LIVRE ONZIEME
Les Chrétiens, à la faveur de la guerre civile, jouirent quelque temps dun repos qui augmenta considérablement leur nombre. Il y avait même quelque lieu d'espérer que les choses iraient toujours de mieux en mieux. On était convaincu que l'Empereur Fidéïory s'était réfugié dans les états d'un de ses grands vassaux. Plusieurs Princes des plus puissans de l'empire, et de grands capitaines avaient intérêt à le secourir de toutes leurs forces, et il s'en fallait bien que le Xogun- Sama ne fût un ennemi aussi redoutable que l'avait été le Cubo-Sama son père. Ce nouveau Monarque n'avait rien de ce qu'il faut, ni pour se faire des créatures, ni pour conserver celles que son père lui avait laissées : il n'était capable, au contraire , que de ruiner les meilleures affaires, et d'éloigner tous ceux que la nécessité n'obligerait pas à rester dans son parti. 11 avait été élevé dans un monastère debonscs, et cette éducation avait enté sur un fort petit génie, et un naturel des plus féroces, un attachement incroyable à toutes les extravagantes superstitions dont les ministres des dieux du Japon ont formé leur culte religieux. Un Prince de ce caractère
ne pouvait rester sur le trône que faute de concurrent, et le Xogun-Sama fut assez heureux pour n'en point avoir. Le bruit de la fuite de Fidéïory se trouva faux; tous ceux qui avaient armé en faveur de ce Prince , on disparurent , ou se soumirent, et la tranquillité de l'état produisit le renouvellement d'une guerre , la plus funeste que l'enfer ait encore livrée au troupeau de Jésus-'Christ.
Ce qui donna occasion à l'Empereur d'éclater, fut le zèle un peu précipité de quelques missionnaires qui sortirent tout-à-coup de leur retraite, et se montrèrent en public, avec l'habit de leurs ordres. Le Xogun-Sama n'en fut pas plus tôt averti, qu'il envoya ordre au Prince d'Omura de faire arrêter tout ce qu'il pourrait trouver de prêtres et de religieux dans ses états. Cet ordre rendit les missionnaires plus réservés, et quelque diligence que pût faire le Prince d'Omura, elle fut sans efïet. Il en eut d'autant plus de chagrin , qu'étant Chrétien, le peu de succès de ses recherches pouvait être mal interprété. Ce n'était plus le Prince Sanchez qui gouvernait cet état ; il s'était démis du soin des affaires entre les mains du Prince Barthélémi , son fils aîné ; et n'ayant pu , par son autorité , l'engager à sacrifier aux idoles , il lui ayait du moins persuadé d'obéir à tous les ordres qu'il recevrait de la cour impériale; ainsi, l'on voyait ce Prince aveuglé par un mélange monstrueux
et jusqu'alors sans exemple, adorer en secret le même Dieu qu'il persécutait publiquement dans la personne de ses ministres. Ce qui redoubla le chagrin et les inquiétudes du Prince d'Omura, c'est que ceux qui avaient reçu la même commission furent plus heureux. En effet , le père Jean-Baptiste de Machade , Jésuite , et le père Pierre de l'Ascension , Franciscain , furent pris et menés dans les prisons d'Omura, et quelques jours après , décapités dans la place publique. Le bruit de cette exécution fut à peine répandu, que le P. Alphonse Navarret, Dominicain, et le P. Ferdinand de saint Joseph , Augustin , ne pouvant plus retenir l'ardeur qu'ils se sentaient pour le martyre , se montrèrent en public, assemblèrent à Nangazaqui une assez grande multitude de Chrétiens , à qui ils inspirèrent la même ferveur, et parcoururent, en prêchant, une bonne partie du pays d'Omura. Ils firent plus, car comme on les eut avertis que le Prince avait envoyé des soldats pour les prendre , ils se séparèrent de la troupe qui les suivait , et s'allèrent présenter aux soldats : on les conduisit la nuit dans une île où ils eurent la tète coupée. Un autre religieux de saint Dominique , et le supérieur des pères de saint François furent traités de la même manière à Arima , oii ils étaient allés dans l'espérance d'y être plus tôt découverts. Ils eurent , pour compagnons de leur voyage , quinze ou seize Chrétiens de Nangazaqui, lesquels
avaient logé chez eux des missionnaires, et s'en étaient hautement vantés. Dans ces commencemens , non-seulement on jetait à la mer tous les corps des martyrs , mais on dérobait à la connaissance des fidèles jusqu'au lieu de leur supplice. Ils s'en consolaient en rendant à ce qui avait appartenu à ces glorieux confesseurs, le respect dû à de saintes reliques. C'était surtout quelque cliose de bien édifiant , de voir l'empressement des femmes et des mères à panser les plaies de leurs maris et de leurs enfans : on se disputait à qui témoignerait plus de vénération pour ces reliques vivantes *, les parens pauvres de ceux qui étaient morts pour la foi , devenaient l'objet de la charité des fidèles. Il y avait même une sainte émulation à qui contribuerait davantage à les soulager, et un martyr dans une famille était un titre qui la rendait illustre , et faisait rechercher son alliance.
