LIVRE TROISIEME
La conversion du Prince d'Omura et celle du seigneur de Ximabara , jointe à la protection que donnait ouvertement au christianisme le Roi d'Arima , faisaient concevoir au P. de Torrez de grandes espérances. Pour comble de joie, il arriva fort à propos trois nouveaux ouvriers ; ce furent le P. Jean-Baptiste Démonté, le P. Louis Froez , et Jacques Gonzalez qui n'était pas prêtre. Le supérieur fit aussitôt partir le P. Démonté avec Alméïda pour Funay , où les fidèles étaient sans pasteur depuis plus d'un an. Le nouveau missionnaire fut très-bien reçu du Roi de Bungo à qui il fit le récit des progrès de la foi dans toute la côte occidentale du Ximo ; il ajouta que, sans une fâcheuse guerre que le Roi d'Arima et le Prince d'Omura avaient continuellement avec un puissant voisin nommé Riozogi, leur parent, toute cette contrée serait bientôt chrétienne, et qu'il était de la gloire d'un grand Prince comme lui de terminer cette querelle par un accommodement. Civandono entra avec joie dans les sentimens du P. Démonté; il écrivit aux trois Princes pour leur offrir sa médiation 5 ils l'acceptèrent : on conclut une sus-
pension d'armes qui fut bientôt suivie d'une bonne paix à la satisfaction des deux partis , et le Prince d'Omura , de retour cbez lui , ne songea plus qu'à faire la guerre à l'idolâtrie. L'abolition d'une fête pleine de folie et de superstition qui se célébrait en l'iioniieur des morts , fut le premier effet de son zèle. Il tourna ensuite toutes ses pensées à la conversion de la Princesse Camisama sa femme. Camisama avait entrepris de ramener son époux au culte des idoles ; mais Dieu donna tant de force aux discours et aux exhortations de Sumitanda, que la Princesse se rendit et se disposa sérieusement à recevoir le baptême.
La joie de cette conquête ne fut pas longtemps sans être troublée, et la vertu du Prince d'Omura était déjà assez solidement établie, pour être mise aux plus rudes épreuves. Le conseil de Sumitanda était composé de douze seigneurs, dont , ni par caresses , ni par raison , il n'avait encore pu engager aucun à suivre son exemple. Ces conseillers trouvaient même fort mauvais que le Prince travaillât avec tant d'ardeur à la destruction de l'ancienne religion de l'empire ; et, après avoir inutilement tenté la voie de la représentation pour lui faire prendre au moins une conduite plus modérée , ils résolurent enfin à pousser les choses aux dernières extrémités. Pour mieux cacher leur dessein, et pour s'assurer en même temps du port de Vocoxiura ,
ils feignirent d'être gagnés par les persuasions du Prince , et demandèrent la permission d'aller à Vocoxiura se faire instruire par le P. de Torrez. Une résolution si subite , et tellement concertée, parut au Prince un piège qu'on lui tendait ; il accorda ce qu'on lui demandait , mais il avertit le P. de Torrez de ne se point trop iSer aux catéchumènes qui allaient le trouver ; il eût encore fait plus sagement , s'il se fût un peu tenu sur ses gardes dans de pareilles circonstances. Quoi qu'il en soit , le P. de Torrez n'eut pas la peine d'examiner les conseillers du Prince; ils n'allèrent point à Vocoxiura, ayant trouvé plus tôt qu'ils ne pensaient une occasion d'éclater , et de se saisir d'Omura. - ' C'était une loi , ou une coutume inviolable dans le pays, que tous les ans, à certain jour, le Prince se rendait en cérémonie dans un temple où était la statue de son prédécesseur, lui olfrait de l'encens connue à un dieu , et pratiquait quantité d'autres superstitions semblables. Le jour marqué étant venu , Sumitanda qui ne ménageait plus rien , alla en appareil à la pagode , en lit retirer la statue du Prince, et ne la regardant plus que comme une idole qui avait reçu les honneurs divins , il se crut dans l'obligation de venger sur elle la majesté de Dieu , et la fit réduire en cendres. 11 n'en fallait pas tant pour réveiller tout ce qu'il y avait à Omura de zélés idolâtres. Traiter de la sorte son prédécesseur ,
son parent 5 faire cet affront à sa bienfaitrice , en déshonorant et en flétrissant la mémoire de son époux , ce ne fut rien moins dans l'esprit des séditieux, qu'un attentat qui rendait indigne de l'autorité suprême le Prince qui l'avait commis. Sa perte est aussitôt j urée ; on prend des mesures pour faire soulever la ville au premier signal , on fait avertir de tout le fds illégitime du feu Prince. Ce seigneur possédait sans ambition quelques terres dans le royaume de Gotto ; on l'invite à venir au plus tôt venger l'injure faite à son père, et se montrer digne d'un rang dont on l'avait injustement exclu. Ce premier pas fait, pour n'avoir rien à craindre du dehors, les conseillers d'état persuadent à Riozogi de recommencer la guerre contre le Roi d'Arima, lequel pris au dépourvu ne pouvait pas être fort difficile à vaincre.
Les rebelles ainsi assurés du dedans et du dehors, songèrent d'abord à faire venir à la capitale le P. de Torrez qui devait être la première victime immolée à leurs ressentimens. Pour l'attirer sans que Sumitanda se doutât de rien, quelques-uns des moins suspects représentèrent à ce Prince qu'il différait trop le baptême de la Princesse , et qu'il était de sa dignité que la cérémonie s'en lit dans Omura même, à la vue de tout le peuple qu'un tel exemple disposerait plus que toute autre chose à embrasser le christianisme.
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Le Prince fut charmé de ce discours , et il lui faisait trop de plaisir pour qu'il ne le crût pas sincère; il commença à se persuader que ceux qui lui parlaient de la sorte, n'étaient pas euxmêmes fort éloignés du royaume de Dieu , et sur-le-cliamp il envoya chercher le P. de Torrez par un gentilhomme chrétien , nommé Louis , frère du gouverneur d'Omura. Le père ayant reçu l'ordre du Prince, se disposait à partir, lorsque le P. Froez tomha tout-à-coup dans une maladie qui, en peu d'heures, devint extrême. Le supérieurne crut pas devoir abandonner îe malade dans cet état -, il écrivit au Prince pour le prier d'excuser son retardement, et l'assura qu'il se rendrait à Omura, dès que son compagnon pourrait se passer de lui. Le lendemain, Louis qui, selon les apparences, n'avait parlé qu'à quelques officiers de la cour engagés dans la conspiration, retourna à Vocoxiura , pressa le père de partir sur l'heure et pour l'y obhger lui dit que le Prince voulait, avant que d'entreprendre un assez long voyage, voir la Princesse baptisée. Le P. Froez était un peu mieux ; le P. de Torrez dit la messe pour partir : comme il faisait son action de grâces, il se sentit fortement inspiré d'écrire encore au Prince, et d'attendre sa réponse. Louis, fort surpris de cette résolution qu'il ne savait à quoi attribuer, reprit, un peu chagrin, la route d'Omura; il n'avait pas fait beaucoup de chemin, que Fariba, un des chois de la révolte, tombe
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sur lui avec un détachement de soldats, lui demande où il a laissé le missionnaire, et le taille en pièces avec ses domestiques, puis s'en va rejoindre les rebelles : ceux-ci avaient déjà mis le feu au palais et à la ville, et avaient proclamé Prince le bâtard d'Omura.
