‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 14 sur 18 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

qu'il devait a Dieu , et ce que l'Empereur exigeait de lui. Enfin il aperçut l'incoDséquence de sa conduite , et comme les ménagemens qu'il avait voulu garder entre Jésus-Christ et le monde montraient bien qu'il ne connaissait pas le prix des trésors célestes , dans le choix qu'il fut contraint de faire, il préféra le temporel au spirituel. Il devint donc apostat déclaré , et ne se contenta plus de chercher les Chrétiens pour les emprisonner , il n'eut pas honte de verser leur sang. Mais le ciel ne différa pas à lui en demander compte. Il en avait encore les mains souillées , lorsqu'il fut cité au tribunal de Dieu. Il mourut cette même année , âgé seulement de vingtcinq ans , et avec lui fut éteinte la race du premier Prince Chrétien du Japon , mais qui avait presque toute dégénérée de la vertu de son chef. III. Il s'en fallait bien que les fidèles des provinces septentrionales fussent aussi maltraités que ceux des autres parties de l'empire. Le royaume d'Oxu entre autres était assez tranquille : aussi cette ferveur, que produit le sang des martyrs , n'y régnait-elle pas comme ailleurs , et même quelques-uns de ceux qui avaient reconnu la vérité , différaient sans beaucoup de sujet de recevoir le baptême. Parmi ces lâches catéchumènes , il y avait un gentilhomme , qui , à cela près , menait une vie irréprochable , et pratiquait toutes les vertus du Clirislianisme. Dieu permit pour le tirer d'une si dangereuse létliar-

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gie, qu'il vît en songe une dame d'une rare beauté , qui tenait à la main une croix liée avec un cordon de soie. Il s'efforça pour la prendre ; mais ses efforts furent inutiles , et là-dessus il s'éveilla. Il conçut bien par la disposition où ce songe l'avait laissé , que c'était un avertissement du ciel. Il demanda le baptême avec beaucoup d'instances , et trois jours après l'avoir reçu , il mourut subitement. Sa femme, qui était Cbrétienne et craignant Dieu , fut dans l'inquiétude sur son sort éternel ; mais un petit enfant qu'elle avait , lui dit d'un ton qui marquait de l'inspiration , que son père était au ciel. Il se mit ensuite à discourir de la gloire du paradis avec tant de grâce , qu'il ravit en admiration tous ceux qui étaient présens. Il s'endormit en finissant , et comme à son réveil on lui parlait des belles clioses qu'il avait dites , il parut ne pas savoir de quoi il s'agissait , ce qui confirma tout le monde dans la pensée que le Saint-Esprit avait parlé par sa bouche.

Les missionnaires visitaient alors ce royaume et celui de Déva avec des travaux incroyables. Les chemins y sont affreux et à tous momens on court risque de tomber en quelque précipice , parce que la neige en cache les ouvertures. La ferveur qui se mit parmi les Chrétiens de ces deux provinces , et les conversions qui s'y firent en grand nombre , adoucirent beaucoup les fatigues des ouvriers de l'Evangile. Eulin Mazo-

money , Roi d'Oxu , commença à persécuter vivement les fidèles de ses états , et bientôt toute cette contrée ne le céda à aucune , ni pour le nombre , ni pour la qualité des martyrs. Le père Jérôme des Anges, qui y travailla plusieurs années avec un zèle qui a mérité les éloges du Souverain-Pontife , nous a laissé les circonstances de plusieurs de ces morts précieuses, dont il a été le témoin. Je ne m'y arrêterai point parce que je n'y trouve rien qui diffère assez des martyres , dont j'ai parlé jusqu'ici , pour demander une attention particulière. Mais on sera bien aise sans doute de voir que ce même missionnaire nous a appris de la grande terre d'Yesso où le porta le zèle qu'il avait d'acquérir de nouveaux royaumes à Jésus-Christ.

Dès l'année mil six cent treize , le P. de Constanzo se trouvant dans le nord du Japon , sut que le Prince de Matzumai , dans le pays d'Yesso , avait demandé un médecin japonnais , et qu'un Chrétien , homme sûr et de bon sens , devait partir pour l'aller trouver , le missionnaire crut cette occasion favorable pour annoncer le royaume de Dieu dans ces vastes contrées. Il instruisit parfaitement le médecin de la manière d'enseigner aux infidèles la doctrine chrétienne , il lui donna par écrit la formule du Baptême , avec un recueil des prières et des actes que la Religion prescrit aux fidèles , selon les différentes disposition3 où ils se trouvent ; mais sur-tout

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il lui recommanda expressément de l'avertir avec soin des succès que Dieu donnerait à ses travaux. Le médecin suivit exactement tout ce qui lui avait été prescrit. Après quelques entretiens particuliers , il se hasarda de parler publiquement de l'existence d'un Dieu , et de l'immortalité de nos âmes : ces étrangers n'avaient jamais rien entendu de semblable , et ils étaient surpris de trouver dans leur propre raison, la démonstration de ces grandes vérités. De là , le médecin les mena par degrés jusqu'à la connaissance de nos mystères , et il les trouva si dociles , qu'il en baptisa un assez grand nombre en peu de mois. Le P. de Constanzo , averti par son catéchiste des admirables dispositions que faisait paraître ce peuple à embrasser le Christianisme, écrivit à son supérieur pour avoir la permission de se transporter dans le pays. Mais l'édit de bannissement contre les missionnaires , qui parut sur ces entrefaites, déconcerta ce beau projet, car le P. de Constanzo , qui était fort connu , se trouva des premiers sur la liste , et fut contraint de se rendre incessamment à Nangazaqui.

La gloire de fonder une église dans la terre d'Yesso , était réservée au père des Anges. Ce missionnaire allait toutes les années dans le canton de Tsugaru , qui fait la pointe septentrionale du Japon, vis-à-vis la terre d'Yesso, et qui avait été assignée à ces illustres bannis de Méaco , de Sacai , et d'Ozaca , dont nous avons

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parlé dans le livre précédent , pour le lieu de leur exil. Ayant trouvé l'occasion d'un bâtiment japonnais qui allait trafiquer à Matzumai , ville d'Yesso , il s'embarqua dessus. Au reste , quoique les Japonnais qui trafiquaient en Yesso allassent par mer , ce n'est pas à dire , pour cela , que ce pays ne soit pas contigu au Japon ; mais à cause des montagnes et des précipices , qui rendent presque impraticables les extrémités des provinces du nord , on n'avait pas encore jugé à propos d'examiner s'il y avait un cliemin par terre , et l'on trouvait plus de facilité à prendre un détour par mer. Ce qui attirait les marcbands du Japon à Matzumai , c'était de trèsbelles mines d'or qu'on y avait découvertes depuis peu. Le père des Anges trouva que le Prince qui commendait à Matzumai , était Japonnais d'origine , et que la meilleure partie des babitans de la ville , étaient Japonnais : il y en avait même plusieurs de Cbrétiens , qui avaient été baptisés dans le royaume d'Oxu. Il crut que les prémices de son zèle , dans celte terre étrangère , étaient dues aux domestiques de la foi ; d'autant plus que ces néopbytes , qui n'avaient jamais vu de prêtres qu'en passant , et qui ne pouvaient espérer d'avoir dans la suite une plus grande abondance de secours spirituels , étaient dans un extrême besoin d'être instruits et fortifiés dans la foi. Le P. des Anges , après avoir quelque temps cultivé ces nouveaux lidèles, com-

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mença à traiter avec les naturels du pays , et il ne lui en coûta pas beaucoup pour en gagner un assez grand nombre à Jésus-Clirist : en effet , il ne rencontra dans ces infidèles , presque aucun de ces obstacles qui retardent si fort l'œuvre de Dieu dans les autres pays. Voici ce que nous ont appris , de cette région , les lettres que ce missionnaire écrivit les années suivantes , à ses supérieurs.

Ce que les japonnais nomment Yesso, les naturels du pays l'appellent Ainomoxori. L'étendue de cette terre est immense , y ayant cinq mois de chemin du couchant au levant : Une mer la sépare de la Tartarie à son occident; et le détroit d'Anian du Japon au midi (c'était alors l'opinion commune). Une troisième mer la borne à son orient du. côté de la Nouvelle-Espagne , et une quatrième au septentrion; ce que le père des Anges prouve eu cette manière. Les liabitaiis de la province de Tessoy , la plus occidentale d'Yesso, disent qu'ils ont devant eux une terre si proche, qu'ils en distinguent à l'œil jusqu'aux animaux : toutefois ils ne sauraient avoir aucun commerce avec les habitans , les courans qui se trouvent dans ce détroit faisant périr tous leurs vaisseaux. Or , d'où viendraient ces courans , dit le P. des Anges, s'il n'y avait point de mer au nord d'Yesso.

Les peuples d'Yesso sont plus grands, plus robustes, et plus blancs que les Japonnais : ils

laissent croître leur barbe , qiii descend quelquefois jusqu'à la ceinture. Ils se rasent le devant de la tète , et tous , bommes et femmes , se percent les oreilles, et y passent des anneaux d'argent assez larges; les pauvres, au lieu d'argent, se servent de fils de soie. Le vint est fort commun dans ce pays, tout le monde en boit^ et quoiqu'ils n'en usent pas toujours fort modérément , il est rare qu'ils s'enivrent. Ou attribue cela à la vertu de l'huile d'un certain poisson qu'ils nomment todo-noévo , dont ils assaisonnent leur riz , qui est comme au Japon la nourriture ordinaire : lors même qu'ils ont bu extraordinairement , ils ne perdent pas entièrement la raison ; mais on les voit courir et sautiller par les rues, comme l'on voit quelquefois les enfans dans des momens de joie , dont ils ne sont pas les maîtres.

L'habillement des hommes , aussi bien que celui des femmes, consiste en de grandes robes de soie , de coton , ou de lin , piquées et bordées de plusieurs houpes de même étoffe , et travaillées en forme de croix ou de roses de toutes les grandeurs. Le P. des Anges leur demanda d'où venait cette coutume de porter des croix sur leurs habits; c'est, répondirent-ils, pour montrerque nous sommes toujours gais de bonne humeur. Mais, reprit le missionnaire, pourquoi cette figure de croix plutôt qu'une autre ? Ils répliquèrent qu'ils n'en savaient rien.

Leurs armes sont l'arc , la flèche , la lance , et une espèce de cimeterre qui n'est guère plus long que les grands poignards japonnais. Us sont fort querelleurs , et ont la damnable coutume d'empoisonner leurs flèches d'un poison subtil. On assure néanmoins qu'il arrive peu de meurtres parmi eux. Au lieu de cuirasse , ils ont une manière de cotte de mailles , composée de petites tables de bois jointes ensemble , ce qui leur donne un air assez ridicule.

Leur commerce est de poissons secs , de harengs, de cygnes, de grues vives et mortes, de faucons et autres oiseaux de proie, de baleines et de peaux de todo-noëvo. C'est un petit poisson tout velu, et qui a quatre pieds comme un porc. Pour toutes ces denrées , ils ne prennent ni or , ni argent ; mais du riz , du coton , du fd , du lin , des étoffes ; et toutes les denrées qu'ils ne trouvent point chez eux. Us font encore trafic d'une peau de certains poissons qu'ils appellent raccous, qu'ils vont chercher dans trois îles , proche de leur pays, dont les habitans n'ont point de barbe , et parlent une langue diflérenle de la leur.

Les barques dont on se sert en Yesso, ne sont ni chevillées, ni clouées, mais cousues avec des cordes faites de l'écorce d'un arbre qu'ils appellent coco, qui est assez ressemblant à nos chênes noirs , et qui ne pourrit point dans l'eau. Ces barques ainsi cousues, se défont dès que le voyage

est fini, afin que les planches puissent se sécher; et l'on assure que ces bâtimens portent d'assez grosses charges.

Au concubinage près , qui est fort fréquent en Yesso, ces peuples n'ont point de vices. Quand une femme a perdu son mari, elle se retire chez les plus proches parens du défunt , et il ne lui est plus permis d'en sortir ni de se remarier. La polygamie n'est point permise dans ce pays : la femme convaincue d'adultère est rasée , afin qu'on la reconnaisse pour ce qu'elle est. La peine du complice consiste en ce que le mari ou les parens de la femme qu'il a séduite , ont droit de lui ôter son épée, et même de le dépouiller toutes les fois qu'ils le rencontrent.

Cette nation n'a aucune idée distincte de Dieu; ils rendent de grands hommages au soleil et à la lune , qu'ils regardent comme les bienfaiteurs de tous les hommes. Ils révèrent encore un Roi invisible , auquel ils prétendent qu'appartiennent les montagnes , les forets , les mers et les rivières d'où ils tirent tout ce qui est nécessaire à la vie. C'est là toute leur reliiîion : ils n'ont ni prêtres , ni aucun culte réglé. Ils ne connaissent point l'usage de l'écriture , et l'histoire du pays se transmet d'âge en âge par la seule tradition. Le P. Diego Carvailho , qui suivit d'assez près le P. des Anges, eu Yesso, crut y avoir découvert quelques vestiges de Christianisme ; mais il n'a pu rien eavoir sur cela de positif.

