il écrivit pour cet effet au père de Torrez , et lui manda que sans son grand âge , il eût été le trouver ; mais que ne le pouvant pas, il le suppliait de se transporter à Frénoxama , ou d'y envoyer que^iu un des siens. « Vous avez passé bien des pays , lui » disait-il en finissant sa lettre , et traversé bien
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» des mers pour la gloire de votre Dieu : fe- » rez-vous diiUculté de venir sur cette monta- » gne , où vous avez tant d'intérêt d'établir votre » religion ? » Les occupations du père de Torrez ne lui permettant pas de satisfaire le bonse , il lui répondit qu'il lui enverrait le premier de ses religieux , dont il pourrait disposer y et qu'en attendant, il le priait de lire attentivement un petit écrit qu'on lui présenterait de sa part. C'était un abrégé de la Doctrine et des principaux devoirs du Christianisme , que le père avait composé avec tout le soin possible. Peu de temps après , le P. Viléla et le P. Gago vinrent à Funay pour les raisons que j'ai dites ; aussitôt le P. de Torrez tint parole au bonse , et lui envoya le P. Viléla avec le jeune Laurent dont nous avons souvent parle- Les deux missionnaires s'embarquèrent au mois de septembre sur un petit bâtiment qui les porta heureusement jusqu'auprès de Sacai ; mais si la mer et les vents leur furent favorables , ils eurent assez d'ailleurs de quoi exercer leur patience Tout l'équipage du navire était idolâtre , et il n'y eut sorte de mauvais traitemens qu'on ne fit souffrir aux serviteurs de Dieu. On les accablait d'injures et d'outrages : on les frappait comme des esclaves , quelquefois on les laissait plusieurs jours sans leur donner à manger, et on fut sur le point de les jeter à la mer. Une vision qu'eut le Père Viléla, et dans laquelle
l'Apôtre des Indes l'anima et lui promit de l'assister , le fortifia beaucoup , et il eut soin d'animer et de consoler son compagnon. Enfin , on les abandonna dans un port où l'on avait pris terre , et l'on avertit tous les patrons des navires qui s'y trouvèrent , que ces étrangers étaient les ennemis des dieux , et que sans crime on ne pouvait avoir aucun commerce avec eux. Ils se "virent ainsi réduits à une petite barque , sur laquelle on voulut bien leur donner passage ; mais le Ciel ne tarda pas à les venger , et récompensa d'une manière bien éclatante la cbarité de celui qui les avait reçus. Tous les navires qui avaient refusé de les prendre , et celui qui les avait amenés jusque-là , ou périrent par la tempête , ou furent la proie des corsaires , tandis que la seule barque où ils étaient , continua sa route sans aucun accident fâclieux.
De Sacal , où la barque s'arrêta , les missionnaires prirent leur cliemin par terre , et gagnèrent Sacomoto , bourgade située aux pieds de Frénoxama : le P. Viléla s'y arrêta , et envoya Laurent au bonse , pour lequel ils avaient entrepris ce voyage. Le bonse était mort , il y avait peu de jours ; mais le supérieur qui lui avait succédé , nommé Daïsembo , consola le missionnaire affligé de cette mort , en l'assurant que le vieillard avait protesté qu'il mourait dans la croyance de tous les articles que le P. de Torrez lui avait marqués. 11 ajouta que lui-même
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et dix de ses inférieurs souhaitaient d'entendre un docteur européen , et qu'ils n'étaient pas éloignés des eentimens dans lesquels ils avaient vu mourir leur supérieur. Laurent fit son rapport au P. Viléla , qui sur-le-champ se transporta chez les bonses. Daïsembo et les autres furent merveilleusement satisfaits de la doctrine du père , mais personne n'osa se déclarer. Ils dirent tous qu'ils ne pouvaient faire cette démarche , qu'auparavant le xaco n'eût approuvé la nouvelle loi , et qu'ils conseillaient au père d'aller "voir ce chef de la religion dans tout l'empire. Le père eût bien souhaité d'avoir en efîet un entretien avec le xaco ; mais il ne lui fut pas possible d'en venir à bout. Ne voyant donc plus aucune apparence de rien faire à Frénoxama , il résolut d'aller à Méaco, dont il n'était éloigné que de quatre lieues. Il se mit aussitôt en chemin , et arriva dans cette grande ville le dernier jour de novembre. Il se retira d'abord dans une maison qui tombait en ruine ; il y demeura plusieurs jours avec son compagnon , et tous deux se préparèrent par la prière et par la pénitence à la grande œuvre qu'ils allaient entreprendre.
VIII. Leur retraite finie , et le P. Viléla ayant trouvé moyen de saluer l'Empereur , qui lui fit un favorable accueil, il se montra dans la ville, le crucifix , à la main. La nouveauté d'une chose aussi singulière assembla autour du prédicateur
toutes sortes de personnes , à qui il annonça le royaume de Dieu. Dès qu'il se vit écouté avec plaisir , il loua une maison commode , et bientôt il y fut visité par les principaux de la ville. Les uns y venaient par curiosité, les autres pour s'instruire ; les bonses pour embarrasser le docteur étranger. Mais l'homme apostolique répondit à tout d'une manière qui charma les uns, satisfit les autres , confondit les bonses , et lui attira l'estime et l'admiration de tous. Bientôt dans toute la ville on ne parla plus que de lui, et on en parlait comme d'un homme rare. Les courtisans voulurent le connaître, et quvlquesuns qui ne jugeaient pas à propos de se déclarer encore , le visitèrent pendant la nuit. Mais personne ne demandait le baptême. Enfin, un gentilhomme d'Amanguchi , nommé Alquimexa, fut le premier qui donna l'exemple aux autres; il se fit baptiser avec dix de ses amis qu'il avait gagnés à Jésus-Christ ; ils furent bientôt suivis de plusieurs autres , et déjà toute la ville commençait à se remuer, lorsque les bonses parlèrent si haut , et décrièrent par tant d'endroits les missionnaires, qu'ils vinrent à bout d'arrêter ce progrès , et qu'en un moment tout Méaco fut changé à l'égard des prédicateurs. On en vint même jusqu'à les chasser de leur maison, et on le fit d'une manière indigne; on les insulta dans toutes les occasions ; ils n'osaient paraître qu'on ne les traitât d'antropophages, les bon-
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ses ayant assuré qu'on avait trouvé chez eux des restes de chair humaine dont ils faisaient leur nourriture ordinaire.