II. Sumitanda , dans une si grande extrémité, se voyant environné de flammes et assailli par tant d'ennemis, ne perdit point courage; il arma tout ce qu'il trouva autour de lui, se mit avec le Gouverneur d'Omura à la tête de ce petit corps d'officiers et de domestiques du palais, et gagna un petit bois où un Chinois lui fournit des vivres pendant quelques jours. Ensuite sa troupe s'étant un peu grossie, il alla s'enfermer dans une forteresse qui se trouva très-bien munie , et en état de défense. Les rebelles l'ayant ainsi manqué, se divisèrent en deux bandes, le bâtard d'Omura avec la première s'assura de Vocoxiura , où il se comporta d'abord en homme qui voulait gagner les peuples ; la seconde suivit le Prince, et le tint assiégé.
Pendant que ces choses se passaient à Omura , Riozogi était entré dans le royaume d'Arima , et tenait la campagne , le Roi qui avait été surpris s'étant vu obbgé de s'enfermer dans une de ses meilleures places. D'un autre côté les rebelles d'Omura reçurent tous les secours sur lesquels ils avaient compté , et Sumitanda se vit assiégé par une armée de terre , toute composée de ses
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sujets, et par une flotte de trois cent trente Yoiles , où étaient en personne les Rois de Firando et de GoLlo. Jusque-là le Prince d'Omura se doutait bien que son changement de religion était la cause d'une si prompte et si universelle révolution ; il en eut bientôt toute la certitude qu'il souhaitait pour sa consolation : car ses sujets lui firent dire qu'ils mettraient bas les armes, s'il voulait abjurer le christianisme. Il n'eût pas accepté cette offre, quand il l'eût cru sincère : de sorte que sans les écouter , il ne songea qu'à se bien défendre, et il le fit avec une vigueur qui étonna ses ennemis.
Cependant Xengandono, ancien Roi d'Arima, ne put voir tranquillement ses deux fils à la veille d'être dépouillés de leurs états ; il assembla donc les vassaux de sa maison , entra dans le royaume d'Arima , et son armée grossissant à mesure qu'il avançait, il obligea bientôt Riozogi à se retirer ; il fit savoir ensuite à Sumitanda qu'il marchait à son secours, et lui marqua le jour qu'il attaquerait les assiégeans , afin qu'il le secondât par une sortie; la chose s'exécuta comme elle avait été concertée. Dès que Xengandono parut sur les hauteurs qui bordaient la campagne, le Prince d'Omura ordonna à ses gens de se tenir prêts , leur montra le secours , et comme ils étaient tous Clirétiens , il les avertit de mettre toute leur confiance au Dieu des qirmées. Enfin Xengandono commen-
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rant à donner , les assiégés sortirent en criant : vive Sumitanda ; ce qui fut en même temps le signal du combat et le cri de la victoire. Il n'y en eut jamais de si facile , ni de si complète : à peine les rebelles firent-ils quelque résistance, et il n'en serait écbappé aucun , si le Prince n'eût arrêté l'ardeur des soldats. Il est vrai que Dieu combattit visiblement pour les siens. Les vaincus , qui écliappèrent du carnage , assurèrent que les croix dont les habits des soldats chrétiens étaient couverts, jetaient un éclat qui les avait éblouis et eflVayés; ils ajoutèrent même qu'ils en avaient vu une en l'air très-brillante, et toute semblable à celle qui était dans le grand étendard du Prince. Enfin il sembla que tout , jusqu'aux élémens, fût armé pour les fidèles; car tandis qu'on se battait sur terre , une horrible tempête dissipa la flotte du Roi de Firando et de Gotto. Le Roi de Firando était accoutumé à dire depuis , que le Prince d'Omura était sorti de ce mauvais pas parce qu'il était bon Chrétien. La joie d'un succès si peu attendu fut pourtant mêlée de quelque amertume ; le pays était dans un état déplorable , et Xengandono , ennemi mortel de notre sainte loi , à laquelle il attribuait le malheur de sa famille, ne pouvait souffrir la moindre marque de Christianisme. Les Princes, ses fils, n'étaient pas dans une situation à prendre la défense de la religion contre un père qui venait de les rétablir sur le trône; T. ï. i4
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et il fallut de nécessité qu'ils souffrissent en patience , ce qu'ils ne pouvaient empêcher. La constance de Sumitanda , et celle de tous les autres néophytes parmi tant d'épreuves , fut pour les missionnaires un grand sujet de consolation. Ces pères avaient eux-mêmes couru de grands dangers, le bâtard d'Omura n'avait épargné Vocoxiura , que tant qu'il avait cru être vainqueur. Le dépit de voir ses affaires ruinées , l'avait rais dans une colère qu'il avait décliargée sur tout ce qui s'était rencontré, et sans un Chrétien d'Arima qui vint par mer pour sauver les deux rehgieux , ils n'auraient pas écliappé à la fureur des vaincus.
Alméïda dit qu'après la victoire du Prince et la fuite des rebelles , il débarqua à Vocoxiura , >oij il apprit qu'il y avait de rigoureuses défenses portées de la part de Xengandono de recevoir aucun religieux d'Europe •, mais il ajoute que les Chrétiens l'allaient trouver pendant la nuit, et lui faisaient, les larmes aux yeux, mille excuses et mille protestations de ne jamais chanceler dans la foi. « Hé , quelle religion embras- )) serions-nous , disaient-ils , si nous renoncions » à celle que vous nous avez prêchée î A qui , » dans nos peines et dans nos dangers, aurions- » nous recours, si nous étions assez malheureux » pour abandonner notre Dieu : Ah ! quelque » rigueur qu'il semble exercer contre ses en- » fans, c'est le meilleur de tous les pères, et
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» il a lui-même gravé son amour dans nos âmes : » on ne nous l'arracliera pas. » Les choses demeurèrent en cet *état près d'une année , au bout de laquelle Xengandono mourut , et les Princes ses enfans se virent en liberté de faire pour la religion tout ce qu'ils voulurent. Le Roi d'Arima n'était pas encore Chrétien : mais il se disposait sincèrement à le devenir : dès qu'il vit son père mort , il manda au P. de Torrez qu'il le priait de le venir trouver à Cochinotzu , afin qu'il put recevoir de lui les instructions nécessaires avant que d'être baptisé.
IIL Tandis que la foi s'étendait ainsi dans le Ximo , elle s'établissait solidement dans la capitale de l'empire , et jusque dans la cour de l'Empereur. Mais ce n'était pas sans de grandes traverses. A peine le P. Viléla était-il arrivé à Sacai qu'on y apprit des nouvelles biens étranges de Méaco. Morindono , Roi de Naugato , et quelques autres des plus puissans Princes du Japon , mécontens de l'Empereur pour quelque sujet que l'histoire ne dit point , mirent en campagne quarante mille hommes que le Roi de Naugato mena dans la Tense. Les bonses négores à qui la cour impériale avait aussi donné quelque sujet de mécontentement, n'eurent pas plus tôt appriscette nouvelle, qu'ils armèrent de leur côté, et agirent de concert avec Morindono. Par là ce Prince se trouva en état d'entreprendre le siège de la capitale \ il y marcha donc et
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se présenta devant la ville , qui n'avait ni garnison , ni provision , ni rien de ce qui est nécessaire pour soutenir un siège. Aussi s'attendait-on à tout moment à voir encore une fois Méaco , la proie du soldat victorieux , lorsqu'un oncle de l'Empereur s'approcha avec des forces suffisantes pour h'we lever le siège. Le Roi de Nangato l'eut effectivement levé sans les négores, qui eurent l'adresse d'attirer l'oncle de l'Empereur du côté de Sacai, où ils lui taillèrent en pièces la meilleure partie de ses troupes. Cette victoire releva le courage abattu de Morindono; ce Prince donna un assaut à Méaco, qu'il força, et qu'il donna en pillage à ses troupes. C'en était fait de l'Empereur , qui s'était réfugié dans la citadelle , si les ennemis ne se fussent point séparés ; mais les négores ne songeant qu'à poursuivre leur ennemi , qui s'était cetiré dans un château très-bien fortifié et très-bien muni , ne firent pas réflexion qu'ils se mettaient hors d'état de secourir le Roi de Naugato , ou d'en être eux-mêmes secourus , en cas qu'ils fussent attaqués séparément : ils le furent en effet , les uns et les autres presque en même temps; car le beau -frère du cubo-sama assembla Aingt mille hommes , et fut si heureux à cacher son armement et sa marche , qu'avant qu'ils eussent aucune nouvelle de lui , il tomba la nuit sur les négores , en tua la plus grande partie , et dissipa de telle sorte le reste, qu'ils ne parurent
plus. L'Empereur , informé de ce succès , se préj)ara à en proliter ; il commerça par faire quelques sorties sur les troupes de Morindono ; elles lui réussirent ; et les troupes de son oncle et de son beau-frère ne l'eurent pas plus tôt joint, que le Roi de Naugato se trouva investi de tous côtés ; il ne laissa pas de faire quelque résistance ; mais elle ne fut pas longue , il perdit toute son armée, et il eut bien de la peine à regagner ses états.