Le royaume de Chicugen fut un de ceux où la persécution se fit sentir plus vivement , et l'on raconte que deux ans auparavant Dieu en avait averti les fidèles par un prodige fort singulier. On avait éle^ é sur le sommet d'une montagne une fort belle croix , et ce lieu était devenu , dans la suite , un terme de pèlerinage. Au commencement de l'année mil six cent seize , la croix fut abattue , et le samedi-saint de la même année, on vit, sur la cime de la montagne , un grand feu du milieu duquel s'éleva en
l'air une croix toute pareille à celle qui avait été renversée; mais si belle et si éclatante, que de plus d'une lieue on lisait sans peine les caractères de l'inscription. Ce miracle dura deux heures , et fut vu des païens aussi-bien que des Chrétiens. Jécundono, .^oi de Bugen, commença aussi à faire des martyrs, et la seule année mil six cent dix-huit, on en compta jusqu'à trentesix, en différens quartiers de ces états. Mais le fort de la tempête tomba sur Nangazaqui. Gonzoco , neveu de Fascengava , de lieutenant du Roi son oncle dans cette importante place, était devenu son successeur au gouvernement; il commença par envoyer dans toutes les maisons de la ville des officiers pour rechercher les Chrétiens , et sur-tout les missionnaires. Un de ces commis , en entrant dans une maison , se mit à crier qu'on lui donnât une plume pour écrire les noms de ceux qui n'adoraient pas les dieux de l'empire : aussitôt une petite fille de huit ans lui en apporta une , et le pria de l'inscrire la première; sa mère qui l'entendit, se vint aussi présenter pour être inscrite, et comme le commis sortait , elle courut après lui , portant son fils entre ses bras, et dès qu'elle l'eut joint : (( Monsieur, lui dit-elle, j'oubliais cet enfant, » obligez-moi de le mettre aussi sur votre rôle. » Cette recherche remplit en moins de rien toutes les prisons de Nangazaqui et d'Omura ; mais l'église du Japon fit une perte irréparable par
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la prise du P. Charles Spinola , et de Léonard Quimura , deux des plus illustres ouvriers qu'elle ait eus depuis sa fondation. Le premier fut envoyé à Omura , où il languit quatre ans de la manière que je dirai. Le second fut , l'année suivante , condamné au feu , avec Dominique George, Portugais, chez qui le P. Spinola avait été arrêté.
II. Léonard Quimura était de Nangazaqui, et avait été élevé au collège d'Arima. A la fin de ses études, il se mit à la suite des missionnaires, en qualité de catéchiste , et après avoir exercé quelque temps ce saint emploi avec beaucoup de succès , il prit la soutane de Jésuite, à l'âge de vingt-sept ans ; par humilité , il ne voulut être que coadjuteur temporel , ce qui n'empêcha pas qu'on ne l'employât au ministère évangélique, pour lequel il possédait tous les talens dans un éminent degré , un esprit vif, un jugement solide , une vertu héroïque , et une connaissance exacte de nos sacrés mystères. Personne au Japon ne savait mieux les secrets des dillérentes sectes des honses , et ne parlait plus aisément sa langue. Il était naturellement éloquent, et par la manière insinuante dont il entrait dans les cœurs , il achevait de gagner ceux que la force de son raisonnement avait ébranlés. Tandis qu'il s'occupait dans le territoire de Nangazaqui à soutenir la foi des fidèles, il fut accusé faussement d'avoir contribué au meurtre d'un jeune
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homme ; mais son innocence fiit bientôt reconnue , et sa Religion , dont on n'avait pas tardé à être instruit, le firent retenir en prison comme Chrétien et comme missionnaire. S'il est vrai qu'il ait passé trois ans dans les fers, comme le disent plusieurs historiens, il faut qu'il ait été emprisonné long-temps avant le P. Spinola, car il est certain qu'il mourut le dix-huit de novembre de l'année mil six cent dix-neuf. Quoiqu'il en soit , il ne fut pas plus tôt dans la prison , qu'il la convertit en une maison de prières , où jour et nuit on chantait les louanges du Seigneur. Outre cela, le serviteur de Dieu pratiquait de très-grandes austérités, et comme il trouva parmi les prisonniers plusieurs idolâtres, et que dans la suite on y en amena encore plusieurs, il leur annonça Jésus-Christ, et en baptisa jusqu'à quatre-vingt-six.