Au reste , on ne peut voir un peuple plus docile et plus disposé à recevoir la lumière de l'Évangile ; c'est ce que le P. des Anges fit savoir à ses supérieurs , dès qu'il fut de retour au Japon , et il fut réglé que désormais les missionnaires qui iraient visiter les bannis du Tsugaru, comme c'était la coutume d'y aller tous les ans , feraient une excursion en Yesso. Le premier qui y alla , après le P. des Anges , fut le P. Carvailho , dont je viens de parler ; il y baptisa encore plusieurs infidèles , et eut même la consolation d'y célébrer , en grand appareil , nos saints mystères, le jour de l'Assomption de la Sainte-Vierge , que les Japonnais solennisaient alors d'une manière toute particulière. Je ne trouve plus rien de la chrétienté d'Yesso , dans les relations des années suivantes j je sais seulement que le P. des Anges et Carvailho y tirent plusieurs voyages , et que tant qu'il y eut des missionnaires dans le nord du Japon , on ne cessa point d'aller consoler les bannis de Tsugaru , et de leur porter les aumônes ({ue l'Evèque du Japon et les Chrétiens leur envovaient : c'était même à qui serait chargé de cette expédition , dont les dangers et les fatigues étaient extrêmes , et la vérité est qu'on en était bien dédommagé par la vue de ces saints qui soutenaient le caractère de confesseurs de Jésus-Christ , partout ce que la plus héroïque vertu peut opérer dans de grandes âmes. Ou voyait des per-

sonnes élevées dans le sein de l'opulence , des femmes nourries dans la délicatesse, des enfans, des vieillards , d'illustres guerriers , ne gardant rien de cette fierté qu'inspirent la naissance , les richesses et les emplois, mais conciliant parfaitement la noblesse que donne le sang avec la modestie que prescrit l'Evangile, occupés sans relâche ou à bénir et remercier le Seigneur de leur avoir fait part de sa croix, ou à faire fructifier une terre sauvage , pour prolonger une vie qui n'était qu'une suite de souffrances.

V. La persécution durait toujours dans le Ximo , mais il y avait quelques intervalles de relâches , dont les missionnaires profitaient pour aller plus sûrement où les besoins des fidèles les appelaient. Le P. Sébastien Vieyra, qui avait succédé au P. Carvaglio dans le gouvernement de l'Eglise du Japon , s'en était démis entre les mains du P. Matthieu de Couros , et avait repris la route de l'Europe, pour informer le Saint- Siège de l'état de celte chrétienté, et présenter au Pape Paul V , quelques lettres et quelques présens dont les fidèles l'avaient chargé pour ce Souverain-Pontife. Avant que de partir, il avait envoyé à Firando le père Christophe Ferreira , son secrétaire , et le compagnon inséparable de ses visites. Ce missionnaire inspira , aux Firandais , une si grande résolution, que le Roi aima mieux les laisser en repos , que de les inquiéter au hasard de n'être pas obéi , ou d'être obligé

de se défaire de ses meilleurs sujets. Le P. Sixte Tocun , Japonnais , et le P. Julien Nacaura eurent le même succès, l'un dans le Saxuma , l'autre dans le Bugen , et dans le Chicungo. Dans le même temps , le P. Benoît Fernandez visita toute la Tense , alla ensuite à Surunga , passa jusques à Jédo , et eut la consolation de trouver partout les Chrétiens dans l'impatience de souffrir le martyre. Il y a de l'apparence que tout ce qui procurait le peu de repos dont jouissait alors cette Eglise , venait en partie de l'absence de Gonzoco, Gouverneur de Nangazaqui, lequel ne quittait presque point la cour , et le soin d'embellir Jédo , devenu la ville impériale qui occupait entièrement l'Empereur ; le père Fernandez dit bien que cette grande ville , et le Palais du Xogun-Sama , avait quelque chose de merveilleux ; mais il n'en rapporte rien de particulier, et l'on conçoit aisément qu'un missionnaire , dans la situation où se trouvait alors ce père , qui songeait plus à se déguiser et à fie cacher qu'à contenter une vaine curiosité , n'avait pas beaucoup le loisir et n'était guère tenté de remplir de pareilles descriptions , les lettres où il rendait compte à ses supérieurs et à ses amis des divers événemens de ses voyages. L'année suivante, on reçut au Japon une bulle du Pape Paul V, pour la publication du grand jubilé que Sa Sainteté avançait de trois ans, en faveur des Japonnais. Cette attention du Vicaire

de Jésus-Clirist, à fournir à ces fidèles persécutés les armes spirituelles pour combattre les combats du Seigneur : les éloges que le saint Pontife donnait à toute cette église , dont la ferveur jetait un si grand éclat dans toutes les parties du monde , les exhortations tendres et pathétiques que ]e Père commun des Chrétiens joignait à ses louanges : tout cela inspira à cette chrétienté une nouvelle ardeur pour le martyre. Renouvelés, pour ainsi dire , dans le sang de Jésus-Christ , dont les mérites venaient de leur être appliqués avec tant de profusion , ils ne soupirèrent plus qu'après le moment de répandre le leur pour la défense de son saint Nom, et l'on peut dire qu'en les honorant du privilège de puiser avant tous les autres à la source des grâces, le souverain Pasteur travailla aux intérêts de tout le troupeau, tant de milliers de martyrs qui arrosèrent le Japon de leur sang^ les années suivantes, n'ayant pas laissé de grossir considérablement les trésors de TEelise. La diiliculté était de faire savoir aux fidèles dispersés dans toutes les parties de l'empire, les intentions du Saint-Père; quelques Jésuites japonnais, auxquels il était moins diflicile de se déguiser , piirent sur eux d'aller dans les endroits les plus critiques , et le père Jacques Yulii eut le courage de publier le jubilé à Méaco, à Ozaca , dans tous les royaumes circonvoisins , à Surunga , et jusque dans Jédo.

Le père des Anges faisait toujours sa demeure

ordinaire dans le royaume d'Oxu, où Mazamoney continuait à publier des édits qui n'avaient pas beaucoup d'effet. Cela donnait lieu au missionnaire d'aller dans les royaumes voisins, faire ses courses accoutumées. Le P. Carvailho , de son côté, ne s'épargnait pas non plus, et ces deux grands ouvriers partageaient de telle sorte ces vastes contrées entre eux, qu'aucun canton n'était jamais un temps considérable sans voir l'un des deux. Mais tandis que ces provinces reculées fournissaient aux missionnaires de si grands sujets de consolation , et que les Chrétiens semblaient respirer un peu, il parut tout d'un coup de nouveaux édils qui firent répandre bien du sang. Voici qu'elle en fut l'occasion : un Japonnais chrétien , nommé Joachim Firaïama, homme de condition et fort zélé pour la gloire de Dieu,* s'était allé établir à Manille, avec sa femme et quelques-uns de ses amis. Au bout de quelque temps, le désir de revoir sa patrie, le fit armer un vaisseau sur lequel il reçut deux religieux qui attendaient avec une extrême impatience la commodité de passer au Japon : c'était un Augustin, nommé le P. Pierre de Zugnica , et un Dominicain appelé le P. Louis Flores. Leur voyage fut assez heureux, et ils croyaient avoir échappé tous les dangers, lorsqu'un armateur hollandais, d'autres disent anglais, les attaqua à la liauteur de Firando, et les obligea à se rendre. Il fit plus , car pour colorer son brigandage, il entra dans

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le port de Firando , et avertit le Roi que ce navire portait deux religieux castillans -, il ajouta que c'était ce qui l'avait engagé à le traiter en ennemi , et qu'il ne pouvait pas douter qu'il ne fut armé contre les intérêts de l'Empereur.

VI. Sur la parole du pirate , le capitaine Firaïama et tous ses gens furent mis en prison ; mais les deux religieux étaient déguisés , et l'on n'avait aucune preuve de ce qu'avaient avancé les Hollandais. L'expédient dont on s'avisa pour en être éclairci , fut de faire venir des prisonniers d'Omura pour les confronter avec ceuxci , et sur-le-champ , Gonzoco , qui était venu à Firando pour examiner cette affaire , écrivit à Omura qu'on lui envoyât trois religieux de différens ordres. Le choix tomba sur le P. Charles Spinola , Jésuite , le P. François Moralez , Dominicain, et le P. Pierre d'Avila , Franciscain, auxquels on enjoignit le prêtre apostat, Thomas Araqui , ou Pierre Antoine. On les mit , chargés de chaînes , dans une barque découverte , et il n'est pas possible d'exprimer ce qu'ils eurent à souffrir dans tout le cours de ce pénible voyage. Je ne trouve point la raison pourquoi Tecclési astique renégat avait été mis dans la prison d'Omura. Gonzoco dit un jour au P. Spinola qu'on le soupçonnait d'être encore Chrétien; mais quelques lettres que le saint homme reçut presque en même temps , donnent lieu de croire que ce malheureux était l'espion du Gouverneur. En

effet , à peine fut-il arrivé à Firando , qu'il idolâtra publiquement. Il soutint ensuite , devant les commissaires de l'Empereur, qui étaient le Roi de Firando et Gonzoco , que le P. de Zugnica était prêtre et religieux , et qu'il le savait de quelques prisonniers d'Oniura : ce qui était vrai. Après ce coup d'éclat , Pierre Antoine fut mis en liberté , et par l'ardeur qu'il témoigna dans la recherche des Clirétiens , il ne justifia que trop les justes soupçons que les missionnaires avaient conçus de sa perfidie.

Cependant , les trois religieux soutinrent toute leur dignité devant les tribunaux , et par leur prudence ils éludèrent tous les artifices dont on usa pour les obliger à parler : sur quoi l'apostat Jean Feizo , qui était présent à l'interrogatoire , en qualité de lieutenant du Gouverneur de Nangazaqui, s'étant avisé de dire qu'il ne concevait pas comment des Chrétiens et des religieux pouvaient se résoudre à feindre et à se déguiser de la sorte , un Anglais répliqua qu'en Angleterre c'était assez la manière des prêtres. Le P. Spinola ne put souffrir cette calomnie ; il prit la parole , et répondit à Feizo qu'il y avait bien de la différence entre nier sa foi , et cacher sa profession , et confessant que le premier était toujours une infidélité condamnable , il le fit convenir que le second n'était défendu par aucune loi. Il soutint ensuite que les prêtres et les religieux en Angleterre ne niaient pas même T. IT. a3

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qu'ils fussent prêtres et religieux : que lui-même y avait été, et s'était déclaré prêtre et Jésuitequ'on savait assez que plusieurs de ses frères en avaient fait autant , et qu'il leur en avait coûté la vie. Puis s'adressant au Roi de Firando : « Sei- )) gneur, lui dit-il, rendez-nous justice, sommesy> nous accoutumés de feindre en pareille reny> contre , et avons-nous appris aux Japonnais à )) le faire ? »

Le discours du père contenta fort tout le monde ; mais l'état où il était , toucha de compassion jusqu'aux ennemis de sa Religion. Ce fut sur-tout pour les hérétiques un spectacle bien surprenant , que la vue d'un homme de ce nom, le fds unique d'un des premiers officiers de l'empire , et le sang de tant de héros , dans un état à faire horreur , une peau livide collée sur les os, chargé de. fers, couvert d'une soutane toute percée , et logé dans une prison , dont on n'aurait pas voulu faire une écurie pour des chevaux. Gonzoco ne put lui-même se dispenser de donner ordre que le père et ses compagnons fussent mieux traités ; ce qui n'empêcha point que le P. Spinola , qui depuis son départ d'Omura avait presque toujours été la tête nue , exposé à toutes les injures de l'air, ne reportât à sa prison , où il fut envoyé après l'interrogatoire , un catharre dont il pensa être étouffé. Mais augmenter le nombre des maux du serviteur de Dieu , c'était accroître la joie de son coeur , et

animer sa reconnaissance envers Dieu. Avant que de partir, il entreprit deux choses qui ne lui réussirent pas également. Il trouva un jour l'occasion de parler en particulier à Feizo , et il n'omit rien de tout ce que son zèle put lui inspirer , pour remplir le cœur de ce malheureux renégat de la frayeur des jugemens de Dieu; mais ce fut en vain , Feizo était parvenu à cet aveuglement et à cet endurcissement qui sont la marque la plus infailHble , et en quelque façon le commencement de la réprobation. On assure même que Gonzoco ayant permis à quelques Portugais de soulager les rehgieux prisonniers , ce malheureux apostat rendit cette permission presque inutile, quoique Louis Martinez de Figuérédo se fût mis à genoux devant lui pour le fléchir : ce qui fait voir qu'un infidèle peut avoir de la probité , mais que rarement un apostat est un honnête homme.

Le P. Spinola fut plus heureux à persuader aux deux religieux , qui avaient été la cause ou l'occasion de son voyage , de se déclarer , puisqu'il n'y avait nulle apparence qu'ils pussent , ni être élargis , ni sauver la vie à ceux qui les avaient amenés , et qu'une plus longue dissimulation pouvait causer du scandale. Il n'en fallait pas tant pour déterminer des gens qui n'aspiraient qu'à signer leur foi de leur sang , et qui n'avaient eu guère que cela en vue lorsqu'ils s'étaient embarqués pour le Japon. Ils avouèrent

donc nettement qui ils étaient : sur cette confession on les envoya en prison , el l'on commença d'instruire leur procès , celui du capitaine Joachim Firaiama , et de tous ceux qui s'étaient trouvés sur son navire. C'était sur la tin de mil six cent dix-neuf que ceci se passait : deux années s'écoulèrent sans qu'on entendît parler de rien ; et peut-être que les choses auraient encore traîné plus long-temps sans une entreprise qui réussit fort mal à son auteur , et qui eut des suites bien tristes et Lien funestes.