IV. Méaco ayant ainsi recouvré sa première tranauillité , le P. Viléla y retourna au mois de septembre de l'année mil cinq cent soixante-deux, et il n'eut pas plus tôt recommencé ses fonctions apostoliques, qu'on vint en foule lui demander le baptême. Plusieurs Princes du sang, ou alliés der l'Empereur, de grands olliciers de la couronne , quantité de noblesse firent bientôt profession publique du cbristianisme , et ne se distinguèrent pas moins par leur innocence et leur vertu, que par l'éclat du rang et de la naissance. Ce succès obligea les bonses , toujours appuyés du crédit de leur grand-prètre , à faire un dernier effort pour cliasser les missionnaires ; ils s'adressèrent à Daxandono, qui commandait dans la ville, et qui y rendait la justice au nom de l'Empereur, et ils mirent tout en œuvre pour l'engager à fiiire publier un édit contre la nouvelle religion. Daxandono répondit à ceux qui furent députés, qu'avant que de faire consentir la cour à ce qu'ils soidiai-
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laielil, il fallait examiner si la Religion clirélienne était aussi mauvaise qu'ils le disaient , et que tout ce qu'il pouvait faire en leur faveur était de nommer des personnes capables d'en juger.
Rien n'était plus à désirer pour la bonne cause que cet examen, supposé que les examinateurs fussent bien choisis , mais ils le furent très-mal. On mit cette affaire entre les mains de deux bonses , dont l'un se nommait Ximaxidono , et l'autre Cicondono , tous deux adonnés à la magie , ennemis déclarés des Chrétiens , et fort estimés à la cour, où ils avaient toujours eu des emplois considérables \ car le premier était tout le conseil de Mioxindono, le plus puissant particulier de l'empire , et le second avait été le précepteur de l'Empereur. Ce choix persuada tout le monde que c'en était fait des missionnaires, et tous furent d'avis qu'ils se retirassent ; ils le iirent et partirent pour Sacai. La suite fit voir qu'ils avaient eu raison de céder au temps : leur absence ralentit un peu cette chaleur avec laquelle on les poussait, et par un de ces miracles de la grâce que Dieu tire de temps en temps du sein de sa miséricorde, les loups devinrent agneaux, et le salut vint d'où l'on avait plus sujet de craindre.
Un pauvre Chrétien de la campagne, nommé Jacques, était allé demander justice à Daxandono pour une somme d'argent qu'il avait prêtée à un païen, et que celui-ci refusait de lui rendre ; Ximaxidono, un des deux commissaires dans l'af-
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faire des Chrétiens, entra dans le moment que ce bon homme plaidait lui-même sa cause , et le reconnaissant pour Ciirétien à un chapelet qu'il portait sur lui : (( Tu es donc, lui dit- il, de » la religion des Européens! Oui, grâces au Ciel, » répondit le paysan, j'ensuis. Qu'enseigne de » bon votre loi , reprend le bonse ? Je ne suis )) pas assez savant pour vous le dire , réplique » le bon homme; tout ce que je puis vous as- » surer, c'est qu'elle n'enseigne rien que de bon. » Ximaxidono ne laissa point de le questionner sur bien des articles, et le Seigneur, qui dénoue quand il lui plaît la langue des enfans pour en tirer sa gloire, éclaira tellement en cette occasion ce paysan, qu'il parla sur l'existence et les attributs de Dieu , sur le culte qu'il exige des hommes, et sur l'immortalité de nos âmes, d'une manière qui ravit tout le monde en admiration. Le bonse svu'-tout l'écouta avec une attention extraordinaire, et, sans l'interrompre, il fut ensuite quelque temps sans rien dire ; puis, comme s'il se fut éveillé d'un profond sommeil. « Allez, » dit-il au Chrétien, faites-moi venir votre doc- » teur; si les disciples sont si habiles, que sera-ce » du maitrc? » Jacques ne différa point à porter cette nouvelle au P. Viléla , et racontant la chose comme il l'avait conçue, il fit entendre que le bonse était converti. Il eut beau dire , les Chrétiens de Sacai s'accordèrent tous à soutenir qu'il ne serait pas prudent au père de s'exposer sur cet
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avis^ où il leur paraissait quelque chose de trop singulier , pour y ajouter foi si aisément.
V. Le P. Viléla voulait toutefois partir , dans la pensée que s'il était trompé , il aurait du moins le bonheur de donner son sang pour Jésus-Christ ; mais on l'arrêta par force : tout ce qu'il put obtenir , ce fut que Laurent allât voir de quoi il s'agissait. Laurent se mit aussitôt en chemin , et les fidèles commencèrent à faire des prières pour l'heureux succès de son voyage. A son retour il combla tout le monde de joie ; car non-seUlement il confirma tout ce que Jacques avait dit, mais il assura de plus que Cicondono , le second commissaire , avait été converti par son collègue , et que tous deux voulaient recevoir le baptême de la main du P. Viléla. A cette nouvelle , le père se rendit en diligence à Méaco , où il trouva ses deux prosélytes , qui avaient encore ua<>né à la religion un seigneur nommé Xicaidono , Gouverneur d'une place , à huit lieues de la capitale. Ils étaient tous trois si bien instruits , qu'ils furent baptisés sur-lechamp. Dès le lendemain Xicaidono mena Laurent dans sa place, et eut la consolation de voir , dès les premières instructions du missionnaire , son exemple suivi de quantité de personnes de distinction. Le zèle des deux bonses ne fut ni moins vif, ni moins eflicace : ils composèrent ensemble un traité de la Religion chrétienne, qui produisit partout des fruits merveilleux.