Entin la tempête cessa comme par miracle , et quantité de personnes même de considération furent haptisées. La faveur de Mioxindono contribua beaucoup à cet heureux changement. Ce seigneur , dont nous parlerons souvent dans la suite de cette histoire , était favori de l'Empereur ; on ne sait pas bien comment le P. Viléla était entré dans ses bonnes grâces ; ce qui est certain , c'est que par son crédit le père obtint de la cour des patentes très-favorables à la religion. Elles furent alfichées à tous les carrefours, et firent taire les bonses, dont les plus considérables , ce qu'on n'avait point encore vu ailleurs , se déclarèrent eux-mêmes Chrétiens comme à l'envi.
Celui qui fit le plus de bruit fut Quenxu , nom fameux dans les relations de ce temps-là. De la manière dont on en parle , c'était encore tout autre chose que le célèbre Fucharandono ; il était regardé comme un prodige de science , passait pour connaître la nature autant qu'un homme la peut connaître. Et quant à la religion , il était parvenu jusqu'à être estimé infaillible. Dans le fond , Quenxu était un de ses sages païens qui connaissent Dieu sans l'adorer. Sa chambre était parée d'emblèmes qui tous disaient quelque chose de moral ; il y en avait
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un qui parlait d'un Dieu sans commencement et sans fin , et un autre faisait voir la dépendance qu'a le cœur humain d'un Etre supérieur, qui rèijle ses mouvemens. Le docte bonse , dès qu'il entendit parler du P. Viléla , eut envie de le voir, moins par curiosité que par vanilé; il l'alla donc trouver, et d'un air de suffisance accompagné de mépris, lui dit en l'abordant qu'il ne venait pas pour apprendre de lui quelque chose de nouveau ; mais qu'il ne serait pas fâché de l'entendre parler de sa religion. Le père, avec cette modestie qu'inspire la vérité , fit ce que le bonse souhaitait. A peine eut-il commencé son discours, que le Saint-Esprit toucha le cœur du religieux idolâtre , et lui éclaira l'esprit.
Le missionnaire s^aperçut que Quenxu pâlissait de temps en temps , que son attention devenait plus sérieuse , et qu'il paraissait frappé des grandes vérités de notre religion. Encouragé par ce changement dont il augurait bien , il s'étendit fort sur la conformité qu'ont les principes du christianisme avec les lumières de la raison ; et fit voir combien au contraire les sectes du Japon sont opposées au bon sens. Le bonse , pendant tout ce discours , était immol)ile comme un homme interdit; seulement il jetait de momens à autres de profonds soupirs. Enfin , le Saint-Esprit prenant possession de sou ame, il fallut qu'il se rendit. Je suis Chrétien , se-
cria-t-il tout-à-coup, je suis Chrétien, baptisez moi. Le P. Viléla qui avait examiné Quenxu , et qui connaissait son caractère d'esprit , avait trop de marques de l'opération du Saint-Esprit dans son cœur , pour balancer vm moment à le croire véritablement converti. Il le baptisa surle-cliarap, et le bruit d'un événement si singulier s'étant bientôt répandu, il y eut jusqu'à quinze bonses des plus distingués qui se firent Chrétiens.
Parmi ces illustres prosélytes , il y en eut un en qui l'innocence et l'austérité de sa vie avaient sans doute préparé les voies à la grâce de sa conversion. Il est vrai qu'il n'y avait rien de si dur que la manière dont il vivait : le désir qu'il avait d'aller au ciel, lui avait fait faire vœu d'enseigner toute sa vie le Foiineqaium gratuitement. Huit ans avant que le P. Viléla parût à Méaco, le bonse songea une nuit que des prêtres venus d'Occident lui montreraient le chemin du ciel, et le lendemain il apprit qu'il en était arrivé deux à Amanguchi.
De si bons succès semblaient répondre d'une abondante récolte , lorsque les bonses excitèrent un nouvel orage d'autant plus dangereux , que le xaco se mit à leur tète. La partie fut liée avec tant de secret , qu'avant que les missionnaires fussent informés de rien , les mesures étaient prises pour les perdre. Le Gouverneur de Méaco gagné par une grosse somme d'argent,
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se préparait à les chasser de la ville, et il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte , lorsque Mioxindono fit avertir le P. Viléla de se retirer dans une de ses forteresses , jusqu'à ce qu'il pût parer le coup qu'on se préparait à lui porter. Le père déféra à cet avis, mais il s'en repentit bientôt j il apprit que sa retraite passait pour une fuite , et que les ennemis de la religion en triomphaient : sur-le-champ il prit le parti de retourner à Méaco , et résolu à tout événement , il parut dans cette capitale avec plus d'intrépidité que jamais. Dieu bénit son courage ; les bonses furent étonnés , Mioxii^idono parla à l'Empereur , et ce Prince , par un nouvel édit , défendit de troubler les prêtres européens dans leurs fonctions.
Cet avantage remporté sur les ministres de l'infidélité , et la protection du Souverain , disposèrent admirablement les esprits en faveur du Christianisme , et les deux ouvriers évangéliques commencèrent enfin à recueillir le fruit de leurs travaux •, on venait de tous côtés leur demander le Baptême , et dans peu leur plus grand embarras fut de trouver du temps pour satisfaire à tous ceux qui demandaient à être instruits. La ferveur des fidèles s'accrut avec leur nombre, et comme ils brûlaient du désir de faire partout connaître le Dieu qu'ils adoraient , les principaux d'entre eux composèrent un petit traité eu forme de lettre adressé aux Chrétiens
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de Funay , où l'on opposait la véritable Religion aux diirérentes sectes du Japon , et l'on faisait voir combien elle leur était supérieure. Il n'est pas croyable de combien de conversions ce petit ouvrage fut l'occasion ou l'instrument.