La nouvelle de l'emprisonnement des deux religieux dont je -viens de parler j étant arrivée à Naugazaqui , le P. Diego Collado , Dominicain , forma le dessein d'enlever le P. Flores , son confrère , et de le mettre en lieu sûr. Il déclara sa pensée à un Japonnais chrétien de Nangazaqui, lequel étant allé lui cinquième à Firando , trouva moyen de parler au P. Flores, à qui on avait laissé une honnête liberté , et le fit secrètement passer dans une barque qu'il tenait toute prête, et reprit à force de rames la route de Nangazaqui. Ils n'étaient pas encore bien loin en mer, qu'on s'aperçut à Firando de l'évasion du père Flores. Le Roi , sans perdre de temps , fit courir après, et comme sa barque se trouva mieux fournie de rameurs que celle du bourgeois de Nangazaqui , celle-ci fut bientôt arrêtée. Le père Collado avait pris les devans sur une barque. Dès qu'il vit le danger de près, il se sauva à

terre , et s'enfonça dans un bois , tandis que son confrère eut à essuyer toute la fougue et la brutalité des soldats du Roi , lesquels , après l'avoir fort mal traité , le ramenèrent triompbalement à Firando , d'où on l'envoya dans une j)rison plus sûre que la première. Le P. Bartholi dit que jusque-là le P. Flores ne s'était pas déclaré , parce qu'on n'avait aucune preuve qu'il fût prêtre et religieux , comme on en avait eu contre le père de Zugnica , à qui l'ardeur pour le martyre avait fait dire bien des choses qui l'avaient découvert : que le P. Flores avait été remis entre les mains des Hollandais jusqu'à ce qu'on eût de quoi le convaincre, et que quoiqu'il fut leur prisonnier, il n'était pas gardé avec une fort grande rigueur ; qu'après qu'il eut été repris par les gens du Roi de Firando , il avait enfin confessé ce qu'il était, et que les Hollandais en conçurent une si grande joie , qu'à son entrée dans le port ils fuent une décharge de toute leur artillerie. Ce qui est constant, c'est que l'Empereur informé de cette tentative du P. Collado , entra dans une fort grande colère. On avait persuadé à ce Prince que le P. de Zugnica , qui était homme de condition, et fils du marquis de Villa Manrique, autrefois Vice-Roi du Mexique, était un tils naturel du Roi d'Espagne , et qu'il venait se mettre à la tète des Chrétiens pour s'emparer du Japon. On n'eut pas beaucoup de peine à lui fiiire regarder reiiièvement du père Ilorés

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comme un attentat , ou plutôt comme le coup d'essai de gens qui n'en demeureraient pas là. Il appelle Gonzoco , lui reproche d'un ton fort aigre que tous ces désordres arrivent par sa négligence j lui commande de partir sur l'heure pour son gouvernement , lui donne ordre de faire mourir incessamment tous les prisonniers de Firando, d'Omura et de Nangazaqui, et lui ajoute que si désormais il reçoit la moindre plainte au sujet des Chrétiens , il lui en répondra de sa tête. Gonzoco se rendit donc en diligence dans le Ximo j et commença par faire publier l'arrêt de mort que l'Empereur avait porté contre les pères Flores et de Zugnica. Il y était dit que ces deux religieux , pour être venus prêcher l'évangile au Japon contre les défenses de Sa Majesté, et le capitaine Firaiama, pour les y avoir amenés, seraient brûlés vifs. L'équipage qui ne montait qu'à douze personnes , était condamné à avoir la tête tranchée. L'exécution suivit de près, et se fit à Nangazaqui, que Gonzoco trouva tout en rumeur , par le désir et l'espérance qu'avaient conçu les fidèles d'être bientôt confesseurs de Jésus-Clirist.

Peu de jours après, le Gouverneur fit sortir d'une des prisons de cette ville, et comparaître devant lui,dix Japonnais et un Européen, nommé Alphonse de Castro^ convaincus d'avoir donné, chez eux, retraite aux missionnaires. La vue de ces généreux Chrétiens, qui depuis deux ans

pourissaient dans les prisons , et à qui l'on lit traverser toute la ville chargés de chaînes, et dans l'état qu'on peut s'imaginer, tira les larmes des yeux de tout le monde. Une femme de qualité les ayant rencontrés, et jetant les yeux sur Castro qui marchait pieds nus et récitant son chapelet âvec une dévotion d'ange , lui offrit une paire de souliers : il la remercia, et l'assura que la pensée que Jésus-Christ avait été ainsi conduit devant les trihunaiix , lui inspirait une joie qui lui donnait de la force. Gonzoco s'était persuadé qu'en les voyant pâles, décharnés, et pouvant à peine se soutenir, qu'il ne lui serait pas difficile de les ramener au culte des dieux de l'empire ; mais il avait affaire à des Chrétiens qui s'étaient préparés au combat, par tout ce que la pénitence a de plus austère , et par le continuel exercice de la prière. N'ayant donc pu ébranler leur constance , il les renvoya en prison. Le lendemain, les parens d'un de la troupe, gens d'une fort grande distinction , l'enlevèrent de la prison avec la permission du Gouverneur, auprès duquel ils s'étaient fait forts de le réduire. Eflectivement , ils y employèrent tout ce que l'amitié et la liaison du sang leur fournirent d'industrie et de persuasion ; mais ce fut inutilement , ils n'en purent jamais rien tirer que ce peu de mots. « Un homme de bon sens doit-il » préférer l'espérance d'une vie courte et mi- » sérable à un repos et à une félicité sans tin :

» il est inutile de me flatter, encore plus de » me menacer et de m'intimider ; vous pouvez » tirer de mes veines jusqu'à la dernière goutte » de mon sang, mais il n'est pas en votre pouy) voir de bannir de mon cœur l'amour de Jé- » sus-Christ. » On le laissa donc en pleine liberté de suivre tel p.qirti qu'il voudrait -, il retourna sur-le-champ à sa prison , où il fut reçu avec une alégresse incroyable de ses collègues, qui n'avaient cessé de le seconder de leurs larmes et de leurs prières , tandis qu'il était dans les combats.

Je n'ai rien trouvé de positif, touchant le martyre de ces illustres prisonniers \ deux billets qui nous sont restés d'Alphonse de Castro, au P. Jean-Baptiste de Baëza , recteur du collège de Nangazaqui , me feraient croire qu'ils ont été élargis. « La nouvelle que votre révé- )> rence me donne , dit-il dans le premier , que )) je dois bientôt sortir de cette prison me cause )) une véritable douleur. Je ne donnerais pas 5) ma captivité pour tous les sceptres , et toutes » les couronnes du monde. Je suis ici plus con- )) tent et plus joyeux , dit-il dans le second , )) que je ne serais en tout autre lieu de la terre, » si ce n'est sur une croix , ou au milieu d'un » feu j mais mes péchés sont si grands et en si » grand nondjre , que si vous ne m'aidez , mon » très-cher père, par vos prières, ils rn'empô- » cheront d'obtenir une giace à laquelle il n'y

DU JAPON , MV. XI. 35q

j) a que les âmes innocentes qui aient droit d'as- :>) pirer. » Cependant , il n'y a guère d'apparence que Gonzoco , avec des ordres aussi précis que ceux qu'il avait , ait élargi des personnes dont la constance avait si fort éclaté , et il y a tout lieu de croire qu'ils firent partie de la troupe dont je vais rapporter le triomphe.

VII. Quoiqu'il en soit , le Gouverneur qui voulait convaincre l'Empereur qu'il ne tiendrait pas à lui que le Christianisme ne fût aboli dans le Ximo, cita de nouveau à son tribunal trente personnes choisies dans toutes les prisons de Nangazaqui, hommes, femmes et enfans, et comme il les trouva inébranlables dans la foi , il les condamna tous à avoir la tète tranchée. Au sortir de chez le Gouverneur , on crut qu'ils avaient été renvoyés absous , à voir l'alégresse qu'ds faisaient paraître. Les femmes , dont la plupart portaient de petits enfans au-dessous de quatre ans , s'étant séparées des hommes , une d'entre elle prit un crucifix en main, se mit à la tète de la troupe , et entonna un cantique spirituel. Toutes les autres y répondirent, et formèrent un concert qui ravit tout le monde en admiration. L'on eût dit une troupe d'Amazones qui sortaient victorieuses du combat , ou (|ui se disposaient à y entrer. Les trente prisonniers retournèrent ainsi à leur prison , où ils demeurèrent jusqu'à ce que trente -deux religieux, qui devaient être brûlés vifs le même jour que ceux-

36o HISTOIRE

ci devaient être décapités , fussent arrivés des prisons d'Omura. Comme à la tête de ces illustres' condamnés se trouva le P. Charles Spinola, et que la plupart souffraient depuis quatre ans les misères de la plus horrible prison qui fût jamais, il est bon pour ne perdre aucune circonstance d'un des plus célèbres martyrs^qui aient honoré l'Eglise , de reprendre les choses de plus haut. Quelques diligences que j'aie pu faire, je n'ai rien découvert de ce qui regarde en particulier les religieux Franciscains et Dominicains dont je vais parler. Je pourrais peut-être me dispenser de m'étendre beaucoup sur le P. Spinola , ce grand homme étant assez connu dans l'Eglise , depuis que sa vie a été écrite dans toutes les langues -, mais je priverais l'histoire que j'écris d'un de ses plus beaux ornemens, si je ne marquais ici au moins les principales actions, de la suite d'une vie presque tout employée dans les travaux de l'apostolat, et qui n'a été qu'un exercice continuel des plus l'héroïques vertus.

Augustin Spinola, si fameux dans Ihistoire de Charles -Quint, dont il fut un des plus habiles Généraux, eut cinq fds , dont le dernier fut Octave , Comte de Tassarole , Grand Ecuyer et favori de l'Empereur Rodolphe II. Le P. Charles Spinola, dont je vais rapporter les combats et le triomphe , était fds unique de ce Comte. 11 naquit à Gênes l'an de Noire-Seigneur mil cinq cent soixante et quatre, et après avoir achevé

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ses études à Noie sous les yeux du cardinal Philippe Spinola , son oncle , il demeura quelque temps incertain du genre de vie qu'il devait em- Lrasser. La nouvelle qui se répandit alors que le P. Rodolphe Aquaviva , fils du Duc d'Atrie et neveu du P. Claude Aquaviva , Général de la Compagnie de Jésus , avait souffert le martyre dans les Indes , fit naître au jeune Spinola la ])ensée de se faire Jésuite. Il sentait déjà les premiers mouvemens de la grâce, lorsque le père Barthélemi Ricci, recteur du collège de Noie, l'aborda un jour et lui dit d'un ton de prophète, qu'il entrerait dans la Compagnie de Jésus, qu'il irait au Japon, et qu'il y serait martyr. Il se détermina en effet bientôt après cette prédiction, et il déclara sa résolution à sa famille. On fit en vain tous les efforts imaginables pour le re-' tenir dans le monde , on trouva une fermeté que les assauts qu'on lui livra et les délais ne firent qu'augmenter. Rien n'est plus beau que ce qu'il écrivit au cardinal Spinola , sur qui le Comte son père s'était remis de toute cette affaire, et l'on ne peut sans admirer la force toute puissante de la grâce, lire cet endroit de la vie du P. Spinola , dans l'histoire que nous en a donnée depuis peu en français une de nos meil^ leures plumes. Le Cardinal fut donc obligé de se rendre, et le jeune Comte entra au noviciat de Noie le vingt- troisième décembre mil cinq cent quatre-vingt-quatre , sur la lin de sa ving-

36a HISTOIRE

tième année. Son premier maître dans la yie spirituelle, fut le même P. Ricci, qui lui avait fait la prédiction dont j'ai parlé. Au bout d'un an il fut envoyé achever son noviciat à Lèches, sous la direction du célèbre Bernardin Réalin , le thaumaturge de l'Italie. Sous de si grands maîtres, le novice profita des années d'épreuve en homme qui se destinait au martyre et à l'apostplat , et il n'avait pas encore fait ses vœux , qu'il écrivit au P. Aquaviva pour lui demander 1^ mission du Japon. Sur la fin de l'année mil cinq cent quatre-vingt-six , il fut envoyé à Naples pour y faire sa pliilosopliie : il alla ensuite à Rome pour étudier les mathématiques sous le fameux Clavius , et il fit de si grands progrès ckns ces sciences, qu'il fut chargé de les enseigner tandis qu'il étudiait en théologie. Au reste, ses études ne ralentirent point sa ferveur, et on le vit toujours marcher d'un pas égal dans les voies de la sainteté.

Dès qu'il fut prêtre , il renouvela ses instances pour la mission du Japon : il y trouva les mêmes obstacles qu'à son entrée en Religion, et il n'en fut pas plus ébranlé qu'il l'avait été alors. On fut donc encore contraint de lui laisser suivre l'inspiration du ciel. Il s'embarqua pour Barcelonne , d'où il se rendit par terre à Lisljonne, accompagné du P. Jérôme des Anges , qui ne reçut les ordres sacrés qu en Portugal. Les serviteurs de Dieu trouvèrent à Lisboxme une troupe

d'ouvriers apostoliques qui les attendaient, et la flotte des Indes prête à mettre à la voile. Les missionnaires se partagèrent sur toute la flotte, et le P. Spinola monta avec le P. des Anges un vaisseau où l'un et l'autre trouva de quoi exercer son zèle et sa charité. La peste qui désola cette armée navale , fit d'étranges ravages sur leur navire ; mais quoique les serviteurs de Dieu ne se fussent épargnés en rien , ils ne furent point attaqués du mal. A la vérité, les malades ayant été mis à terre au Brésil, le P. Spinola, qui voulut entreprendre de les soulager tous , tomba dans une très-faclieuse maladie. Il en fut guéri comme par miracle, et il se remit en mer après cinq mois de séjour dans la Baie de tous les Saints. Cette seconde navigation ne fut guère plus heureuse que la première, et ils furent encore obligés de s'arrêter à Portorico. Comme le vaisseau avait besoin d'être radoubé , le père Spinola et son compagnon eurent le temps de parcourir toute l'île , et l'on peut dire qu'en deux mois ils la firent entièrement changer de face. Il en coûta une seconde maladie au père Spinola ; mais elle n'eut pas de suites. Je ne sais ce qui l'obligea ensuite à quitter le navire qui l'avait amené ju8(|ue-là ; ce qui est certain , c'est qu'il en monta un autre qui se trouva fort mal équipé , et qu'à peine eut-il gagné les îles Tercères , qu'il fut pris par un navire anglais et mené en Angleterre. Il ne faisait pas

sûr pour des Jésuites de paraître dans ce royaume sous le règne d'Elisabeth. Le P. Spinola et son compagnon ne se déguisèrent pourtant pas; aussi eurent-ils le bonheur de souiïrir pour le nom de Jésus-Christ. On les mit en prison sur quelque soupçon qu'on eut d'eux , mais ils n'y furent pas long-temps -, roflicier qui les avait pris , et qui les avait toujours traités avec une distinction tout-à-fait extraordinaire, ayant ménagé un échange en leur faveur.