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Mais le plus grand avantage que tira le christianisme de cet heureux événement, fut la conversion d'un tono , appelé Tacayama , un des plus hahiles et des plus renommés capitaines qu'il y eût dans l'empire. Ce seigneur était d'une probité peu commune , parfaitement instruit de tous les secrets de sa religion , et fort attaché au culte de ses dieux. Le baptême des deux bon- « ses ayant éclaté , et jetant tout le monde dans l'étonnement, Tacayama dit un jour qu'il était d'autant plus surpris de ce changement , qu'il ne croyait pas fort diflicile d'obliger le prédicateur européen à confesser lui-même la fausseté de sa secte ; et pour montrer qu'il n'avançait rien qu'il n'eut en main de quoi le prouver, sachant que le P. Viléla prêchait dans une place de Méaco , il va l'entendre , et le sermon lini , il entreprend de réfuter tout ce que le missionnaire avait exposé. Le P. Viléla comprit d'abord qu'il avait affaire à un homme d'esprit , et qui savait beaucoup plus que ne le sait communément un homme de guerre : il répontlit toutefois sans peine à ses objections , et parla d'une manière si sensée et si solide , que le tono n'eut rien à répliquer, et fut surpris de voir en un moment, non-seulement son esprit convaincu, mais son cœur changé de telle sorte qu'il ne se reconnaissait plus. Il se rendit donc sur l'heure , et avec cette franchise et cette bonne foi dont il n'y a que les plus grands génies qui
soient bien capables : il avoua ses erreurs et son ignorance ; il ne donna ensuite aucun repos au P. Viléla , qu'il ne l'eût amené dans ses terres, où riioninie apostolique eut la consolation de baptiser le tono , sa femme et son fils. Le père fut nommé Darie , la mère Marie, et le fils, qui n'avait alors que quatorze ans , reçut le nom de Juste. C'est ce fameux Juste Ucondono , si célèbre dans l'histoire ecclésiastique du. dernier siècle : illustre par ses grandes actions , qui lui ont donné un rang distingué parmi les héros chrétiens : plus illustre encore par ses vertus et par ses souffrances pour la cause de Dieu , et qui eût fait l'ornement de sa nation, si l'ingratitude de sa patrie n'eut pas forcé d'aller mourir dans une terre étrangère , un homme qu'elle eût dû envier à ses voisins , si le Ciel l'eût fait naître parmi eux.
VI. Cependant la révolte d'Omura avait dispersé les missionnaires qui étaient dans cette contrée , et le P. Louis Froez et Jean Fernandez étaient allés à Firando , où , bien qu'ils n'eussent pas la cour favorable , ils ne laissaient point de travailler fort utilement : Dieu donnant à leurs travaux des bénédictions , dont ils étaient eux-mêmes étonnés. Le Prince Antoine était toujours l'ornement et le soutien de cette chrétienté : on y prati({uait des vertus qui auraient fait honneur à la primitive Église ; et tous ceux qui en furent les témoins convinrent que les reli-
gieux les plus austères et les plus fervens n'allaient pas plus loin. Il n'arrivait point de disgrâces à un particulier , qu'elle ne fût aussitôt réparée aux frais publics ; et l'on en rapporte un exemple qui montre combien était grande la cliarité de ces néopbytes. Le feu ayant pris à la sacristie , dans l'île de Tacuxima , l'église , la maison des missionnaires , et environ quinze autres furent réduites en cendres ; c'était vers les fêtes de Noël , et les maisons brûlées appartenaient à de pauvres gens, qui, par là, se trouvèrent sans ressource , exposés à toute la rigueur d'une saison fort froide. Mais à peine le bruit de cet accident se fut-il répandu aux environs , que les fidèles accoururent de toutes parts au secours de leurs frères ; les maisons furent rebâties et meublées avec une diligence incroyable , et sans qu'il en coûtât rien à ceux à qui le malheur était arrivé : on pourvut même à tous leurs besoins avec profusion , de sorte qu'ils se trouvèrent plus à leur aise qu'ils n'étaient avant cette disgrâce.
Sur ces entrefaites le P. Froez eut avis que deux navires portugais paraissaient à la hauteur de Firando, et en même temps il reçut des assurances de ceux qui les commandaient , qu'ils n'entreraient point dans le port sans son agrément. Le Roi , instruit de cette démarche des capitaines , envoya sur-le-champ faire des excuses au père de ce (ju'il ne l'avait pas encore ré-
tabli dans ce qui avait appartenu aux missionnaires avant les troubles dont nous avons parlé, et il lui donna sa parole qu'il allait y travailler incessamment. Le père , sur cette promesse, écrivit aux Portugais qu'ils pouvaient mouiller à Firando ; mais s'étant aperçu que le Roi ne se pressait pas beaucoup d'exécuter ce qu'il avait promis, il prit une chaloupe, alla au-devant d'un troisième navire , nommé la Sainte-Croix , qui suivait de près les deux autres , et persuada sans peine à Pierre Alméïda , qui en était le capitaine , de se tenir au large jusqu'à ce que le Roi eût acquitté sa parole. Enfin, ce Prince fit d'assez mauvaise grâce ce qu'on souhaitait de lui. La Sainte-Croix amenait au Japon trois nouveaux ouvriers, ce qui réjouit fort le P. de Torrez ; il écrivit sur-le-champ au P. Balthazar d'Acosta , un des trois , de rester dans le Firando avec Fernandez , et au P. Froez d'aller avec Louis Alméïda au secours du P. Viléla , qui travaillait à Méaco au-dessus de ses forces. Alméïda fut retenu à Sacai par une maladie , et ensuite rappelé dans le Ximo ; le P. Froez continua sa route par Ozaca ; ce n'était pas son chemin , et je ne sais ce qui l'obligea à se détourner de la sorte ; mais il n'y eut sorte d'accidens fâcheux qui ne lui arrivassent dans ce voyage, ni de danger qu'il ne courût avant que de se rendre à Méaco. Sans doute que Dieu , qui le destinait à de grandes choses, l'y voulut disposer par ces
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traverses , qu'on a toujours regardées dans les hommes apostoliques , comme des assurances infaillibles de grands succès.
Tout prévenu qu'était ce missionnaire , que la religion avait fait à Méaco de fort grands progrès , il trouva que la renommée ne lui en avait pas encore assez appris. Mioxindono , que l'Empereur venait de faire Roi d'Imory , et Daxandono , à qui Sa Majesté avait donné la principauté de Nara , s'étaient ouvertement déclarés protecteurs des Chrétiens. Naytondono , Roi de Tamba, jeune Prince estimé à la cour impériale , venait de recevoir le baptême. Et depuis l'arrivée du P. Froez , le cubo-sama voulut bien que les missionnaires le saluassent au commencement de l'année avec tous les grands de l'empire. C'est une cérémonie qui a quelque chose de bien auguste , de la manière qu'elle se pratique au Japon. L'Empereur, sur un trône fort élevé et infiniment spacieux, ou l'or massif est aussi peu épargné que le marbre l'est dans nos plus superbes palais , voit devant lui , d'un coup d'œil , prosternés contre terre tous ses grands, vassaux , Rois , Princes , tonos et grands-officiers de la couronne : les uns plus près de sa personne , les autres plus éloignés , chacun selon son rang , un petit geste, baisser son éventail : car les hommes en portent tous au Japon ; baisser , dis-je , son éventail en regardant quelqu'un , est une grande faveur. Le Monarque ne
laisse pas , quand la cérémonie est achevée , de s'entretenir familièrement avec ceux qui sont entrés dans ses plus intimes confidences. Les deux missionnaires furent cette année de ce nombre , et l'on vit avec surprise deux pauvres religieux , très-simplement vêtus , honorés de la conversation du Prince à la vue d'un assez grand nombre de tètes couronnées, sur lesquelles il daignait à peine jeter quelques regards. Mais ce qui acheva de mettre tout le monde dans l'étonnement , c'est que l'Empereur leur fit prendre du thé. Ce jour fut pour l'égUse du Japon le plus beau qui eût encore paru , et aucun nuage ne semblait en devoir sitôt troubler la sérénité ; mais tant de belles espérances s'éva — nouirent en un instant , et la chrétienté de Méaco , sauvée de tant de danger , et cultivée avec tant de soin , se trouva presque ensevelie sous les ruines de l'état, par la plus étrange révolution qui se lise dans l'histoire,
VII. Mioxindono étant parvenu au plus haut point de gloire et de grandeur où un sujet puisse jamais espérer de monter : son mérite , sa réputation , ses victoires , le faisaient regarder de l'Empereur , dont il était la créature , comme l'ornement de sa cour et le soutien de son trône. Mais Mioxindono était né le plus ambitieux des hommes , et rarement a-t-on vu un ambitieux assez reconnaissant pour ne pas sacrifier son devoir à sa passion. La couronne royale ne put
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contenter un Prince qui se trouvait trop près du trône impérial pour n'y pas aspirer ; la main libérale qui l'avait comblé de tant de bienfaits, et s'était presque épuisée en sa faveur , portait encore le premier sceptre du Japon, et l'ingrat ne pouvait le lui arracher que par un parricide. 11 s'y résolut. Il ne lui fol lut pas beaucoup de temps pour se mettre en état d'exécuter son dessein , parce qu'il avait toutes les troupes à sa discrétion ; mais comme il savait bien que Daxandono , s'il demeurait fidèle à son Prince , pouvait rendre au moins douteux le succès de sa trahison , il lui en fit conlidence , et l'engagea dans son parti par espérance de partager l'empire avec lui. Assuré de ce côté -là, il assembla toutes les troupes autour de la ville , et avertit tous ceux qui lui étaient attachés au dedans de se tenir prêts.