IX. De la manière dont les esprits paraissaient partout préparés à recevoir l'Evangile, il est constant qu'il ne manquait que des ouvriers pour seconder de si favorables dispositions ; on en demandait de toutes parts au P. de Torrez , cependant il n'en venait point des Indes. Pour comble de cbagrin le supérieur fut encore obligé de se priver du seul prêtre qu'il eût avec lui dans le Ximo *, mais ce fut beaucoup moins cette perte qui le toucba , que le principe qui la causa , et les circonstances dont elle fut accompagnée. Un des premiers missionnaires sur qui saint François Xavier avait jeté les yeux pour les missions de la Chine et du Japon , après qu'il eut reconnu que ces deux empires demandaient des prédicateurs d'un mérite et d'une vertu beaucoup au-dessus du commun , était le père Balthazar Gago , et rien ne fait concevoir une plus grande idée de ce religieux, que la préférence qu'un aussi bon juge lui donna en une occasion de cette importance , sur tant de Saints et de grands lionnnes qui firent alors changer de face toute l'Asie, et parmi lesquels il y eut tant de martyrs.
Le P. Gago fit d'abord honneur au choix de
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son supérieur-, il apprit si aisément la langue japonnaise , qu'en très-peu de temps il fut en état de la parler comme ceux du pays, qui la parlaient le mieux. Il fit , dans le Bungo , dans le Firando et dans le Chicugen, des conversions innombrables; sa vertu et la douceur de ses manières lui avaient tellement gagné tous ses néophytes , que leur attachement pour sa personne allait à une véritable tendresse : les miracles que Dieu opéra plus d'une fois par son ministère , et sur-tout le pouvoir qu'il avait reçu de chasser les démons , répandirent fort loin sa réputation , et ce qu'il souffrit dans la prise de Facata, l'avait rendu infiniment cher et précieujt à toute cette église naissante. Mais ce géant s'arrêta malheureusement aa milieu de sa course ; et, par un secret jugement de Dieu, qui voulut sans doute apprendre à tant d'hommes apostoliques , que quoi qu'ils eussent fait et souffert pour son nom , ils ne pouvaient avoir trop de défiance d'eux-mêmes , un des plus zélés et des plus infatigables ouvriers qui fussent alors dans l'Orient, fut du nombre de ceux qui, après avoir mis la main à la charrue , regaixlent lâchement aenière eux.
Il n'y avait pas long-temps que le père Gago était revenu de Facata , qu'on aperçut en lui un grand changement , Uii à qui jusque-là rien n'avait paru diflicile, trouvait alors tout impossible. Enfin il déelara que ses infirmités ne lui
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permettaient pas de demeurer davantap;e au Japon. Le P. de Torrez voyant bien que le P. Gago n'était plus ce qu'il avait été, et jugeant qu'un homme dans cette disposition ne serait pas fort utile à la mission du Japon , fut obligé de consentir à son départ. La nouvelle s'en étant répandue 5 ce fut parmi les fidèles une extrême désolation ; mais ni la douleur des missionnaires , ni les larmes des néophytes ne purent changer le cœur du P. Gago. Pour cacher au public sa lâcheté , et pour donner quelque consolation aux Chrétiens , ou plutôt pour se tirer de leurs mains , il fit courir le bruit qu'il allait chercher aux Indes un renfort de prédicateurs, et il s'embarqua sur un vaisseau qui faisait voile vers Malaca.
Il n'alla pas bien loin sans reconnaître que Dieu le poursuivait comme un autre Jonas -, car, après quelques jours d'une navigation assez tranquille , le vaisseau fut assailli de la plus furieuse tempête qu'on eût encore vue dans ces mers. Alors le missionnaire fugitif sentit tout le poids de la colère du Ciel ; il se reprocha cent fois son infidélité, et s'offrit en sacrifice pour le salut d'un équipage sur lequel il crut avoir attiré l'indignation divine ; il refusa constamment une place qu'on lui présenta dans l'esquif, où plusieurs s'étaient déjà sauvés, et pendant quinze jours que dura la tourmente, il fit tout ce qu'on eût pu attendre de lui dans le temps de sa
plus grande ferveur. Enfin , le navire alla se briser dans un port de l'île d'IIaïuan , où, par un double miracle , il aborda presque sans agrets , et donna à tout le monde le temps de mettre pied à terre.
Le danger cessé , le P. Gago retomba dans sa langueur , et l'on fut assez surpris à Goa de le voir demander du secours pour le Japon , exagérer les besoins de cette église , et ne point parler d'y retourner, quoiqu'il ne parût en lui aucune incommodité considérable. On l'envoya aux îles Salsettes , qui ne sont pas éloignées de Goa , il y courut de grands risques, il fut même emmené en captivité. Ayant été délivré par le crédit du Vice-Roi , il ne fit plus rien : et le reste de sa vie parut si peu conforme à ce qu'on devait attendre d'un bomme de sa profession , que si l'on n'eût eu quelque égard aux services qu'il avait rendus à la Religion , on en eût apparemment décbargé la compagnie ; c'est ce que manda au P. François de Borejia un visiteur , que ce Saint , qui était alors Général de son ordre , avait envoyé aux Indes. Ce n'est pas que le P. Gago fût tombé dans quelque désordre ; mais on regardait comme un grand dérèglement, qu'un bomme , à la vue de ses frères , qui se consumaient tous les jours pour le salut des âmes , demeurât dans l'inaction , et l'on avait devant les yeux cette terrible condamnation que Jésus-Cbrist a portée contre ceux qui, étant le
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sel de la terre et la lumière du monde, ont laissé périr en eux cette force et cette vertu qu'ils avaient uniquement reçues pour le bien de l'Église et pour le salut des âmes.