Les missionnaires se rendirent à Lisbonne , d'où peu s'en fallut que le P. Spinola ne fût renvoyé en Italie. Sa maison ne put apprendre sans être alJarmée toutes les traverses qu'il avait eu à essuyer , et fit les dernières instances auprès du P. Aquaviva pour obtenir qu'il le rappelât. Mais il était difiicile d'arrêter un homme qui semblait reprendre des forces et ranimer son courage dans ce qui aurait abattu tout autre que lui. (( Je pars plus rempli de confiance que ja- » mais , écrivit-il à un de ses amis ; et quand » bien même tout secours humain me manque- » rait , je crois que Dieu me donnerait des ailes » pour voler où je sens qu'il m'appelle si vi- » siblement depuis tant d'années. » Il se rembarqua donc au mois de mars mil cinq cent quatre-vingt-dix-huit, et arriva au port de Nangazaqui en 1602. Le territoire d'Arie, au royaume d'Arima , fut le premier champ où il exerça son zèle. De là il fut envoyé à Méaco, où il demeura

long -temps. Enfin, en i6i4, le P. Carvaglio avant que de repasser aux Indes avec les autres exilés, le chargea du territoire de Nangazaqui, lequel étant menacé d'une plus sanglante persécution , avait besoin d'un homme comme lui, ferme, intrépide, portant toujours son ame entre ses mains, incapable d'une indiscrétion, et plus encore d'une lâcheté. A l'emploi qu'on lui avait confié pour le spirituel , on ajouta le soin de pourvoir aux nécessités corporelles de ses frères. Par-là il se vit l'homme de la mission Je plus exposé, ce qui l'obligea de changer de nom, et de se faire appeler Joseph de la Croix ; mais il ne put long-temps demeurer inconnu ; au bout de quatre ans il fut pris à Nangazaqui avec le frère Ambroise Fernandez. On les conduisit à Omura , et on les mit dans une prison qui se trouva trop petite , et de laquelle on les fit passer dans une autre.

Cette nouvelle prison ne consistait qu'en quatre murailles fort épaisses sans toit , et sans rien qui défendît les prisonniers contre les injures de l'air. Elle était entourée d'une double palissade, entre laquelle les prisonniers eurent quelque temps la liberté de se promener ; mais cela dura peu , et la dureté de leurs gardes alla même dans la suite jusqu'à les empêcher de sortir pour les plus pressantes nécessités : d'ailleurs ils étaient en si grand nombre , qu'ils n'avaient pas assez d'espace pour être couchés. La nourriture qu'on

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leur donnait répondait à tant de mauvais traitemens , et les fidèles s'empressant pour leur faire tenir les choses dont ils pouvaient avoir besoin, rarement en parvenait-il une partie jusqu'à eux. Au bout de quelque temps , les gardes , touchés de leurs souffrances et charmés de leur douceur, devinrent plus traitables ; mais on ne s'en fut pas plus tôt aperçu qu'on les changea , ce que l'on fit plusieurs fois.

A tant de souffrances , les confesseurs de Jésus-Christ ajoutaient des jeûnes et des macérations , et le P. Spinola ne quitta jamais le cilice; même pendant de fort grandes maladies qu'il eut dans la prison. Dès le commencement ils s'étaient prescrit une forme de vie qu'ils gardèrent constamment jusqu'à la fin. Chaque jour les prêtres disaient la messe, et tour-à-tour étaient supérieurs pendant une semaine : l'office se disait tous les jours à deux chœurs , et Dieu récompensait tant de vertus d'une si grande affluence de délices spirituelles , que le temps , si l'on en croit les lettres du P. Spinola , ne leur durait rien.

VIII. Cependant un père de saint Dominique mourut au commencement de l'année mil six cent dix-neuf, et fut bientôt suivi du frère Ambroise Fernandez , dont le P. Spinola écrivit qu'il estimait si fort la vertu, qu'il conservait précieusement de ses reliques et qu'il l'invoquait comme un Saint. Enfin lc3 officiers du Gouver-

neiir de Nangazaqui -vinrent signifier aux prisonniers qu'ils étaient condamnés à mourir. La joie fut grande parmi eux , mais elle ne fut pas de durée partout. Gonzoco , pour des raisons que je ne trouve nulle part , ne fit tirer de la prison que vingt-quatre religieux , deux prêtres de la Compagnie de Jésus , le P. Charles Spinola , et le P. Sébastien Quiniura avec sept novices , dont le P. Spinola reçut les vœux avant leur mort. Cinq prêtres de saint Dominique, le père François Moralez dont j^ai déjà parlé , le père Alphonse de Mena , le P. Ange Ferrier , le père Joseph ; le P. Hyacinthe Orsanelli. Deux frères , Thomas et Alexis , et un nommé Jean du tiers ordre : deux prêtres de saint François , le P. Pierre d'Avila , dont j'ai aussi déjà parlé, le P. Richard de Sainte -Anne , le frère Léon et l€ frère Vincent. Je parlerai des trois autres dans la suite. Les novices Jésuites étaient des catéchistes exercés dès l'enfance dans le ministère évangélique. Ils se nommaient Pierre Sampo , Gonzalve Fusaï , Thomas Acafoxi , Michel Xumpo , Antoine Kiuni , Louis Cavara et Jean Ciun gocu. Le P. Kimura était de la même famille que Léonard et Vincent Kimura , dont j'ai rapporté le martyre il n'y a pas long-temps , il fut le premier prêtre de sa nation , et jamais on ne vit un ouvrier plus innuigable. Ses principales vertus furent une simplicité d'enfant , une exactitude à tous ses devoirs qui allait aussi loin qu'elle T. IL -?.{

FIISTOIRE

j)eut aller. Un grand amour pour la pauvreté et une très-j2;rande assiduité à l'oraison. Parmi les uovices de la Compagnie , il y en avait deux fort distingués par leur naissance. Thomas Acafoxi était un gentilhomme du Fingo, vieil officier qui avait eu beaucoup de réputation dans les armées. A 1 âge de cinquante ans , l'envie de gagner des âmes à Jésus-Christ l'avait engagé à se faire catéchiste du P. Quimura. Lorsqu'on arrêta ce père , on avait saisi avec lui un jeune homme qui était valet de la maison. Acafoxi ne l'eut pas plus tôt appris, qu'il courut après les gardes , et que criant de toute sa force que c'était au catéchiste du père , et non pas à son domestique à le suivre à la mort , il les obligea à le lier , et à renvoyer le jeune valet. Louis Cavara avait été élevé page auprès du Roi Jean Protais d'Arima. Suchendono étant monté sur le trône de son père , voulut engager Cavara à imiter son apostasie : il le trouva inflexible et le chassa de la cour , le dépouilla de tous ses biens et l'exila. Le saint jeune homme, dans celte extrémité , remercia Dieu qui le dégageait ainsi de tout ce qui le pouvait attacher à la terre , s'en alla à Nangazaqui , et s'étant bâti un petit hermilage , il s'occupa tout entier de la contemplation des choses célestes. Il ne laissait pas , quand l'occasion s'en présentait , de faire connaître Jésus-Christ aux infidèles , et d'animer les Chrétiens à la constance. 11 fut pris deux fois comme

missioTinaire , parce qu'il avait, dit-on, quelque chose d'étranger dans les traits du visage. Enfin, on le saisit comme Chrétien ; et on l'envoya à la prison d'Omura , où il pria le P. Spinola de le recevoir dans la Compagnie de Jésus.

Tous les religieux , à l'exception de deux frères Dominicains , furent condamnés au feu , avec une femme nommée Lucie Fraîtez , et trois séculiers , parmi lesquels était un Coréen. Les autres furent condamnés à être décapités : un des jeunes Jésuites , faute de poteau , le fut aussi. Cette seconde troupe était composée , pour la plupart , de veuves de martyrs avec leurs petits enfans, depuis trois ans jusqu'à douze.

Avant que de sortir de la prison , le P. Spinola qui fut averti que son catéchiste l'attendait au passage, écrivit plusieurs lettres à ses amis, et même à sa famille : il les signa , Charles condamné à mort pour le 970m de Jésus- Christ. Il semble que ce soit l'Esprit-Saint qui les lui ait dictées , et l'on ne peut les lire sans se sentir pénétré du même feu qui le consumait. Les prisonniers furent embarqués sur un bâtiment , qui en peu d'heures les porta à Nangoia , où on les fit monter à cheval. Un oflicier marchait devant avec ses gardes bien armés : les prisonniers , au milieu d'une compagnie de soldats , suivaient la corde au cou , et chacun son bourreau qui tenait le bout de la corde. On ne permettait à personne de les approcher , et il eu coûta la vie à

un gentilhomme qui , malgré les gardes , s'était avancé vers le P. Quimura dont il était ami , sous prétexte d'ajuster ses étriers , mais en effet pour se recommander à ses prières , et pour couper un morceau de ses habits. La nuit surprit les prisonniers à un lieu nommé Voracam : ils s'y arrêtèrent, et ce fut là que le P. Spinola sut de son catéchiste qu'il serait brûlé vif. Le père chargea cet homme , à qui il avait prédit long-temps auparavant qu'il ne lui arriverait aucun mal, il le chargea , dis-je , de toutes les lettres qu'il avait écrites. On les fit remonter à cheval de grand matin , et ils commencèrent à trouver les chemins bordés d'une multitude infinie de Chrétiens qui se mettaient à genoux pour recevoir leur bénédiction. Enfin ils arrivèrent au lieu du supplice. C'était une colline hors de la ville sur le bord de la mer , la même dont j'ai déjà parlé en rapportant le triomphe des vingt-six martyrs que Tayco-Sama fit mourir en croix l'an 1697. On ne laissa point entrer les prisonniers d'Omura dans Nangazaqui ; mais on les fit attendre sur la montagne jusqu'à ce que ceux de la ville fussent venus. On posta des corps-de-garde de distance en distance pour contenir la multitude; car on prétend qu'il se trouva là au moins trente mille Chrétiens , sans compter les idolâtres. Enfin un officier du Gouverneur de Nangazaqui nommé Xuquendaïu, parut sur une espèce de tribunal couvert des

plus beaux tapis de la Chine , et à peine fut-il placé , qu'il donna ordre qu'on commençât l'exécution.

Aussitôt ceux qui devaient être brûlés furent liés à leurs poteaux , et avant qu'on mît le feu au bois , on se mit en devoir de décapiter les autres. Dans ce moment , le P. Spinola , qui était placé le premier du côté de cettre troupe de femmes et d'enfans, aperçut Isabelle Fernandez, chez, laquelle il avait été arrêté. Il se souvint alors que la veille du jour qu'il fut pris , il avait baptisé un des enfans de cette femme , et qu'il l'avait nommé Ignace , parce qu'il était venu au monde le jour qu'on célèbre la fête du saint fondateur des Jésuites. L'enfant était derrière sa mère , et le père ne le voyait point , ce qui lui fit craindre qu'on ne l'eût caché, (c Où est mon )) petit Ignace , s'écria-t-il en s'adressant à Isa- » belle , qu'en a-t-on fait ? Le voilà , reprit la » mère prenant son fds entre ses bras , et le » montrant au saint homme ; je n'ai eu garde » de le priver du seul bonheur que je suis eu » état de lui procurer. Puis elle dit à l'enfant : )) mon fds , voilà votre véritable père , c^est lui » qui vous a fait Chrétien , demandez lui sa bé- » nédiction. » L'enfant aussitôt se mit à genoux et joignit les mains , ce qu'il fit d'un air si touchant , que comme sa beauté et l'action de sa mère avaient attiré de ce côté -là les yeux des spectateurs , il s'éleva tout-à-coup un bruit con-

fus de cris et de gémissemens , dont on appréhenda les suites. On commença donc l'exécution , et dans l'instant on vit \oler deux ou trois têtes qui allèrent tomber aux pieds du petit Ignace : il n'en parut pas plus étonné. On vint à sa mère, il en vit sauter la tête comme celles des autres , et il ne changea même pas de couleur. Enfin , avec une intrépidité qui surprit et attendrit tout le monde , il reçut le coup de la mort sans avoir donné la moindre marque de faiblesse. On rapporte de cet admirable enfant que ses parens au moment de sa naissance l'avaient oflért au Seigneur pour le servir dans la Compagnie de Jésus. On ajoute qu'à la nouvelle de la mort de son père, qui fut bridé vif avec Léonard Quimura , il se mit à crier en bégayant qu'il serait aussi martyr. Puis se tournant du côté de sa mère, oui , reprit-il , je serai martyr et vous aussi , ma très-chère mère , mais ma sœur ne le sera point. Prédiction que l'événement vérifia en tout. Ce petit innocent ne pouvait voir un cimeterre qu'il ne tressaillît de joie dans la pensée que cet instrument serait celui de son martyre , et quand il faisait quelque présent à quelqu'un , il ne manquait pas de lui dire , (( gardez cela bien pré- )) cieusement , car je mourrai martyr , et ce sera )) une relique. » Sa mère avait eu aussi le même pressentiment dès son enfance , et toute sa vie n'avait été qu'une préparation au martyre. Elle entra au lieu du combat tenant d'une main un

crucifix et un chapelet de l'autre , en chantant le psaume, Laudate . Domlnum omnes gentes. Dès que cette première Lande eut cousonimé son sacrifice , on plaça les tètes vis-à-vis de ceux qui devaient être brûlés , et on alluma le feu : il était éloigné de vingt-cinq pieds des poteaux , et tellement disposé que le feu ne gagnait que fort lentement. On avait même soin de l'éteindre quand on voyait qu'il gagnait trop vite.