Tant de mesures ne pouvaient être prises avec bien du secret, et il fallait du moins les couvrir d'un prétexte. Le Roi d'Imory fit courir le bruit que c'était pour une fête qu'il voulait donner à l'Empereur. En effet , quelques jours après il entra dans la capitale avec nn nombreux cortège , alla droit au palais , remercia le Prince de quelque nouvelle faveur qu'il en avait reçue , et l'invita à un souper qu'il lui fiiisait préparer hors les murs de la ville. Un tel remercîment et une telle invitation donnèrent à penser au cubo-sama. Il ne lui parut pas dans Tordre
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qu'un sujet vint à la tête d'une armée lui donner un repas. Quelques avis secrets, qu'il reçut en même temps , changèrent ses soupçons en une juste défiance ; il crut que le plus sûr était de sortir de Méaco, et dès la nuit suivante, il partit accompagné de quelques Seigneurs , sans rien dire de son dessein , pas même à ceux à qui il confiait sa personne. Après avoir fait environ une demi lieue, il leur découvrit la cause de sa sortie ; mais ils lui représentèrent si vivement la honte d'une fuite si précipitée , et le zèle qu'avaient tous ses sujets pour sa conservation , qu'ils l'ohligèrent à rentrer dans son palais. On n'a pu savoir si ces courtisans n'avaient point été gagnés par les conjurés , mais il est certain que Mioxindono fut instruit, dès la pointe du jour, de tout ce qui s'était passé. Alors jugeant bien qu'il fallait se hâter , il donna avis à Paxandono de ce qu'il venait d'apprendre , et tous deux , sans perdre de temps , s'approchèrent de la ville avec toutes leurs troupes, et en allèrent eux-mêmes placer l'élite à toutes les avenues du palais. Cela ne se put faire sans que le bruit en vînt aux oreilles de l'Empereur , qui envoya son beau-père reconnaître ce qui se passait. Dès que ce seigneur parut sur le pont , les deux chefs de la révolte s'approclièrent de lui, lui mirent en main un billet, et lui dirent avec assez de hauteur de le porter au cubo-sama. Il l'ouvrit , en voyant qu'on y demandait sa tête et
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celle de l'Impératrice, sa fille, il entra dans une colère qui ne se peut exprimer ; il éclata en reproche les plus amers, mit le Lille t en pièces, rentra chez l'Empereur , lui déclara que tout était perdu, et pour montrer qu'il en était convaincu , il se fendit le ventre , et lomLa mort aux pieds de Sa Majesté. H y a lieu de croire que le grand crédit de ce seigneur, l'élévation de sa famille , et peut-être l'abus vrai ou imaginaire qu'on lui reprochait qu'il faisait de sa faveur, avaient causé, dans celte cour, des haines et des Lrouilleries qui furent en partie l'occasion de cette révolte.
Quoiqu'il en soit , tandis qu'on délibérait dans le palais sur ce qu'il y avait à faire , les rebelles y mirent le feu , et il fallut songer à se sauver. L'Empereur, à la tèle de deux cents de ses gardes , entreprit de se faire un passage , et d'abord il renversa tout ce qui se trouva devant lui ; mais enfin , après avoir long-temps combattu, il se trouva seul au miheu des siens, qui, en mourant, lui avaient fait un rempart de leurs corps , et ayant en tète une armée ennemie qui croissait à chaque instant. Il résistait encore , lorsqu'il reçut un coup de demi-pique dans le ventre : il fut ensuite blessé d'une Ilèclie , à la tète, et de deux coups de sabre qui lui coupèrent le visage. Enlin, nageant dans sou sang, il tomba mort sur les corps de ses fidèles serviteurs. Un page de quatorze ans se lit admirer après T. I. i5
la mort de l'Empereur ; comme il combattait en désespéré, les rebelles, charmés de sa bravoure, voulurent le prendre vif. Il s'aperçut bientôt qu'on ne cherchait qu'à le lasser, il crût qu'il y aurait pour lui de l'infamie à survivre à son maître, il s'approche aussitôt des chefs , comme pour leur parler, leur reproche leur ingratitude , se fend le ventre , et s'en va expirer sur le corps de l'Empereur.
Pendant ce carnage, une partie des conjurés étaient entrés dans le palais , et tout ce que le feu avait épargné, fut passé par le fd de l'épée ; on cliercha avec empressement l'Impératrice , qui s'était sauvée hors la ville, dans une maison de bonses. Enfm , au bout de quelques jours elle fut découverte , et l'on envoya des soldats qui lui tranchèrent la tête. Il ne restait plus de cette déplorable famille , qu'un frère du cubo-sama : sa jeunesse et sa profession de bonse le firent apparemment oublier ou mépriser j et l'on se contenta de le mettre en lieu sûr.