Tout ceci se passait dans l'absence de Gonzoco , qui était en cour : ce Gouverneur ne fut pas plus tôt de retour à Nangazaqui , que quatre des compagnons de Quimura , parmi lesquels était l'hôte du P. Spinola , furent avertis qu'ils étaient condamnés au feu. Il n'était point parlé du missionnaire dans la sentence ; néanmoins , la nuit qui devait précéder leur mort, tandis que le saint religieux les animait au martyre , on lui vint dire qu'il y avait cinq bûchers dressés , et que le cinquième était bien plus élevé que les autres. Alors , saisi de joie : c< C'est pour
» moi , mes frères , s'écria-t-il , c'est pour moi » que ce cinquième bûcher est dressé. Seigneur, » Dieu de mon ame , ne permettez pas que mon » espérance soit vaine. » En effet , le lendemain de grand matin , on le fit comparaître avec les autres. Il y alla en chantant le cantique du saint vieillard Siméon. Lorsqu'il fut arrivé devant le juge qui devait leur faire prononcer leur sentence, cet officier lui demanda s'il était Jésuite : « Vous n'en devez pas douter , monsieur , répon- » dit-il ; vous pouvez vous souvenir que j'ai été » plusieurs fois revêtu de l'habit de mon or- » dre, vous présenter les respects de mes su- » périeurs. Pourquoi donc , reprit le président , » êtes-vous demeuré au Japon malgré les édits » de l'Empereur? C'est , repartit le missionnaire , » pour y annoncer la loi du vrai Dieu , et je » veux bien que vous sachiez que tant qu'il me )) restera un souffle de vie , je prêcherai Jésus- » Christ. Hé bien , dit le président , vous serez » donc brûlé vif comme prédicateur ; l'ordre en » est venu de la cour. Quant au crime pour le- )) quel on vous avait mis en prison , vous eu » êtes absolument déchargé. » A ces mots , le serviteur de Dieu fit paraître un visage encore plus serein , et se tournant du côté de l'assemblée : «Messieurs, dit -il, en élevant sa voix, » vous m'êtes témoin que je ne suis condamné » à mort qu'en qualité de prédicateur de la vé- » rilé. » Ensuite il adressa la parole à ses quatre
compagnons, et leur fit. une très-vive et très-pathétique exliortation pour les animer à la constance. Puis ayant aperçu parmi les assistans quelques renégats , il leur parla d'une manière trèsforte, et avec une liberté vraiment évangélique de l'énormité de leurs crimes. On les conduisit, surle-champ , au supphce , dont l'appareil avait quelque chose d'affreux. La joie du saint homme redoubla à cette vue -, un feu intérieur , qui le consumait , lui fit paraître celui qui réduisait son corps en cendres , comme une douce rosée , et jusqu'à la fin il protesta qu'il ne sentait aucune douleur. Les liens s'étant rompus, on le vit, à l'exemple de la bienheureuse vierge et martyre Madeleine Mondo , se couronner de charbons ardens , et quelques momens après , il alla recevoir dans le ciel la récompense qui était due à son invinci])le courage.