Tout étant ainsi disposé, le P. Spinola donna l'absolution à Lucie Fraïtez qui se tiouva attachée à côté de lui, comme elle Tavait fort souhaité. Puis se tournant du coté de Xuquendaïu, et lui dit d'un ton assez haut qu'il voyait bien en ce moment ce que les religieux de l'Europe venaient chercher au Japon , et que leur joie au milieu d'un si aifreux supplice devait lever pour toujours les soupçons dont on s'était laissé prévenir. Il fit ensuite a rassemblée une courte exhortation. Il avertit que ce feu qui les brulait n'était que l'ombre de celui dont le vrai Dieu punira éternellement ceux (pii auront refusé de le reconnaître , ou qui après l'avoir reconnu l'auront mal servi. Enfin le feu commença de s'approcher , et les martyrs en ressentirent les plus vives atteintes. A les voir les yeux doucement élevés vers le ciel , et l'esprit comme abîmé en Dieu , on aurait dit que le Seigneur leur avait ôté tout sentiment de douleur. Au bout d'une heure et demie un petit vent s'éleva

et poussa quelques charbons ardens sur le père Spinola. Sa soutane s'enflamma, il parut tout en feu. Ses liens se brûlèrent , et ne pouvant plus se soutenir, il tomba et expira dans l'instant. Ainsi mourut ce grand homme âgé de cinquante-huit ans , après en avoir passé trentehuit dans la milice chrétienne , où il parvint aux premiers honneurs , qui sont l'apostolat et le marlyre. Car depuis que le Sauveur du monde a vaincu ses ennemis par sa mort, c'est en mourant que triomphent ceux qui comliattent sous sa bannière , et les fers qu'ils portent sont les lauriers qui sont les preuves de leur bravoure, et les marques de leur victoire. Aussi l'illustre maison de Spinola fit-elle connaître, lorsqu'elle apprit la glorieuse mort du serviteur de Dieu, qu'elle ne s'en trouvait pas moins honorée que pour avoir donné dans le même temps aux armées impériales et catholiques dans la personne du célèbre Ambroise Spinola , un Général qui faisait repentir les hérétiques de Flandre de leur désobéissance à l'Eglise, et de leur révolte contre leurs légitimes Souverains.

Pour revenir à nos généreux confesseurs de Jésus-Christ. Après la mort du P. Spinola , le feu s'approcha peu-à-peu des autres, et ce ne fut qu'après trois heures de souffrances que le P. Quinjura et un nonnné Antoine Sanga , qui étaient à l'autre extrémité , obtinrent la palme. C'est ce que rapportèrent des personnes dignes

de foi, qui mesurèrent le temps avec des sables. Il ne manquait rien à la gloire de la Religion, s'il n'était arrivé à cette glorieuse troupe ce qui arriva aux quarante martyrs de Sébaste. Trois Japonnais appelés Dominique Tandu, Diego Kimbaïe , et Paul Nangaxi , tous trois religieux du même ordre, troublèrent la joie de cette journée. Dès la prison, le P. Spinola qui les vit fort entêtés sur une cbose tout à fait déraisonnable, se crut obligé de leur faire une petite correction, d'autant plus qu'il s'agissait d'une désobéissance à l'égard de leur supérieur, lequel était prisonnier avec eux. Ils n'eurent pas plus d'égard à la remontrance du saint bomme qu'ils n'en avaient eu à l'ordre de celui qui leur tenait la place de Dieu, ce qui fit dire au P. Spinola qu'il était bien à craindre que ces jeunes religieux ne parvinssent point à la gloire du martyre. On a su cette circonstance d'un garde de la prison d'Omura , qui entendit cette menace du père , et qui après en avoir vu l'accomplissement, conçut une baute idée du serviteur de Dieu : il publia même partout cette prédiction , ce qui servit beaucoup à consoler les fidèles. Quoiqu'il en soit , ces trois mallieureux commencèrent à peine à sentir un peu vivement l'impression du feu, qu'on les aperçut faire mille grimaces et mille contorsions. Un des jeunes Jésuites, nommé Louis Cavara , qui se trouva auprès d'eux , lit tous ses eflbrts pour les animer à la coustauce :

plusieurs Chrétiens mêmes s'avancèrent pour seconder Cavara, mais tout fut inutile. De la sensibilité ils tombèrent bientôt dans l'impatience, et de l'impatience dans le désespoir : ils rompirent leurs cordes, ce qu'on avait exprès rendu fort aisé à tous ; ils coururent de toutes leurs forces vers le président , et le supplièrent de leur donner la vie au nom d'Amida qu'ils invoquaient le plus haut qu'ils pouvaient. On n'entendit pas Nangaxi donner ce signe abominable d'apostasie, et presque tous ont écrit qu'il était retourné de lui-même à son poteau , et qu'il y avait achevé avec constance le sacrifice volontaire de sa vie. Mais pour les deux autres ils furent bien étonnés lorsque Xuquendaïu, contre la parole qu'il en avait donnée , les fit rejeter dans le feu. Ils eurent beau crier et se lamenter , le président fut inexorable , et il leur en coûta autant pour gagner l'enfer qu'aux autres pour mériter la couronne de gloire. Tous les historiens du Japon, excepté le P. Bartoli, assurent que Nangaxi était un séculier, et mettent sa femme, nommée Thècle, parmi ceux qui furent décapités ce jour-là.

On ne convient pas du jour de cette exécution, qui fut nommée le grand martyre, à cause du nombre et de la qualité de ceux qui y signèrent la véiité de leur sang. Les uns la mettent au deuxième de septembre , les autres au dixième. Cependant le feu était presque éteint

partout, et le P. Quimura était encore de bout attaché à son poteau, le feu n'ayant point du tout approché de lui. Dès le commencement il avait toujours paru comme abimé dans une douce contemplation; seulement au bout de trois heures on l'aperçut qu'il baissait la tète en jetant un soupir. Alors la plupart persuadés qu'il expirait, poussèrent au ciel des cris de bénédiction , comme pour accompagner sa grande ame au trône de Dieu, mais quelques-uns ont cru qu'on avait pris un simple évanouissement pour un dernier soupir , et cela sur la parole des soldats , qui dirent que la nuit suivante , tandis qu'ils étaient de garde au lieu du supplice , ils avaient ouï du côté du père une voix qui prononçait Jésus, Maria. Quoiqu'il en soit, les martyrs ne donnant plus aucun signe de vie , les soldats , selon l'ordre qu'ils en avaient reçu , entourèrent le lieu du supplice, et gardèrent l'espace de deux ou trois jours les corps , dont on voulut faire un spectacle d'horreur : ensuite ils mirent en un monceau tous ces corps , les poteaux, et jusqu'à la terre qui se trouva teinte du sang , y mirent le feu , et après que tout fut consumé , ils jetèrent les cendres au vent. On donna toutefois aux fidèles le corps de Marie Quimura, veuve du saint martyr André Tocuan , parce qu'elle était nièce de Feizo -, et dans la confusion avec laquelle tout cela se fit , il ne fut pas possible d'empêcher que les lidèles n'en-

levassent bien des reliques. Mais tandis que les infidèles faisaient tous leurs efforts pour abolir la mémoire de ces Saints , le ciel relevait leur gloire par plusieurs prodiges. L'an mil six cent trente, Emmanuel de Sosa, Portugais, interrogé juridiquement au tribunal de F Archevêque de Manille, qui avait commission du Saint-Siège pour faire les informations touchant la vie et la mort du P. Charles Spinola, attesta par serment que le jour de ce martyre, sur les huit ou neuf heures du soir, lui et Simon Paëz avaient aperçu une grande lumière sur le lieu de l'exécution , qu'elle dura au moins deux heures, que la nuit suivante ils l'avaient encore aperçue , et qu'après l'avoir attentivement considérée un fort long temps , ils s'étaient retirés lorsqu'elle brillait encore. Il ajouta qu'on avait publié dans Nangazaqui comme une chose constante , que la nuit qui suivit le grand martyre, quelques pêcheurs chrétiens étant dans leur barque en pleine mer, environ à un quart de lieue de terre , virent sur la sainte montagne quantité de lumières qui paraissaient marcher par ordre , et que parmi les autres ils en distinguèrent une qui jetait un éclat merveilleux ; que sur leur rapport les habitans de Nangazaqui avaient demandé aux soldats qui gardaient le lieu du supplice , s'ils n'avaient rien vu, et que ceux-ci avaient fait réponse que la même nuit ils avaient aperçu tous les corps des martyrs se relever , ceux-mêmes qui

avaient été décapités s'étant tout-à-coup trouvés dans leur entier , qu'ils portaient tous un flambeau allumé , que celui du P. Spinola leur avait semblé plus éclatant que les autres, et qu'ils avaient formé une procession en chantant les louanges du Dieu des Chrétiens : que cela avait duré quelque temps , après quoi tous les flambeaux s'étant éteints , les corps s'étaient remis à leurs places et dans l'état où ils étaient auparavant. Sosa ajouta qu'après le témoignage de ces soldats, ce fait courut tout le pays, et que comme il causait de grandes rumeurs , Gonzoco appela les soldats et leur défendit sous peine de la vie de parler jamais de ce qu'ils avaient vu. Telle fut la déposition de ce Portugais : elle fut envoyée à Rome avec le procès-verbal de tout ce qui regardait les actions et la glorieuse mort du P. Spinola ; mais ce qui plus que tout le reste fit connaître aux Japonnais combien Dieu s'intéressait à la gloire de ses serviteurs , fut la terrible vengeance qu'il tira du cruel Xuquendaïu , qui avait présidé à leur supplice. Cet officier étant un jour à table, tout d'un coup on le vit tomber mort , et lorsqu'on voulut le relever, son corps parut grillé comme s'il eut été brûlé à petit feu.

Je n'aurais jamais fini si je voulais rapporter tout ce que je trouve d'édifiant dans les relations de ce martyre ; mais je ne puis passer sous silence Antoine Sanga , qui fut un de ceux qui

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souffrirent davantage dans celte journée ; car il ne mourut , non plus que le P. Quimura , que de la seule chaleur qu'excita dans son sang l'ardeur du feu , lequel ne le touclia point. Sanga était d'une illustre famille qui a donné plus d'un Saint à l'église du Japon. Dès sa plus tendre enfance il suivit les missionnaires , et quand il fut un peu plus avancé en âge , il entra dans la Compagnie de Jésus. Sa santé l'obligea d'en sortir , et il épousa une vertueuse fdle nommée Marie , qui l'accompagna au martyre ; mais pour être engagé dans le mariage, Sanga n'en fut ni moins saint ni moins zélé , et peu de missionnaires ont travaillé avec plus de succès que lui dans la vigne du Seigneur. Tandis qu'il s'occupait ainsi à gagner des âmes à Jésus-Christ, on fit courir le bruit que sous les dehors d'une apparente dévotion il cachait de fort mauvais desseins, et sur-tout qu'il tramait quelque chose contre les Jésuites. Le serviteur de Dieu fut si touché de cette calomnie , qu'il crut que pour la réfuter , il lui était permis de passer par dessus les règles que la prudence chrétienne et les Pères de l'Eglise prescrivent aux fidèles dans les temps de persécution. Il alla trouver le magistrat de Nangazaqui, lui déclara que toute sa vie il avait été très-attaché à la Compagnie de Jésus , et que sous les auspices de ce saint Ordre il n'avait jamais cessé de procurer aux adorateurs des fausses divinités du Japon la connaissance

du seul vrai Dieu; qu'il savait sur cela les défenses de l'Empereur ; mais qu'il se croyait plus obligé d'obéir à Dieu qu'aux hommes , et qu'il était bien résolu de finir ses jours dans ce saint exercice.

Le magistrat fort surpris d'une telle déclaration , dit à Sanga qu'il oubliait ce que sa naissance, son devoir, l'honneur même exigeaient de lui, qu'il le priait de faire réflexion aux suites que pourrait avoir une telle conduite , et qu'il lui donnait du temps pour y penser. « Il est » inutile, répliqua le généreux Chrétien, de me )) donner du temps pour y penser, tant que j'au- )) rai un souille de vie, je prêcherai Jésus-Christ; » et si je l'ai fait avant qu'on eût exilé un si )) grand nombre de prédicateurs, croyez-vous » que je puisse me taire maintenant qu'il n'en y) reste que fort peu ? » Le magistrat voyant cet homme déterminé à ne garder plus de mesures, le fit sur-ie-champ conduire en prison. Sanga y alla plein d'une joie qui paraissait au dehors. On ne dit pas s'il y demeura long-temps; ce qui est certain, c'est que dans une lettre qu'il écrivit au provincial des Jésuites dès qu'il sut qu'il était condamné, et dans laquelle il déclare que ne pouvant mourir enfant de la Compagnie de Jésus , il mourait au moins son esclave ; il marque qu'il avait déjà baptisé trente-deux personnes depuis qu'il était prisonnier. Peu de jours après , Gonzoco lit évacuer toutes les prisons

(l'Omura et de Nangazaqui , lesquelles élaient déjà remplies depuis qu'on en avait tiré ceux dont je viens de rapporter le martyre. Outre un grand nombre de Chrétiens de toutes conditions, on en tira huit religieux : cinq de saint Dominique, le P. Thomas de Sumarréga, ou du Saint- Esprit -, les autres n'étaient pas prêtres , et trois de saint Augustin, un prêtre nommé le P. Apolinaire, et deux frères du tiers-ordre. Ils furent brûlés vifs , et leurs cendres jetées à la mer.