VIII. Mais la fureur des rebelles ne s'en tint pas à l'extinction de la famille impériale , tout ce qui avait fait paraître de l'attacliement au Souverain fut mis à mort, ou cliassé de la ville. Les missionnaires furent du nombre de ces derniers , et dans la douleur d'abandonner leurs néophytes , en un temps où leur présence était si nécessaire, ce ne leur fut pas une légère consolation de voir qu'ils n'avaient perdu que par
leur fidélité envers le Prince, les bonnes grâces des traîtres, jusque-là leurs piotecteurs, mais dont la faveur n'eût pu continuer, sans les rendre criminels aux yeux du public. Le P. Froez et Laurent se retirèrent à Sacai , et le P. Viléla partit pour le Bungo, où le Roi faisait toujours paraître, pour la propagation de la foi, un zèle qu'on ne pouvait se lasser d'admirer dans un Prince idolâtre. Comme assez souvent on lui marquait sur cela de l'étonnement, et que les bonses ne cessaient point de mettre tout en usage pour lui faire changer de sentimens et de conduite : « que voulez-vous , répondit-il , cette Religion » attire sur moi la bénédiction du Ciel. Mes )) coffres se remplissent, et mon domaine s'étend » à vue d'œil, depuis que je protège les docteurs » de cette nouvelle loi. »
Après la prise de Vocoxiura j par le bâtard d'Omura , le P. de Torrez était rentré dans les états de ce Prince, et s'était arrêté dans l'île de Tacaxi, où il eut la consolation de baptiser plusieurs idolâtres ; mais cette joie fut bien tempérée par la douleur qu'il eut de perdre un des meilleurs ouvriers de cette chrétienté. Depuis la révolution du Naugato , et la bataille d'Amanguchi , Edouard de Sylva cultivait une fort belle église qu'il avait fondée dans ces cantons du royaume de Bungo, assez éloignés de la capitale. Son zèle croissant avec ses succès , et n'ayant personne qui en put modérer fardeur,
il en fat la victime : l'excès de ses travaux lui fit contracter une langueur qui le consuma peu à peu , et on ne le sut malade que lorsqu'il fut à l'extrémité. Alméïda courut aussitôt à son secours , mais c'était un fruit mûr pour le ciel. Le saint jeune homme était mourant , lorsqu'Al- * méïda arriva ', il lui demanda en grâce de le mener à Tacaxi , afin qu'il eût la consolation d'expirer entre les bras du P. de Torrez : on ne put résister à une demande si juste , et le missionnaire , muni des sacremens de l'Église , alla recevoir, dans le ciel, la récompense de ses vertus. IX. Cependant , Mioxindono et Daxandono voyant peu de disposition dans la capitale de l'empire à les reconnaître pour Souverains , firent courir le bruit qu'ils n'avaient jamais eu dessein d'usurper la souveraine puissance, mais de délivrer les peuples de la tyrannique domination de quel<[ues gens qui gouvernaient sous le nom de l'Empereur. Que n'ayant pu sauver ce Prince , ils étaient résolus de mettre sur le trône le bonse Cavadono Voyacala , son frère , dont riii|^cur douce et bienfaisante faisait espérer uji règne ^us heureux. Quoiqu'ils pussent dire , ils ne persuadèrent personne , pas même le jeune Prince , qui se voyant leur prisonnier , ne songea qu'à s'échapper. Il y réussit enfin , et les rebelles lurent étrangement surpris d'apprendre (ju'il.élait dans la forteresse de Doca. Elle appartenait à Vatadono , frère aîné de Ta-
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cayama : c'était le seigneur du Japon le plus brave , le plus fidèle à son Prince , et dont il suffit de dire , pour faire un éloge accompli , que se trouvant le chef d'une maison puissante , et qui était en possession de ne produire que des héros, ne manquant d'aucune des qualités qui font réussir dans les plus difficiles entreprises , et se voyant entre les mains l'héritier de la couronne , il aima mieux se faire le subalterne d'un autre plus puissant que lui , que de risquer sou Souverain , en hasardant de le rétablir avec ses seules forces. Il jiensa donc à lui procurer une protection qui fut capajjle de contre-balancer la puissance des assassins du feu Empereur, et il fit un choix digne de lui , en s'arrétant au Roi de Boary.
Nobunanga , Roi de Boary , et de Mino , était un de ces génies supérieurs et un de ces hommes qu'un mérite éminent et universel distingue d'abord des autres ^ et met au-dessus des éloges. Ce qui paraissait le plus en lui , c'était une grandeur d'ame , une vivacité et une ]>énétration d'esprit , une intrépidité qui ne sauraient aller plus loin, et qui, jointes à la science de toutes les parties de la guerre , qu'il possédait parfaitement , à son adresse à découvrir les plus secrètes pensées de ceux qui l'approchaient, sans se laisser jamais pénétrer, et à sou caractère droit et sincère , en ont fait le liéios tlu Japon , et , sans contredit , le plus grand Prince
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qui ait régné eu Orieut dans le seizième siècle. Sa taille était des plus avantageuses , mais un peu trop mince; sa complexion fut toujours trèsdélicate , toutefois il sut si Lien la ménager , que jamais il ne succomba sous les fatigues de la guerre. On lui reproche d'avoir été trop défiant, et que cette défiance le porta jusqu'à tuer de sa main son propre frère en trahison; mais où trouvera-t-on , hors du cliristianisme , un mérite qui ne soit obscurci par aucun vice ?
Nous ne savons pas le détail des conquêtes que ce Prince avait faites jusqu'au temps de la révolution dont je parle , et dans laquelle il eut tant de part. Il est certain qu'alors, quoiqu'il ne fût âgé que de trente-sept ans , il passait pour le Général du Japon le plus consommé dans l'art militaire , et que ses Etats qu'il avait fort étendus, et qui étaient situés au centre de l'empire, le rendaient le plus puissant Roi de ces «les. Tel fut le Prince que Vatadono opposa au Roi d'Imory , et au Prince de Nata. Au premier bruit qui se répandit que Nobunanga armait pour mettre Cavadono sur le trône de l'empire , et que Vatadono servirait sous lui , tant de gens se rangèrent auprès de l'un et de l'autre , qu'au bout de quehiues jours , ils se trouvèrent avec une armée de quinze mille hommes. Yaladono eut ordre de le mener sur-lechamp dans le royaume d'Izumi , où les ennemis étaient avec un corps de douze mille hommes,
et le Roi (le Boary alla lever des troupes dans ses États, et faire monter à cheval tous ses vassaux.
X. Vatadono usa de diligence, et se posta avantageusement dans une grande plaine à la viie de Sacai, où les rebelles s'avancèrent promptement pour le combattre , avant que son armée fut grossie des secours qu'il attendait de toutes parts. Une petite suspension d'armes qu'il y eut quelques jours avant la bataille , donna lieu à un spectacle qui causa de l'étonnement, et fut d'une grande édification. Il y avait dans les deux armées grand nombre de Chrétiens , qui se faisaient moins remarquer par les croix qu'ils portaient sur eux et dans leurs drapeaux, que par l'innocence et la sainteté de leurs mœurs. Le P. Froez les ayant fait avertir que la fête de Noël approchait , et qu'ils pouvaient profiter de la trêve pour la célébrer tous ensemble , on les vit entrer aussitôt dans la ville, et se traiter avec tant de cordialité , qu'on ne distinguait plus de quel parti ils étalent. Après s'être rassasié du pain qui fait les forts , chacun se retira dans son quartier , bien résolu de combattre jusqu'à la mort pour la sûreté du Souverain ; car tous se flattaient également d'être armés pour les intérêts du Monarque.
Enfin le combat se donna , et fut très-sanglant ; mais Vatadono , après avoir soutenu deux charges très-vigoureuses du Roi d'Imory, le rompit, passa
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au fil de l'épée tout ce qui lui fit résistance , et ne pardonna qu'à ceux qui prirent parti dans ses troupes. Nabunanij;a apprit cette victoire , lorqu'il était en marche pour joindre Vatadono avec cinquante mille hommes. Cette nouvelle le fit changer de dessein, il tourna du côté de la capitale , et y mena Cavadono. Tout plia sous une si grande puissance , et la Tense reconnut son légitime seigneur, qui prit le nom de cubosama. J'ai dit que la Tense comprenait cinq royaur mes qui faisaient le domaine impérial.
Nobunanga étant arrivé à Méaco, et voyant le palais ruiné, logea l'Empereur dans la plus belle maison de bonses qu'il y eût dans la ville , et distribua son armée dans les autres. Ce Prince était fort persuadé de la ftiusseté de sa religion, et regardait comme des fables tout ce qu'on débitait des dieux du Japon-, ainsi il ne faut pas s'étonner qu'il y eut si peu de déférence pour leurs ministres. Peut-être aussi savait-il que les bonses Foquéxus avait fort congratulé Daxandono qui était de leur secte , d'avoir fait périr son Souverain. Quoiqu'il en soit ces prêtres idolâtres eurent beau représenter et se plaindre , ils ne caiznèrent rien ; mais ils n'étaient encore qu'au conmiencement de leur malheur. Le Roi de Boary voulut bâtir un nouveau palais , remplacement du premier ne lui parut pas assez grand , il y avait proche de là quelques maisons de bonses, il les fit abattre -, et la manière haute dont cela
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fat exéculé, fit concevoir à tout le moritle tjue désormais les représentations seraient inutiles.