L'apostasie d'un jeune prêtre japonnais que les uns nomment Tiiomas Araqui , et les autres , Pierre Antoine , et celle de deux des plus considérables olliciers de Nangazaqui , Antoine Toan et Jean 1 eizo , ternirent un peu la gloire que tant de généreux martyrs avaient procurée au Christianisme. Mais cette tache l'ut bientôt lavée dans le sang d'une multitude infinie de martyrs. L'exécution dont je viens de parler fut suivie d'une autre plus considérable pour le nombre. Onze Chrétiens furent décapités à Nangazaqui , et parmi ces nouveaux confesseurs , il y
eut encore un autre Quimura , de la même famille que Léonard. Toutes les autres parties du Ximo fumaient aussi du feu de la persécution; on ne voyait que des bandes de \ingt et de trente Chrétiens conduits au supplice ; les pères et les mères faisaient avec joie le sacrifice de leurs enfans ; les femmes , comme autant de Natalies , exhortaient leurs époux à se montrer dignes du nom qu'ils portaient ; et les personnes les plus délicates surmontaient la faiblesse du sexe et de l'âge , couraient aux écliafauds avec la même ardeur qu'on en a d'ordinaire pour éviter la mort. C'était à qui des Rois étales Gouverneurs montreraient plus de zèle pour l'Empereur , par la cruauté des supplices qu'ils inventaient tous les jours ; et ce Prince , dans un voyage qu'il fît à Méaco et à Fucimi , leur avait montré par sa conduite de quelle manière ils devaient se comporter dans les départemens qui leur étaient assignés : car ayant su qu'on avait amené dans les prisons de Méaco grand nombre de Chrétiens, il ordonna que , sans distinction ni d'âge , ni de sexe , ni de condition , on les fît tous bmler vifs : ses ordres furent même si précis qu'on n'osa différer le supplice d'une dame de la première qualité, qui était prête d'accoucher. Ingandono, Gouverneur de Méaco, était l'homme le plus modéré , il eût bien souhaité changer au moin? le genre de mort , qui lui paraissait inhumain , mais il y allait de sa tête. Il obéit , quoiqu'avec une ex-
trême répugnance. D'ailleurs il procura aux martyrs tous les soulagemens dont il se put aviser. C'était aussi une chose bien touchante , et qui indignait jusqu'aux idolâtres , de voir des personnes distinguées par leur naissance, et par leurs emplois , traînées à un supplice également cruel et infâme ; des mères qui portaient entre leurs bras de petits enfans, les serraient ensuite contre leur sein , comme pour les y mettre à l'abri des flammes, et leur frottaient le visage, pour leur diminuer l'ardeur du feu , la compassion et la tendresse maternelle paraissant les rendre insensibles à leur propre douleur ; ici toute une famille attachée à un même poteau, là le frère d'un côté et la sœur de l'autre, les plus forts uniquement appliqués à exciter les plus faibles. Tous bénissant le Seigneur et s'animant mutuellement à la persévérance.
Le plus considérable de ces martyrs était Jean Faximoto Tafioïe , Seigneur des plus riclies de la cour. C'était sa femme qui se trouva enceinte, et qui fut bridée en cet état. Ils avaient six enfans , l'aîné des garçons fut sauvé malgré le père et la mère qui auraient bien souhaité se présenter devant la cour céleste avec toute leur famille. Les cinq autres, deux filles de douze et de trois ans , et trois garçons d'onze , de huit et de six, suivirent avec joie leurs païens aux pieds du trône de l'agneau. Après leur mort on trouva la plus petite des filles tellement collée contre
le sein de sa mère , qu'il semblait que ces deux corps n'en fissent plus qu'un. On raconte encore d'une jeune dame de cette troupe nommée Monique, que sa sœur l'ayant un jour aperçue, qu'elle prenait entre ses mains un fer tout rouge , et lui en ayant demandé la raison , elle répondit qu elle se disposait au martyre , qu'elle était déjà venue à bout de combattre la faim , et qu'elle en voulait faire de même du feu. Cette grande exécution avait été précédée l'année d'auparavant du martyre d'un religieux de saint François appelé le père Jean de Sainte-Marie , et elle fut suivie de plusieurs autres. On brûla vif à Fucimi un jeune homme de trente ans qui se nommait Ignace Xiquiémon. On ne gardait plus nulle part de mesures avec les fidèles , de quelque rang qu'ils fussent , et ce redoublement de persécution réduisit les missionnaires à une telle extrémité , qu'ils ne trouvaient presque plus ni ou se retirer, ni de quoi vivre. Leurs têtes étaient a prix , et tant de gens étaient continuellement employés à la rechercher, qu'on ne conçoit pas comment , au bout de six mois , il en restait ei>core un seul dans tout l'empire.
Cependant le malheureux Sanchez , Pnnce d'Omura , était mort sans donner le moindre signe de repentir. Le Prince Barthélemi son fds et son successeur vérifia bientôt cette sentence du Sauveur, qu'on ne peut servir deux maîtres. Il avait cru quelque temps pouvoir conciher ce