IX. Le Firando, où cet orage avait commencé , n'était pas plus tranquille. L'église du Japon y perdit encore un ouvrier de grand mérite , qui fut le P. CamilUe de Constanzo. Ce père était de Calabre , et après avoir fait ses études à Naples , il s'y était consacré à Dieu dans la Compagnie de Jésus. On remarqua toujours en lui un naturel fort doux, et tout-à-fait porté à la vertu : il avait encore conservé son innocence dans de fort grands dangers. Tandis qu'il étudiait en droit, quelques jeunes débauchés s'avisèrent un jour de carnaval de faire entrer dans sa chambre une femme de mauvaise vie. Elle s'était magniliquement parée, et elle aborda le jeune homme de la manière la plus engageante. Constanzo conçut bien que c'était un piège que l'on tendait à sa vertu, et sans répondre un seul mot aux civilités de cette malheureuse , il lui déclare qu'elle fera sagement de se retirer au plus tôt. Il était fort tard , elle répondit qu'ornée

comme elle était , il n'y avait point de sûreté pour elle à marcher la nuit dans les rues de Naples. (( Que ceux, reprit Constanzo, qui vous » ont adressée ici , vous donnent le secours dont » vous avez besoin ; » et en disant cela , il la poussa rudement hors de sa chambre dont il ferma la porte sur elle. Il se jeta en même-temps au pied d'un crucilix , remercia Dieu de la grâce qu'il venait de lui faire , et conjura la Sainte- Vierge d'être toujours la protectrice de son innocence. Son valet étant ensuite venu pour lui représenter qu'il y avait de la dureté à chasser une femme à une heure si indue , il ne lui répondit que par deux soufflets , et continua sa prière.

Cette victoire fut pour Constanzo une source de grâces qui, par sa fidélité à y correspondre, l'éleva à une éminente sainteté. Il avait vingtun ans , lorsqu'il entra au noviciat des Jésuites de Naples, et douze ans après il passa en Asie : ses vues étaient pour la Chine, mais on le détermina au Japon, et il y travailla avec un zèle que Dieu bénit toujours d'un plein succès. Il avait une physionomie si heureuse , qu'on ne pouvait le voir sans être prévenu en sa faveur. En mil six cent quatorze , il sortit du Japon , mais il y retourna bientôt déguisé en soldat. 11 courut tout le Firando, visitant les prisonniers, consolant les malades, encourageant les faibles, convertissant les infidèles. Enfin il fut trahi et T. TT. 25

déféré par un fourbe qui faisait semblant de se vouloir rendre Chrétien. Ceux qui le saisirent furent tellement frappés de je ne sais quoi qui parut sur son visage, qu'ils restèrent long-temps sans lui rien dire : ils ne purent même jamais se résoudre à le lier, quelque instance qu'il leur en fit , mais ils lièrent ses deux catéchistes Gaspard Cotenda, et Augustin Ota , avec le patron de la barque.

Le lendemain , ils furent menés tous quatre à Firando , et présentés au Gouverneur , lequel après leur avoir fait subir l'interrogatoire, les envoya en prison dans l'île d'Iquinoxima. On les sépara bientôt ; le patron de la barque , nommé Damien , fut conduit avec Jean Sacomolo , qui avait logé le missionnaire , dans une petite île ; où on les décapita. Gaspard Cotenda fut envoyé à Nangazaqui , sa patrie , où on lui trancha aussi la tête. L'ordre avait été donné d'en faire autant à Augustin Ota : ce catéchiste souhaitait depuis long-temps de se faire Jésuite ; il l'obtint enfin la veille de sa mort, qui arriva le dixième d'août, le P. de Constanzo ayant reçu de son provincial une lettre qui lui ordonnait de recevoir Augustin Ota dans sa compagnie. Ce fut une pro- \idence toute particulière de Dieu sur ce fervent jeune homme , lequel toute sa vie n'avait respiré que le zèle des âmes , que de toutes les let très qu'on écrivit au P. de Constanzo dans sa prison , la seule qui lui fut rendue , fut celle du provincial.

En même temps que l'Empereur avait condamné Ota et Cotenda à être décapités , il avait condamné le P. de Constanzo à être brûlé vif. Un officier de Gonzoco s'étant transporté à la prison du père , lui signifia son arrêt de mort , et ajouta qu'il fallait partir sur-le-champ pour Firando , où l'exécution devait se faire. A cette proposition , le serviteur de Dieu entra dans un transport de joie qui surprit fort l'officier du Gouverneur. On s'embarqua aussitôt, et l'on mena le père droit à un lieu nommé Tobira , entre la ville et la forteresse de Firando , où tout était déjà prêt pour le supplice. Le confesseur de Jésus-Christ ne fut pas plus tôt descendu de la barque , qu'on le conduisit à son poteau , où , tandis qu'on le liait , il commença à prêcher sur ces paroles du Sauveur dans l'Evangile. Ne craignez point ceux qui font mourir le corps. Le zèle avec lequel il parlait tint quelque temps les bourreaux comme en suspens , mais comme ils virent qu'il ne finissait point, ils mirent le feu au bois. Alors , la fumée et la flamme otèrent aux spectateurs la vue du saint martyr , mais ils l'entendaient toujours , et il semblait que sa voix devenait plus forte , à mesure qu'il avançait vers la mort. Au bout de quelque temps , les flammes se séparèrent en deux , et Ton aperçut le père qui paraissait ravi en Dieu : un moment après , il se mit à chanter le psaume Laudate Dominum omnes génies , et comme en le finis-

sant sa voix parut un peu tremblante , on s'imagina qu'il tirait à sa lin , lorsqu'il recommença à prêcher avec une nouvelle Ibrce, tantôt en latin, pour des Anglais et des Hollandais qui se trouvèrent là, et tantôt en japonnais. Il s'écria ensuite, par deux fois : à que je suis bien! Dans cet instant , on le vit environné d'un tourbillon de feu , il entonna alors le céleste cantique saiictus , sanctuSy sanctuSy mais d'une voix aussi forte qu'il ne l'avait jamais eue, et dans le moment il expira. Ce martyre arriva Je quinzième de septembre , le père étant dans sa cinquante et unième année. Les Japonnais le regardèrent comme un homme extraordinaire , et les hérétiques avouèrent qu'une aussi grande vertu était au-dessus de leurs expressions.

X. La perte d'un si grand homme fut bientôt suivie d'une autre qui ne fut pas moindre. Il y avait près d'un an que le P. Pierre Paul "Navarro était dans les prisons de Ximabara. L'ordre vint enfin de le faire brûler vif. Ce père était de Liano , petite ville de Calabre. Il se fit Jésuite à l'âge de quarante-huit ans, et vint au Japon en mil six cent quatre-vingt-six. Il apprit si facilement la langue , qu'il se trouva bientôt en état de composer en japonnais aussi poliment que les plus habiles du pays. Les royaumes de Naugato et de Bungo furent les lieux où il exerça plus long-temps son zèle , et comme il marchait sur les pas de l'apôtre du Japon , on

peut dire qu'il se remplit de son esprit. La persécution l'obligea ensuite à errer de côté et d'autre. Enfin, il fut arrêté par un domestique de Bungondono , Seigneur de Ximabara. Ce tono s'était vanté à l'Empereur qu'il n'y avait pas de missionnaires dans ses états , et il l'avait fait pour empêcher qu'on ne les reclierchât , car il les estimait. Ainsi , l'emprisonnement du P. Navarro lui fit doublement de la peine : mais son chagrin augmenta beaucoup , quand il eut connu son prisonnier. Effectivement , on dit des choses surprenantes de ce religieux. Avec un talent rare pour le ministère auquel Dieu l'avait élevé , il avait celui de s'attirer l'estime et la confiance de ceux-mêmes qui ne goûtaient pas sa doctrine. Il était naturellement colère ; mais il avait tellement corrigé ce défaut , que ce qui paraissait le plus en lui , était une douceur inaltérable. Tout le temps qu'il fut au Japon il ne quitta point la haire , et on l'en trouva revêtu après sa mort , mais Dieu avait récompensé une si grande mortification , par un don d oraison des plus sublimes, Bungondono le faisait souvent sortir de sa prison et venir à son palais , sous prétexte de l'interroger, mais en effet pour jouir de sou entretien. Le père , dans une lettre à un de ses amis , nous a appris le détail de ce qui se passa dans ces conversations.

Les premières furent sur la Religion , sur l'établissement de l'EgUse , sur la conversion des

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Empereurs romains , et le tono fat si content de tout ce que le père lui dit sur tout cela , qu'il témoigna un extrême chagrin de ce que l'Empereur ne connaissait pas quels hommes et quelle Religion il persécutait. On parla beaucoup , dans les autres conférences, des conquêtes que les Castillans et les Portugais avaient faites dans les Indes. C'était alors au Japon la manière du temps : le père la débrouilla de manière que tout le monde en parut très-satisfait. Un jour un gentilhomme chrétien ayant ouï dire à Bungondono qu'il ne croyait pas qu'on pût trouver ni le repos de l'esprit , ni le salut de l'ame dans aucune secte du Japon , il courut fort joyeux en faire part au père; il le trouva qu'il se disposait à mourir; mais en songeant à soi , il n'oubliait pas le prochain : sa prison ne se désemplissait point, il passait tout le jour à prêcher et à confesser , et partageait la nuit entre le repos et la prière à laquelle il donnait la meilleure partie ; il trouva même encore assez de loisir pour mettre en japonnais le livre des louanges de Marie , composé par le P. Spinelli. Enfin, le vingt-troisième d'octobre, l'arrêt de sa mort arriva de Jédo ; on ne lui en parla que le premier de novembre , qui fut choisi pour le jour de l'exécution , mais le serviteur de Dieu savait, par une voie bien sure, ([u'il devait aller dans le ciel célébrer le triomphe de tous les Saints , et l'on fut fort surpris , lorsqu'après avoir dit la messe de grand matin , il

se mit à distribuer aux fidèles ce qui lui restait de reliquaires , ou d'autres choses semblables. Au bout de quelques heures , on lui vint signifier sa sentence. Elle portait que lui et trois Japoiinais qu'on avait arrêtés avec lui , seraient brûlés vifs. C'étaient un catéchiste, nommé Clément, et deux Jésuites , Denis Fugixima , et Pierre Onizuka.

Le P. Navarro , à la lecture de sa sentence , ne put contenir sa joie , il la fit éclater, de sorte que Bungondono , à qui on en fit le rapport , ne put retenir ses larmes. Après ces premiers transports , le saint homme se retira un moment pour fiiire part à ses amis de l'heureuse nouvelle qu'on venait de lui annoncer. Il nous est resté deux de ses lettres, adressées, l'une au P. François Pachéco, provincial, et l'autre au P. Matthieu de Couros : l'on y voit que le feu céleste consumait le cœur de ce généreux martyr , avant que les flammes réduisissent son corps en cendres. Le tono avait ordre de présider luimême au supplice du père , qui soutint jusqu'au bout ce caractère d'héroïsme qu'on avait toujours admiré en lui. Ses compagnons montrèrent aussi , jusqu'à la mort , une fort grande constance. Bungondono , qui ne se plaisait pas à voir souffrir des personnes qu'il estimait , avait donné de bons ordres pour qu'on ne les fît pas languir; et en effet, à peine furent-ils dans le feu , qu'ils furent étouffés par les flammes et par la fumée.

Sqo histoire

Je ne trouve pas qu'il y ait eu beaucoup <3e Bajig répandu le reste de cette année , ni les premiers mois de l'année suivante. L'Empereur s'étant démis du gouvernement de l'empire entre les mains de son fils , lui donna le nom de Xogun-Sama , et prit celui de Cubo-Sama. Le nouveau Monarque ne tarda pas à faire voir qu'il haïssait encore plus les Chrétiens que son prédécesseur , du moins sa haine leur fut-elle plus funeste; mais il y a de l'apparence que le mouvement que produisit dans l'état ce changement, fut ce qui procura quelque relâche aux ouvriers de l'Évangile.

Cependant , peu de jours après la mort du P. Navarro , un vaisseau espagnol , qui était au port de Nangazaqui , mit à la voile pour s'en retourner aux Philippines , et le P. Diego Collado prit cette occasion pour donner à Manille, à la Nouvelle -Espagne et dans l'Europe, des nouvelles des Jésuites du Japon. Qui n'eût cru, dit le P. Bartholi , qu'ayant vu brûler vifs , en moins de trois mois, douze de ces religieux pour le nom de Jésus-Christ, et sachant que tous les autres s'exposaient sans ménagement à être traités de la même manière , comme ils le furent presque tous, il allait faire l'éloge d'une Compagnie qu'il avait connue par son plus bel endroit ! Mais le Japon n'eut pas été le plus bel endroit des Jésuites, si avec les feux, les croix et les fosses , ils n'y eussent soullert ce que la

DU JAPON, LIV. XI. 3ni

calomnie a de plus sensible. Nous avons vu que depuis plus de trente ans, on ne les avait pat épargnés de ce côté-là; mais les calomniateurs, ou ne se faisaient pas connaître , ou n'étaient pas gens dont le nom ni le caractère fut capable de faire beaucoup d'impression. Aussi ces accusations inquiétaient bien moins les missionnaires du Japon, que leurs confrères des Indes et d'Europe : les premiers ne se mettaient pas beaucoup en peine d'y répondre, et leur silence avait plus que toute autre chose fait leur apologie. Mais ici, le coup leur fut d'autant plus sensible, qu'il fut porté par une main que le caractère de la personne rendait respectal^le , et que la plupart des clioses qu'on leur imputait , était sous le nom d'un des plus illustres ouvriers et des plus célèbres martyrs du Japon.