A voir comment ce Prince présidait à la bâtisse de ce palais, le cimeterre à la main, couvert en guise de cuirasse d'une peau de tigre , et cinquante mille hommes sous les armes, on eut dit qu'il fortifiait un camp , ou ({u'il assurait sa domination dans une ville prise d'assaut. Ce qui étonnait, c'est que dans un si grand nombre de gens de guerre , on n'entendait parler d'aucun désordre; la sévérité et l'œil vigilant du Général retenait tout le monde dans le devoir , et Ton était persuadé que la moindre faute ne demeurerait pas impunie, sur-tout depuis qu'un soldat ayant levé le voile d'une femm^e pour la regarder au visage, le Roi, qui l'aperçut, courut à lui, et d'un revers de sabre lui coupa la tête.
Cependant l'ouvrage n'avançait point assez vite, parce que les pierres ne se trouvaient pas aisément : le Roi que ce retardement incommodait, donna ordre qu'on lui apportât toutes les statues des dieux qui se trouvaient à Méaco , et aux. environs , et comme on lui eut représenté que la dépense des cbarrois pour le transport de tout cela irait fort loin, il fit traîner la corde au cou ces fameuses divinités, que l'on regardait, depuis tant de siècles, comme les protectrices de l'empire. Ce spectacle toutefois ne fut pas ce qui alarma davantage les bonses; ils eussent volontiers passé à Nobunanga, le traitement qu'il faisait à leurs
tlieux, s'il eut voulu les épargner eux-mêmes*, mais le palais de l'Empereur étant bâti, il en fallait un pour son libérateur, et le Roi de Boary, qui ne voulait point perdre de temps, fit enlever la menuiserie et les lambris des plus beaux temples, et des plus riclies monastères de la ville, pour les placer dans son palais.
XI. Sur ces entrefaites, Vatadono qui venait de poursuivre les rebelles, dont il avait purgé toutes les provinces voisines, arriva à la cour, où il fut reçu comme le méritaient des services si importans. Le premier usage qu'il voulut faire de sa faveur et de son crédit, fut d'employer l'un et l'autre au rétablissement des missionnaires. Son frère Tacayama les lui avait fait connaître à Sacai , et avait été touché de leurs discours , jusqu'à prendre la résolution d'embrasser Je Chrislianismc. Il exposa donc à l'Empereur et au Roi de Boary , de quelle manière on avait chassé les prêtres européens, pour avoir été fidèle au feu l'Empereur : Qu'il n'avait pas tenu aux bonses Fo([uéxus , qu'on ne les eût mis à mort , et qu'ils auraient été sacrifiés à la rage de ces séditieux , si Daxandouo n'avait appréhendé que tous les Chrétiens qui étaient à son service , et auxquels il avait su déguiser ses mauvais desseins , sous le spécieux prétexte du bien public, ne l'abandonnassent. Une représenta lion si juste faite à deux Princes , i)ar un homme à qui ils devaient, eu partie, l'un sa gloire etl'au-
tre sa couronne , ne pouvait manquer d'être favorablement écoutée. Le rappel des missionnaires fut signé. Vatadono le fit savoir au P. Froez , et lui envoya même son frère pour l'amener à Méaco. Dès que le père fut arrivé , Vatadono le conduisit à l'audience des deux Princes, qui le reçurent avec beaucoup de distinction , lui accordèrent la permission de s'établir dans la ville , exemption de tous droits et impôts , liberté entière de prêclier partout, et à tant de faveurs fut ajoutée une défense à quiconque , sous de trèsgrièves peines, de les molester, ou d'empêcher qu'on n'allât les entendre.
Le Roi de Boary n'avait pas attendu à rendre justice aux missioimaires , que Vatadono les lui eût recommandés, il les connaissait par lui-même et les estimait. Dans la première audience qu'il donna au P. Froez , quelqu'un s'étant avisé de dire assez haut que ces étrangers étaient la cause de tous les mallicurs de l'empire, non -seulement le Prince prit leur défense , mais il parla d'un ton , qiu ôta pour longtemps à ceux qui Fentendirent , l'envie de les décrier en sa présence. La seconde visite que le père rendit au Roi eut encore des suites plus avantageuses ; ce Prince qui savait {|ue toutes les persécutions qu'on suscitait aux Chrétiens et aux missionnaires , venaient des bonses , se déchaîna fort contre ces faux prêtres. Cette disposition du Roi donna au père le courage de lui faire une proposition qui le sui-
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prit : (( Que Votre Majesté , dit le missionnaire, » fasse assembler tout ce qu'il y a dans l'em- )) pire de bonses et de docteurs en réputation, )) je m'offre à disputer contre tous, à cette con- )) dition , que si je suis vaincu, je serai cliassé y> du Japon ; mais que si je démontre la faus- » seté de toutes les sectes qui composent la re- » ligion japonnaise, Votre Majesté m'accordera, )) et à tous les Chrétiens , sa protection royale. » Nobunanga admira la résolution du missionnaire ; mais il lui dit que les bonses n'accepteraient jamais ce défi , qu'ils se battaient beaucoup mieux de la main que de la langue : Qu'il voulait néanmoins avoir un jour le plaisir de ces disputes , quand il aurait un peu plus de loisir. Quelque temps après , le père alla souhaiter un heureux voyage au Roi qui partait pour ses états : il trouva ce Prince avec un bonse, nommé Nichioxines, qui sollicitait fortement l'exil des missionnaires. Nichioxines avait été député vers le Roi par le Dairy pour quelques affaires, et par la beauté de son esprit il était devenu son favori , et même en quelque façon un de ses ministres. Dans un besoin il eut pu être son Général d'armée ; car la guerre était ce qu'il entendait le mieux. Il avait tellement compté sur son crédit pour abolir la Religion chrétienne , que soit qu'il se fût vanté qu'il ferait chasser les pères, ou que les bonses ne doutant point qu'il n'en vînt à l)Out , l'eussent pubhé par avan-
ce, le Roi de Boa^-y était encore à Méaco, que le bruit du bannissement des docteurs étrangers commençait à s'y répandre.