Le P. Gago , sur la fin de ses jours , se reconnut un peu, et l'on vit renaître quelques étincelles de ce feu divin , qui avait si long-temps embrasé son cœur, mais il s'en fallut bien qu'il atteignît jamais au degré de sainteté d'où il était déchu. Je ne crois pas au reste qu'on me sache mauvais gré de m'être un peu étendu sur un endroit aussi instructif pour les ouvriers de l'Évangile. Si quelqu'un y trouvait à redire, je lui répondrais avec Bartoli , par ces paroles de saint Jérôme , j'écris une histoire et non pas un panégyrifjue. Le saint docteur s'exprime ainsi au sujet de sainte Paule , dont il rapportait quelques faiblesses, et je me persuade que l'exemple d'un si grand homme m'autorise ici suflisamment. La raison même veut, ce me semble, qu'un historien dise également le bien et le mal -de ceux dont il parle , sur-tout quand ce qu'il dit peut être de quelque utilité pour l'éditication et pour l'instruction de ses lecteurs. Je reviens à mon sujet.
X. La réputation du P. Viléla s'étant répandue dans les rovaumes voisins du Méaco , ce missionnaire fut appelé à Sacai par un des principaux de la ville. Sacai, ville capitale du royaume d'Izumi, était au temps, dont je parle , la plus
opulente et la plus forte ville du Japon. D'un, côté , la mer l'environne et lui forme un des^ plus beaux ports qui se puisse voir, de l'autre, elle est ceinte de fossés d'une profondeur extraordinaire , et d'une largeur proportionnée. Cette ville n'avait point de Roi , le gouvernement y était républicain et ne différait en rien, dit-on , de celui de Venise : on ne peut croire jusqu'où y allait la police ; chaque rue était fermée , chaque quartier avait son commissaire , les moindres fautes contre le bon ordre y étaient sévèrement punies , et il n'arrivait aucun différend qui pût tant soit peu troubler la tranquillité publique, qu'on n'y remédiât sur-lechamp.
Mais Sacai riche , puissant , plongé dans les délices qu'attire toujours l'abondance, et superbe de tant d'avantages , n'était pas disposé à recevoir l'Évangile , et la foi n'y fit jamais de grands progrès. Parmi tant d'endurcis , il y avait une famille prédestinée , le P. Viléla fut reçu comme un ange du ciel par le gentilhomme qui l'avait fait venir , et il baptisa toute sa maison. Ce père a écrit des choses admirables de la ferveur de cette vertueuse famille, sur-tout d'un enfant de quatorze ans , qui ne respirait que le martyre , et qui avait été rempli au baptême d'une si grande abondance de grâces , qu'il semblait un séraphin tout emflamnié de l'amour de Dieu. Cet enfant avait une sœur , laquelle , quelques an-
nées après , donna aux fidèles du Japon un grand exemple qui fut dans la suite imité de quantité de persoiuies de l'un et de l'autre sexe. Elle renonça publiquement au monde, sans sortir de la maison paternelle où elle se bâtit un oratoire qu'elle ne quittait presque point ; elle fut la première de sa nation qui se consacra à Dieu par le vœu de cbasteté perpétuelle.
Tandis que ces choses se passaient dans le centre de l'empire , Louis Alméïda visitait les églises du Ximo qui manquaient des pasteurs , guérissant en même temps les corps et les âmes , et trouvant dans tous les lieux de son passage de no.uveaux sujets d'adorer la bonté de Dieu sur les Japonnais. C'était partout une si grande ferveur , qu'elle le remplissait de consolation et lui faisait trouver de la joie dans les fatigues d'un si long et si pénible voyage. Deux choses le frappaient plus que tout le reste , ainsi qu'il le manda aux pères de sa compagnie , qui étaient aux Indes. La première était l'esprit de pénitence qui régnait parmi ces nouveaux fidèles , à un point qu'or' avait de la peine à les empêcher de se laisser aller à des excès capables de ruiner leur santé ; cela venait en partie d'une délicatesse de conscience si grande , (]u'il n'était presque pas possi])le de les rassurer. La seconde chose qui étonna le missionnaire , c'est qu'aussitôt qu'un infidèle avait reçu le Baptême , quelque grossier et quelque ignorant (ju'il fût d'ailleurs , il
devenait formidable aux bouses. Alméïda en rapporte plusieurs exemples , et il assure qu'on voyait tous les jours des artisans , des femmes , des enfans mêmes , faire aux plus fameux docteurs des questions qui les jetaient dans un embarras d'où ils ne se tiraient point.
Ce qui contribuait le plus à conserver et à augmenter la ferveur des fidèles Japonnais , c'est l'union étroite qu'on avait trouvé le moyen d'établir , et qu'on entretenait soigneusement entre les Chrétiens , non-seulement d'une même ville ou d'un même royaume , mais encore de tout l'empire. Toutes ces petites églises s'écrivaient les unes aux autres , pour se consoler dans leurs afilic lions , s'animer à la sainteté , s'exciter à la persévérance , et se faire mutuellement part de ce qui se passait d'édifiant dans chacune. Ainsi , l'on pouvait dire de ces fidèles , ce que l'Écriture rapporte des premiers Chrétiens , qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une anie ; il arrivait de ce petit commerce de piété , que les exemples de vertus que donnaient les particuliers , devenaient publics , et que le fruit n'en était pas renfermé dans l'enceinte d'une ville ou d'une bourgade. Un secrétaire du Roi de Firando en tloiina un dans le temps de la visite d'Alméida , qui lit de merveilleux effets et qui mérite d'être rapporté.