Il y avait donc à peine trois mois que le père Collado était parti du Japon, lorsqu'on y apprit qu'il y avait fait de grandes informations contre les Jésuites , qu'il avait sollicité plusieurs personnes à les signer, et entre autres le P. Barlliélemi Cuttiérez, Augustin, qui fut depuis martyr : qu'il n'avait pas même épargné les menaces pour engager ce saint homme à appuyer ses calomnies de son témoignage ; et qu'il devait présenter contre la Société , au conseil de Madrid et à la Cour de Home, un mémorial rempli d'accusations les plus atroces. Les missionnaires du Japon n'étaient point faits à se défentlre

^gi HISTOIRE

contre leurs ennemis, autrement que par leur patience. Mais en cette occasion, le silence pouvait passer pour un aveu tacite des crimes dont on les chargeait. Ils se résolurent donc , quoiqu'avec bien de la peine, à parler. Le père François Pacliéco , provincial des Jésuites et administrateur de l'évéché du Japon , dressa un petit mémoire, où, sans accuser personne, il se contenta d'attester sur les saints Evangiles et sur ses ordres sacrés, le contraire de ce qui se débitait contre eux. Son dessein était de faire signer cet écrit par tous ses religieux ; mais le temps ne le lui permit point , parce qu'un vaisseau qui était à la rade de Nangazaqui , n'attendait que le moment pour mettre à la voile *, et il ne fut signé que de douze. A savoir, des PP. François Pacliéco , provincial , Jean-Baptiste Zola , Balthazar de Torrez , Michel Carvaglio , Antoine Iscida , Benoît Fernandez , Jacques- Antoine Gianonné, Emmanuel Borghés, Sixte Tocuun, Matthieu de Couros , Jean -Baptiste de Baëza , et Gaspard de Castro. Nous verrons bientôt de quel poids devait être le témoignage de ces douze religieux. Cette déclaration , dont ils signèrent trois copies pour être envoyées par différentes voies , eut tout l'eflet qu'ils pouvaient souhaiter. La première de ces trois copies, qui arriva en Europe , était adressée au Général de la Compagnie de Jésus , et se garde à Rome. La seconde a été long -temps entre les mains de l'illustre

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Marie d'Alencastre , Duchesse d'Aveyro, en qui l'Espagne vient de faire une perte qu'apparemment elle ne réparera de long-temps. Effectivement , il est infiniment rare de trouver , dans un même sujet, l'assemblage de tant de qualités éminentes qui ont rendu la Duchesse d'Aveyro une des premières femmes de son siècle : un génie supérieur et capable de toutes les sciences, un esprit cultivé et orné par les plus belles connaissances , une facilité à s'énoncer en plusieurs langues différentes, un zèle pour la conversion des infidèles , qui embrassait les quatre parties du monde , et qui jusqu'à sa mort , lui a fait avoir une attention extrême, et une tendresse de mère pour tous les missionnaires , et pour tous les néophytes des Indes, de la Chine, du Pérou, du Japon, et de toutes les autres régions où l'on travaillait à gagner des âmes à Jésus- Christ. Elle a été jusqu'à une extrême vieillesse en bénéchction dans toutes les églises naissantes , et sa mémoire vivra éternellement parmi ces peuples, qui devront en partie à ses libéralités et à ses soins empressés , l'établissement ou les progrès de la Religion chez eux.

Pour revenir au mémorial du P. Collado, il parut enfin accompagné d'une lettre sous le nom du P. Louis Sotélo. On teignit que ce saint rctiigieux, qui était alors prisonnier à Omura, avait écrit cette lettre de sa prison : rien n'était plus violent que cet écrit, et l'on n'en saurait mieux

3c; ^ HISTOIRE

faire le caractère qu'en disant que les protestans d'Allemagne n'ont pas cru qu'elle put être d'une autre plume que de celle de leur compatriote Gaspard Scioppius , le plus furieux écrivain de son siècle. Le P- Sotélo , ainsi que nous l'avons vu ailleurs, avait été nommé, par le Pape Paul V, Evêque de la partie orientale du Japon : le Roi d'Espagne s'y était opposé, les supérieurs du père Sotélo l'avaient long-temps retenu aux Philippines ; on ne manqua point de mettre tout cela sur le compte des Jésuites, et c'en fut assez pour appuyer du nom et de l'autorité de ce saint homme tout ce qu'on avait envie de publier contre les missionnaires du Japon. Le P. CoUado crut donc ce libelle fort propre pour paraître avec son mémorial , mais il ne prit pas garde qu'en bien des articles ces deux écrits se contredisaient. D'ailleurs , toute sa conduite et ses violens démêlés avec son ordie , lui avaient tellement ôté toute créance , f[u'il ne persuada que ceux qui cherchaient dans ces différends, entre les catholiques, des armes pour combattre l'Eglise. Son mémorial , et la prétendue lettre du P. Sotélo n'ont jamais servi qu'à grossir le théâtre jésuitique et la morale pratique des Jésuites , de contradictions grossières, et de calomnies fort mal dirigées , et ils iirent , sur l'esprit des puissances pour lesquelles on les avait composés , des impressions bien tlillérentes de celles qu'on prétendait. Urbain VllI, qui tenait alors le Saint-Siège,

écrivit aux fidèles du Japon des lettres qui sont de vrais panégyriques des Jésuites. Le Saint-Pontife , après avoir dit aux Chrétiens d'Arima que s'il lui fallait répandre son sang pour assurer leur salut , il le ferait avec joie , ajoute : « à » notre défaut , nous vous envoyons des trou- » pes de prêtres , qui , altérés du martyre , et » non pas de votre or, quittent leur pays et leurs » parens, afin que l'Orient reconnaisse combien )) l'Eglise romaine a votre salut à cœur.

» (ij Nous sommes très-aises, dit-il aux Chré- )) tiens de Farima , et de quatre autres royau- » mes , de la grande consolation que vous apy) portent les prêtres de la Compagnie de Jésus, » au zèle desquels vous devez toutes sortes de » bons offices et de respects. De là , vous ap- )) prendrez combien vos âmes sont chères à l'Eglise » Romaine , puisque pour leur procurer la liy> berté des eufans de Dieu , elle vous envoie » d'ici des prêtres sa vans et d'une vertu peu » commune , qui changent leur patrie en des » lieux d'exil, et ne craignent point de s'expo-

(1) Gauderaus tanto vobis solatio esse sacerdotes Societatis Jcsu, quoniin caritatem dcbetis certè oinni officiorum génère, et grati animi cuitu reraunerari : hinc eniin conjiccre potestis quàin praetiosa; anim«e vestrœ habcantur in romanà ecclesiàj ad eas enim redimeudas istuc raituntur sacerdotes litteris exculti, et moribus insignes, qui patrias exiliis mutant, et per naufragantis occani minas ad eos portus navigant , ubi omni tcmpestate crudcliorum sœvire sciuut iram tyrauuorumt

» ser sur un océan toujours irrité et fameux )) par ses naufrages , pour arriver à des ports 5) où la rage des persécuteurs est encore plus » furieuse que les plus dangereuses tempêtes. » ce Nous nous réjouissons , porte le bref adressé y) aux fidèles de Dé va et d'Oxu , de ce que les )) travaux de notre bien -aimé fds Jérôme des )) Anges, sont si utiles à cette Eglise. Notre bien- )) aimé Fils Sébastien Vieyra, prêtre de la Com- )) pagnie de Jésus , écrit le Père commun des » fidèles aux Cbré tiens de la Tense et des vil- )) les d'Ozaca , de Sacay , de Méaco , et de Fu- )) cimi , retourne vers vous avec un nouveau )) renfort d'ouvriers , et passant au travers de » mille dangers, se sent attiré par la fureur des )) persécuteurs bien loin d'en être effrayé. » Enfin , le conseil d'Espagne , après une mure délibération , et après avoir examiné le rapport de Dom Jean Cevicos, commissaire du Saint-Office , cbanoine et proviseur de la cathédrale de Manille , lequel avait été lui-même au Japon , et avait connu depuis fort particulièrement le P. Sotélo , et qui protesta depuis , dans un imprimé qu'il présenta au Roi d'Espagne , que la lettre attribuée à ce saint martyr était une pièce supposée et remplie de faussetés évidentes ; au contraire , que l'écrit des douze Jésuites ne contenait rien dont il ne connut parfaitement la vérité : le conseil d'Espagne, dis-je, conclut tout d'une voix , qu'il était de l'intérêt de la Reli-

DU JAPON , Liv. XI. Sot

glon que les Jésuites fussent seuls au Japon. Le décret en fut dressé à Madrid , et signé par le Roi Philippe IV, le sixième de juin mil six cent ■vingt - huit. Mais la rigueur de la persécution en avait prévenu l'exécution , ainsi que nous le verrons en son lieu.

Cependant on fit , par ordre du nouvel Empereur , une recherche si exacte des Chrétiens et des missionnaires, qu'en très -peu de temps les prisons furent remplies. Un des premiers qu'on arrêta , fut un Seigneur allié à la famille impériale : il se nommait Jean Fara-Mondo , et il y avait déjà bien des années que par sa constance et sa fermeté au milieu des plus indignes traitemens, il faisait l'admiration de toute la chrétienté du Japon. En mil six cent douze , il avait été banni , depuis on l'avait rappelé ; mais sur le refus qu'il fit de nouveau d'adorer les dieux de l'empire , on lui coupa les extrémités des pieds et des mains , on le majqua d'une croix sur le front , on le chassa de la ville , et on défendit à quiconque de lui donner retraite. Quelque temps après , un valet qu'on lui avait laissé , et qu'il croyait fidèle , alla déclarer au Gouverneur de Jédo que son maître était dans la ville , et faisait profession ouverte du Cliristianisme. Il ajouta que Jédo était plein de religieux européens , et en nomma plusieurs , entre autres le P. François Galvez , Franciscain , et le P. Jérôme des Anges. Sur cet avis, le Gouverneur envoya saisir Fara-

Mondo, et visiter toutes les maisons suspectes. Le P. (les Anges ne l'eut pas plus tôt appris , qu'il sortit de la sienne. A peine était-il dehors, que les gardes du Gouverneur y entrèrent , et parce qu'ils étaient convaincus que le père y avait loffé: ils arrêtèrent le maître de la maison, nommé Léon Takéïa , avec toute sa famille : ils se déclarèrent tous Chrétiens-, mais ce n'était pas tout ce qu'on voulait savoir d'eux ; et pour découvrir en quel lieu le père s'était retiré , Takéïa fut mis à la question. Il y demeura assez longtemps sans qu'on pût rien tirer de lui; à la fin, cependant , il craignit de succomber à la violence des tourmens , il promit de faire en sorte que le missionnaire se présentât de lui-même , et sur cette assurance , on cessa de le tourmenter. Le père fut bientôt instruit de tout ce qui s'était passé , et il ne balança pas un moment à prendre le parti de dégager la parole de son hôte. Il déclara sa résolution aux fidèles , qui d'abord mirent tout en usage pour lui faire changer de pensée ; puis s'offrirent à l'accompagner chez le Gouverneur. Le père leur dit qu'il n'était ni de la prudence , ni de l'avantage de la Religion qu'ils en usassent ainsi, et leur persuada d'attendre en paix qu'on vînt les saisir. Il voulait même que le frère Simon Jempo , son fidèle compagnon depuis plusieurs années , demeurât avec les autres ; mais le saint religieux n'y voulut jamais consentir, et le père fut obligé

de souffrir qu'il l'accompagnât chez le Goiiver- Deur de Jédo.

Ils y allèrent donc enseml^le , revêtus de leur habit de Religion. Le Gouverneur fut assez surpris de cette visite ; mais il le fut bien davantage de la déclaration que lui fit le P. des Anges. (C Monsieur^ lui dit le missionnaire, il y )) a vingt -deux ans que je suis venu d'Italie » au Japon pour instruire des vérités éternelleg » les Japonnais dont on m'avait fort vanté le » bon esprit et l'excellent naturel. J'ai compté y> pour rien les peines et les périls qui sont inï) séparables d'une pareille entreprise ; et la mort )) même , s'il m'arrive de la souffrir pour une » si belle cause , sera le comble de mes vœux. » Il n'était pas besoin d'un long interrogatoire après une confession si nette ; on ne laissa pourtant pas de faire aux deux religieux plusieurs questions, apparemment sur les endroits où ils étaient accoutumés de se retirer, après quoi on les envoya dans deux prisons séparées. L'alarme fut alors si grande dans toute la ville , que le père Galvez ne s'y trouvant pas en sûreté , en sortit , et se retira dans une bourgade prochaine , nommée Camacura : il ne s'y arrêta pas même long-temps ; mais de quelque diligence qu'il usât pour éviter la rencontre de ceux qui le cherchaient , il fut enfin trouvé. On saisit avec lui plusieurs personnes de toutes conditions , et pour découvrir les autres , on promit de grandes ré- T. II. 20

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compenses à ceux qui les feraient connaître , ce qui réussit. On publia ensuite un édit qui ordonnait à tous les particuliers de déclarer quelle secte ils professaient , et cela s'exécuta avec tant de rigueur, que plusieurs furent contraints de sortir du pays. On les voyait par troupes errer dans les campagnes , exposés à toutes les misères qu'entraîne après soi la plus affreuse pauvreté , et dans un état à faire compassion à leurs ennemis mêmes.