Quoiqu'il en soit Nobunanga n'eut pas plustôt aperçu le P. Froez , qu'il lui demanda pourquoi les bonses le baissaient si fort? « Seigneur, » répondit le père , c'est que nous découvrons » au peuple les erreurs de leur doctrine, et la » corruption de leurs mœurs. » Quelques autres questions que fit le Roi engagèrent insensiblement une manière de conférence. Après quelques propositions qui ne firent pas grande dilliculté, le bonse au lieu de répondre aux instances qu'on lui fit , jura et s'emporta d'abord , puis avança mille extravagances , d'où il conclut f[ae sa religion était la véritable. Son discours choqua l'assemblée ; mais la conclusion lit rire , ce qui aclieva de déconcerter le docteur. Laurent , qui accompagnait le P. Froez, lui demanda, pour renouer la dispute , qui était l'auteur de la vie j il répondit brusquement qu'il n'en savait rien. Ensuite Nobunanga fit lui-même au missionnaire quelques questions sur la récompense des bojis et la punition des médians ; tandis que Laurent répondait , le bonse éclata en des risées , qui lui attirèrent également le mépris et l'indignation de l'assemblée. Enfin , comme il entendait le P. Froez qui parlait de rimmortalité de l'anie , il se leva , courut au bout de la cbambre , prit un sabre qui y était atlacbé , et s'approcbant de
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Laurent : « Je Tais éprouver tout -à -l'heure, » dit-il au P. Froez, situ dis vrai. Quand j'au- )) rai tranclié la tète à ton compagnon, nous )) verrons si son anie survivra à son corps. )) Vatadona et un oflicier , qui fut depuis le célèbre taïco-sama, arrêtèrent ce furieux, et lui saisirent son sabre : alors le Roi choqué du peu de respect de ce prêtre insolent , le chassa de sa présence. Ce Prince continua encore quelque temps de s'entretenir avec les deux rehgieux sur les grands principes du Christianisme ; il fut très-satisfait de tout ce que lui dit le P. Froez de la spirilualité et de l'incorruptibilité de nos âmes , de la nature de nos pensées , et de la vaste étendue de nos désirs, (c Cette doctrine me » paraît très-bonne, dit le P^oi; mais quand j'opy) pose votre conduite à celle des bonses, cela fait )) encore sur eux plus d'effet que tout le reste. » Le père qui se voj^ait écouté avec attention , ajouta quelques considérations qui, furent bien au goût de Noburianga, Il fit remarquer que si tout l'iiomme périssait avec le corps , nous serions de pire condition que les bètes , puisque nous ressentons des maux que les bêtes ne ressentent point, et que nous ne jouissons jamais, comme elles font, d'un plaisir pur et tranquille. Il dit encore que nous avons au-dedans de nousmêmes un désir de la félicité éternelle , qui , bien approfondi, nous est une démonstration que nous y sommes destinés. De là il commençait à
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remonter à l'existence de Dieu , lorsqu'on vint parler au Roi de quelques affaires. Ce Prince fit aux deux religieux beaucoup de caresses , et les renvoya fort contens.
XII. A peine le Roi était parti de Méaco, que Nicliioxines obtint du Dairy des lettres de pjoscription contre les missionnaires. Vatadono s'en plaignit à l'Empereur , qui trouva fort mauvais que le Dairy eut sous ses yeux fait ce coup d'autorité , et lui fit dire que les étrangers étaient sous sa protection , et que désormais persoinie ne s'avisât de les inquiéter. Nicliioxines n'ayant pu réussir par cette voie là, demanda au Dairy permission de tuer le père Froez , et fit courir le bruit qu'il l'avait obtenue. Vatadono , qui venait d'être fait Vice-Roi de Méaco , ne l'eut pas plus tôt appris , qu'il envoya signifier à tous ceux du quartier où demeurait le père, qu'ils lui répondraient de ce qui arriverait à ce missionnaire.
L'année suivante , Nichioxines revint en grâces auprès du Roi de Boary , et presque dans le même temps , Vatadono fut obligé d'aller dans ses terres. Le bonse crut pouvoir se servir de sa nouvelle faveur , et proliter de l'absence de son rival , pour obtenir du cubo-sama ce qu'il avait tant à cœur. Vatadono qui en fut averti , voulut voir s'il ne gagnerait rien par ses honnêtetés, et il écrivit au bonse une lettre trèscivile. Le favori y fit réponse avec d'autant plus de hauteur, qu'il s'imagina qu'on le craignait.
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Le Vice-Roi en fut irrité , et jura qu'il ne mourrait point content qu'il n'eût tué cet orgueilleux prêtre. Cependant il conseilla au P. Froez d'aller trouver Nobunanga pour lui demander sa protection, et il le recommanda à Xibatadono, un des lieutenans - généraux du Roi de Boary.
Le père sans dilïérer se mit en chemin ; dès qu'il l'ut arrivé à Mino où était le Roi , il fut présenté par Xibatadono , et reçu du Prince avec un accueil qu'il n'eut jamais osé se promettre. Le Roi commença par lui doiuier sa parole ^ qu'il ne permettrait jamais qu'on lui fit aucun tort. Ensuite il le conduisit lui-même avec son compagnon dans tous ses appartemens , et leur fit servir la collation. Enfin il leur donna des lettres de recommandation pour le Dairy et le cubcsama , et leur ajouta qu'ils ne craignissent point tant ses deux puissances , que rien ne se ferait sans sa participation. Le jour suivant, les deux religieux allèrent prendre congé de Sa Majesté, qui les retint tout le jour, leur donna mille nouvelles marques de distinction , et prenant du thé avec eux, lit présenter la première tasse au P. Froez.
Le bruit d'une telle réception faite à des étrangers par un Roi devant qui tout tremblait, jus-t qu'aux Empereurs, alarma, mais ne découragea point les bonses. Nichioxines s'aNisa pour perdre les missionnaires d'un stratagème qui lui réussit d'aljord ; il forma une accusation contre Vatadono, la concerta si bien, sut faire entrer dans
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son intrigue tant de personnes , en apparence désintéressées , chargea son ennemi de tant de crimes , que Nobunanga ne put s'empeclier d'y ajouter foi , priva le Vice-Roi de toutes ses cliarges, et lui fit défense de paraître devant lui. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les fidèles, qui se trouvèrent par-là sans protecteurs dans une cour, où leur plus mortel ennemi n'avait plus de concurrent. Mais Dieu fit bien voir en cette rencontre qu'il tient le cœur des Rois entre ses mains , et que tous les efforts des hommes son inutiles contre lui. Jamais Nicliioxines ne put changer l'esprit de Nobunanga, ni celui de l'Empereur, à l'égard des Ciné tiens. Vatadono de son côté n'aidait pas peu à consoler les fidèles de son malheur, par la manière héroïque dont il se soutenait ; il cessa de poursuivre son ennemi , dès qu'il ne put le faire, sans qu'il y parût de la vengeance, et il disait à ceux qui le plaignaient, qu'il mettait au nombre de ses plus heureux jours , celui auquel il avait perdu sa fortune pour la cause du vrai Dieu. Enfin le Ciel se laissa toucher aux prières qu'on faisait pour que son innocence fût reconnue. Nolmnaiiga ne put oublier un homme à qui il avait tant d'obligations. Un jour ([u'en présence du Roi on déplorait le sort de Vatadono , ce Prince témoigna qu'il le verrait volontiers. Vatadono en fut averti 5 il vint à la cour, et le Roi ne l'eut pas plus tôt vu humilié à ses pieds, que les larmes lui coulèrent ï. I. 16
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des yeux. Vatadono profita de ces heureuses dispositions du Prince pour se justifier; il persuada, ses charges lui furent rendues, et ses revenus augmentés : Quant à l'imposteur, il n'avait pas porté si loin la peine de sa calomnie, ayant été chassé de la cour ])our des causes que je ne trouve nulle part. La nouvelle faveur du Vice- Roi lui fit emhrasser avec encore plus d'ardeur les intérêts de la Religion. On aurait de la peine à imaginer ce que la piété lui faisait tous les jours entreprendre pour l'établissement du christianisme, qu'il était résolu d'embrasser au plus tôt. Sa charité était aussi tendre que son zèle était actif; il entrait dans les besoins de tous les particuliers, et il n'y avait aucun fidèle, qui ne le regardât avec justice comme son père. Il est assez difllcile de dire ce qui empêchait ce seigneur de recevoir le baptême; car il est certain, que depuis long-temps , il était catéchumène. Sa longue disgrâce lui avait donné le loisir , et les moyens de se faire instruire. Il pratiquait des vertus qui auraient fait honneur aux Chrétiens les plus parfaits , et la manière dont il se déclarait, en toute occasion pour le christianisme , montre assez que ce n'était pas la politi{jtie , ni aucune raison d'état qui le retenait ; quoiqu'il en soit , il ne se démentit jamais , et il fut jusqu'à la fin le protecteur des missionnaires , et l'appui de la Religion, non-seulement dans ses états, mais à la cour de l'Empereur et à celle du Roi de Boary.
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