Ce secrétaire, qui était un homme de soixante ans , menait avec sa femme une vie véritable-
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ment chrétienne, au milieu d'une cour idolâtre. La pensée de la mort l'ayant un jour extraordinairement frappé , il crut que désormais son unique soin devait être de se préparer à se terrible passage : et sur-le-cliamp il prit son parti, et résolut daller chercher une retraite dans le Bungo , où la présence du supérieur des missions , qui y faisait son séjour ordinaire , rendait plus aisé le fréquent usage des sacremens. Sa femme , à qui il communiqua sa pensée , bien loin de le détourner de ce dessein , l'exhorta fort à suivre l'inspiration du Ciel : il mit donc ordre à ses affaires , et s'embarqua secrètement pendant la nuit.
Le lendemain , le Roi de Firando qui aimait son secrétaire , ne le voyant point paraître à l'ordinaire , l'envoya chercher : et apprenant qu'il n'était point dans la ville , il fit armer une barque et courir après lui. On le joignit, mais comme il n'était plus sur les terres de Firando , on n'osa le saisir : on pria seulement le seigneur du lieu de le faire mettre en prison , ce qui fut exécuté. La femme de ce généreux Chrétien, sachant qu'il était prisonnier , lui mantla de représenter au tono , par l'ordre duquel on l'avait arrêté , qu'il violait le droit d'asile ; mais que quoiqu'il arrivât , il tint bon : que le royaume de Jésus-Christ valait mieux que tous les empires du monde , qu'elle le suivrait dans peu , et qu'ils devaient préférer l'exil aux plus grands étahlissemens et à la faveur du Prince.
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Cependant le P. de Torrez apprit ce qui se passait; et, par le crédit du Roi de Bungo, obtint que le prisonnier fût délivré -, ce fervent Chrétien vint aussitôt à Funay, oii renonçant à toute autre affaire qu'à celles qui regardaient la gloire de Dieu et sa propre sanctification , il demeura jusqu'à sa mort avec les missionnaires. Toute son occupation était d'apprendre à lire et à écrire aux enfans des Chrétiens , et de traduire en japonnais quelques écrits que les pères avaient apportés des Indes , ou qu'ils composaient au Japon plus aisément en leur langue naturelle que le secrétaire avait apprise. Par là il procura un nouvel ouvrier à la mission, un jeune Jésuite japonnais nommé Damien , étant occupé à ces petits exercices avant que ce fervent secrétaire s'en chargeât. Au reste , Dieu lui rendit au centuple, dès cette vie, tout ce qu'il avait quitté, le gratifiant du don des larmes, et l'élevant à une très-sublime contemplation.
De Firando , Alméïda passa par la forteresse d'Ekandono , pour aller à Saxuma , où il avait ordre de se rendre incessamment. Il souffrit extraordinairement dans ce voyage , c'était au cœur de l'hiver, qui, cette année-là, fut extrêmement rude. Le missionnaire a laissé par écrit une partie des incommodités qu'il eut alors à essuyer ; mais rien ne surprend davantage que ce qu'il dit , que pour se faire un chemin dans les campagnes et même quelquefois dans les vil-
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les , il fallait abattre la neige avec des pics , comme on fait en quelques endroits des Alpes. Alméïda trouva la maison d'Ekandono presque toute chrétienne : on eût Lien voulu l'y retenir quelque temps , mais il était pressé , et il ])romit de retourner le plus tôt qu'il lui serait possible -, il alla ensuite saluer le Roi de Saxunia , qui avait demandé des prédicateurs ; il eut toute liberté de traiter avec les fidèles de Canj^oxima , dont la vertu , la fidélité et le zèle pour le service de leur Souverain , était ce qui avait fait souhaiter à ce Prince que tous ses sujets embrassassent une religion si sainte. Le missionnaire fut surpris de voir ces néophytes qui , depuis saint François Xavier, étaient demeurés sans pasteurs, si bien instruits; néanmoins, et malgré les persécutions continuelles des bonses , si fort multipliés , il eut la consolation d'accroître encore leur nombre , et rien ne l'y aida davantage qu'une cure qu'il fit sur le supérieur d'une maison de bonses, car cet important service lui gagna entièrement tous ces prêtres idolâtres. Ensuite, comme rien ne l'arrêtait plus à Cangoxima , il retourna à la forteresse d'Ekandono , ainsi qu'il s'y était engagé : en arrivant , il trouva que le vieillard que le P. Xavier avait chargé du soin de cette petite chrétienlé, était mort depuis quelques jours, et qu'il fallait lui donner un successeur. Ce fut alors qu'après avoir examiné de plus près ces fervens Chrétiens , il entra dans un élon-
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nement qui ne se peut dire; il voyait des femmes , des enfans , des soldats , des domestiques qui n'avaient jamais vu des prêtres qu'une seule fois en passant , pratiquer avec ardeur les plus sublimes vertus , s'adonner à l'oraison et à la pénitence , se retirer le plus souvent qu'il leur était possii3le dans une forêt voisine , pour ne vaquer pendant plusieurs jours qu'à Dieu et à euxmêmes. L'admiration d'une si grande sainteté avait fait presque autant de catécliuniènes , qu'il était resté d'infidèles dans le château. Alméïda les baptisa tous ; il nomma ensuite , pour avoir la conduite de ce petit troupeau , le fils aîné du tono , et il lui associa un jeune homme en qui il avait remarqué un grand esprit , et beaucoup plus encore de ferveur. Ce néophyte avait composé un fort bel ouvrage , et qui fut d'une grande utilité à toute cette église ; c'était une Histoire sainte depuis la création du monde jusqu'à la résurrection du Sauveur. Les souffrances et les opprobres de la passion de l'Homme-Dieu y étaient exprimés d'une manière fort touchante. Au reste, les senti mens dont il avait rempli son livj'e n'é' talent qu'une faible expression de ceux de son cœur 5 et l'on ne pouvait l'entendre parler de Dieu , qu'on ne se sentît embrasé de l'amour divin. Un jour Alméïda lui demanda ce qu'il ferait, supposé que le Prince lui ordonnât d'abjurer le Christianisme. « Voici, dit -il, ce que ». je lui répondrais : Seigneur voulez-vous que