Cependant, le P. des Anges ne trouva dans sa prison que huit infidèles qu'il baptisa ; son compagnon trouva plus de bien à faire où. il était, et il eut la consolation de convertir jusqu'à quarante idolâtres : il eut fait même une plus abondante récolte, mais on ne lui en donna pas le loisir. Le Cubo-Sama étant venu à Jédo , on lui fit le rapport de toutes les découvertes qu'on venait de faire. Il ne voulut rien prononcer, et il renvoya l'affaire à son fils, qui surle-cliamp condamna les prisonniers au feu. Le quatrième décembre , de grand matin , on vint signifier aux confesseurs de Jésus-Christ la sentence qui était portée contre eux, et qui devait être exécutée le jour même. Ils étaient cinquante, on leur mit la corde au cou, et on les sépara ensuite en trois Jjandes. A la tête de la première, était le P. des Anges , monté sur un méchant cheval, et portant sur ses épaules l'arrêt de sa mort. Simon Jempon , Léon Takeïa leur hôte ,

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et quatorze autres Clirétiens suivaient à pied. Le P. François Galvez venait après, monté aussi sur un cheval, suivi de seize autres Chrétiens, parmi lesquels était un brave gentilhomme , nommé Ililaire Mangazaiémon avec sa femme. Jean Fara- Mondo dans le même équipage que les deux missionnaires, conduisait une pareille troupe de martyrs. Grand nombre de boldats les investissaient de toutes paris, et on les conduisit ainsi hors de la ville, dans un lieu fort propre pour contenir la multitude infinie de peuple qui était accourue à ce spectacle. Toute la cour s'y trouva , et les plus grands seigneurs avaient fait retenir des places sur une hauteur qui commandait le lieu de l'exécution , Dieu permettant , pour la gloire de ses serviteurs , que tout ce qu'il y avait de grand dans l'empire fut témoin de leur constance. Fara-Mondo , le père Galvez , et le P. des Anges furent laissés à cheval pendant le supplice des autres, et ne furent attachés à leurs poteaux qu'après que leurs compagnons eurent expiré. La joie et la tranquillité que tous hrent paraître au milieu des flanmies, rendit à la vérité un témoignage bien eflicace •, et les infidèles se retirèrent en disant que les forces de la nature n'allaient point jusque-là. Les corps des deux prêtres furent d'abord enlevés , et les Chrétiens se préparaient à enlever tous les autres , mais on redoubla la «arde, et tout ce qui restait des martyrs fut réduit en cendres. Le Japon

n'eut jamais d'ouvrier plus infatigable que le P. des Anges. Il parcourut plus d'une fois toutes les provinces de l'enipirç, et l'on peut juger ce qu'il lui en coûta dans les temps où les trous des rockets , ni les creux des arbres , n'étaient pas des retraites assurées. Nous avons vu avec quelles fatigues il cultiva les fidèles des royaumes septentrionaux ; les fruits qu'il recueillait partout répondaient à tant de travaux , et l'on assure que dans le seul royaume de Cami, il baptisa neuf mille personnes. Il mourut âgé de cinquantesix ans, et il en avait passé trente-huit dans la Compagnie de Jésus.

Le vingt-neuf du même mois , on punit du même supplice dix-sept Chrétiens , parmi les quels était la mère de Léon Takeïa, et plusieurs autres femmes de qualité; mais avant que de les attacher à leurs poteaux , on voulut qu'ils fussent spectateurs d'une exécution bien capable de les toucher bien sensiblement. C'était dix-huit petits enfans qu'on fit mourir à leurs yeux , avec toute l'inhumanité et toute la barbarie dont les bourreaux se purent aviser. Ensuite , on décapita et on crucifia un assez bon nombre de personnes. On ne se contentait pas alors de faire mourir les Chrétiens, on procédait avec la même sévérité contre ceux qui les recelaient, et souvent on voyait les idolâtres mêlés avec les ChreTtiens , mourir dans leur aveuglement dont il ne leur aurait rien coûté de sortir , et aller en enfer

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par le même chemin qui conduisait les autres au repos éternel. Cependant on peut juger à quelle extrémité celte conduite réduisit les fw dèles, et sur-tout les missionnaires.

XII. Après que la cour impériale se fut déclarée par de si sanglantes exécutions , ce fut parmi les Princes et les Gouverneurs à qui ferait paraître plus de zèle contre la Religion chrétienne. Celui qui éclata le premier, fut Mazamoney, Roi d'Oxu. Par toute la suite de cette histoire, on voit que ce Prince n'était pas violent, mais il était intéressé et politique. Le hruit courait qu'il y avait grand nomhre de Chrétiens dans ses états , et l'on prétend même que s'étant trouvé à Jédo dans le temps de la mort du P. des Anges, il reçut quelques reproches sur sa négligence à extirper le Christianisme de ses états. Il n'en fallait pas tant à un liomnie de son caractère, pour l'engager à suivre l'exemple que lui avait donné l'Empereur. Il envoya en diligence les ordres les plus précis pour ohliger les fidèles à déférer aux volontés du Xogun-Sama, et en moins de rien tout le royaume fut en alarme. L'orage tomha sur un gentilhomme, nommé Jean Gotto , et sur le P. Diego Carvailho.

Gotto était d'une des meilleures maisons du royaume, et par la faveur du Prince, il se voyait en passe d'aller aux plus grands honneurs. Maxamoney savait fort hien qu'il était Chrétien , et jusque-là il lui avait permis et à toute sa

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maison, l'exercice libre du Cliristianisme. Il l'excepta même, d'abord dans l'ordre dont je viens de parler. Mais ceux à qui il l'avait adressé , ayant dit tout haut que de laisser Gotto dans la possession tranquille de vivre Chrétien , c'était mettre un obstacle invincible à l'extirpation de cette secte , les amis de Gotto virent bien qu'il était perdu , s'il ne déférait aux édits. Aussi n'y eut -il sorte de combats qu'on ne lui livrât pour le contraindre de renoncer à une Religion qui allait ruiner sa famille , et le mettre lui-même en danger de perdre sa vie. Amitiés ^ promesses , menaces , vexations mêmes, tout fut mis en usage , mais inutilement ; on désola ses terres , ou brûla ses maisons , il bénit le Seigneur de ce qu'on avait rompu les liens qui l'attachaient au siècle, enfin il fut exilé. D'autres disent qu'il s'exila volontairement ; ce qui est certain , c'est qu'il passa dans la solitude le reste de ses jours, s'adonnant tout entier à la pratique des plus solides vertus.

. Au premier bruit de cette persécution , le père Carvailho , qui était accoutumé de loger chez Gotto , s'était retiré dans une vallée, où soixante Chrétiens , qui l'avaient suivi , s'étaient dressé des cabanes de joncs. On ne tarda pas à les découvrir. Dès que le père vit venir les soldats, il alla au-devant d'eux, et les pria de se contenter de le prendre, mais il ne put rien obtetir. Tous furent saisis , et bien qu'on fut au

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milieu de Fliiver, on les dépouilla tout nus. On les conduisit d'abord en prison , dans un lieu nommé Minaque ; de là on les transféra à Midrusava, et ensuite à Xindai, capitale du pays. Les chemins étaient affreux , et la neige tombait en abondance : avec cela, dans tous les lieux OLi passaient les prisonniers , on les présentait devant les officiers du Prince , et sur le refus qu'ils faisaient d'obéir aux édits, on les maltraitait de la manière la plus cruelle. Il arriva même que deux vieillards de cette troupe , qui se nommaient Dominique Dosai, et Alexis Coïémon , ne pouvant suivre les autres , les soldats fatigués de les traîner et de les attendre , les décapitèrent dans le fond d'une vallée. Les mêmes soldats prièrent un jour le P. Carvaillio de les prêcher ; il le fit , et ils parurent touchés : ils lui demandèrent ensuite s'il était vrai que les pères se voulussent faire Empereurs du Japon. Le serviteur de Dieu leur fit aisément concevoir l'absurdité de cette calomnie (|u'on leur imposait , et leur fit remarquer qu'on en était tellement revenu , que dans les sentences de mort que les Empereurs avaient portées contre les religieux d'Europe, ils n'avaient jamais fait aucune mention de ce chimérique dessein. Par-là, cependant, on voit que pour colorer d'un spécieux prétexte la manière indigne dont on traitait les missionnaires, et pour les rendre odieux, on avait soin de répandre , parmi la populace, ces

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faux bruits qui trouvaient toujours assez de créance parmi la multitude.

. L'endroit où l'on traita plus indignement les prisonniers, fut Midrusava; mais quoiqu'on put faire pour ébranler leur constance, on ne gagna rien. Les relations font sur-tout de grands éloges d'une dame de qualité , nommée Sabine , dont le mari était aussi parmi les prisonniers. Ayant été amenée chargée de fers devant les juges, elle les déconcerta de sorte, par sa ferïTieté et la force de ses discours, que ne pouvant lui rien répondre , ils la renvoyèrent en prison. Les prisonniers , à leur arrivée à Xindaï, trouvèrent toute cette capitale en trouble; plusieurs Chrétiens y avaient été mis à mort, on en Rivait brûlé un grand nombre, et l'on avait jeté les autres dans la rivière qui était glacée. Le père et ses compagnons furent d'abord enfermés dans des cachots d'où on les tira le seizième de février , pour les mener au supplice. On avait creusé de grands trous sur le bord du fleuve , et l'on y avait fait entrer l'eau à la hauteur de deux pieds : on obligea les serviteurs de Dieu à s'y asseoir tout nus , et dès qu'on s'aperçut que le froid commençait à les saisir , on envoya leur dire que s'ils voulaient renoncer Jésus-Christ , on les délivrerait d'un si cruel supplice •, mais que s'ils persistaient dans leur opiniâtreté , on allait les brûler vifs. Tous s'étant écriés qu'on ne pouvait leur faire un plus grand

plaisir , on les laissa encore quelque temps dans l'eau, et après qu'ils y eurent été trois heures, on les en retira. Ils étaient tellement saisis , que tous tombèrent sur le sable ', il y en eut même deux qui expirèrent dans le moment. Le P. Carvailho fut le seul qui s'étant assis sur la grève, commença à faire oraison : mais avec une fort grande tranquillité. On les reconduisit en prison, et le vingt -deuxième de février, sur le midi , on les remit dans l'eau. B'abord on les fit tenir debout , ensuite on les obligea de s'asseoir, de sorte qu'ils avaient de l'eau jusqu'à la poitrine. Cependant ils ne cessaient point de chanter les louanges du Seigneur , tandis que leurs parens et leurs amis leur faisaient mille instances de se rendre aux volontés du Prince, et chargeaient de malédictions le P. Carvailho, qu'ils regardaient comme l'auteur de tout le mal. Sur le soir , ils expirèrent tous les uns après les autres. Le missionnaire eut la consolation de voir qu'aucun n'avait donné le moindre signe de faiblesse •, il mourut le dernier de tous , environ le minuit. Comme il était d'une complexion fort délicate , on regarda comme un miracle qu'il eut si long-temps vécu , et que dans tout le cours d'un supplice tel que celui-là , on ne l'ait pas même vu trembler. Ce père était de Conimbre; il entra jeune dans la Compagnie de Jésus, passa de bonne heure en Asie, et après avoir achevé ses éludes à Macao , il entra au Japon en mil

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six cent neuf. Il en sortit en mil six cent quatorze , accompagna le P. François Busoni en Cocliinchine , où ces deux grands ouvriers jetèrent les fondemens d'une des plus belles chrétientés de TAsie. Le P. Carvailho retourna au Japon en mil six cent quinze , gouverna l'espace d'un an l'église d'Omura , et fut ensuite envoyé dans les royaumes du nord , qu'il parcourut plusieurs fois avec des peines inconcevables : il alla deux fois en Yesso, où il eut la consolation de célébrer le premier la messe , et il visita trois fois les exilés de Tsugaru. Il fonda plusieurs églises , et à l'âge de quarante -six ans, il termina, de la manière que je viens de dire , une vie tout angélique , et la plus laborieuse qu'on puisse

imagmer.

Le Roi de Déva , qui s'était trouvé à la cour de Jédo en même temps que le Roi d'Oxu , avait pareillement envoyé ordre qu'on procédât contre les Chrétiens , ce qui fut exécuté avec la dernière rigueur : mais on avait beau faire mourir les Chrétiens , leur nombre croissait encore tous les jours. Des conversions faites en de pareilles conjonctures ne devaient pas être suspectes, puisqu'on pouvait dire de ces néophytes ce que TertuUien disait de ceux de son temps : qu'en recevant de l'eau, ils promettaient du sang. Ce n'est pas que la plupart des Rois et des tonos n'estimassent la Religion clirétienne ; elle leur devenait même tous les jours plus respectable

par le courage des fidèles ; mais on les éclairait de si près, que souvent ils se voyaient dans l'obligation de se défaire de leurs plus zélés serviteurs. C'est ce qui arriva cette année au Prince de Firoxima , qui fut contraint de faire trancher la tête à François Sintaro , le Seigneur de sa cour qu'il aimait le plus, mais que son grand attachement à sa Religion, soutenu d'un mérite rare , avait rendu fort célèbre. La mère de Sintaro ne se fit pas moins admirer en exhortant son fils à mourir généreusement , que ce saint jeune homme en crucifiant à la fleur de son âge une si brillante fortune..

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