» je VOUS sois fi Jcle , et que j'aie pour vous toute » la soumission qui convient à un sujet? vou- » lez-vous que je fasse paraître du zèle pour » votre service et qu'aucun intérêt particulier y) ne me fasse jamais manquer à mon devoir? » voulez-vous que je sois doux , modéré , com- » plaisant , que je soufîfre avec patience tous les » mauvais traitemens que l'on me fera ? ordon- 7) nez-moi de demeurer Chrétien : il n'y a que )) d'un Chrétien qu'on doive attendre tout cela. » Parmi tant de sujets de consolation qui se présentaient de tous côtés au missionnaire, une chose l'afïligeait sensiblement. Ekandono ne voulait point entendre à recevoir le baptême *, il ne laissait pas de trouver bon qu'on lui parlât de la religion ', mais un jour qu'Alméïda le pressait plus qu'à l'ordinaire de se déclarer , il lui fit cette réponse : « Dieu m'est témoin que votre » loi me plait , et sans cela croyez-vous que )) j'eusse permis à ma famille et à ma garnison )) de l'embrasser ! Mais vous ne savez pas les » mesures qu'il faut que je garde avec la cour » de Saxuma. Vous vous imaginez , parce que » le Roi vous fait bon visage , qu'il est ravi y> qu'on embrasse votre religion! Vous vous trom- » pez , cela est bon pour le peuple , son chan- )) gemeiit ne porte pas à conséquence, et peut » attirer les Portugais dans nos ports. Mais il » s'en faut bien que le Prince soit dans les mê- » mes senlimens , par rapport à sa noblesse. J'es-
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» père toutefois, ajouta-t-il, de la bonté divine, )) qu'elle fera naître le moment favorable au- )) quel , sans aucun risque , je pourrai ne rien » déguiser de ma créance. Alméïda ^it bien qu'il y> serait inutile de faire de nouvelles instances, » et d'ailleurs il reçut ordre du P. de Torrez )) de se rendre incessamment à Omura , pour » des raisons que je vais expliquer. y>
XI. La principauté d'Omura est située à la pointe occidentale du Ximo. Les géograpbes et la plupart des historiens la mettent parmi les royaumes , parce qu'elle était , au temps dont je parle , aussi indépendante que les autres provinces plus considérables , dont les Souverains portaient la qualité de Rois ; mais c'est si peu de choses qu'Omura et ses dépendances, qu'on ne peut lui donner le nom de royaume sans abuser des termes , et avilir la dignité royale : aussi les seigneurs d'Omura , quoiqu'ils se regardassent avec raison au-dessus des tonos , qui sont tous vassaux de quelque Roi particulier , n'ont jamais pris , dans leurs lettres , que la qualité de Prince. Sumitanda qui gouvernait alors ce petit état , était fds puîné de Xengandono , ancien Roi d'Arima , et avait reçu de la nature toutes les qualités qui inspirent le respect et l'amour. Comme il n'avait pas été éJevé dans l'espérance de régner, il n'avait d'abord paru en lui qu'un sujet soumis, non-seulement à l'égard du Roi son père , mais encore à l'é-
gard de son frère aîné, après que Xengandono l'eut mis à sa place sur le trône , suivant ce qui se pratique assez ordinairement au Japon. La valeur de Sumilaiida faisait le soutien de la couronne , et ne donnait point. d'ombrage : sa bonne mine , une certaine popularité noble , son humeur douce et bienfaisante , ses manières affables le rendaient les délices du peuple , et ne causaient point de jalousie au Souverain. Un Prince de ce caractère méritait de ne pas toujours obéir ; le Prince d'Omura, voisin et proche parent du Roi d'Arima , mourut et ne laissa qu'un fils bâtard , qu'on jugea incapable de lui succéder. La Princesse veuve adopta Sumitanda, et au grand contentement de tous ses sujets , le déclara Prince d'Omura. Simitanda soutint, dans sa nouvelle dignité , l'opinion qu'on avait conçue de son mérite ; d'ailleurs , il gouverna avec tant de bonté , que dillicilement aurait-on pu trouver un Prince qui aimât plus ses sujets, ni des sujets qui fussent plus affectionnés à leur Prince.
Il y avait environ douze ans que Sumitanda avait pris possession de la souveraine puissance , lorsqu'il lui tomba par hasard entre les mains un livre composé par le P. Viléla , où la vérité de la Rebgion chrétienne était nettement et solidement ])rouvéc ; il le lut avec attention , et il se sentit porté à se faire Chrétien. Pour ne point agir avec précipitation , il souhaita de con-
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ferer avec quelques-uns des missionnaires , et ne voulant pas découvrir son dessein, il proposa à son conseil d'attirer dans ses ports les vaisseaux portugais : il exaj^éra l'utilité de ce commerce, et dit que le meilleur moyen pour engager les Européens à préférer ses ports aux autres, était de leur oiïrir de plus grands avantages, qu'on ne leur en faisait ailleurs , et sur-tout d'avoir dans ses états quelques prêtres de leur religion. Chacun approuva ce projet, et le Prince fit avertir de tout le P. de Torrez , l'assura que le port de Vocoxiura serait ouvert aux Portugais exempts de tous droits , qu'on leur en céderait toutes les terres à deux lieues à la ronde , qu'il y aurait une maison pour les missionnaires et qu'aucun païen ne pourrait s'y établir de nouveau , sans leur consentement. Le P. de Torrez n'eut pas plus tôt reçu cette lettre qu'il écrivit à Alméïtla de se transporter à Omura , et qu'il lui envoya toutes les instructions dont il avait besoin : et c'est ce qui ol)ligca ce père à quitter plus tôt , qu'il n'eut souhaité , le royaume de Saxuma.
D'un autre côté le Roi de Firando ayant su les offres avantageuses que Sumitanda faisait aux Portugais , lit prier le P. de ïorrez de lui envoyer des missionnaires ; mais un vaisseau du Portugal étant venu peu de jours après mouiller à Firando, le Roi se repentit de ses avances, et dit tout haut qu'il n'était point en peine
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d'avoir les Européens dans ses ports, qu'ils étaient les plus commodes du Japon , et qu'ils seraient toujours choisis préférablement aux autres , de quelque manière qu'il en usât envers les Chrétiens : que ce n'était point à cela que regardaient ■' les marchands d'Europe ; puisque s'ils y eussent eu égard, on ne les aurait vus jusqu'alors que dans le port de Bungo. Ces discours, qui furent rapportés au P. de Torrez , et même à la cour de Funay , firent juger que pour l'honneur de la religion , et pour celui des Portugais , il fallait engager le capitaine du vaisseau, qui était à la rade de Firando à se retirer ailleurs , et le P. de Torrez partit sur-le-champ pour faire exécuter lui-même cette résolution. Le Roi de Firando fut surpris des honneurs qu'on fit au missionnaire à son arrivée ; mais il le fut bien plus encore , quand il apprit que le vaisseau avait levé l'ancre , et que le capitaine , en partant , avait déclaré qu'il ne pouvait demeurer dans un paj^s où. l'on maltraitait ceux qui professaient la même religion que lui : il prit en efiét la route de Vocoxiura , où il arriva en peu de jours.
Alméïda était déjà dans ce port , mais le père de Torrez qui avait amené avec lui Fernandez, jugeant bien que le Prince d'Omura l'arrêterait long-temps , renvoya Alméïda à Funay. Quelques jours après l'arrivée du navire à Vocoxiura , Sumitanda y vint assez peu accompagné. Les missionnaires lui allèrent présenter lcui"s
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respects , et furent reçus d'une manière qui les persuada que ce Prince était Chrétien dans le cœur. Il leur témoigna d'abord qu'il ne voulait point le céder au Roi de Bungo en amitié pour eux , et parce que Civandono était accoutumé de manger chez les pères une fois tous les ans, Sumitanda leur dit que dès le lendemain , il voulait leur faire le même plaisir. Il y vint effectivement , et avec une familiarité dont on n'avait point encore cru capables les Souverains du Japon 5 il entretint les missionnaires et les ofiiciers portugais, comme il eût fait avec ses plus intimes favoris. Au sortir de table , le Prince voulut voir la chapelle qu'on avait dressée, en attendant que l'église fût bâtie ; il y demeura jusqu'au soir à s'instruire des principaux mystères de notre religion ^ et à proposer ses doutes. La nuit approchant il se retira ; mais il revint au bout d'une heure , sans autre suite qu'un seigneur chrétien ; il voulut qu'on le reçut clans la chapelle, parce qu'il avait été fort touché de la vue du tableau de la Vierge , qui tenait son Fils entre ses bras. Ils demeurèrent enfermés jusque bien avant dans la nuit , et le Prince pour se rafraîchir de temps en temps la mémoire de ce qu'on avait traité dans cette conversation, en fit sur-le-champ un abrégé de sa main.
Le lendemain il envoya au P. de Torrez ce même seigneur , qui l'avait accompagné la veille pour lui dire de sa part qu'il était Chrétien , et T. l. i3
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qu'il ne tarderait pas à en faire une profession publique. En effet , il commença par porter sur ses habits une croix en broderie ; il alla en cet équipage rendre une visite au Roi d'Arima , son frère, et lui persuada d'ouvrir aux Portugais le port de Cocbinotzu aux mêmes conditions , qu'il leur avait faites à Vocoxiura. Le Roi d'Arima, qui était d'une humeur fort douce , et d'un naturel extrêmement facile , consentit à tout , et le Prince d'Omura le fit aussitôt savoir au P. de Torrez , et Almeïda , qui était revenu de Funay pour quelque affaire , fut envoyé à Arima ; il n'y trouva point le Roi , qui faisait la guerre à un de ses voisins , et qui était allé se mettre à la tête de ses troupes : on conseilla au missionnaire de pousser jusqu'au camp; il le fit, le Roi le reçut de la manière du monde la plus obligeante , lui fit expédier tout ce qui était nécessaire pour le nouvel établissement , et lui donna pour l'accompagner un gentilhomme , qu'il chargea de tenir la main à l'exécution de ses ordres.
En allant du camp à Cocbinotzu , le missionnaire passa par Ximabara , où il trouva une église toute formée. Le seigneur de Ximabara , qui avait épousé la sœur du Roi d'Arima et du Prince d'Omura , était lui-même Chrétien. C'était Damien , ce jeune religieux , dont j'ai parlé il n'y a pas long -temps, qui le premier avait prêché la foi en ces quartiers -là, et il l'avait
fait avec beaucoup de succès. Depuis Alméïda, dans une de ses courses apostoliques , avait annoncé Jcsus-Ciirist au Tono lui-même, et d'abord ce seigneur lui avait permis de baptiser sa fille, qui, à l'âge de quatre ans, était un prodige d'esprit et de sagesse. Cette enfant fut la première personne du sang des Rois d'Arima, qui a produit tant de Saints , laquelle ait reçu le Baptême. Aussitôt le peuple et la noblesse suivirent comme à l'envi l'exemple de la jeune Princesse : enlin le Tono et son épouse se procurèrent à eux-mêmes le boidieur qu'ils avaient procuré à leur fdle , et à un si grand nombre de leurs sujets. Nous n'avons point les lettres qui nous auraient appris le détail de toutes ces conversions, et je suis bien aise d'avertir ici que si dans la suite de cette histoire on rencontre quelques faits assez considérables peu circonstanciés , et d'autres , dont les suites ne soient point marquées; c'est que les mémoires qui nous auraient donné des connaissances plus amples et plus suivies , ne sont pas venus jusqu'à nous , mais ont été perdus sur mer , dans les fréquens naufrages que faisaient en ces temps-là les vaisseaux portugais qui trafiquaient à la Chine et au Japon.
Quelque pressé que fut Alméïda de se rendre à Cochinotzu , il ne put refuser au Prince et à la Princesse de Ximabara , de faire quelque sé-jour chez eux ; il fut charmé de la piété de ces néophytes, baptisa plusieurs idolâtres qu'il trouva
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très- bien instruits, et laissa en partant cette église dans un état de solidité à se pouvoir passer pour quelque temps de missionnaires. Effectivement , quoique les bonses missent tout en œuvre pour la détruire , et qu'ils eussent fait périr par le poison un Chrétien des plus distingués par sa naissance et ses emplois , ils ne firent qu'augmenter de plus en plus l'amour des souOiances dans le cœur des autres , et y allumer le désir du martyre. Alméïda était sur le point de partir, lorsqu'on lui apporta une petite fdle de trois ou quatre mois qui allait expirer : on le pria de la baptiser , il le fit ; aussitôt l'enfant levant au ciel ses petites mains , s'écria d'une voix distincte : Je m^en vais jouir de Dieu. En disant ces mots , elle rendit l'esprit.
Le missionnaire fut reçu à Cocliinotzu chez le Gouverneur qui était de sa connaissance , et qui, peu de jours après, se fit baptiser avec toute sa famille. La suite répondit à de si heureux commencemens , et en moins de quinze jours trois cents personnes reçurent le baptême. Tout était ainsi disposé dans ce port en faveur du Christianisme ; on ne trouva aucune dilliculté à régler toutes choses selon les intentions du Roi ; et un si bel établissement , qui fut dans la suite vin des plus utiles à la Religion , ne coûta au missionnaire que la peine du voyage.
Xn. D'un autre côté le Prince d'Omura de retour d'une guerre où il avait acquis beaucoup
de gloire , et dont il attribuait riieureiise issue à la vertu de la croix , était plus résolu que jamais de se déclarer Chrétien , lorsque la Princesse Camisama sa femme , qui jusque-là n'avait point eu d'enfans, parut enceinte; Sumitanda crut être encore redevable de ce bonheur inespéré au Dieu des Chrétiens, et dans le transport.de sa reconnaissance , il partit pour Vocoxiuta avec trente seigneurs que son exemple et ses discours avaient gagnés à Jésus-Christ. Dès qu'il fut arrivé , il envoya dire au P. de Torrez qu'il venait lui demander le Baptême , pour lui et pour toute sa suite. Le vertueux vieillard était dans sa chapelle , il pleura de joie à cette nouvelle ; et fut long -temps sans mouvement et sans parole ; étant revenu à lui , il se jeta à genoux au pied de l'autel , et fit au Ciel mille vœux pour la prospérité du Prince. De là il se rendit au logis de Sumitanda , et eut avec lui un entretien qui dura depuis le soir jusqu'au lendemain matin ; ils parlèrent des moyens d'extirper l'idolâtrie du pays , et ils convinrent que le plus sûr était de prendre les voies de la douceur ; sur ce raisonnement que les esprits irrités par des éclats hors de saison , ne se convertissent jamais sincèrement.
Le père s'étant retiré pour préparer toutes choses, le Prince le suivit de près , et se rendit à la chapelle avec ses trente prosélytes , dont il rendit publiquemeiijt ce tépioignage : qu'il n'y
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en avait pas un seul qui ne fût prêt à attester de son sang la vérité qu'ils avaient tous reconnue. En effet, ils firent paraître dans la cérémonie de leur baptême une piété qui répondit de leur constance. Le Prince fut nommé Barthélemi, et il n'est guère connu que sous ce nom dans les relations espagnoles et portugaises.
Dès le lendemain Sumitanda fut obligé de partir pour aller joindre l'armée du Roi d'Arima , son frère; et, malgré les résolulions qu'il avait prises de se ménager avec ses peuples, il éprouva bientôt qu'un cœur possédé de l'esprit de Dieu n'écoute plus rien, lorsqu'il s'agit des intérêts du ciel. C'est une coutume au Japon de consulter, avant que de se mettre en campagne, l'idole Maristen, ou Mautisten, qui est parmi les Japonnais le dieu de la guerre. Quand les troupes sont assemblées , elles vont au temple , où cette divinité est adorée sous la figure d'un géant armé, le casque en tête, et pour cimier un coq déployé, qui couvre presque tout le casque de ses ailes. En arrivant dans ce temple on met bas les armes, on baisse les étendards, et l'on pratique quantité d'autres cérémonies miUtaires mêlées de sui)erstitions. Sumitanda s'étant mis en marclie, prit le chemin de la pagode : on en fut surpris, car on savait qu'il était Chrétien ; mais l'étonnement des troupes changea bientôt d'objet, ce Prince fut à peine arrivé à la porte du temple qu'il mit le cimeterre à la main. En même temps il
fait signe qu'on s'arrête, il entre avec ses gardes, commande qu'on jette l'idole parterre, et qu'on la tire dehors, la corde au cou; il sort lui-même, et à la vue de toute l'armée^ à grand coup de sabre, il met la statue en pièces, et fait brûler le temple. Ce fut un spectacle bien nouveau, et sans doute bien étonnant de voir un Prince néophyte à la tête d'une armée toute païenne, portant le saint Nom de Jésus , et le signe adorable de notre rédemption sur ses armes et sur ses habits, plus semblable au chef d'une religion militaire qu'au Souverain d'un peuple infidèle, brûler les temples et abattre les statues de ces mêmes dieux qu'ils avaient si long-temps adorés.
Sumitanda ne borna point son zèle à ce coup d'éclat ; il entreprit la conversion de toute son armée, et l'on voyait avec admiration ce Prince au milieu du tumulte d'un camp, tout occupé à instruire lui-même ses officiers, et jusqu'au moindre soldat , des vérités de notre religion ; mais tandis qu'il faisait l'oilice de mitssionnaire, il ne négligeait point le devoir de général , et le Dieu des armées combattant pour lui, et secondant son zèle, il triompha pour le Ciel de ses sujets, et le Ciel le fit triompher de ses ennemis.
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